Qu’avons-nous vu depuis six mois, depuis le surgissement du virus, depuis l’avalanche de transformations qu’il a produites ? Comment empêcher que le poids de l’habitude et la force de l’amnésie acclimatent ce qui était alors nouveau, impensable, terrifiant ? S’il appelle sans doute, aussi, d’autres observations, d’autres enregistrements et d’autres reprises, ce texte propose une traversée de l’époque afin d’éviter, qu’avec le passage du temps, l’extraordinaire se mue en ordinaire et que le redoutable devienne légal.

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Ce texte est publié simultanément avec Reporterre.

Nous avons vu abolie en un claquement de doigts la liberté la plus élémentaire des constitutions bourgeoises – celle d’aller et venir.

Nous avons vu un président prétendant régler depuis l’Elysée les « détails de notre vie quotidienne ».

Nous avons vu un gouvernement promulguer du jour au lendemain de nouvelles habitudes, la façon correcte de se saluer et même édicter une « nouvelle normalité ».

Nous avons entendu les enfants traités de « bombes virologiques » – et puis finalement non.

Nous avons vu un maire interdire de s’asseoir plus de deux minutes sur les bancs de « sa » ville et un autre d’acheter moins de trois baguettes à la fois.

Nous avons entendu un professeur de médecine dépressif parler de « forme de suicide collectif pour eux-mêmes et pour les autres » au sujet de jeunes gens qui prenaient le soleil dans un parc.

Nous avons vu un système médiatique parfaitement déconsidéré tenter de regagner une once de crédit moral par une entreprise de culpabilisation massive de la population, comme si la résurrection du « péril jeune » allait amener la sienne propre.

Nous avons vu 6 000 gendarmes des unités « montagne » appuyés par des hélicoptères, des drones, des hors-bords et des 4X4, lancés dans une traque nationale aux arpenteurs de sentiers, de bords de rivières, de lacs – sans parler, évidemment, des bords de mer.

Nous avons vu les Polonais en quarantaine sommés de choisir entre se photographier chez eux sur une application combinant géolocalisation et reconnaissance faciale, ou bien recevoir une visite de la police.

Nous avons entendu les vieillards tambourinant à la porte de leur chambre d’EHPAD implorer qu’on les laisse sortir voir le soleil peut-être une dernière fois, et la barbarie civilisée se draper d’excuses sanitaires.

Nous avons vu la notion de « distance sociale », conçue dans l’Amérique des années 1920 pour quantifier l’hostilité des Blancs envers les Noirs, s’imposer comme norme évidente d’une société d’étrangers. Nous avons ainsi vu un concept né pour répondre aux émeutes raciales de Chicago en 1919 mobilisé afin de geler l’onde insurrectionnelle mondiale de 2019.

Nous avons vu, dans nos nuits confinées, les satellites d’Elon Musk remplacer les étoiles, comme la chasse aux Pokemons a remplacé la chasse aux papillons disparus.

Nous avons vu d’un jour à l’autre notre appartement, que l’on nous avait vendu comme un refuge, se refermer sur nous comme un piège.

Nous avons vu la métropole, une fois évanouie comme théâtre de nos distractions, se révéler comme espace panoptique du contrôle policier.

Nous avons vu dans toute sa nudité le réseau serré des dépendances à quoi nos existences sont suspendues. Nous avons vu à quoi tiennent nos vies et par quoi nous sommes tenus.

Nous avons vu, dans sa suspension, la vie sociale comme immense accumulation de contraintes aberrantes.

Nous n’avons vu ni Cannes, ni Roland Garros, ni le Tour de France – et c’était bien.

Nous avons lu ce communiqué du Centre Patronal suisse : « Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses : beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus longtemps cette expérience forcée de décroissance. »

Nous avons vu les États-Unis, la France ou l’Italie déclarer une guerre forcément implacable à un ennemi bien entendu invisible, et mimer en cela le pouvoir chinois. Nous avons vu les États les plus occidentaux adopter naturellement les mots, les méthodes et les manières réputés propres au « despotisme oriental» – mais sans les moyens de celui-ci. Nous avons vu l’impitoyable gouvernementalité chinoise désignée d’autant plus comme ennemie qu’elle sert en réalité de modèle. Nous avons vu vers quoi tendent les démocraties.

