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Sociologue et politiste, Delphine Lacombe mène ses recherches sur les formes du politique en Amérique Centrale à partir de l’analyse de l’exercice des violences de genre. Elle est membre du Centre d’études mexicaines et centraméricaines (CEMCA). Elle a également consacré ses travaux aux liens entre révolutions et féminisme, expérience démocratique et féminisme. 

Entretien réalisé par Pierre Madelin.


Retour en images sur les manifestations de 2018 contre le gouvernement autoritaire dirigé par Daniel Ortega, qui cumule 26 années à la présidence du pays depuis la fin des années 1970.


En 1979, l’insurrection armée sandiniste triomphe au Nicaragua de la dictature de la famille Somoza, en place depuis les années 1930 et longtemps soutenue par les États-Unis. En 2018, près de quarante ans plus tard, un soulèvement populaire pacifique réclame le départ de Daniel Ortega, leader historique de la révolution sandiniste. Pouvez-vous revenir sur ce soulèvement et nous expliquer comment nous en sommes arrivés là ?

Il y a des facteurs qui précèdent immédiatement ce soulèvement populaire, et des causes plus profondes. Ce qui met le feu aux poudres en avril 2018, ce sont deux événements. Le 10 avril, un gigantesque incendie ravage la réserve forestière d’Indio Maiz. De jeunes manifestant.es se mobilisent contre la négligence et l’inertie des autorités dans un contexte où l’on soupçonne depuis longtemps que des mises à feu volontaires cherchent à intensifier la déprédation foncière sur la Côte Caraïbe. Les rassemblements sont dispersés violemment. C’est aussi dans ce contexte que lors d’une allocution, Rosario Murillo, la vice-présidente et épouse d’Ortega, menace de contrôler les réseaux sociaux. Puis, le 18 avril, intervient une réforme de la sécurité sociale en accord avec les orientations du FMI, qui consiste à baisser les pensions des retraité.es tout en augmentant les taux de cotisations. Un rassemblement de protestation contre ce projet perçu comme indécent, tant l’institut de sécurité sociale a été pillé par ses responsables successifs, est réprimé par des groupes de choc envoyés par le régime, armés de barres de fer. Ils bastonnent des gens âgés, des jeunes qui se mobilisent contre la réforme, des journalistes venus là pour couvrir l’événement. Plusieurs de ces personnes sont grièvement blessées. Les photos et les vidéos qui ont capté ces instants de répression sont partagées des dizaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux. La rébellion embrase alors la plupart des centres urbains du pays. Et puis c’est l’escalade. La police réprime et tue dans la nuit du 18 au 19 avril. On saura plus tard que cette nuit-là, ordre a été donné par la présidence, en particulier par Rosario Murillo, de mâter les protestations par tous les moyens.

Ortega et Murillo, le couple présidentiel. Crédit : Wikicommons.

Mais il y a aussi des causes plus profondes à cette crise. Tout comme dans le contexte de la révolution sandiniste quarante ans plus tôt, il y a une accumulation de sentiments d’injustice, qui aboutissent à l’indignation totale. Les Nicaraguayen.nes qui s’insurgent font le parallèle avec la famille Somoza : Daniel Ortega, comme Somoza l’avait fait, a installé un régime népotique, qui choie ses allié.es au moyen d’un favoritisme fiscal ou de prébendes qui sont le fait de détournements de fonds publics. Tout comme Somoza-père et ses fils, ce nouveau régime organise le « continuismo » politique : aucune alternance n’est plus envisageable. Dès 2008, les élections municipales sont truquées, et certains partis sont interdits de participation au scrutin, dont le Mouvement de Rénovation Sandiniste, parti dissident du Front sandiniste de libération nationale (FSLN). Ortega, qui a la main sur le FSLN, sur la cour suprême de justice et sur le conseil suprême électoral, s’assure une modification de la Constitution qui lui permet d’être candidat à sa propre succession en 2011, chose jusque-là prohibée. Toujours en 2011, le parti du président, le FSLN, obtient les 2/3 des sièges à l’Assemblée nationale, à la suite d’un scrutin parsemé d’irrégularités. Dernier acte de l’édification d’un pouvoir autoritaire : à la veille des élections législatives de 2016, une coalition d’opposant.es est purement et simplement interdite de se présenter. Depuis lors, le parlement est aux ordres de l’Exécutif.

En douze ans, cette emprise sur la société, et le sentiment qu’elle a permis à toute une élite de s’enrichir considérablement, alors même qu’était promu un langage néo-révolutionnaire de réconciliation, de charité chrétienne et de solidarité, ont donné lieu à un sentiment d’injustice intenable. Il faut ajouter à cela que tout au long de ces années, des faits de violence discriminée et ponctuelle de la part des autorités, y compris la violence létale, et la restriction toujours plus prononcée du droit d’accès à l’espace public, par exemple pour organiser librement des manifestations, ont entraîné la peur, et une sensation progressive d’asphyxie sociale. Toute une partie de la jeunesse a sérieusement commencé à douter du futur.

Quels secteurs et quels acteurs de la société nicaraguayenne se sont soulevés en 2018 pour exiger la chute du régime ? Se sont-ils appuyés sur une coordination préalable ou celle-ci a-t-elle émergé à la faveur du soulèvement lui-même ?

