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La décroissance constitue selon l’expression de Serge Latouche un « mot obus » qui a surgi au premier plan du débat politique en 2021 à l’occasion des primaires du parti EELV, avant de disparaître à nouveau. Ce concept sans cesse repoussé est pourtant fondamental pour imaginer une politique terrestre, malgré les dénis et les refus il représente l’une des rares propositions politiques et théoriques fortes du début du XXIe siècle, susceptible de réduire les inégalités tout en limitant la pression sur les milieux et les écosystèmes.

Caricaturé en permanence, y compris par ceux qui pourraient y reconnaître un outil d’analyse utile, le concept nécessite d’être approfondi, travaillé, mieux circonscrit. Dans une interview récente au journal Le Monde, Bruno Latour repoussait ainsi d’un revers de main le mot Décroissance en notant : « C’est un cas typique où une idée juste est annulée par le manque de soin dans le choix des mots – et des affects qui leur sont associés. « Croître », mais c’est un mot magnifique, c’est le terme même de tout ce qui est engendré, c’est le sens de la vie même ! Rien ne me fera associer « décroissance » avec un quelconque progrès dans la qualité de vie. Je comprends ce que veulent dire tous ces gens formidables qui s’emparent  du terme, mais je crois que viser la « prospérité » est quand même préférable. Or prospérer, c’est justement ce que l’obsession pour la production destructrice rend impossible pour la plupart des gens »1Bruno Latour, «L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes», Le Monde, 11 décembre 2021, p. 38-40.

Il est étonnant de voir le philosophe propulsé en figure majeure de l’écologie politique disqualifier ainsi des militants qui œuvrent depuis 20 ans à décoloniser l’imaginaire productiviste et consumériste, au nom d’un sens esthétique contestable des mots et d’un mépris à peine voilé pour ces « gens formidables » qui s’efforcent de mettre en pratique leurs idéaux. 

Contre ce type de caricature, d’autres œuvrent à donner une consistance politique, théorique et même existentielle à l’idée de Décroissance dans laquelle beaucoup se reconnaissent et voient une boussole possible. Hors de France, les travaux et débats sur la décroissance sont de plus en plus nombreux et soulèvent des questions souvent riches peu présentes en France où dominent les caricatures grossières. C’est par exemple le cas du travail de l’économiste écologiste d’origine grecque Giorgos Kallis, professeur à l’université autonome de Barcelone.

Son travail sur la justice environnementale et les limites de la croissance s’affirme comme une référence alors qu’il propose de riches perspectives de réflexion. Dès 2011 il publiait une « défense de la Décroissance », suivi par une série de textes cherchant à circonscrire les enjeux et défis soulevés par ce concept2Giorgos Kallis, « In defence of degrowth », Ecological Economics, 2011, vol. 70, issue 5, p. 873-880. Le concept de “décroissance” est né au sein des courants de l’économie écologique et d’autres écoles hétérodoxes comme une critique de l’idée (et de l’idéologie) de la croissance économique devenue au cours du second XXe siècle un véritable dogme structurant des politiques publiques. La décroissance préconise une contraction des économies en réduisant la production et la consommation, et en faisant valoir qu’il est possible de le faire sans réduire le bien-être du plus grand nombre. Il s’agit d’une résurgence d’une variante théorique et politique radicale de l’environnementalisme et de l’écologie politique, fondée sur le principe ancien qu’il existe, et qu’il doit exister, des “limites à la croissance”. Les recherches et publications de Kallis recueillent des échos très favorables dans le monde anglo-américain3Voir l’ouvrage collectif paru en pleine Pandémie : Giorgos Kallis, Susan Paulson, Giacomo D’Alisa, Federico Demaria, The Case for Degrowth, Polity Press, 2020, mais demeurent largement invisibles en France où le concept de Décroissance reste enfermé dans des débats stériles et des lectures caricaturales.

