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Cet article est la traduction d’une tribune initialement parue dans le Guardian le 18 novembre 2021, sous le titre «The moral case for destroying fossil fuel infrastructure ».

La lutte contre le changement climatique est entrée dans une phase nouvelle. On cherche des tactiques nouvelles, des modes d’action qu’on ne puisse plus ignorer, qui perturbent le « business-as-usual » pour de bon, des façons de tirer le frein d’urgence. Cette recherche ne fait que commencer, mais les signes sont là.

À Berlin, une demi-douzaine de jeunes militants pour le climat, qui se sont baptisés « La dernière génération », ont récemment entamé une grève de la faim, refusant de boire jusqu’à mettre leur santé en danger, avant d’interrompre leur action. Il n’y a pas que nos corps qui peuvent être mis à l’arrêt. En marge du camp d’été d’Ende Gelände1Ende Gelände est mouvement allemand de désobéissance civile qui milite pour la justice climatique et alerte sur les projets qui aggravent le changement climatique, comme l’extraction du charbon, en bloquant par exemple de vastes mines de lignite. contre les gaz d’origine fossile, un groupe nommé Fridays for Sabotage2En référence au mouvement Fridays for Future lancé par Greta Thunberg a revendiqué le bris d’une partie d’une infrastructure gazière et a exhorté le mouvement climat à adopter cette tactique : « les lieux de destruction sont nombreux, mais ce sont autant de lieux de résistance possible ». Un véritable archipel d’occupations forestières s’est développé en Allemagne, dont certaines ont endommagé des infrastructures d’extraction du charbon.

Pour rester dans l’hémisphère Nord, les luttes acharnées des peuples indigènes contre les immenses projets d’oléoducs au Canada et aux États-Unis ont donné naissance à un militantisme prêt à tout : des trains transportant du pétrole brut ont déraillé sous l’action de militants imitant le signal des freins d’urgence.

Le capital fossile devrait s’en apercevoir. De nouvelles formes de résistance sont en train de naître. 

Certaines régions de la planète deviennent invivables. Chacun sait maintenant, au moins à un certain degré de conscience, ce qui est en jeu. Et pourtant, les gouvernements autorisent les compagnies de combustibles fossiles à développer encore leurs installations pour extraire plus de pétrole, de gaz et de charbon du sol. Ils s’avèrent même incapables de ne plus arroser ces entreprises de milliers de milliards de dollars de subventions.

Il n’est pas nécessaire de se tourner vers des climato-négationnistes véreux comme Bolsonaro ou Trump, ou vers le gouvernement d’extrême droite de Modi, qui engage son pays vers toujours plus de combustibles fossiles. Les États censés être respectables agissent de même.

Prenez la France, dont le président se targue d’être le diplomate du climat le plus éclairé. La plus grande entreprise privée ayant son siège dans ce pays, Total, commencera cette année la construction de l’oléoduc d’Afrique de l’Est, qui sera le plus long du monde, traversera 230 rivières, coupera 12 réserves forestières et chassera 100 000 personnes de leurs terres : tout cela pour transporter encore plus de pétrole brut vers l’économie mondiale afin qu’il soit brûlé. Macron soutient l’oléoduc comme une formidable opportunité d’accroître la « présence économique française » dans la région.

Aux États-Unis, Biden soutient les énergies fossiles encore plus que son prédécesseur, en accordant à ces entreprises des licences de forage à un rythme jamais vu depuis George W. Bush. Deux douzaines de projets de combustibles fossiles – nouveaux pipelines, nouveaux terminaux gaziers – en cours dans ce pays entraîneraient à eux seuls des émissions équivalentes à celles de 404 centrales électriques au charbon.

Quant au gouvernement britannique, il reste déterminé à « maximiser la rentabilité » de l’extraction du pétrole et du gaz en mer du Nord, c’est-à-dire à en pomper le plus possible. L’Allemagne développe ses autoroutes et ses mines de charbon. ExxonMobil poursuit un projet de forage off-shore à haut risque dans un écosystème marin très fragile au Guyana. Entre 2020 et 2022, Shell aura mis en route 21 nouveaux grands projets pétroliers et gaziers.

La production de combustibles fossiles devrait être ramenée à zéro aussi vite qu’il est humainement possible. Pourtant, dans le monde réel, les producteurs prévoient d’augmenter l’extraction comme si le monde était sans lendemain. Un article scientifique récent montre que la majeure partie de toutes les réserves connues doivent être laissées dans le sol pour qu’il y ait au moins une chance infime d’éviter un réchauffement de plus de 1,5 °C. Pour être plus précis, d’ici 2050, il faudrait laisser intactes environ 90 % du charbon, 60 % du pétrole, 60 % du gaz et 99 % du pétrole non conventionnel.

