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Xavier Ricard Lanata s’est éteint le 5 septembre 2021. Mais sa flamme ne cesse de brûler et de nous rappeler à la vie. Car le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on pense à Xavier est, sans aucun doute, celui de vivant. Xavier était l’être le plus vivant qui soit. Par sa fougue, par sa vivacité d’esprit, par ses chants, par son engagement, par ses écrits, par sa créativité, par ses rires, par ses innombrables témoignages d’affection, par son insatiable désir de partage. Vivant dans tout ce que le vivant porte d’instable, de prolifique, de touchant et de généreux. Cet anthropologue devenu énarque n’en était pas moins animé par la passion et la révolte, combinant la volonté de transformation institutionnelle et étatique au souci de refondre nos imaginaires et notre cosmologie. En vérité, il aimait l’amour et la justice. Philosophe dans l’âme, anthropologue dans le corps, poète dans la parole, Xavier se nourrissait des autres tout autant qu’il leur donnait son affection. Sourciers des mots, des eaux et des esprits, il était voleur d’ombres et prodigueur de lumières. Il était dans tous ses états et terrestre à la fois. Pour lui la France c’était le Pérou. Et le Pérou chantait la révolution française. Avec le Che à la guitare et le duende à la gorge. Son âme vibrait, vibre toujours ici et là, parmi nous, encore une fois. Car il était une fois et il restera…

La revue Terrestres


Un « pata » del alma

La dernière fois que nous nous sommes retrouvés avec Xavier, c’était dans un café à quelques pas de l’Arc de Triomphe à Paris. C’était au courant du mois de décembre 2019. Il nous a accueilli par une profonde étreinte et un « mi pata del alma » [ndlr : mon compagnon d’âme 1]. Il portait un béret qui couvrait sa tête et sa cicatrice. Nous nous attendions à le trouver abattu, mais il était optimiste comme à son accoutumée. Nous avons d’abord parlé de ses douleurs jusqu’à ce que cela me donne un nœud à la gorge. Ensuite la conversation s’est tournée vers la politique et l’écologie. Xavier était un ethnologue et un philosophe qui voulait changer le monde. Il pensait que les conditions étaient réunies pour mettre en œuvre un grand changement s’il y avait un groupe décidé, organisé et mobilisé autours d’un programme clair et radical de transformation.

Xavier croyait au pouvoir des idées. Dès notre toute première discussion en 2012, nous nous sommes sentis et déclarés « patas » parce que nous partagions la même nécessité : celle d’analyser en profondeur la nouvelle situation mondiale suite à la crise de 2008, et de construire de nouvelles alternatives altermondialistes. Nous croyons tous les deux que les propositions comme la décroissance, le Vivir Bien, les communes, l’écoféminisme et d’autres, étaient nécessaires, mais insuffisantes pour faire face à la crise systémique en cours. Il s’agissait de chercher les complémentarités entre ces options et forger de nouvelles alternatives multidimensionnelles et non-anthropocentriques. C’est ainsi qu’est née l’initiative des alternatives systémiques.

Il pensait que nous n’étions pas tenus à nous consumer totalement dans l’indispensable activisme, et que nous devions aussi concentrer notre temps et nos efforts à la compréhension de la réalité changeante et à la formation de nouvelles propositions. Nous partagions tous les deux une vision critique du progressisme latino-américain, et de sa cooptation par la logique du pouvoir. Lors de notre dernière rencontre nous avons parlé de sa saga terrestre en quatre livres : « la tropicalisation du monde », « quatre scénarios pour la déglobalisation », un troisième sur la relation entre l’État et la nature, et un quatrième sur la véritable abondance promise par les associations multi-espèces.

Xavier était un « cholo »2 qui n’a jamais quitté les Andes. Le monde indigène et les sommets enneigées étaient toujours présents en lui, comme des papillons de lumière qui élevaient son être sensible et solidaire.

Pablo Solon (Ambassadeur de la Bolivie aux Nations Unies de 2009 à 2011 ; directeur de la Fondation Solon, Bolivie, membre de l’initiative Alternatives systémiques, https://systemicalternatives.org/qui-sommes-nous/)


« Qui est humain ? » — Xavier Ricard Lanata, in memoriam

Xavier Ricard-Lanata nous a quittés dimanche 5 septembre, à l’aube.