C’est pourquoi nous avons choisi de traduire cet extrait d’un article où Giorgos Kallis et Giacomo D’Alisaa discutent de ce qu’ils considèrent comme une lacune des recherches sur la décroissance, notamment en France : l’absence d’une théorie de l’État4D’Alisa G & Kallis G, ‘Degrowth and the State’, Ecological Economics, 169, 2020.. Ils repartent d’une synthèse de la littérature française sur le sujet, qui milite pour un changement radical de politique et de société mais sans suffisamment interroger comment, pourquoi et dans quelles conditions un tel changement pourrait se produire et quel rôle l’État y jouerait. Pour les auteurs, les théoriciens et promoteurs de la Décroissance n’ont aucune théorie de l’État et de son évolution, et c’est l’une de leurs lacunes. Partant de ce constat, ils proposent une théorie gramscienne de l’État adaptée à la question de la décroissance et envisagée à partir d’enjeux stratégiques concrets, comme la politique de revenu maximum.


La théorie Gramscienne de l’Etat intégral

Antonio Gramsci (1891-1937) était un intellectuel et un homme politique communiste italien, mort emprisonné par le régime de Mussolini. Bien que communiste, Gramsci s’est séparé de la tradition marxiste-léniniste sur la question de l’État. Selon certaines lectures de Marx, la forme capitaliste moderne de l’État sert la classe dominante en garantissant sa propriété et ses intérêts, en contrôlant et en réprimant les groupes subalternes (Losurdo, 1997). Des événements historiques tels que la Première Guerre mondiale ont façonné une position déterministe à l’égard de l’État dans la pensée marxiste-léniniste – le communisme, une fois établi, était censé remplacer un État qui ne serait plus nécessaire. Sous le communisme, l’appareil répressif de l’État disparaîtrait, et seules ses fonctions administratives subsisteraient. Cette théorie de l’abolition éventuelle de l’État n’a jamais convaincu Gramsci, qui a développé une conception différente de l’État pensé à la fois comme un terrain d’affrontement et comme un ensemble de rapports sociaux. C’est pourquoi, selon certains, la pensée de Gramsci et son approche révolutionnaire sont appropriées pour expliquer, contre les interprétations courantes de Marx, la perpétuation de l’État capitaliste ainsi que les possibilités d’un État post-capitaliste (Losurdo, 1997).

Une approche gramscienne de l’État se développe dans la théorie politique, la géographie critique, les études internationales et l’écologie politique, appuyée sur des études empiriques (Ekers et al., 2009 ; Brand et al., 2008 ; Painter, 2006 ; Jessop, 2016 ; Andreucci, 2017). Les chercheurs “néo-gramsciens” réfutent la réification de l’État. En utilisant une “approche relationnelle stratégique” (Jessop, 2016), ils affirment que l’État n’est pas une chose, un acteur définissable et monolithique qui agit sur la société. L’État, selon eux, n’est pas un sujet rationnel et indépendant avec un objectif indiscutable ; il exprime plutôt des forces sociales hétérogènes et des organisations qui agissent, le plus souvent, les unes contre les autres, résultat de relations conflictuelles et de luttes idéologiques (Brand et al,2008). En tant qu’entité relationnelle, il peut suivre différentes trajectoires de changement (Wright, 2009).

Dans les “Cahiers de prison” (Gramsci, 2007), Gramsci a développé sa théorie de l’État intégral. Pour lui, l’État est composé de la société civile et de la société politique et est le domaine de la coercition et du consentement. La société politique comprend les institutions étatiques telles que l’armée, la police, le système judiciaire, la bureaucratie, l’éducation nationale et les systèmes de santé publique, tandis que la société civile comprend des institutions telles que l’école privée, l’Église, les associations bénévoles, les ONG, les syndicats et les familles. L’État intégral ne doit pas être confondu avec l’utilisation courante du terme État, qui ne comprend que les institutions gouvernementales – ce que Gramsci nomme “la société politique”. La société civile et la société politique ne sont pas séparées – elles sont organiquement interpénétrées et se renforcent mutuellement ; dans les termes de Wright que nous avons utilisés, cela signifie que les changements interstitiels à la base, lorsqu’ils sont dotés d’une certaine force et efficacité, peuvent corroborer les changements symbiotiques institutionnels de l’État. Vice versa, l’institutionnalisation symbiotique peut promouvoir une propagation plus rapide des initiatives populaires auto-organisées, ou, selon les termes conceptuels que nous avons utilisés ici, les réformes symbiotiques peuvent ouvrir des espaces interstitiels.

