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À propos de Le piège de l’abondance, l’écologie populaire face au pillage de l’Amérique latine ; sous la coordination de Nicolas Pinet, Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2019, 376 pages et Dimitri de Boissieu, Bolivie, l’illusion écologiste. Voyage entre nature et politique au pays d’Evo Morales, Montréal, Éditions Écosociété, coll. « Parcours », 2019, 312 pages

Le piège de l’abondance, l’écologie populaire face au pillage de la nature en Amérique Latine, sous la coordination de Nicolas Pinet1Le piège de l’abondance, l’écologie populaire face au pillage de l’Amérique latine ; sous la coordination de Nicolas Pinet, Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2019, et L’illusion écologiste bolivienne ; voyage entre nature et politique dans le pays d’Evo Morales, de Dimitri de Boissieu2Dimitri de Boissieu, Bolivie, l’illusion écologiste. Voyage entre nature et politique au pays d’Evo Morales, Montréal, Éditions Écosociété, coll. « Parcours », 2019, sont deux textes qui se répondent très bien : le premier définit un cadre général, à l’échelle de l’Amérique Latine, dans lequel s’inscrit le second, qui se concentre sur l’exemple bolivien dans la période 2006-2015, sous la présidence d’Evo Morales.

Nicolas Pinet est sociologue de formation, actuellement chercheur au Laboratoire de changement social et politique de Paris Diderot et rédacteur en chef de la revue sur l’Amérique Latine DIAL3 « Diffusion de l’information sur l’Amérique Latine » ; publication mensuelle dédiée à l’Amérique Latine, par des auteurs latino-américains.. Le recueil qu’il a coordonné est composé de différents textes d’intellectuels, de journalistes et de citoyens latino-américains engagés dans des luttes pour la préservation de leur environnement de vie. Dimitri de Boissieu est écologue de formation, a travaillé dans différents pays sur la conservation de la biodiversité et est impliqué dans des projets collectifs visant à contribuer à la transition écologique (hameau du Viel Audon, en Sud Ardèche, par exemple).

À partir de leurs disciplines et regards respectifs, ils montrent tous deux, de façon convergente, comment l’Amérique Latine est marquée dans les années 2000 par un boom de l’extraction des matières premières, quels que soient les gouvernements alors en place. Concrètement, il s’agit de phénomènes massifs d’extraction, en un temps très court et à grande échelle, de la plus grande quantité possible de matières premières, de ressources du sol et du sous-sol, non pour leur consommation ou leur utilisation immédiate par les groupes qui les extraient, mais pour la vente, sur le marché national ou à l’exportation. Communément appelé « extractivisme », ce phénomène concerne des exploitations minières, comme pétrolières, forestières, ou agricoles.

En particulier, les gouvernements dits « progressistes » qui arrivent au pouvoir au début des années 20004Rafael Correa en Equateur, Evo Morales en Bolivie, Pepe Mujica en Uruguay, Hugo Chavez au Venezuela, Lula puis Dilma Roussef au Brésil. appliquent tous massivement les politiques extractivistes de leurs prédécesseurs ou voisins libéraux. Cependant, à la différence de ceux-ci, ils en réorientent certaines des recettes vers des programmes sociaux. Leur pari politique est d’accélérer l’activité extractive et d’y assurer une plus grande présence de l’État, afin d’augmenter les recettes publiques et de financer des programmes de lutte contre la pauvreté. Dans le contexte du cours élevé des matières premières pendant la période 2003-2013, l’extractivisme est perçu comme l’opportunité idéale de soutien au développement et de réduction de la pauvreté. Les grands projets extractivistes et productivistes se multiplient alors. Ainsi en va-t-il, par exemple, de l’autorisation de construire des routes dans des aires protégées boliviennes pour assurer la mise en relation des pays latino-américains avec les marchés mondiaux ; des immenses barrages développés au Brésil ; du maintien de l’autorisation des OGM et de l’absence de réglementation sur la distance minimale de pulvérisation des pesticides, avant 2004, en Argentine.