Xavier était anthropologue de formation, d’origine péruvienne par sa mère. Il a écrit une belle thèse sur les Indiens des hauts plateaux andins3, puis travaillé pour le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement. C’est là que je l’ai rencontré pour la première fois, il y a onze ans.  L’unique moyen de nous affranchir de l’européocentrisme carno-phallogocentré qui joue, aujourd’hui, le rôle d’une infection auto-immune, c’est, pensait-il, de nous convertir au regard de l’Autre, celui de

« l’indigène quechua  de la forêt bolivienne ou le paysan zimbabwéen qui pratique l’ukama. Consentir au perspectivismo amerindio de l’anthropologue brésilien Viveiros de Castro : nous ne disposons pas d’un monde commun qui nous soit déjà donné et dont les différences d’appréhension entre humains ne signifieraient que des changements de point de vue, encore moins des distinctions d’utilités subjectives reflétées par des prix de marchés. Non, il y a plusieurs mondes sous la surface uniformisée que projettent McDonald’s et les GAFAM. Edifier des ponts entre ces mondes, y construire cette ‘maison commune’ que l’encyclique du pape François Laudato Si’ appelle de ses vœux, suppose une négociation et une délibération collectives qui n’ont rien à voir avec la violence des relations marchandes. L’élaboration et la protection des communs auxquels nous tenons tiennent une place essentielle dans l’apprentissage de ces compromis collectifs : loin de constituer des compromissions ou des défaites, ils sont autant de victoires sur la ‘ gouvernance par les nombres’ (Alain Supiot) ou l’assimilation de l’Etat à une start-up et de la planète à un level playing field qui hante l’imaginaire post-libéral4 ».  

Edifier ces ponts, c’est ce qu’aura tenté de faire Xavier Ricard-Lanata sa vie durant. Comment traduire les intuitions du Buen vivir amerindien dans la culture économique occidentale ? Je crois bien lui avoir posé un jour cette question… « Malheureux ! De quel Buen vivir parles-tu ? Il y a

  • Le suma qamana dans la langue aymara des hauts plateaux ;
  • Le sumak kawsay de l’Amazonie équatorienne ;
  • Le ñandereko des Guaranis de Bolivie ;
  • Le shiir waras des Ashuars ;
  • Le küme mongendes des Mapuches du Chili ;
  • Le jakona shati des Shipibos Konibos du Pérou ;
  • Le kametsa asaike des Ashaninkas du Pérou (encore)…

Et, bien entendu, chacune de ces acceptions emporte avec elle une intelligence et une pratique différentes de ce que ‘vivre bien’ signifie ! »

Impossible donc d’entrer dans cette inversion du regard sans consentir vraiment à se laisser dépouiller des simplismes occidentaux pour entrer dans la complexité d’un réel pluriel.

Le perspectivisme amérindien cher à Xavier nous invite même à aller plus loin encore. Derrière chaque jaguar de la forêt se cache peut-être un humain ; et derrière chaque « humain », un pécari ou un calliste à cou bleu. Dès lors, qui est humain ? Telle aura été la grande question de Xavier, me semble-t-il. La « tropicalisation du monde » dont il a dessiné les contours5 s’inscrit dans l’orbite de cette interrogation : pendant des siècles, les métropoles coloniales ont traité les « humains » de leurs colonies comme des « callistes à cou bleu » ? C’est que les colons étaient en vérité des jaguars. Et ces fauves feront bientôt de même avec les catégories populaires et les classes moyennes des métropoles. L’histoire lui donne déjà raison : le capitalisme du désastre tire profit aussi bien des catastrophes écologiques que de la pandémie pour accroître la pression exercée sur les plus vulnérables dans les métropoles (sommés d’être toujours plus « résilients ») et augmenter davantage encore les double digit dividends versés aux actionnaires.  Jamais la finance de marchés n’a atteint de tels sommets spéculatifs que pendant le confinement sanitaire de la moitié de la population humaine. Pendant ce temps, 40% de la jeunesse de la troisième économie de la zone euro est au chômage. Et même en Allemagne, calculé en équivalent temps plein, le chômage atteint 20%.

La manière dont Xavier a vécu l’écologie intégrale implique de consentir à se laisser habiter par ce questionnement : peut-être le jaguar a-t-il raison de me considérer comme un calliste à cou bleu, un pécari ou une bonne bière ? Au vu de la manière dont le gouvernement Bolsonaro traite la forêt amazonienne, la question est légitime. Et nous-mêmes, en France, que faisons-nous pour sauver l’Amazonie ? Sur quel droit international pourrions-nous nous appuyer pour contraindre un pays souverain comme le Brésil à prendre soin du premier poumon de la planète et de l’un de ses plus merveilleux spots de biodiversité ? Par quels processus diplomatiques pouvons-nous faire de l’Amazonie un commun mondial ? D’ontologique, le défi qu’induit la multiplicité des mondes et les difficultés que nous rencontrons à composer un monde en commun deviennent à la fois politiques, éthiques et diplomatiques. Ce sont ces différents versants de cette question centrale — « qui est humain ? »— que Xavier a arpentés toute sa vie.


Après le CCFD, Xavier est parti étudier à l’Ecole Nationale d’Administration. Son idée était de faire de l’entrisme dans la haute fonction publique afin d’y œuvrer de l’intérieur à la réforme de l’Etat. Une puissance publique qu’il espérait stratège et visionnaire, à rebours de l’appareil bureaucratique impuissant dont quarante ans de néo-libéralisme sont parvenus à accoucher. J’ai eu la joie de retrouver Xavier dans les locaux de l’ENA et de déjeuner avec lui dans une « petite France » ensoleillée. Puis Xavier a fait l’épreuve du mensonge et de la trahison. Pour un cœur qui ne rêvait que des sommets de l’amour absolu, la trahison était inimaginable. Miné par le chagrin, Xavier traversa une dépression. Le cancer au cerveau fut diagnostiqué un an et demi plus tard.