Nous avons vu le social se résorber de plus en plus dans le gouvernemental, et celui-ci se réduire au purement hostile. Nous avons vu la séparation achevée coïncider avec le projet d’une gouvernementalité parfaite.

Nous avons assisté, des semaines durant, à l’interminable sketch télévisé des masques, des tests et des places en réanimation. Et nous avons vu dans cette mascarade le reflet de notre propre impuissance sans mesure. Nous avons vu la passion triste d’être bien gouverné comme devant être toujours déçue.

Nous avons vu les couturières du village suppléer aux carences de l’État et les aides-soignantes parler plus haut qu’un soi-disant Président. Nous n’avons vu défiler que porte-paroles sans parole, généraux sans armée, stratèges sans stratégie et ministres sans magistère. Nous avons vu s’effondrer l’ancienne foi en l’État au moment même où celui-ci se retrouvait une inespérée raison d’être.

Nous avons vu l’État français, si couramment frappé de grandiosité comme tout ce qui est français, ramené à son statut réel d’État failli. Nous l’avons vu cachant sous les ors de son appareil une réalité du Tiers-Monde – chipant des masques à ses propres collectivités locales et à ses « alliés européens », mobilisant l’armée comme le premier président mexicain venu pour mettre en scène une maîtrise de la situation à laquelle personne ne croit, mimant à coups d’hélicoptères et de TGV une efficacité de carton-pâte, s’appropriant comme siens les élans de solidarité spontanée envers des soignants qu’il n’avait jusque-là cessé de déplumer.

Nous avons vu, à travers les trous dans les blouses des infirmières, l’intense bricolage qui se fait passer pour « nos institutions ».

Nous avons vu la méta-bureaucratie privée des cabinets de conseil mondiaux aussi empotée que la bureaucratie étatique, et partout étendant son emprise.

Nous avons vu comme les États-Unis, en fait d’État failli, valent bien la France.

Nous avons vu partout la prétention à administrer les choses, à les gérer de loin s’écraser sur le réel – et ce, pour commencer, à l’hôpital.

Nous avons vu le réflexe de centraliser-planifier-organiser partout empirer la situation, et n’améliorer que l’image des organisateurs.

Au faîte de la crise, nous avons vu l’État comme ce dont nous n’avons plus besoin, et dont n’émane rien en guise de secours qu’une sourde menace et des coups bas. Nous avons vu que, vivre sans l’État, ou loin de son empire, est devenu, pour beaucoup, la première mesure vitale.

Nous avons vu se déployer l’auto-organisation locale, de proche en proche, à même les territoires vécus, comme réflexe vital ramenant un peu de sens et de prise – comme expérience infime mais réelle de puissance collective.

Nous avons vu la passion du jardin, voire du poulailler, saisir ceux qui n’avaient jusque-là que trois pots de fleurs fanées.

Nous n’avons vu, dans le galop d’essai du confinement mondial, aucune césure entre un monde d’avant et un monde d’après. Nous l’avons vu comme simple révélateur du monde qui était déjà là, mais dont la cohérence était jusque-là tue.

Nous avons vu surgir, avec la mise aux arrêts domiciliaires de la plus grande partie de la population mondiale, la nouvelle architecture toute prête de la séparation, où l’absence de contact forme la condition pour que tous les rapports soient médiés cybernétiquement.

Nous avons vu émerger, au détour de quelque statistique du ministère de l’Intérieur au sujet des 20 % de Parisiens partis se confiner ailleurs, l’écosystème jusqu’ici clandestin de la surveillance de masse. Nous avons vu qu’il était vain, en la matière, de distinguer entre organisation étatique et data brokers privés, entre ceux qui détiennent les titres et ceux qui disposent des leviers.

