Rompant avec la maxime de la froideur objective, la biologiste australienne Lesley Hughes interroge la façon dont le désastre écologique affecte les scientifiques qui travaillent sur le changement climatique. Comment bricoler une existence entre désespoir, sentiment d’impuissance et nécessité de poursuivre la recherche ?

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Traduit par Aurélien Gabriel Cohen

La jeune femme s’approche de moi, sourire aux lèvres, la main tendue, prête à serrer la mienne. « Je voulais juste vous dire combien j’avais apprécié votre conférence », s’enthousiasme-t-elle. Je la remercie chaleureusement ; comme tout le monde, j’aime bien que l’on me complimente. Mais mon cœur chavire. J’ai échoué, encore une fois. La conférence tant appréciée avait pour thème « Le changement climatique et ses conséquences, aujourd’hui et demain » – la catastrophe planétaire en quarante minutes, PowerPoint à l’appui. Mais voilà que l’assistance se disperse, impatiente de commander un café ou quelque chose de plus fort, pensant déjà à l’endroit où elle pourra trouver un taxi ou un bon dîner, pensant aux millions de choses auxquelles on peut penser et qui n’ont rien à voir avec le fait d’organiser une révolution pour sauver la planète.

Je donne beaucoup de conférences de ce genre – à des étudiants, dans des entreprises ou des associations, à tous ceux qui voudront bien m’écouter. Je travaille dur pour que tout cela reste attrayant : j’évite autant que possible les textes et les graphiques complexes, j’ajoute de nombreuses images, des analogies, des anecdotes personnelles et même une blague bizarre. Et c’est là que réside le casse-tête. En tant que scientifique, j’ai tendance à vouloir restituer les faits et la compréhension actuelle que nous en avons. Mais trop de ténèbres et de désastres peuvent paralyser. La lassitude de l’apocalypse risque d’envelopper les gens dans une sorte de couette métaphorique et duveteuse.

Nous ne sommes pas assez effrayants

Comment équilibrer encouragement et désespoir ? On dirait qu’il y a parfois autant de gens qui produisent des conseils sur la manière de communiquer sur le changement climatique que de personnes qui rassemblent des données climatologiques. Reformulez le problème, nous dit-on. Parlez des enfants et de la santé, pas des ours blancs et du désastre. Parlez d’assurance et d’opportunités, de comment être plus intelligent, plus heureux et en meilleure santé. Parlez de maintenant, pas des décennies qui viennent. Parlez du local, pas du global. Et ainsi de suite.

Mais dans le même temps, d’autres personnes nous disent que nous ne sommes pas assez effrayants. Ian Dunlop est l’ancien directeur de l’Association Australienne du Charbon. Revenu vengeur de son passage du côté obscur, il est devenu l’un des contempteurs les plus virulents des débats « orwelliens » autour de la politique climatique australienne et des politiciens qui se dérobent à leur responsabilité morale. Dans son ouvrage What Lies Beneath: The Scientific Understatement of Climate Risks, Dunlop va même plus loin. Lui et son co-auteur David Spratt s’en prennent à la trop grande prudence de scientifiques qui, à la recherche de données parfaites, seraient devenues réticents à dire les choses telles qu’elles sont.

Mais nous ne sommes pas tous aussi prudents. John Schellnhuber, le fondateur et directeur de l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique, est probablement le climatologue le plus influent parmi tous ceux dont vous n’avez jamais entendu parler. Entre autres choses, c’est le gars qui a proposé la barre des 2° Celsius, celle qui fut adoptée par le gouvernement allemand et par l’Union Européenne avant d’être intégrée dans l’accord de Paris sur le climat. En 2011, Schellnhuber avait été invité à prononcer une conférence lors d’un colloque à Melbourne intitulé Quatre degrés ou plus ? L’Australie dans un monde brûlant. À la question rhétorique « Quelle est la différence entre un monde plus chaud de 2° ou de 4° ? », sa réponse fût brutale et succincte : « La civilisation humaine. »

Espérer chaque jour que nous nous trompons

Nous sommes vraiment une drôle de troupe, nous, les spécialistes du changement climatique. Comme les autres scientifiques, nous nous levons tous les matins pour nous diriger vers nos bureaux, nos laboratoires et nos terrains. Nous collectons et analysons nos données, puis nous écrivons des articles dans des revues savantes. Mais c’est là que nous déraillons : nous sommes les seuls membres de la communauté scientifique à espérer chaque jour nous tromper.

