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Constats

Nous sommes un petit groupe d’habitant·es de lieux en lutte, paysan·nes, chercheur·euses, militant·es, proches de la revue d’écologie politique Terrestres, à avoir construit une dynamique d’enquête collective, sur ce que l’on appelle les « reprises de terres ». Quatre constats guident notre démarche. Le premier, c’est le ravage écologique systémique, provoqué et nourri par la voracité extractiviste du capitalisme, qui met à mal les conditions de vie sur la terre pour une immense part des vivants qui la peuplent.

Le second, c’est l’émergence d’un mouvement climat encore tâtonnant, mais qui s’interroge sur le besoin d’ancrer ses luttes localement, pour ne pas s’en tenir à des formes de revendications parfois hors-sol.

Le troisième, c’est l’indignation face aux inégalités sociales grandissantes, à la précarité, aux injustices environnementales faisant infuser la nécessité de réponses émancipatrices et créatives à ces précarités multiples.

Le quatrième, c’est la situation présente et à venir du foncier en France. Dans les dix ans qui viennent, la moitié des agriculteurs français vont partir à la retraite, et ces départs vont remettre en jeu un grand nombre de terres (un quart du territoire). De la poursuite du productivisme agricole à l’invention d’autres égards pour le vivant, de la modernisation permanente à l’émergence massive de nouvelles pratiques paysannes, les usages qui seront faits de ces terres façonneront fortement le paysage social et écologique des décennies à venir.

De ces quatre enjeux découle une question centrale, qui constituera le cœur des rencontres de l’été 2021 : comment inventer des tactiques foncières, politiques et juridiques pour contrer l’accaparement des terres par le productivisme et organiser la vie autour de communs qui prennent en compte tous les êtres qui habitent un lieu ?

Enquêtes

Nous avons lancé, depuis juin 2019, un travail d’enquêtes participantes autour de trois axes : 1/ Reprises de terres agricoles ; 2/ Entre un usage et protection, la déprise de terres ? ; 3/ Des terres contre la Métropole. Ces enquêtes partent d’exemples concrets de reprises de terres ou de dispositifs pour les protéger (luttes institutionnelles, occupations, achats collectifs, installations paysannes). Elles tentent de mieux comprendre le fonctionnement des institutions et des organismes en charge de la gestion foncière en France, d’interroger la diversité des milieux concernés et leurs enjeux écologiques propres (forêts, bocages, zones humides, rivières, plaines, etc.), mais également de cerner l’évolution de l’accaparement des terres par et pour le productivisme ainsi que les moyens d’y faire face.

Loin de la froideur descriptive, l’enquête s’autorise à redessiner les contours de ses sujets/objets d’étude, en solidarisant des expériences vécues isolément, en éclairant des tensions souterraines, ou en troublant les séparations et l’ordonnancement du visible et de l’invi- sible. L’enquête est conçue comme un processus, et non un mouvement vers une finalité définie au préalable. À rebours de l’observateur universitaire détaché de sa recherche, distinguant le « dedans » du « dehors », il s’agit ici d’embarquer les concerné·es sur un temps long, d’en- quêter non pas « sur » mais « avec » elles. Les enquêtes sont pensées pour être les plus « autoportantes » pos- sibles, c’est-à-dire que les fruits qu’elles feront naître puissent être appropriés/transformés et leurs graines replantées, comme une matière vivante – et non inerte.