Nous avons entendu Eric Schmitt, l’ex-patron de Google devenu un pilier du complexe militaro-industriel américain, formuler ce que l’on se garde bien de dire officiellement en France : la déscolarisation connectée des enfants est bien une « expérimentation de masse en matière d’enseignement à distance ». Puis préciser le plan : « Si nous devons construire l’économie et le système éducatif du futur sur le tout-télé, nous avons besoin d’une population intégralement connectée et d’une infrastructure ultra-rapide. Le gouvernement doit procéder à des investissements massifs – peut-être comme plan de relance – pour convertir l’infrastructure digitale de la nation aux plate-formes basées sur le cloud et les relier par le réseau 5G. » Nous avons perçu dans son appel à la gratitude envers les géants du numérique – « Réfléchissez un peu à ce que serait votre vie en Amérique sans Amazon ! » – la voix triomphante des nouveaux maîtres.

Nous avons vu, au prétexte imparable de la pandémie, s’afficher la cohérence des pièces jusque-là disjointes des plans impériaux : géolocalisation, reconnaissance faciale, Linky, drones en pagaille, proscription des paiements en liquide, internet des objets, généralisation des capteurs et de la production de traces, assignation à résidence digitale, privatisation exaspérée, économies massives par le télé-travail, la télé-consommation, les télé-conférences, le télé-enseignement, les télé-consultations, la télé-surveillance et, pour finir, le télé-licenciement.

Nous avons vu dans le taux d’équipement technologique de chacun la condition pour endurer une réclusion qui, il y a encore dix ans, aurait été éprouvée comme intolérable – un peu comme l’introduction de la télé en prison y a éteint les grandes révoltes.

Nous avons assisté à l’inflation fulgurante d’un type spécifique de technologies : celles dont Kafka disait que nous périrons parce qu’elles « multiplient le fantomatique entre les hommes ».

Nous avons vu, avec le confinement mondial, la socialisation du virtuel répondre à la virtualisation du social. Le social n’est plus le réel. Le réel n’est plus le social.

Nous avons vu, aux États-Unis, le couvre-feu policier prendre la suite du confinement sanitaire, et les applications de traçage imaginées « pour le Covid » servir à traquer les émeutiers.

Nous avons, en France, vu les manifestations que l’on interdisait autrefois pour d’impénétrables raisons d’ordre public, interdites désormais pour d’impénétrables raisons d’ordre sanitaire.

Nous avons vu, une fois la population confinée, la police jouir jusqu’au meurtre de sa souveraineté retrouvée sur un espace public idéalement déserté. Et nous avons vu en retour, aux États-Unis, en quoi peut consister un déconfinement réussi : la reprise de la rue, l’émeute, le pillage, la réduction en cendres de la police, des grands magasins, des banques et des bâtiments gouvernementaux.

Nous avons vu, sur un balcon de Nantes, cette banderole stupide et couarde : « Restez chez vous ! Préparons les luttes de demain ! ».

Partout, nous avons vu des citoyens reprendre en écho le « rentrez chez vous ! » aboyé par les flics et leurs drones.

Nous avons vu la gauche, comme toujours, à l’avant-garde du « civisme » qu’aspirent à produire les gouvernants – à l’avant-garde, donc, du suivisme.

Nous avons vu la blague des « permis de vivre » imaginés en 1947 par les dadaïstes du Da Costa Encyclopédique se réaliser comme politique d’État et mesure citoyenne. Qu’il ait été loisible à chacun de se les délivrer aurait dû alerter sur le loufoque de l’initiative.

Nous avons vu à quoi tient la « rigueur budgétaire », tout comme l’impératif moral de se lever tôt le matin pour aller au turbin.

Nous avons vu, pour ceux qui continuaient à travailler, que le travail forcé est la vérité du travail salarié, que l’essence de l’exploitation est d’être sans limite et que l’auto-exploitation est son premier ressort.

Nous avons vu la hiérarchie sociale comme purement fondée sur le degré de parasitisme. Nous avons vu la société de l’utilitarisme renvoyer chez eux comme « inessentiels » ses propres gestionnaires.

Nous avons éprouvé dans la fausse alternative entre un espace public intégralement sous contrôle et un espace privé promis au même destin le manque de lieux intermédiaires d’où nous puissions localement reprendre en main des conditions d’existence qui, de toutes parts, nous échappent. Nous avons vu dans la prolifération des intermédiaires en tout genre – commerciaux comme politiques, intellectuels comme sanitaires – la conséquence de ce défaut de lieux.