Les questions environnementales deviennent rapidement un objet de tensions croissantes pour ces gouvernements dits progressistes. Ils les perçoivent comme des entraves à la croissance économique, à l’attraction des investissements et à la promotion des exportations. Certains des gouvernements concernés développent un discours fort sur l’invention d’un nouveau projet politique global, intégrant le droit de la Terre, posée comme « source unique de vie ». Le « droit de la nature » est ainsi défini en 2008 par le gouvernement Correa en Equateur, suivi du « droit de la Pachamama » puis de la « loi cadre de la Terre Mère et du développement intégral pour vivre bien » en 2010 et 2012 par le gouvernement Morales en Bolivie. Cependant, au-delà de ces discours, tous les gouvernements latino-américains de la période en viennent à adopter une logique productiviste. Par exemple, Correa renoncera en 2013 à sa proposition faite en 2007 de ne pas extraire de pétrole du parc national Yasuni en contrepartie d’un engagement de la communauté internationale à fournir la moitié des ressources que l’exploitation de ce pétrole aurait sinon rapporté : « c’est avec une profonde tristesse mais en toute responsabilité que j’ai dû prendre l’une des décisions les plus difficiles de mes mandats ; nous avons besoin des ressources naturelles pour surmonter la pauvreté et assurer notre développement souverain ». De même, Dimitri de Boissieu montre comment le discours d’Evo Morales sur son lien à la Terre Mère, ainsi que les lois adoptées pour la définir et la protéger, ne sont pas suivis de faits : le gouvernement Morales valide des incitations au développement de projets de mines (pétrole, gaz, or) et leur autorisation dans des aires protégées, de gros projets de barrages, la baisse de régulation de la déforestation, l’utilisation d’OGM, etc.

Il existe une écologie populaire

Si les gouvernements dits progressistes et ceux libéraux ont appliqué les mêmes recettes extractivistes dans les années 2000 en Amérique Latine, de façon plus ou moins redistributive, c’est parce qu’ils visent un même modèle de développement, matériel et productiviste. Ils opposent à ce modèle une écologie présentée comme austère et autoritaire, qui serait un luxe des pays/foyers « développés » et riches et viserait à mettre sous cloche une nature sacralisée, comme certains mouvements le font.

En contraste avec cette mise en relief d’une « écologie de l’abondance » par les gouvernements latino-américains, les deux livres discutés ici témoignent très concrètement du fait qu’il existe également une « écologie populaire », qui rejoint la notion « d’écologisme des pauvres »5Joan Martinez Alier, L’écologisme des pauvres, une étude des conflits environnementaux dans le monde, Les Petits matins/Inst. Veblen, 2014 [2002, trad. de l’espagnol par A. Verkaeren], 670 p. Joan Martinez Alier est professeur émérite en économie et en histoire de l’économie à l’Université autonome de Barcelone. Il a été membre du comité scientifique de l’Agence européenne pour l’environnement et président de la Société internationale pour une économie écologique., développé il y a quelques années par l’espagnol Joan Martinez Allier. Le piège de l’abondance montre que les luttes populaires présentes en Amérique Latine depuis le début des années 2000 se sont fédérées principalement autour de grands projets extractivistes, pour protéger l’environnement, dans tous les pays de la région. Ces luttes sont portées par des peuples indiens, des petit.e.s paysan.ne.s, des habitant.e.s de zones rurales, à savoir les groupes traditionnellement en marge de la société, auxquels Le piège de l’abondance donne la parole. Elles visent à refuser l’usage de substances toxiques dans l’agriculture, qui tuent ou infectent le voisinage ; les projets démesurés de grands barrages, qui transforment en filets d’eau des rivières auparavant abondantes ; l’exploitation minière et aurifère ; la construction de nouvelles routes, qui nécessitent d’abattre d’immenses surfaces de forêts culturellement sacrées.

Destructions humaines et environnementales résultent d’un même rapport d’exploitation du vivant

Ces mobilisations populaires rappellent ainsi que l’écologie est souvent pour les pauvres une condition de vie et de survie, en raison à la fois de nécessités matérielles (terre, forêt, nature sont des sources de vie) et de facteurs immatériels, historiques et culturels (rites, rapports à la Terre mère etc.). Elles dénoncent par ailleurs à la fois la destruction de l’environnement de vie des populations riveraines des projets extractivistes, et les conditions de travail que leur proposent ces projets. Elles rappellent ainsi que le modèle de société qui vise à produire toujours plus, toujours plus vite, toujours moins cher, détruit inévitablement à la fois les humains et leur environnement. Ces deux destructions, humaines et environnementales, sont indissociables ; elles sont les deux facettes du même modèle d’accumulation, et du même rapport au vivant, induit par ce modèle : un rapport d’exploitation du vivant, au service d’une production et d’une recherche d’accroissement de confort illimitées. H. D. Thoreau avait parlé en son temps d’une « prétention à l’emprise du vivant »6David Henry Thoreau, 1817-1852, philosophe et poète, souvent présenté comme le précurseur de l’écologie politique..