Rencontres

En croisant ces différentes enquêtes, les rencontres Reprise de terres1Des rencontres vont avoir lieu, mais celles-ci étant avant tout un moment d’échanges et de travail entre des groupes et différentes initiatives concrètes, elles ne seront malheureusement pas ouvertes au public. Néanmoins, une restitution sous forme de revue papier et de podcasts sera publiée. cherchent à construire des connaissances communes, mais aussi à préciser et accompagner des problèmes et leurs lignes (de fracture, d’inimitié, de crête, de complicité). Elles visent à mettre en résonance différents horizons, regards, savoirs, pratiques, sensibilités et cultures politiques. Il s’agit ainsi de contribuer à construire des fronts et des modes d’attentions communs en destabilisant des catégories, en dénouant des oppositions souvent trop binaires et figées pour concevoir des complémentarités tactiques et stratégiques, par exemple entre usages et protection des milieux de vie, entre des luttes de territoire visant l’auto-organisation et des combats qui se déroulent sur le terrain des politiques publiques et des institutions existantes. Les rencontres 2021 ont donc vocation à constituer un point d’étape dans ces enquêtes au long cours, à tracer des connexions, à créer un espace de transmission et d’élaboration de la pensée pour faciliter à long terme la réappropriation de terres par des collectifs, au sens large, qui désirent en prendre soin.

Le temps long

Des empreintes aux traces

Pour que ces rencontres participent pleinement à la constitution d’une mémoire des luttes et des brèches ouvertes, des résonances écrites et sonores (revue, podcasts) seront élaborées. Elles sont conçues à la fois comme chambre d’écho pour susciter des reprises de terres dans des collectifs élargis, mais aussi comme sédiments pour poursuivre les enquêtes et nourrir de prochaines rencontres et dialogues.

Et après ?

Nous inviterons les participant·es à penser ensemble la suite afin d’amplifier ce mouvement de réappropriation des terres et de défense d’espaces habités par d’autres vivants que nous.


AXE 1 – REPRISE DE TERRES AGRICOLES

Prises de terres : retour historique

Si l’on appelle à reprendre des terres aujourd’hui, c’est qu’elles nous ont été enlevées. Mais cette confiscation ne peut plus se réduire à la pure question de la propriété de la terre – qui la possède ? – elle se manifeste aussi et surtout par ses « usages », notamment les pratiques agricoles, et l’ensemble des acteurs qui les contraignent, dictent leurs moyens et leur orientation.

Nous proposons de lire la politique française de modernisation des années 1940 aux années 1970 comme un mouvement de prise de terres.

C’est d’abord l’État qui a orchestré le monopole d’accès à la terre aux acteurs qui étaient jugés suffisamment productifs. Nous héritons de ce moment historique. Cette époque qui a conduit à la disparition progressive des paysan·nes, jusqu’à ce qu’ils et elles ne représentent plus que 1,5 % de la population active, qui a conduit à la simplification radicale des paysages et des milieux, à l’appauvrissement des sols et aux cancers de nos proches.

Le premier processus de prise de terres correspond à la sélection de celles et ceux qui sont légitimes pour occuper l’espace et l’utiliser. L’État en collaboration avec « la profession agricole » (Corporation, puis CNJA et la FNSEA) conditionne l’accès au sol au fait d’être suffisamment productif : ce sont les lois de 1960 et 1962, mettant en place le contrôle des structures et les SAFER.

C’est ensuite ce que l’on appelle le remembrement, qui, sous le régime de Vichy entame une véritable transformation physique et matérielle du territoire, qui s’étend sur des millions d’hectares : les parcelles sont agrandies, les haies sont supprimées. Processus accompagné par la révolution fourragère : c’est-à-dire le retournement par labour de prairies permanentes, soit pour les transformer en prairies semées pour lesquelles on achète les engrais et les semences à l’agro-industrie, soit en grandes cultures.

Enfin, le régime de Vichy créé en 1943 une commission des toxiques, instance qui autorisera après-guerre la mise sur le marché de centaines de biocides. Ce ne sont pas simplement les entreprises qui font du marketing auprès des agriculteurs : la chimisation du territoire est encadrée, accompagnée et impulsée par l’État. Les usages « moins productifs » sont écartés du territoires, tandis que d’autres en sont éradiqués – microbes et faune du sol, abeilles et autres invertébrés bienfaiteurs, plantes adventices, messicoles, flore et faune des haies, etc.

Points de blocage

La situation actuelle semble verrouillée par un certain nombre de contraintes qui font bloc entre elles. Les déplier serait trop long ici, mais nous renvoyons à l’excellent ouvrage de l’Atelier Paysan Reprendre la terre à la machine (Seuil Anthropocène, 2021), qui décrit 7 points de blocage et leur cohérence dans le chapitre 2.