Différents groupes luttent pour concrétiser leurs visions politiques divergentes dans les domaines de la société civile et politique (Thomas, 2009), ce qui est la source du changement. Gramsci a distingué la société civile et la société politique sur le plan méthodologique afin d’étudier leurs logiques prédominantes mais non exclusives, ainsi que leurs configurations et évolutions spécifiques. En ce sens, la société politique est principalement le lieu d’application et d’utilisation légitime du pouvoir coercitif, et la société civile l’arène où différents groupes luttent idéologiquement pour obtenir un consentement. La coercition, cependant, est exercée dans la société civile et le consentement est obtenu dans l’arène politique également. Même si nous devions abolir les institutions politiques, comme le souhaitent certains anarchistes, la domination et l’oppression continueraient de s’exercer dans la société civile, qui est elle aussi imprégnée de relations de pouvoir et de coercition (Losurdo, 1997 ; Brand et al., 2008).

Cela permet de dépasser l’idée, erronée mais influente dans les recherches sur la décroissance, selon laquelle l’État est toujours le lieu de la violence, de l’assujettissement et de l’abus de pouvoir, tandis que la société (civile) serait le domaine de l’horizontalité, de l’harmonie et de la liberté (Losurdo, 1997). Dans notre étude empirique sur la façon dont les autorités ont réagi à une catastrophe naturelle dans le sud de l’Italie, nous avons constaté un enchevêtrement de dirigeants et de dirigés, les premiers donnant la priorité à la croissance économique, mais répondant également aux demandes des seconds, de sorte que les choix politiques adoptés (qui ont ont augmenté la vulnérabilité aux risques futurs) ont obtenu le consentement des habitants, en résonnant avec beaucoup de leurs revendications (D’Alisa et Kallis, 2016). De même, si nous voulons comprendre par exemple pourquoi les tentatives pour instaurer des taxes carbone échouent, nous devons examiner l’interaction entre la société civile et la société politique, et pas seulement la capture des institutions par les intérêts de l’industrie des combustibles fossiles.

Aucune classe dirigeante ne survit par le simple exercice de la force ; elle doit établir une « hégémonie”, un discours dominant qui a du sens pour de nombreux acteurs de la société parce qu’il répond à leur interprétation des questions en jeu et à leurs réponses. L’hégémonie se manifeste sous la forme d’institutions, de procédures et de pratiques qui répondent efficacement aux demandes et aux revendications communes des acteurs de la société.

Le concept de sens commun est essentiel pour Gramsci. Le sens commun désigne “la manière non critique et largement inconsciente de percevoir et de comprendre le monde qui est devenue “commune” à une époque donnée” (Hoare et Nowel Smith, 1971, p. 322). Gramsci utilise l’expression au pluriel et parle des « sens communs » pour souligner que, à chaque époque et dans chaque société donnée, les gens ordinaires ont des idées distinctes qu’ils considèrent souvent comme allant de soi. Un discours hégémonique articule et donne la priorité à certains sens communs au détriment d’autres. Les élites dirigeantes protègent leurs intérêts en réorganisant les sens communs par le biais du consentement et n’utilisent la coercition que dans certains cas extrêmes.

Les groupes contre-hégémoniques qui veulent réinterpréter, réorganiser et changer la réalité sociale peuvent mobiliser des sens communs dormants. La réorganisation, cependant, n’est pas simplement une question de discours. Les sens communs sont articulés et s’expriment et s’exécutent tous les jours dans la pratique (Garcia-Lopez et al., 2017).

Cet accent mis sur les sens communs ne doit pas amener le lecteur à penser que Gramsci était un idéaliste. En effet, la production du consentement via l’articulation des sens communs affecte la matérialité quotidienne de la vie des gens (Brand, 2018).

Le changement social est donc un amalgame de changements dans les pratiques quotidiennes, les idées (stratégies interstitielles) et finalement les institutions de coercition et d’exécution (stratégies symbiotiques). La théorie de l’État intégral met en évidence les interactions et le renforcement mutuel qui existent entre les sens communs et les valeurs produits dans la sphère économique et sociale et ceux reproduits par la production des lois et exécutés par les forces juridiques et policières. Ceux qui accordent trop d’importance au pouvoir coercitif de l’État, et à sa capture par des stratégies de rupture, sous-estiment la capacité des États à créer, normaliser et universaliser les besoins et les désirs. Seule la combinaison efficace de stratégies interstitielles et symbiotiques peut légitimer, dans des moments et des contextes spécifiques, une rupture brutale avec des intérêts puissants.