La récurrente opposition entre luttes sociales et environnementales est un puissant mensonge

De la sorte, ces textes interrogent de façon générale – au-delà des seuls contextes latino-américains – les principes de l’écologie que Dimitri de Boissieu qualifie de « dominante », focalisée sur la préservation de la nature pour elle-même, au détriment d’enjeux qui touchent beaucoup plus directement les sociétés humaines, comme le sont les pollutions d’usines chimiques, les élevages industriels, les grands barrages. Ils montrent que l’opposition faite de façon récurrente entre l’écologisme d’une part, et le développement et la réduction de la pauvreté et des inégalités, d’autre part, ne résiste pas à une analyse fine de nombreuses situations.

En réalité, l’opposition effective constatée au niveau des projets extractivistes latino-américains réside entre ceux qui bénéficient et tirent profit d’un modèle de développement productiviste (symbolisé par le suivi de « la croissance ») et ceux dont les modes de vie sont détruits par à ce modèle. Entre le court-terme, qui est le temps du pouvoir politique, et le long-terme, qui est le temps nécessaire pour penser et construire des alternatives. Entre ce qui est en place (la croissance, la production, le PIB ; ou encore, les emplois et les revenus, y compris publics, générés par l’ouverture de nouvelles activités économiques ?) et ce qui est encore marginal (la sobriété ? le « localisme » ? l’incitation à de nouveaux modes d’agriculture et de commerces de proximité ? l’attention portée au contenu des emplois créés ?). Entre ceux qui consomment sans endosser les coûts, et ceux qui endossent les coûts sans consommer. Entre la culture de l’accumulation et celle de l’essentiel. Les groupes qui combattent des projets extractivistes ne se pensent pas comme mobilisés pour un « environnement » qui leur serait exogène ; ils se mobilisent pour leurs conditions et leur environnement de vie ; il s’agit de luttes profondément sociales.

L’impensé de la question écologique pour les gauches

Pour mieux comprendre comment les gouvernements latino-américains de gauche des années 2000 ont pu invoquer si facilement l’opposition entre enjeux sociaux et écologiques, il serait utile d’identifier et de questionner les avancées sociales traditionnellement reconnues à ces gouvernements, par de nombreux analystes (baisse du chômage, de l’extrême pauvreté, des inégalités). Les deux livres, cependant, n’analysent pas du tout pourquoi l’existence de l’écologie populaire dont ils témoignent n’a pas suffi à détourner les gouvernements de cette opposition entre les sujets sociaux et sujets écologiques. On aimerait comprendre en quoi ces gouvernements ont pu améliorer les conditions de vie de leurs habitants les plus défavorisés, alors qu’ils ont accepté la destruction de l’environnement de certains d’entre eux, ainsi que leur intégration au sein d’un marché international qui suppose de réduire au maximum les coûts de production (dont le coût du travail). Pour la Bolivie, Dimitri de Boissieu indique rapidement que le gouvernement de Morales est parvenu à ce que certains secteurs traditionnellement marginalisés connaissent une amélioration relative de leurs conditions de vie, grâce aux revenus croissants de l’État. Quels sont ces « secteurs traditionnellement marginalisés » et combien de gens représentent-ils, par rapport à tous ceux marginalisés ? Quel est le contenu des emplois créés et de l’amélioration des conditions de vie ? Un regard plus intégré sur les sociétés/pays discutées – au-delà de celui des gens mobilisés contre les projets extractivistes et de celui de Dimitri de Boissieu en tant qu’écologue – sera nécessaire pour approfondir le contenu des avancées sociales reconnues aux gouvernements latino-américains, en complément des deux livres discutés ici.