Tirons-en le noyau dur. À commencer par l’intégration de l’agriculture dans les accords de libre échange du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) puis de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) dans les années 90, parachevée par le traité de Lisbonne, qui impose la libre concurrence et tire les prix automatiquement vers le bas. Cette intégration s’articule avec la PAC. Sa mise en œuvre actuelle se résume aux primes à l’hectare favorisant l’agrandissement des exploitations et l’achat de grosses machines, indispensables pour de telles surfaces. La plupart des agriculteurs et agricultrices sont soumis·es à ce régime économique sur lequel ils et elles ont peu de prise, ainsi qu’aux grandes firmes présentes sur toute la chaîne de production alimentaire: ils et elles s’endettent. La FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), syndicat majoritaire, joue son rôle d’unificateur du monde agricole en masquant les mécanismes d’exploitation manifeste. Les agriculteurs sont finalement amers et sur la défensives lorsque notre société fait porter la responsabilité des conséquences écologiques ou sanitaires des politiques productivistes aux individus qui n’en sont que les exécutants.

Comment faire ?

La tenue des rencontres Reprise de terres, c’est la tentative de prendre le problème par sa source, celui du foncier, et de la terre. Qui détient la terre que cultivent les paysan·nes ? Comment se transmet-elle ? Quelles institutions et jeux de pouvoirs le permettent et l’empêchent ? Quelles tactiques politiques, stratégies juridiques peuvent nous permettre de reprendre des terres ? Prendre le problème en partant de la question de l’usage que nous faisons des terres agricoles, c’est se confronter à celui du départ massif des agriculteurs et agricultrices en retraite ces prochaines années (1 tiers d’ici 3 à 5 ans), et le nouer à celui de la dégradation inédite des milieux de vie. Comment répondre à ces deux enjeux sans ne jamais les séparer l’un de l’autre ?

Par opposition stratégique, l’Atelier Paysan propose de s’attaquer au complexe agro-industriel par l’autre bout : la question de l’alimentation, et de sa socialisation.

Reprise de terres sera l’occasion de confronter différentes stratégies et leurs hypothèses, de décortiquer leurs limites et difficultés pour en ressortir renforcés : du mouvement « Les Soulèvements de la terre » qui appellent à l’action directe – occuper des terres contre des projets d’artificialisation, bloquer les industries du béton et des pesticides, tenter d’amorcer un rapport de force avec les institutions qui administrent le foncier – à la proposition de « sécurité sociale de l’alimentation », en passant par la tentative de faire passer une nouvelle loi foncière (Confédération paysanne) ou celle qu’opèrent des structures foncières telles que Terre de liens et Antidote en rachetant des fermes pour les sauvegarder.

Ces enjeux stratégiques ne recouvriront pas des questions plus localisées, affectant des processus de reprises de terres en cours: quels sont les moyens juridiques de pérenniser une lutte d’occupation de terres ? Comment fonctionnent les SAFER ou encore le contrôle des structures, et par quel biais peut-on les modifier de l’intérieur ? Comment marche la PAC et que peut-on attendre de la «Plateforme pour une autre PAC » ? Comment les structures de portage foncier collectif mettent-elles en difficulté les filières agricoles et forestières? Comment peuvent-elles être porteuses d’un rapport de force avec ces filières et non des poches de milieux préservés ? Que faire des milieux abîmés, des sols dégradés, au cours d’une installation agricole ? Comment allier usages et préservation des espaces agricoles ?

AXE 2 – ENTRE USAGE ET PROTECTION : LA DÉPRISE DE TERRES ?

Les modalités dominantes du rapport à la nature et au vivant en France hexagonale s’appuient encore largement sur un imaginaire dualiste : des espaces à exploiter, et des espaces à préserver. La défense du monde vivant se trouve alors confinée aux sphères administratives et scientifiques, produisant parfois l’impression d’une gestion bureaucratique et déconnectée des territoires. De l’autre côté, il s’agirait avant tout de « reconnecter les humains avec la nature », pour qu’ils en fassent à nouveau « l’expérience », notamment pour les habitant·es des villes.