Nous espérons nous tromper sur le rythme de la montée du niveau des océans, et sur le fait qu’une accélération aussi rapide risque d’inonder les foyers d’un milliard de personnes d’ici la fin du siècle. Nous espérons nous tromper sur la disparition de notre emblème naturel le plus précieux, la Grande Barrière de Corail, autrefois si magnifique. Nous espérons nous tromper sur la vitesse à laquelle fondent les glaciers des Andes et du Tibet, mettant en péril l’approvisionnement en eau douce de plus d’un sixième de la population mondiale. Nous espérons nous tromper sur le fait que les déplacements de populations dues à l’augmentation des désastres climatiques feront probablement passer l’actuelle crise des réfugiés pour un événement dérisoire. Nous espérons, nous espérons, nous espérons.

L’auteur marxiste italien Antonio Gramsci le formula plus élégamment, au début du 20ème siècle, lorsqu’il parla de la tension entre « le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté. » Il ne faisait évidemment pas référence au changement climatique, mais cela aurait pu tout aussi bien être le cas.

Dans ma boîte mail, le flux quotidien d’histoires sur le changement climatique incarne cette tension. Il y a là de nombreux récits qui parlent de nouvelles fermes solaires, d’avancées technologiques sur le stockage de l’énergie, du désinvestissement croissant des énergies fossiles de la part des entreprises et des gouvernements. Mais pourtant, disséminés au milieu de ces histoires positives et optimistes, il y a aussi des moments de pure terreur, de ceux qui vous arrêtent le cœur et vous empêchent de dormir : accélération de la fonte des glaces en Antarctique, affaiblissement du Gulf Stream, températures de l’Arctique dépassant de 25 degrés les normales saisonnières en février dernier. (Oui, de 25 degrés ! Ceci n’est pas une coquille.)

Scientifiques au bord de la dépression

Les scientifiques sont censés être objectifs, soupesant calmement les preuves telle la Justice aux yeux bandés, pas des êtres humains défectueux et effrayés, lancés sur une montagne russe émotionnelle, oscillant chaque jour entre espoir et désespoir.

La santé émotionnelle des chercheurs travaillant sur le changement climatique a elle-même attiré l’attention de la recherche. Une étude de Lesley Head et Theresa Harada, publiée l’an dernier dans la revue Emotion, Space and Society, esquisse une description du « labeur émotionnel » que constitue l’étude du changement climatique à travers treize interviews avec des scientifiques australiens. Citant les scientifiques sous des pseudonymes, l’étude explore la frustration et l’anxiété ressentie par des climatologues qui décrivent, au minimum, le sentiment d’être tenus à des normes d’infaillibilité beaucoup plus hautes que les autres scientifiques et même, de façon plus exceptionnelle, le fait d’avoir dû faire face à des mails haineux voire à des menaces de mort. En réponse, les mécanismes d’adaptation vont de l’humour noir au fait d’éviter de mentionner son travail en société, en passant par la lecture de mauvais romans pour déconnecter.

La psyché des scientifiques du climat a même été explorée par l’art. En 2014, Joe Dugan, un étudiant de l’Université Nationale Australienne, a demandé à des scientifiques travaillant sur le changement climatique de lui envoyer une brève lettre manuscrite exprimant leurs sentiments quant au changement climatique. L’exposition dans laquelle furent exposées ces lettres – intitulée C’est ce que vous ressentez ? – révélait de la consternation, de l’angoisse, de la frustration, de la peur, des dépressions, de la fureur, du découragement et de la tristesse, mais aussi de l’espoir, de l’optimisme et la volonté de ne pas arrêter.