Nous avons senti l’appareil médiatique et gouvernemental, de palinodies en grossiers mensonges, de contradictions béantes en feintes révélations, jouer deux mois durant sur nos états d’âme comme sur un piano. Et se plaire tant à l’exercice qu’il entend bien continuer aussi longtemps que possible.

Nous avons éprouvé comme, par l’insondable menace du virus, on nous liait à nous-mêmes en nous liant aux autres, mais par un lien qui est la déliaison même : la peur.

Nous avons vu une nouvelle vertu civique naître de ce qui était hier encore un délit : être masqué. Nous avons vu la pétoche protester de son altruisme et la normopathie se donner en exemple. Nous avons vu le plus complet désarroi quant à la façon de vivre – la plus complète étrangeté à soi – dispenser des leçons de savoir-vivre. Nous avons vu dans cette incertitude, et dans cette étrangeté, la promesse de mœurs intégralement reprogrammables.

Nous avons vu gouvernants et multinationales célébrer le care dans l’unique espoir de nous dissuader de leur faire la guerre. Nous avons vu les champions du discrédit tenter de couvrir les huées qui leur étaient destinées en faisant acclamer les damnés du salariat. Nous avons vu les tire-au-flanc de toujours inventer l’héroïsme des « combattants de première ligne » comme ultime façon de se planquer.

Nous avons vu comment l’impossibilité de distinguer le mensonge de la vérité, et non le règne exclusif du mensonge, nous rendait manoeuvrables à souhait, comment, la moindre information probante étant systématiquement démentie dans la journée par une autre non moins improbable, il suffisait d’entretenir un certain brouillard sur toutes les données dont les gouvernants ont le monopole pour nous faire perdre pied.

Nous avons vu la science si farcie d’intérêts qu’elle en devient incapable de produire le moindre début de vérité. Nous avons vu le savoir si saturé de pouvoir qu’il en a implosé. Nous avons été laissés avec l’intuition et l’enquête située comme dernières voies praticables d’accès au réel, comme racines pour tout raisonnement logique.

Nous avons vu la cause de la « santé publique » comme pure et simple expropriation de toute certitude sensible quant à notre santé réelle.

Nous n’avons pas goûté la bienveillante inquisition des « brigades d’anges-gardiens » du docteur Véran.

Nous avons vu le souverain républicain réaliser son rêve de rassembler pour sa messe l’ensemble de ses sujets idéalement séparés devant leur écran entre les quatre murs de leur foyer, et enfin réduits à sa contemplation exclusive. Nous avons vu le Léviathan réalisé.

Nous avons vu Macron s’approprier paisiblement le 1er Mai des travailleurs et les jours heureux du CNR, et les gauchistes en revendiquer mimétiquement l’héritage plutôt que d’en conclure à leur péremption définitive.

Nous avons vu, deux mois durant, le sempiternel gauchisme multiplier les appels dans le vide et les programmes pour personne. Nous l’avons vu incapable, dans ces « circonstances exceptionnelles », de faire autre chose que mobiliser, c’est-à-dire exploiter jusqu’à l’épuisement les dernières ressources subjectives.

Nous avons vu les grands libertaires faire l’apologie du confinement et promouvoir le port citoyen du masque et les plus gros fachos en dénoncer la tyrannie. L’anarchiste qui veut croire à quelque bonne volonté voire à quelque bienveillance de l’État nous rappelle ainsi qu’il n’y a pas de gouvernement sans auto-gouvernement, et vice-versa. Gouvernement et auto-gouvernement sont solidaires, relèvent du même dispositif. Que le pasteur soigne son troupeau ne l’a jamais empêché de mener les agneaux à l’abattoir.

Nous avons vu les marxistes, abasourdis que les « valets du capital » interrompent moindrement sa reproduction, s’étouffer que le clergé de l’économie décide de la bloquer un tant soit peu, bref : nous avons vu les marxistes découvrir que l’économie n’est pas une donnée brute et indépassable, mais une manière de gouverner, et de produire, un certain type d’hommes.

Nous avons vu un bourgeois bourguignon, philosophe à ses heures, qui chantait hier encore « l’économie comme science des intérêts passionnés » et sollicitait Microsoft pour financer sa chaire d’université appeler à sortir de l’économie.