Cet axe d’enquête et de réflexion travaille à décrire les initiatives qui prennent place en dehors de ce cadre dualiste. Comment inventer des tactiques foncières, politiques et juridiques pour contrer l’accaparement des terres par l’industrie productiviste, la destruction des habitats et des connexions entre eux, et organiser la vie autour de communs qui ne soient pas seulement conçus par et pour les humains, mais qui prennent en compte tous les êtres qui font et habitent les lieux ? Nous menons un travail de recherche sur une diversité d’initiatives qui se donnent pour tâche de « rendre » des terres à la nature – des déprises de terres – à travers différents projets de réensauvagement, de restauration écologique, de libre évolution.

La défense du monde sauvage est aujourd’hui un champ de bataille. Pour en saisir pleinement les contours et les devenirs, sa visée ne doit pas être vue comme seulement « environnementaliste », préoccupée avant tout par le sort et la protection des vivants non-humains. Il faut accepter que défendre ce monde sauvage est un projet politique, conflictuel, prenant nécessairement place dans un tissu social en tension.

Une alternative radicale à la gestion du vivant

Le réensauvagement et la mise en « libre évolution » (ou évolution naturelle) des écosystèmes proposent une alternative radicale à la gestion dualiste du vivant : c’est une vision de confiance dans ce que peut faire le tissu des vivants dès lors qu’il est rendu à sa spontanéité. Ce projet s’incarne aussi bien dans des initiatives associatives – comme celles de l’Association de Protection des Animaux Sauvages (ASPAS), de Rewilding Europe, de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire, ou du réseau des Conservatoires d’Espaces Naturels (CEN), et dernièrement celle de la Coordination Libre Évolution – que dans des initiatives publiques – comme celles des Réserves Biologiques Intégrales (RBI).

Mais selon certain·es l’actuel engouement pour cette nouvelle approche du vivant, lié notamment à l’acquisition médiatique et spectaculaire du domaine de Valfanjouse en 2019 par l’ASPAS (500 hectares dans le Vercors), pourrait tout aussi bien se retourner en précipitation aveugle, c’est- à-dire en utopie inattentive, ignorant certains problèmes sociaux fondamentaux (voir par exemple B. Zitouni, « Le rêve d’une Europe réensauvagée »). En effet, ces projets suscitent tout autant de questionnements, voire d’inquiétudes, de la part de certaines personnes et groupes sociaux, notamment dans les milieux dits « ruraux ». C’est par exemple la crainte d’une nouvelle mainmise « écolo » sur le foncier agricole, et la crainte d’un rejet de tout usage paysan des territoires (via l’interdiction de la pâture, de la fauche, etc., notamment dans les milieux de moyenne et haute montagne). À cette menace d’une « mainmise » des classes catégorisées comme urbaines sur les territoires provinciaux est opposée notamment la supériorité des pratiques paysannes pour la conservation de la biodiversité, comme l’a fait la Confédération paysanne de la Drôme dans une charge contre « l’idéologie du réensauvagement » et contre « l’accaparement des terres » pour la libre évolution.

Ce désaccord se nourrit et se renforce parfois de caricatures réciproques, alors dressées l’une contre l’autre. Ainsi la figure de « l’urbain·e écolo » plaidant pour une nature sauvage qu’il fantasme sans la fréquenter. Ou celle de la paysanne ou du forestier ruraux farouchement opposé·e à l’idée de partager ses terres et pâtures avec d’autres vivants jugés « nuisibles », parce qu’ils occasionnent des dommages aux cultures (sangliers, cerfs et chevreuils) ou parce qu’ils prédatent le bétail (loups, ours, lynx).