Parfois, j’ai envie d’arrêter. Il fut un temps où j’étais biologiste. Ça me manque. Mais à la fin des années 80, après avoir suivi pendant quatre ans des fourmis dans les broussailles pour obtenir mon doctorat en écologie comportementale, j’ai senti que j’étais prête à passer à autre chose. « Le changement climatique, peut-être » m’a suggéré peu ou prou mon directeur de thèse. Ça semblait une bonne idée à l’époque, et c’était surtout une meilleure façon d’obtenir un vrai travail et un vrai salaire que de continuer à suivre des fourmis. Plus de vingt ans ont passés et j’ai découvert entre temps que les sciences du changement climatique ressemblent à un « Hotel California » de la recherche – vous pouvez quitter votre chambre quand vous le souhaitez, mais le défi moral qui l’accompagne (pour citer un ancien premier ministre australien[1]) fait que la fuite n’est pas une option.

Dans mes jours les plus sombres, je regarde toutes ces recherches qui s’épanouissent autour de moi, et je m’interroge. À quoi bon, par exemple, séquencer le génome de telle ou telle créature, s’il ne reste à ladite créature qu’un temps si bref à vivre sur cette planète que tout ce savoir finira par se réduire à néant ? En même temps, j’envie ces collègues pour qui le problème le plus grave de leur vie académique consiste à rater une subvention ou à voir un de leurs articles rejeté. Comme cette vie semble simple.

Mais tout n’est pas que ténèbres, évidemment. Le mois de décembre 2015, à Paris, fut un moment magnifique et plein d’espoir. Lorsque Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères, scella de son marteau l’accord sur le climat, la salle du Bourget s’emplit d’étreintes, d’embrassades et de larmes de soulagement. Et le tsunami mondial d’investissements dans les énergies renouvelables continue à s’amplifier depuis, excédant désormais de façon grandissante ceux des énergies fossiles. Mais même ces quelques lumières ne suffisent pas. Le dernier rapport des Nations Unis sur les émissions de CO2 note que seulement un tiers des réductions nécessaires pour rester en-dessous de la barre des 2° semblent en mesure d’être atteintes en suivant les trajectoires actuelles.

Pendant ce temps, de retour à la maison, la pagaille que constitue la politique climatique australienne poursuit sa marche boitillante, avec quelques députés aussi fossilisés que leur pétrole adoré. À rebours des tendances internationales, le gouvernement a fait machine arrière sur l’objectif de développement des énergies renouvelables, et nous restons le seul pays développé à refuser l’instauration d’un prix du carbone. Les émissions de l’Australie continuent d’augmenter et, en 2015, l’association indépendante Climate Action Tracker a considéré que nous étions le pays présentant les écarts les plus importants entre l’évolution de nos émissions et nos promesses lors de l’accord de Paris.

Sur le plan personnel, le merveilleux Desmond Tutu me procure un peu de réconfort. Son appel est écrit sur un Post-It au-dessus de mon ordinateur : « Fais ta petite part de bien où que tu te trouves ; c’est la somme de toutes ces petites parts qui peut bouleverser le monde. » Alors chaque matin, je me lève, je vais au bureau, j’écris mes articles, je prépare mes diapositives, j’essaye de faire ma part, et j’espère.

 

Ce texte a été initialement publié en juin 2018 dans le journal australien The Monthly.


[1] Il s’agit de Kevin Rudd, l’ancien premier ministre travailliste australien (2007-2010) qui avait déclaré lors de la campagne de 2007 que le changement climatique constituait « le plus grand défi moral de notre génération » avant de faire marche arrière sur la plupart des projets législatifs destinés à limiter les émissions de CO2. (NdT)