Mais il s’agit là, soulignent les chercheurs, de sous-estimations probables, car la modélisation se fonde sur une probabilité de 50 % d’atteindre l’objectif de 1,5 °C et ne tient pas compte des mécanismes de rétroaction du climat. Si cette probabilité était portée à 70 ou 80 % et si les boucles récursives liées aux défaillances possibles du système climatique – notamment les feux de forêt – étaient prises en compte, il faudrait encore en laisser bien davantage sous terre : la quasi-totalité des combustibles fossiles. A partir de demain environ. Or, par sa nature même, le capital fossile ne peut tolérer une telle limitation. De manière compulsive, sans frein ni inhibition, il creuse au contraire partout pour extraire toujours plus, et encore plus.

Chaque jour qui passe confirme un peu plus cette conclusion : les classes dirigeantes de ce monde sont constitutivement incapables de répondre à la catastrophe autrement qu’en l’accélérant. La COP26 n’a fourni aucune raison convaincante de douter de cette conclusion. Moins d’une semaine après la fin du sommet, l’administration Biden a organisé la plus grande vente aux enchères fédérale de forage en mer de l’histoire des États-Unis. Il y a peu de raisons de penser que les autres gouvernements ayant signé le Pacte de Glasgow se comporteront différemment.

Alors que faire ?

Nous pouvons détruire les machines qui détruisent cette planète. Si quelqu’un a placé une bombe à retardement chez vous, vous avez le droit de la démonter. Et si quelqu’un a placé un engin incendiaire à l’intérieur de l’immeuble où vous vivez, si les fondations sont déjà en feu et que des gens meurent dans les caves, nous serions nombreux à estimer que vous avez l’obligation de mettre l’engin hors d’état de nuire.

C’est là l’argument moral qui, à mon sens, justifie la destruction des propriétés et des infrastructures du capital fossile. Cela n’a rien à voir avec le fait d’attenter à des corps humains, action pour laquelle il n’existe aucune justification morale. En revanche cet argument pour l’action directe est, je crois, extrêmement fort, si la réalité de la catastrophe climatique est reconnue. Si on l’admet en principe, comment pourrait-on ensuite donner la priorité à l’intégrité physique des propriétés de combustibles fossiles ? C’est pourtant ce que Boris Johnson a récemment tenté de faire, lorsqu’il a défendu le champ pétrolifère écossais de Cambo – l’un de ces innombrables nouveaux projets d’infrastructures fossiles dont nous ne voulons plus – en disant : « on ne peut pas déchirer un contrat ».

Dans cette façon de voir les choses, un contrat passé avec une entreprise dans le but d’accroître le dispositif qui fait brûler les flammes toujours plus haut dans le ciel doit être honoré. Il a la priorité sur toute autre préoccupation. La raison de cette sacralité me semble toutefois extrêmement difficile à fournir.

En attendant, il est clair que ralentir la catastrophe climatique signifie, par définition, la destruction du capital fossile : les énergies fossiles ne doivent plus être une source de profits. Si les gouvernements, parce qu’ils reçoivent justement leurs ordres des étages supérieurs, sont incapables d’initier cette rupture, alors d’autres doivent le faire. Non pas que militants et activistes auraient la capacité de mettre fin à l’usage des énergies fossiles – seuls les États ont ce pouvoir – mais leur rôle est de faire monter sans cesse la pression en ce sens.

Pour atteindre ses objectifs, le mouvement climat du Nord devrait-il envoyer des petits groupes organisés ou des foules nombreuses démolir les machines et les infrastructures du capital fossile ? D’un impératif éthique irréfutable on ne déduit pas nécessairement une action efficace. Les actions du groupe écologiste Insulate Britain, qui, en tentant de bloquer des autoroutes, a provoqué la fureur des travailleurs empêchés de se rendre à leur travail, le montrent parfaitement.

Nous voici déjà profondément entrés dans la catastrophe ; l’aiguille tourne, et l’aggravation ne fait pourtant que commencer. Nous ne savons pas exactement quelle stratégie fonctionnera. La seule chose dont nous pouvons être sûrs est la suivante : nous sommes dans une spirale de mort, nous devons en sortir, et pour cela il faut essayer quelque chose de plus. Le temps de la protestation polie est peut-être définitivement révolu.

Andreas Malm est chercheur en écologie humaine à l’université de Lund

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