Nous faisons l’hypothèse que le recours fréquent à cette opposition entre luttes sociales et écologiques permet d’éviter de penser la radicalité des mesures qui seraient nécessaires pour inventer un modèle social non productiviste, basé sur le « vivre bien », plus respectueux de la nature et des peuples (meilleure répartition des richesses disponibles, création de valeur ajoutée reposant davantage sur l’effort humain, génération d’une nouvelle économie et réduction de la dépendance à la mondialisation, etc.).

De fait, un autre point commun des deux livres discutés est de supposer que les gouvernements latino-américains dits progressistes des années 2000 n’ont pas véritablement réfléchi à inventer un modèle différent de celui d’un productivisme plus redistributif, supposant de s’insérer au sein des marchés mondiaux. Ils supposent également que la complexité de la tâche explique qu’aucun gouvernement n’ait sincèrement essayé :

Ce projet développementiste est plus facile à mettre en œuvre et électoralement plus payant que celui du « vivre bien », qui est bien plus complexe, moins populaire, plus exigeant, qui nécessite d’être inventif, d’être patient, de prendre le temps de penser l’action, de décentraliser, de combattre plus frontalement le capitalisme et l’économie de marché, tout autant que l’aspiration des boliviens à consommer, à s’enrichir et à voir leurs conditions de vie s’améliorer rapidement. (…). On ne sort pas du capitalisme en un claquement de doigt. Les forces adverses de l’argent, du capital, du commerce et de l’économie mondialisée obligent à d’inévitables concessions et compromis politiques. Le problème est qu’aucune équipe gouvernementale au monde ne veut assumer les risques politiques qu’un tel projet implique7Dimitri de Boissieu, op. cit.

Ils semblent ainsi décrire une forme de puissante paralysie ou autocensure des gouvernements dits progressistes. Comme si ceux-ci n’osaient même pas penser sérieusement à un autre fonctionnement du monde, comme s’ils se sentaient dépassés et vaincus d’avance par les niveaux de complexité et d’interdépendance des échelons national, régional, mondial : « Les progressistes n’ont pas généré d’idées alternatives au développement ; difficile de savoir s’ils ne comprennent pas cette discussion ou s’ils n’ont pas d’autre remède que de les ignorer et de déclarer qu’elles n’existent pas, car s’ils les acceptaient, ils se verraient obligés de commencer par penser à changer leurs propres pratiques »8N. Pinet, op. cit.. H. Cholango, dirigeant du mouvement indien équatorien, l’exprime ainsi :

Peut-être que nous nous trompons, mais nous ne comprenons pas. Comment comprendre qu’on impose des exploitations minières sur les territoires indiens, sur les terres des paysans, ou qu’on impose de nouvelles concessions pétrolières ? (…) Et nous avons des propositions [une réforme fiscale en profondeur, la nationalisation de la téléphonie mobile]. Ce qui se passe, c’est que l’on pense parfois d’abord au plus facile, à la manière de trouver facilement de l’argent quelque part. Les gouvernements manquent de créativité et de volonté politique.9N. Pinet, op. cit

La rente liée aux énergies fossiles a par ailleurs certainement endormi l’innovation politique, car elle a offert à ces États les moyens d’un accès facile et rapide à des ressources financières et à des emplois. Au-delà du besoin de changer structurellement les pratiques et de la rente liée aux énergies fossiles, la question – peu posée par les deux livres – est aussi de savoir comment lutter contre des acteurs économiques puissants, échappant souvent au pouvoir ou à l’échelon de la nation, qui ont un intérêt au maintien des mécanismes en place, au service d’une production effrénée.