Les différents rapports à la nature que portent ces acteurs·rices tendent en réalité à se cristalliser autour d’une mise en concurrence de l’accès au foncier, et ce alors même que l’industrie forestière et agricole, l’artificialisation des sols, et l’urbanisation n’ont de cesse de gagner du terrain. Nous faisons le pari que sous cette adversité se trament en réalité des continuités et des interdépendances ; que des visions politiques, écologiques et stratégiques peuvent être partagées quant aux moyens de lutte, de subsistance et d’épanouissement humains (reprise de terres, installations collectives, fermes, production de nourriture, de bois d’œuvre et de chauffe, agroécologie, etc.), et autres qu’humains (zone de libre évolution où le vivant sauvage peut évoluer sans entrave et développer ses propres stratégies de vie). Un des enjeux des enquêtes que nous menons est de décrire et de déplier les usages, différenciés mais coexistants, qui permettent de maintenir ces autonomies, et de comprendre comment articuler localement la défense du vivant avec d’autres façons d’habiter le monde respectueuses de la nature, notamment celles visant à nous nourrir et à répondre à nos besoins de base.

Pour une défense du monde vivant basée sur des communautés habitantes

À l’initiative des communes et de leurs habitant·es, le Parc naturel régional des Vosges du Nord a créé un réseau de « sanctuaires de nature » spontanée. En Haute-Savoie, l’association Forêt Vivante a créé un groupement forestier pour acquérir collectivement des forêts et y développer conjointement sylviculture douce et « réservoirs de biodiversité ». Dans le Livradois, au cœur du Massif central, l’association Recrue d’essences s’organise collectivement pour l’acquisition et la gestion de parcelles forestières, selon une intervention « respectueuse, locale et durable », ou sans activités humaines selon le type de parcelle. Dans le type de cohabitation qui les constitue, ces lieux ancrent une conscience pratique des liens d’interdépendance entre les humains et les autres vivants. La manière dont ils ont fait le choix de conserver l’autonomie de ces derniers engage une politique du vivant à se dessiner. C’est elle que nous voulons suivre et alimenter.

En quoi consisterait une approche convivialiste ou communautaire du réensauvagement ? Comment expérimenter les espaces de protection du vivant comme autant de nouveaux espaces démocratiques, basés sur l’association, la délibération, l’entraide, la subsidiarité, l’inclusivité et la décroissance ? Comment peuvent-ils être solidaires de la mise en place d’une économie biorégionale paysan·ne, maraîchère et forestière, et non se poser en antagonisme ? Si la question de la « participation » à la conservation de la nature gagne aujourd’hui en popularité, notre recherche entend porter plus loin les expériences européennes et françaises actuelles de réensauvagement (ASPAS, Rewilding Europe, RBI, CEN, etc.) en les faisant exister « par le bas », co-construites directement avec les habitant·es, dans une visée de transformation sociale profonde, à l’échelle communale des territoires.

Il s’agit alors de reprendre des terres vouées à la marchandisation, à l’accaparement et à l’artificialisation, et d’en déprendre une partie en la déshabitant. Extraire ces terres des pratiques et pensées dualistes permet la création de « communs multispécifiques » – reconnaissant que les humains ne sont pas les seuls habitants et usagers de l’eau, de l’air, des sols, des habitats, et que des dynamiques sauvages fondent les milieux qu’ils habitent et traversent – où se fortifient les alliances entre vivants, sauvages ou non. Des reprises de terres depuis des initiatives habitantes nous apparaissent ainsi primordiales, en ce qu’elles permettent de considérer les différents enjeux – fonciers, philosophiques, politiques, de subsistance – depuis les lieux-mêmes où ils prennent racine. Ces espaces sauvages choisis et repris par le bas ne sont ni surprotégés, ni délaissés, mais promettent de constituer une vivification des milieux, alliée à la vivification d’une vie politique commune et locale.

AXE 3 – DES TERRES CONTRE LA MÉTROPOLE

Quand on parle de terres à défendre ou à reprendre, la ville peut a priori sembler hors de propos : déjà bétonnée, quadrillée de routes, polluée par le trafic, organisée autour d’activités commerciales ou de services qui n’ont plus de rapport aux champs ni aux forêts.