Nous avons vu, à l’occasion du confinement, un riche Chinois d’Aubervilliers débaucher sans retour l’institutrice de son fils comme préceptrice à domicile, et doubler pour cela son salaire – moins avare en cela que tant de familles de la bourgeoisie parisienne, mais non moins déterminé à en finir avec l’enseignement public.

Nous avons vu l’Education nationale appeler son personnel à être vigilants « dans les couloirs et la cour pour repérer des propos qui attaquent la cohésion sociale ».

Nous avons croisé, dans les sous-bois du confinement, les sourires de l’infraction complice. Nous avons vu un gouvernement si porté sur la discipline qu’il finit par donner à de simples pique-nique en forêt des airs de conspiration, et aux bons citoyens des réflexes de balance.

Nous avons vu la FNSEA, toujours prête à relancer, comme en 1942, quelque nouveau « chantier de la jeunesse », se scandaliser que les volontaires prétendent dorénavant être payés – pour finalement se rabattre sur l’exploitation des sans-papiers là où les Roumains font défaut.

Nous avons vu, comme en 1942, les bons Français toujours prompts à dénoncer les mal-confinés, et Ouest France se lancer dans de subtils distinguos entre délation et dénonciation.

Nous avons vu les salauds – pêcheries industrielles, grands forestiers ou agro-entrepreneurs – toute bride lâchée, intensifier encore leur dépeçage des océans, des terres et des forêts alors que nous étions enfermés chez nous.

Nous avons vu ceux qui, face à l’événement, s’empressent d’échafauder pour « demain » des « mondes d’après » où mettre en sécurité leurs douillettes illusions, et ceux qui acceptent de prendre acte de ce qui est en train de se passer, aussi glaçant cela soit-il.

Nous avons vu, alors, qui déraisonne, et qui garde la tête froide, qui souscrit à la panique et qui reste digne, qui a la propagande à la bouche et qui parvient encore à sentir et penser en propre.

Nous avons entrevu l’entrée dans une autre temporalité, étrangère au temps social, plus dense, plus continue, plus ajustée, propre et partagée. Nous avons désiré le rapprochement physique de nos proches, et l’éloignement des plus hostiles d’entre nos voisins.

Nous avons vu autour de nous se renforcer tous les liens et tous les lieux qui rendent la vie vivante, et se distendre tout ce qui n’avait, au fond, pas de raison d’être.

Nous avons vu tout cela, et cela détermine un partage – un partage avec ceux qui accueillent les vérités de l’événement et un partage d’avec ceux qui ne voient toujours rien. Nous n’entendons aucunement convertir ces derniers à nos vues : ils nous ont assez entravés avec leur maudite cécité.

Nous voyons, face à la croissante « ingouvernabilité des démocraties », se durcir un bloc social-grégaire appareillé technologiquement, financièrement, policièrement tandis que s’esquissent mille désertions singulières et de petits maquis diffus, nourris de quelques certitudes et quelques amitiés. Nous voyons la désertion générale hors de cette société, c’est-à-dire des rapports qu’elle commande, s’imposer comme la mesure de survie élémentaire sans quoi rien ne peut renaître. Nous voyons l’anéantissement comme le destin manifeste de cette société, et comme ce qu’il incombe de précipiter à ceux qui ont entrepris de la déserter – si du moins nous voulons rendre à nouveau respirable, où que ce soit, la vie sur Terre. Le mur face auquel nous nous trouvons pour l’heure est celui des moyens et des formes de la désertion. Nous avons l’expérience de nos échecs en guise de plastic pour le faire céder. Toute stratégie en découle.

Nous nous sommes attachés à nous formuler ce dont nous avons été témoins au printemps dernier, avant que l’amnésie organisée ne vienne recouvrir nos perceptions. Nous avons vu et nous n’oublierons pas. Plutôt, nous nous reconstruirons sur ces évidences. Nous ne présupposons aucun nous, ni celui du peuple, ni celui de quelque avant-garde de la lucidité. Nous ne voyons pas d’autre « nous », en cette époque, que celui de la netteté des perceptions partagées et de la détermination à en prendre acte, à tous les étages de nos modestes et folles existences. Nous ne visons pas la constitution d’une nouvelle société, mais d’une nouvelle géographie.

Mai-août 2020