Dans le système de Gramsci, il faut le souligner, il n’y a pas d’extérieur à l’État, et il n’est pas possible d’abolir ou de dépasser l’État. Nous sommes toujours à l’intérieur de l’État intégral. Si nous voulons créer une société qui ne dépend pas de la croissance, nous devons commencer à construire une contre-hégémonie au sein de l’État intégral par des changements dans les domaines de la société civile et politique (c’est-à-dire avec une combinaison efficace et mélangée de stratégie interstitielle et symbiotique).

Gramsci nous donne un langage pour examiner comment l’idéologie et la pratique de la croissance sont reproduites. La croissance est à la fois une question d’institutions prédominantes au niveau de la société politique, imprégnées de la logique de la croissance (les ministères des finances, les objectifs et les mesures de relance de la croissance, etc.) et la performance quotidienne des identités et l’accumulation d’expériences qui font de la poursuite de la croissance un sens commun (par exemple, nos expériences de difficultés personnelles lorsque l’économie est en récession, le fait de travailler pour une entreprise qui a des objectifs de croissance, notre utilisation d’un vocabulaire de croissance pour parler du développement personnel et du changement, etc.).

Le lexique de Gramsci permet également de réfléchir à la manière dont une transition pourrait évoluer, en surmontant la division entre la base et la politique, ou entre l’action ascendante et descendante. La base n’est pas une alternative à l’État – la société civile est la moitié de la transformation intégrale de l’État. Le destin de cette contre-hégémonie dépend de sa capacité à occuper la sphère politique et à utiliser la force collective de l’État pour diffuser les nouveaux sens communs dans différentes sphères de la société, en transformant les institutions actuelles et en en (re)produisant de nouvelles. Par exemple, les économies alternatives, comme les coopératives alimentaires ou les monnaies communautaires, sont de nouvelles institutions de la société civile qui nourrissent de nouveaux sens communs. Au fur et à mesure de leur expansion, elles défont le sens commun de la croissance et rendent les idées de décroissance potentiellement hégémoniques, créant ainsi les conditions pour qu’une force sociale et politique change les institutions politiques dans la même direction.

Les actions de la base à elles seules sont insuffisantes dans une perspective gramscienne. Des forces ou des institutions plus importantes les limitent souvent. Par exemple, les réseaux alimentaires alternatifs sont limités par l’accès à la terre ou le prix élevé du foncier, par des normes législatives qui donnent la priorité à l’agriculture industrielle et capitaliste, par le dumping des prix sur les marchés alimentaires “libéralisés”, ou par l’augmentation des coûts de la santé publique ou de l’éducation qui rend difficile pour les petits agriculteurs d’assurer leur subsistance. Les jeunes agriculteurs de retour à la terre qui veulent produire et distribuer la nourriture différemment, finissent par s’exploiter eux-mêmes, en travaillant trop pour pouvoir vendre à un prix juste et abordable. De même, les initiatives de co-habitation ou de logement coopératif sont submergées par le capital privé et la gentrification,  dans le contexte de marchés libéralisés sans contrôle des loyers.

C’est là qu’interviennent les politiques préconisées par les économistes de la décroissance. Celles-ci sont un moyen d’ouvrir l’espace et de libérer des ressources pour soutenir les nouvelles pratiques, les valeurs et les sens communs que véhiculent les économies alternatives, comme la souveraineté alimentaire et les expériences d’habitats partagés. Une réduction du temps de travail et un revenu de base permettent aux gens de consacrer du temps aux réseaux alimentaires alternatifs et de retrouver une souveraineté collective sur leur alimentation. Les politiques de contrôle des loyers, de contrôle des prix ou les subventions aux projets de logements alternatifs profitent directement aux initiatives de la nouvelle économie et favorisent de nouvelles normes de co-habitation.

Cependant, la demande de tels changements politiques/institutionnels ne se fera pas sans une masse critique de personnes impliquées dans – et vivant de – l’économie alternative de base. Les réseaux alimentaires alternatifs, les communautés des logiciels libres ou les pratiques de solidarité, telles que les cliniques de santé populaire, modifient le sens commun des participants et leur permettent d’imaginer des systèmes de connaissance, de santé, de soins ou d’éducation différents. Les participants et ceux qui vivent ces projets deviennent alors une base potentielle pour articuler les demandes sociales de changement des institutions politiques (par exemple, les droits d’auteur ou les prestations sociales) afin de soutenir leurs projets.