Notons qu’aucun des deux livres ne donne beaucoup d’espace aux « autres possibles », aux alternatives au productivisme redistributif, qui ne sont que rapidement évoqués10« Est-ce vraiment impossible d’imaginer un pays interdire les OGM sur son territoire, développer un programme massif de soutien à l’agroécologie et à la production d’énergie renouvelables, consolider les Aires Protégées, soutenir les ONG écologistes et les administrations d’environnement, être à l’écoute des organisations indigènes, protéger les peuples autochtones isolés, développer de petites centrales hydroélectriques plutôt que de grands barrages, miser sur les productions vivrières et les marchés nationaux plutôt que sur les productions d’exportation ? » Dimitri de Boissieu, Bolivie : l’illusion écologiste, op.cit. Ceci illustre sans doute l’étendue de la tâche, qui dépasse la seule région latino-américaine : les enjeux propres à l’Amérique Latine ne font que refléter la question plus générale du rapport de la gauche au productivisme, partout dans le monde. En France comme ailleurs, l’écologie et les mouvements de gauche peinent à s’affirmer politiquement comme une vision intégrée de la société, avec respectivement une préoccupation sociale à la hauteur et indissociable d’une préoccupation écologique, ou inversement. Au Mexique, l’arrivée au pouvoir fin 2018 du Président Andrés Manuel Lopez Obrador, à contre-courant du virage à droite de l’Amérique Latine, s’est faite sur un discours social très fort (lutte contre la pauvreté et les inégalités), en rupture avec l’absence des gouvernements précédents sur ces sujets, et au détriment de préoccupations environnementales.

Pour approfondir la réflexion, il serait intéressant d’apporter à ces lectures la profondeur historique qu’elles n’ont pas, sur l’arrivée au pouvoir des gouvernements dits progressistes en question : de quelles luttes et de quels soutiens sont-ils nés ? Quel est le rôle des régimes autoritaires des années 1970 dans l’émergence du paradigme extractiviste et développementiste ? Quels groupes de la société ont reconnu, ou au contraire, désavoué ces gouvernements, une fois en place ?

La grande dissociation

Enfin, Le piège de l’abondance met en relief l’un des fondements de la mondialisation, que nous pourrions appeler « l’extrême dissociation ». Les populations riveraines des projets extractivistes paient pour d’autres, dans la mesure où elles ne bénéficient pas des ressources naturelles extraites ou des grands travaux réalisés, destinés à des entreprises ou des consommateurs situés à des milliers de kilomètres, mais elles en supportent par contre les conséquences. Et, à l’autre bout du monde – parce que la mondialisation nous permet de ne pas avoir devant les yeux, au moment d’un achat, les désastres écologiques, humains et culturels générés par les produits en vente – nous achetons ces produits, à un prix qui n’en intègre pas les coûts environnementaux et sociaux payés par les riverains ou par la nature. En documentant la première étape des processus de production de ces produits, Nicolas Pinet nous redonne à voir ce passif de notre mode de vie et de nos habitudes de consommation. Il nous force, dans notre rôle de lecteur-consommateur, à « réassocier ce que le fonctionnement du système capitaliste tend au contraire à dissocier : centres et périphéries, plaisirs de la consommation et destructions de l’environnement, de cadres et de modes de vie ».

Pour enrichir ce constat de Nicolas Pinet, les travaux de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury11Le souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner, Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot (dir.), 2017, Editions CNRS. sont précieux. Elle s’interroge sur l’inertie/l’inaction de nos sociétés face à l’évidence de la crise écologique, et explique comment la préoccupation des individus pour l’environnement est d’autant plus forte qu’ils ont des rapports sensibles et sensoriels avec l’environnement naturel. Il ne suffit pas qu’ils en soient informés ; il est nécessaire qu’ils « ressentent », qu’ils « touchent du doigt » l’environnement et les désastres qu’il subit. On peut supposer qu’il en va de même pour la préoccupation des individus pour les hommes et femmes qui produisent ce qu’ils consomment : ils s’en soucient à la mesure de ce qu’ils en sentent, et non à la mesure de ce qu’ils en savent. Or, à des milliers de kilomètres de distance, il est difficile de ressentir quoi que ce soit par rapport à la vie qui produit les biens que nous consommons, qu’elle soit humaine ou environnementale.

Entre les lignes de ces livres, ce monde « dissocié » pose des questions de justice sociale :

– Qui paie et pourquoi est-ce accepté ? Quelle population est sacrifiable au nom du développement, de la croissance, de l’exportation, des investissements ? Que se passerait-il si les mines d’or ou les champs d’agriculture pesticidée se trouvaient en plein Buenos Aires, Mexico, Londres ou Paris ? Les habitants accepteraient-ils que du cyanure soit utilisé juste derrière chez eux, et que leurs enfants aillent à l’école près des champs ? Les groupes les plus marginalisés, les plus vulnérables, les moins insérés dans le modèle dominant, les moins entendus, sont ceux qui paient, comme toujours, car leurs moyens de défense sont faibles.