Pourtant, les terres agricoles, nourricières ou bucoliques, incrustées dans le tissu urbain, existent. Elles persistent et jouent de multiples rôles pour les habitant·es qui vivent à leurs côtés, pour peu qu’on prenne la peine d’y porter attention. Jardins ouvriers, jardins partagés, potagers familiaux, friches, forêts poussées sur d’anciennes carrières, rives de canal et de fleuve, champs qui ont résisté à l’artificialisation et sont encore cultivés sur plusieurs hectares à proximité des gares de RER et de métro. Certaines de ces terres en centre ville ou en banlieues sont des sols pollués ou difficilement cultivables ; d’autres, à l’inverse, possèdent une haute valeur agronomique. Ce sont des lieux de subsistance alimentaire, de rencontres, de soin des autres et de soi-même, de jeux. On vient y prendre le frais pendant les canicules. Y apprendre à cultiver les tomates et les courges. On y sème les graines de sa région ou de son pays d’origine. Il s’agit en partie d’agriculture urbaine, mais pas uniquement. On y pratique aussi l’autoproduction à toute petite échelle, la plantation pédagogique, le semis récréatif, le glanage. Toutes les activités qui s’y créent n’ont pas de vocation commerciale, bien que certaines permettent à de jeunes paysan·ne·s de s’installer.

L’ensemble de ces terres pourraient participer à la reconstitution de circuits courts, plus écologiques, d’où pourraient renaître des ceintures maraîchères. Des personnes migrantes, avec ou sans papiers, expriment leur désir de terre et de travail paysan, pour échapper aux squats urbains et à l’unique perspective de boulots dans la sécurité, les chantiers du BTP, ou les livraisons à vélo. Un nombre croissant de travailleur·es urbain·es cassent leur carrière, même bien installée, pour se lancer dans l’installation agricole. Tous·tes, riches ou pauvres, d’ici ou d’ailleurs, font face à la même difficulté: tenter d’accéder à une terre agricole, rurale, périurbaine, ou urbaine, de plus en plus chère et inaccessible.

Ces terres incrustées dans la ville et les banlieues continuent pourtant de subir des attaques irréversibles : gares de métropoles, projets d’ « écoquartiers » qui n’ont d’écologique que le nom, et n’empêche pas l’implantation en cascade d’infrastructures. Un urbanisme capitaliste et planificateur aménage un renouvellement « vert » de la ville, qui profite de la demande de « transition écologique » pour augmenter la rente foncière. C’est ainsi que l’on construit des carrés de tomates et de fraises sur les toits des sièges d’entreprises, que l’on installe dans la précarité des maraîchers et maraîchères « de transition » sur des friches, n’attendant que le coup de grâce d’investissements immobiliers.

Ces processus sont nourris par une vision métropolitaines de l’aménagement, prompte à se qualifier de « durable », « inclusive » et même innovante, alors qu’elle n’est que l’énième avatar d’une compétition qui se joue avec les autres « capitales » reines de la mondialisation.

Reprendre du terrain à la métropole

Pour contrer cette transition, et pour promouvoir une bifurcation, de plus en plus de voix appellent à la « dé-métropolisation ». Mais pour faire quoi, comment, avec qui ? Quelles stratégies pour reprendre du terrain à la métropole, depuis les terres urbaines, et de manière pérenne ? Comment préserver les terres en ville sans gentrifier les quartiers populaires ? Quelles pistes pour étendre les parcelles urbaines tout en développant l’accès des précaires au logement ? Quelles prises foncières imaginer pour garantir le droit à une alimentation saine, de qualité, de proximité et pas chère ?

Malgré l’effervescence de collectifs et de luttes pour défendre des terres en ville, le nombre d’habitant·es impliqué·es restent faibles. Un changement d’imaginaire de la ville, et des sensibilités autour de la condition urbaine s’esquisse. Mais beaucoup reste à faire pour lui donner de l’ampleur et du sens. C’est un enjeu particulièrement vital dans les quartiers populaires, premiers impactés par les effets des dérèglements climatiques et la pandémie de Covid 19, sur leur santé, leur espérance de vie et leurs conditions de vie économiques.


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