L’organisation du changement dans la société civile et l’organisation politique pour occuper la sphère de la société politique sont les deux faces d’une même pièce. Pour inverser le processus qui consolide les valeurs et les croyances de la société de croissance, ceux qui veulent le changement ne peuvent pas simplement prendre le pouvoir, disons par des élections, puis mettre en œuvre les politiques qu’ils souhaitent. Imaginez, à titre d’illustration, qu’une révolution ou des élections placent Herman Daly à la tête des États-Unis ou Kate Raworth au Royaume-Uni. Même dans ce cas extrême, peu de choses changeraient, à moins que la société ne cultive le sens commun selon lequel l’état stable ou la post-croissance est la voie à suivre.

Sans une telle culture, même les dirigeants les plus éclairés verraient rapidement leurs politiques sapées par des administrations peu coopératives et des populations résistantes. Bien sûr, pour se retrouver avec de tels dirigeants, la société elle-même doit avoir changé.

La transformation implique dès lors un changement coévolutif entre la société civile et la société politique. Une transformation telle que la décroissance exige d’abord des relations sociales et des activités qui fournissent des moyens de subsistance viables et produisent de façon terrestre, et non de façon abstraite, des sens communs qui donnent la priorité aux valeurs et aux objectifs de la “décroissance”. En parallèle, ceux qui croient et vivent selon ces valeurs doivent s’organiser politiquement pour la mise en œuvre de politiques qui reflètent ces sens communs.

Pour Gramsci, le changement culturel est donc fondamental. Il rejette l’idée que ceux qui veulent le changement puissent d’une manière ou d’une autre prendre le contrôle de la société politique et imposer leurs décisions aux autres. Cela ne signifie pas que son modèle ne permet qu’un changement lent et à long terme des croyances. Une rupture sociale et politique est possible et peut pousser de nombreuses personnes à changer radicalement leur mode de vie dans une nouvelle direction. Le changement peut se produire rapidement, d’un jour à l’autre (par exemple à la suite d’une crise ou d’une révolution), mais le point essentiel ici est que les gens ne l’accepteront que s’il entre en résonance avec leurs besoins quotidiens et leurs croyances dominantes – sinon, ils tenteront de rétablir la condition antérieure.

Le revenu maximum, outiller le changement social

Considérons le problème à partir de la question d’un revenu maximum (Alexander, 2015 ; Pizzigati, 2018). Du point de vue de la décroissance ou de l’économie stationnaire, un revenu maximum est logique. Comme le dit Herman Daly, “si vous avez un total limité, et que vous avez également un revenu minimum, alors cela implique un maximum quelque part”. La question qui se pose alors est la suivante : ce maximum doit-il être tel que beaucoup de personnes puissent le recevoir, ou seulement quelques-unes ? C’est donc une question de distribution. (Daly et Kunkel, 2018).

La proposition d’un revenu maximum existe depuis des décennies, mais la taxation des hauts revenus a diminué et non augmenté. Le changement de politique n’est pas seulement une question d’idées robustes, il implique aussi d’élaborer les conditions dans lesquelles ces idées peuvent être mises en œuvre. La mise en œuvre d’un revenu maximum est normalement la prérogative d’un parlement national ou équivalent. La société politique n’est toutefois pas indépendante de la société civile. Ce ne sont pas seulement les intérêts particuliers qui empêchent la taxation progressive sur le plan politique. Au sein de la société civile, il y aurait probablement une forte opposition si le parti au pouvoir votait en faveur d’un revenu maximum, par exemple par le biais d’un impôt très élevé sur les hauts revenus. La société civile est en effet imprégnée de sentiments hostiles à la fiscalité. Le refrain banal “pourquoi devrais-je donner à l’État l’argent que j’ai travaillé dur pour gagner” émerge dès qu’une discussion sur la fiscalité s’engage. Même ceux qui bénéficieraient d’une augmentation progressive de l’impôt s’y opposent souvent, estimant que c’est injuste et que l’État vole ceux qui produisent de la valeur.