– Cette énergie, ces métaux rares, ces barrages : quel volume et pour quoi faire ? de quel « développement » s’agit-il? « Construire les usines du Rio Madeira [Brésil], c’est ouvrir l’Amazonie à des dizaines d’autres centrales hydroélectriques, sans même que soit posée ce que nous croyons être la question fondamentale : de l’énergie pour quoi ? et pour qui ? »12N. Pinet, op. cit, demande un membre du Mouvement des victimes des barrages, en 2011, autour des projets de barrages sur le fleuve Madeira, au Brésil, destinés à alimenter la consommation des secteurs miniers, des cimenteries et des métallurgies. Est-il juste, en effet, de consacrer du temps, de l’argent, des travailleurs souffrants, des trous dans la terre, des rivières polluées, pour que ceux qui en ont les moyens bénéficient d’une connexion internet 5G et de produits haute technologie sans cesse renouvelés, consomment de la viande bien au-delà de leurs besoins, et puissent se déplacer en avion sans limite ?

C’est une question mise de côté par les rencontres et accords internationaux sur l’environnement ces dernières années, qui se sont majoritairement organisés autour du sujet restrictif des dérèglements climatiques : les accords traitent d’énergies renouvelables, d’efficacité énergétique et de nouvelles technologies, pour cesser d’endommager notre lieu de vie, tout en garantissant les niveaux actuels de production et de consommation ; ils ne traitent pas de sobriété, ni de réduction des niveaux de production et de consommation, ni de justice sociale.

Le système actuel et la grande dissociation sur laquelle il repose permettent que la question du sens de notre niveau collectif d’accumulation et de consommation soit très peu posée sur les scènes publiques. On voit là un mécanisme extrêmement puissant permettant qu’une société, ses gouvernements et ses citoyens ne se posent pas ces questions de base : pour quoi faire ? Est-ce que ça en vaut la peine ?

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Notes

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1 Le piège de l’abondance, l’écologie populaire face au pillage de l’Amérique latine ; sous la coordination de Nicolas Pinet, Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2019
2 Dimitri de Boissieu, Bolivie, l’illusion écologiste. Voyage entre nature et politique au pays d’Evo Morales, Montréal, Éditions Écosociété, coll. « Parcours », 2019
3 « Diffusion de l’information sur l’Amérique Latine » ; publication mensuelle dédiée à l’Amérique Latine, par des auteurs latino-américains.
4 Rafael Correa en Equateur, Evo Morales en Bolivie, Pepe Mujica en Uruguay, Hugo Chavez au Venezuela, Lula puis Dilma Roussef au Brésil.
5 Joan Martinez Alier, L’écologisme des pauvres, une étude des conflits environnementaux dans le monde, Les Petits matins/Inst. Veblen, 2014 [2002, trad. de l’espagnol par A. Verkaeren], 670 p. Joan Martinez Alier est professeur émérite en économie et en histoire de l’économie à l’Université autonome de Barcelone. Il a été membre du comité scientifique de l’Agence européenne pour l’environnement et président de la Société internationale pour une économie écologique.
6 David Henry Thoreau, 1817-1852, philosophe et poète, souvent présenté comme le précurseur de l’écologie politique.
7 Dimitri de Boissieu, op. cit
8 N. Pinet, op. cit.
9, 12 N. Pinet, op. cit
10 « Est-ce vraiment impossible d’imaginer un pays interdire les OGM sur son territoire, développer un programme massif de soutien à l’agroécologie et à la production d’énergie renouvelables, consolider les Aires Protégées, soutenir les ONG écologistes et les administrations d’environnement, être à l’écoute des organisations indigènes, protéger les peuples autochtones isolés, développer de petites centrales hydroélectriques plutôt que de grands barrages, miser sur les productions vivrières et les marchés nationaux plutôt que sur les productions d’exportation ? » Dimitri de Boissieu, Bolivie : l’illusion écologiste, op.cit
11 Le souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner, Cynthia Fleury et Anne-Caroline Prévot (dir.), 2017, Editions CNRS.