A Bercy, son travail ne fut pas simple : je crois que, malgré les efforts de tel ou telle haut fonctionnaire, le Trésor n’a pas réussi à tolérer son esprit original et créatif. De la même manière qu’en 2013, les travaux du Comité des experts pour le débat national sur la transition énergétique sont passés par la broyeuse dans les couloirs de Bercy, les excellentes notes de Xavier terminèrent quasiment toutes en position verticale dans la poubelle des bureaux de ses supérieurs. Que proposait-il ? Une réflexion stratégique à l’échelle mondiale visant à promouvoir les intérêts souverains de la France. Disposons-nous d’une telle vision stratégique, aujourd’hui, à Bercy ou au Quai ? Je ne crois pas. En face du récit trompeur des routes chinoises de la soie, la délégation française qui accompagnait le président de la République à Pékin en janvier 2018 n’avait tout simplement rien à proposer.

Finalement, Xavier a obtenu une mise à disposition à l’Agence Française de Développement. Là aussi, ses idées originales ont compliqué sa collaboration avec certains collaborateurs de l’AFD mais, de nouveau, il sut faire souffler un vent de liberté intellectuelle salutaire. Je sais qu’un grand nombre de collègues ont énormément apprécié sa compréhension intime du monde andin et, surtout, le courage avec lequel Xavier a cherché à secouer les conventions parisiennes. Puisse un tel courage être contagieux à la mesure de chacun d’entre nous.

Finalement, Xavier dut réintégrer le Trésor puis rapidement se mettre en congé maladie, la tumeur (“mon Pol Pot, là-haut” comme il aimait à dire) gagnant peu à peu la bagarre malgré deux interventions chirurgicales et des chimios à répétition. 

Depuis lors, Xavier avait écrit plusieurs livres6 et soutenu une habilitation à diriger des recherches. Dernièrement, il rédigeait un roman consacré à l’astrophysique, qu’il dictait depuis son lit d’hôpital. Lors de la dernière discussion que j’ai eu la chance de mener avec lui, Xavier a tenu à expliquer à son infirmière la signification de l’oὐσία. Au terme de son explication, notre ami s’est interrogé : « mais quand l’existence n’est plus, que devient l’essence ? »


Au cours des derniers mois qui ont précédé son décès, nous avons abondamment échangé, Xavier et moi, autour de la « perversion narcissique ». Contrairement à l’idée que je m’en faisais avant, à mon tour, d’en faire l’épreuve, la « perversion narcissique » n’est pas la caricature avec laquelle tant d’entre nous aiment à dépeindre leur supérieur hiérarchique à l’occasion d’une discussion devant la machine à café. Elle renvoie sans doute à une défaillance profonde : si l’enfant ne fait pas l’expérience d’être aimé, alors, au lieu de se tourner vers les bras de ses parents et d’entrer dans le monde pour y trouver ce qui fera sa joie, il se tourne… vers lui. Le mystère de l’amour est que je ne peux pas inventer l’amour que je n’ai pas reçu : à l’instar de la joie et de la paix, je ne puis que l’accueillir. L’enfant, donc, qui n’a pas reçu la tendresse ne pourra jamais l’inventer. Encore moins la donner : il ignore ce que c’est. Il ignore même qu’il est possible d’être aimé. Etre aimé absolument et de manière inconditionnelle à la manière de ce qu’a voulu vivre Xavier ? Pour cet enfant, ce sont des mots creux qui, au mieux, renvoient à des postures, au pire, à des tactiques manipulatoires pour dépouiller autrui d’une énergie que le clivage empêche de trouver en soi. 

La question de fond à laquelle Xavier n’aura cessé de travailler reste néanmoins ouverte : qui est humain ? L’existence, décidément, précède l’oὐσία : « l’humanité » n’est donnée d’emblée à aucun d’entre nous, pas davantage qu’aux jaguars. Or, si « l’humanité » s’apprend notamment en faisant l’expérience de l’empathie pour autrui et pour la Madre Tierra, alors certains animaux sont plus humains que les pervers. Pour le cœur « fermé » d’où aucune empathie, aucune compassion, aucune remord ne pourront jamais sortir, la porte de l’humanité est scellée. Les publicains, les prostituées et les dauphins en connaissent, eux, le passage. Lorsque la guitare s’est tue et que le soir tombe, ceux-là s’entendent murmurer dans le silence de leur cœur une parole de tendresse et de joie inextinguible : « voici, j’ai ouvert une porte devant toi et nul ne pourra la fermer » (Ap 3,8).

Xavier a franchi le seuil de cette porte en humain : « Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi. » (Ap 3,20).

Hasta siempre, compañero.

Gaël Giraud (ancien économiste en chef de l’AFD, directeur de recherche CNRS, jésuite).