Dans une perspective gramscienne, notre attention devrait alors se porter sur la création de nouveaux sens communs au sein de la société civile. Nous ne parlons pas ici d’une simple campagne médiatique ou publicitaire. Nous voulons parler d’un nouveau sens commun, enraciné, sur le caractère raisonnable d’un plafonnement des revenus (et de la richesse). Les sens communs sont ancrés dans les pratiques et les expériences. L’économie alternative, avec ses valeurs de solidarité, de dignité et de coopération, est un incubateur naturel de nouveaux sens communs autour de la notion de “trop, c’est trop” (Dietz et O’Neill, 2012). Par exemple, la plupart des entreprises ou coopératives éthiques ont une limite interne dans la différence de salaire entre le travailleur le mieux et le moins bien payé (une stratégie interstitielle). Dans la banque coopérative “Banca Etica” en Italie, par exemple, en 2010, dont l’un d’entre nous était membre, le salaire du PDG de la banque ne pouvait pas être supérieur à 6,5 fois le salaire du travailleur le moins bien payé. L’idée était qu’un tel ratio est nécessaire pour garantir la dignité dans chaque emploi. Si vous travaillez ou interagissez avec une entreprise sociale, par exemple en tant que membre ou client d’une banque éthique ou d’une coopérative de consommateurs, l’idée d’une limite salariale semble naturelle (comme de nombreux éléments de l’économie de croissance sont reproduits par ceux qui souhaitent la décroissance, précisément parce qu’ils sont considérés comme des éléments acquis de leur vie et de leur travail quotidiens). Le défi est alors de diffuser l’économie solidaire et son sens commun du “trop c’est trop” ou de faire en sorte que ses idées circulent dans d’autres secteurs.

Les économistes écologiques frustrés que leurs propositions tombent dans le vide, pourraient commencer sur leur propre terrain et essayer de faire passer leur logique à l’université (publique) où ils travaillent et passent la plupart de leur vie. Pourquoi ne pas lancer une campagne pour fixer un salaire maximum pour le recteur de l’université par rapport au salaire, disons, des concierges de l’université ? (Ou si un tel plafond existe déjà implicitement, comme c’est le cas dans le secteur public dans certains pays, alors rendez-le visible et montrez l’absurdité qu’il n’existe pas dans le secteur privé). Une fois que la logique de réciprocité et de limite est établie dans les agences publiques (écoles, hôpitaux, transports), le soutien à une loi qui établirait un maximum deviendrait bien plus plausible et massif.

Pour récapituler : le modèle gramscien de l’État montre qu’une transition véritable nécessite au préalable un changement culturel des sens communs par la création de nouveaux espaces et institutions alternatifs puis leur généralisation par une intervention au niveau des institutions politiques. Les deux vont de pair. La question n’est donc pas, comme le pensent de nombreux militants se revendiquant de la décroissance, de dépasser l’État ou d’imaginer une nouvelle configuration, sous forme de communautés par exemple. La question est de savoir comment entamer le difficile travail quotidien de transformation de l’État et de refonte de ses fondements en s’appuyant d’abord sur les pratiques de la base et en établissant ensuite de nouvelles institutions. La question est de savoir comment les organisations et les normes d’autogestion envisagées par ceux qui écrivent et pratiquent la décroissance pourraient imprégner la structure de l’État et remodeler ses logiques de fonctionnement.

Une théorie de l’Etat comme préalable à la Décroissance

Cet article entendait mettre en évidence une lacune dans la littérature sur la décroissance : sa théorisation de l’État. Ceux qui font des propositions politiques en matière de décroissance les abordent souvent dans le vide, sans théorie sous-jacente sur la façon dont, ou dans quelles conditions, des réformes aussi révolutionnaires pourraient être réalisées.

Ceux qui sont en faveur de pratiques économiques alternatives et populaires ou d’une abolition de l’État par une confédération de communautés autogérées et écologiquement suffisantes n’ont pas de théorie claire de la transformation autre que par un effondrement après lequel, pour une raison inexpliquée, l’organisation politique devrait évoluer vers la configuration souhaitée.

Une théorie gramscienne de l’État intégral est une voie possible pour penser la transformation sociale. L’État n’est pas constitué seulement de politiciens, de bureaucrates et d’un appareil administratif tout puissant, il est un processus intégral et dialectique entre la société civile et la société politique, avec une interaction constante entre la bataille pour les idées et la bataille pour les institutions. L’État change au fur et à mesure que de nouvelles idées et de nouveaux sens communs émergent et sont réorganisés dans la société civile, et que les groupes sociaux luttent pour de nouvelles institutions qui incarnent, facilitent et appliquent les nouveaux sens communs. Une transition au-delà de la croissance exigerait la fin de l’hégémonie idéologique et institutionnelle de la croissance – ce qui signifie l’abolition des institutions de la croissance et la disparition des imaginaires de la croissance considérées comme acquises.

Dans la lignée des modèles de transformation de Wright, la vision fondée sur la rupture de la décroissance devrait s’appuyer sur une théorie gramscienne de l’État pour envisager une trajectoire de changement et de transformation efficace. Cette théorie permettrait d’articuler de manière cohérente les stratégies symbiotiques et interstitielles, et la manière dont les actions au niveau politique et socioculturel, ont besoin les unes des autres et ne peuvent évoluer qu’ensemble.

En termes de recherche, il est important de comprendre comment l’idée de croissance reproduit son hégémonie et s’adapte aux crises et aux défis. Nous avons besoin de plus d’études comme celle de Schmelzer (2015) sur l’OCDE, il est nécessaire de multiplier les études de cas concrètes sur la façon dont l’idée de croissance est devenue hégémonique. Cela pourrait aller au-delà des institutions étatiques ou interétatiques en examinant aussi l’interaction avec la construction de l’hégémonie au sein de la société civile et de ses institutions dans différents contextes géographiques. Ce type de recherche empirique peut faire la lumière sur les institutions qui maintiennent les logiques d’expansion et de croissance dans le domaine de la société politique, ainsi que sur les pratiques et performances quotidiennes qui imprègnent la société du langage et de la rationalité de la croissance. Cela peut inclure des études sur les institutions politiques (par exemple, les ministères des finances, le pacte de stabilité de l’UE, etc.) ainsi que sur les institutions de la société civile (l’université, l’hôpital, les sports de compétition), il s’agit d’étudier les mécanismes et les pratiques qui perpétuent un impératif de croissance par le consentement et la coercition.

Dans un contexte de transformation, il est important de mieux comprendre comment et pourquoi les sens communs changent au fil du temps (parfois rapidement, parfois lentement), comment les hégémonies sont renversées et les projets contre-hégémoniques prévalent et quel est le rôle de la performance et de la préfiguration dans ces changements ou comment la crise bouleverse les idées et les institutions considérées comme acquises.

Au niveau de la stratégie politique, une perspective gramscienne donne la priorité, dans un premier temps, à la réalisation du difficile travail de fond nécessaire dans le domaine de la société civile. Les économistes écologiques ont accordé peu d’attention à la politique et à la stratégie, et ont considéré que leur travail était achevé lorsqu’ils ont présenté une proposition politique qui avait du sens. La théorie de Gramsci montre que le changement passe d’abord par une réorganisation des sens communs au niveau de la société civile – et cela implique des pratiques enracinées qui fonctionnent manifestement, et au sein desquelles de nouvelles idées et valeurs, post ou décroissante, commencent à prendre sens. De ce point de vue, l’accent mis par la décroissance sur le lien entre l’activisme et la science est important. En tant que chercheurs, il ne suffit pas de trouver de bonnes idées. Si nous voulons voir des changements, nous devons agir comme des chercheurs d’action pour voir ces changements se produire. Et il n’y a pas de meilleur endroit pour commencer que notre propre maison ou notre lieu de travail.


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Notes

Notes
1 Bruno Latour, «L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes», Le Monde, 11 décembre 2021, p. 38-40
2 Giorgos Kallis, « In defence of degrowth », Ecological Economics, 2011, vol. 70, issue 5, p. 873-880
3 Voir l’ouvrage collectif paru en pleine Pandémie : Giorgos Kallis, Susan Paulson, Giacomo D’Alisa, Federico Demaria, The Case for Degrowth, Polity Press, 2020
4 D’Alisa G & Kallis G, ‘Degrowth and the State’, Ecological Economics, 169, 2020.