Justement, en premier lieu, ce sont les jeunes qui se sont soulevés, indéniablement. En solidarité avec les retraité.es, contre les ravages de l’incendie, mais au-delà, contre ces saccages symboliques et matériels des ressources du Nicaragua. Ce sont notamment de jeunes étudiant.es d’universités publiques qui en avaient assez de voir leur condition grevée par les pratiques de chantage et de contrôle du syndicat sandiniste « Union nationale des étudiants nicaraguayens » (UNEN), pour l’obtention de bourses, pour les inscriptions, pour le recrutement des profs et même pour le contenu des cours. Ils et elles ont ensuite occupé des universités publiques. Des barricades ont été érigées dans la capitale pour bloquer les principales routes du pays. Ces actions ont été soutenues par différentes personnes de toute provenance, de tout âge, qui ont ravitaillé les insurgé.es. Puis d’immenses manifestations s’en sont suivies, longues de plusieurs kilomètres dans la capitale, rassemblant des ruraux, des urbains, des jeunes, des vieux, des personnes de toutes classes sociales. Jusque-là, la mobilisation massive de la jeunesse était historiquement l’apanage du FSLN. Une situation qui prend fin en avril 2018. Comme pour la révolution sandiniste, cette rupture est le fait d’une nouvelle génération qui impulse l’insurrection.

« Je t’aime démocratie, mais tu es absente ». Crédit : Collectif la Corriente.

Un autre secteur qui a rompu avec le pouvoir en avril 2018 a été l’Eglise catholique. Au cours des mandats 2007-2011 et 2012-2017, l’Eglise était divisée, mais ces tensions internes n’étaient pas rendues publiques, car le cardinal Miguel Obando y Bravo avait lui aussi scellé un pacte avec le couple Ortega-Murillo et le gouvernement. Il était même devenu “président de la commission de la paix et de la réconciliation”, un statut équivalent à celui de ministre. Or, fin avril 2018, des groupes de jeunes gens utilisent la cathédrale de Managua pour y stocker des vivres à destination des étudiant.es. L’évêque auxiliaire de Managua leur adresse alors ce message : “votre cause est juste, l’Église vous soutient. Vous êtes la réserve morale de ce pays”.

Enfin, à partir de la crise de 2018, le patronat, représenté par le conseil supérieur de l’entreprise privée (COSEP), rompt avec le modèle de développement économique tripartite (syndicats, FSLN, COSEP) mis en place par Daniel Ortega. C’était une sorte de méthode de négociations et d’échanges de bons procédés au sommet qui était très favorable au COSEP, contre quoi ce conseil oligarchique cautionnait toutes les manœuvres anti-démocratiques du président.

Ainsi ces trois grands secteurs de la société ont convergé et ont rejoint plusieurs autres regroupements citoyens déjà en opposition active contre Ortega, se recoupant parfois : le mouvement des paysans expropriés ou risquant de l’être en raison du projet de construction d’un nouveau canal interocéanique en territoire nicaraguayen ; un mouvement assez hétérogène pour le rétablissement des libertés publiques et des institutions démocratiques ; des mouvements écologistes notamment contre l’extraction minière ; des groupements ad hoc tels que #OcupaINSS contre la corruption au sein de l’institut de sécurité sociale, et bien sûr des mouvements féministes dont la critique de l’autoritarisme intrinsèque au FSLN, dès la fin de la révolution, a été constante, argumentée, aiguisée.

J’ajoute en reprenant vos mots qu’initialement, cette convergence d’opposant.es n’exige pas la « chute du régime », en tout cas pas exactement dans ces termes. Ce qu’ils et elles exigent, c’est la démission de Daniel Ortega, et l’organisation d’élections anticipées. On est en général dans une logique d’action collective pacifique, très différente de l’engagement armé par lequel on envisageait « la chute » de Somoza.

Enfin, pour répondre à votre question sur la coordination de tous ces mouvements : à partir d’octobre 2018, est lancée une coordination de toutes ces sensibilités, « l’union bleue et blanche – la unión azul y blanco » (les couleurs du drapeau national).

Crédit : Wikimedia Commons

Quelle a été la réponse du régime Ortega face à ces manifestations et sur quelles forces a-t-il pu s’appuyer pour les réprimer ?

ès le 18 avril 2018, la répression a pris un tour extrêmement violent et sanglant, après des années de pression sur la société civile. Il faut savoir que dès 2008, soit un an après son investiture, Ortega a déjà recours à des groupes de choc constitués de délinquants, de membres de la jeunesse sandiniste, d’anciens policiers ou d’ex militaires, pour violenter, à visage découvert, toute expression de désaccord politique dans la rue. Ces pratiques rappellent « las turbas divinas » des années sandinistes, ainsi que ce que l’on appelait déjà les turbas sous la dictature des Somoza.

Le tournant d’avril 2018 est celui qui non seulement donne toute latitude à ces groupes, mais aussi qui convoque les forces de police, ainsi que des escadrons d’hommes en civil, aux visages masqués par des cagoules, munis d’armes de guerre, certains venus de l’étranger (notamment un appui des services cubains) pour mener différentes actions : faire lever de force les barricades ; assiéger et mitrailler des bâtiments, y compris des églises, où se retranchent des manifestants ; arrêter, torturer et violer les gens qui se soulèvent contre la dictature.

Au cours des années 2018-2019, le régime a donc répondu par la force brutale qui a semé la terreur et la mort. Au moins 355 personnes ont été assassinées, selon la Commission interaméricaine des droits humains, dont 306 parmi les manifestant.es, et l’on déplore plusieurs milliers de blessés. L’un des moments paroxystiques fut la répression de la manifestation organisée le jour de la fête des mères, le 30 mai 2018, menée par les femmes ayant perdu leurs fils en avril. Des snipers postés sur des immeubles ont tiré sur la foule. En 2018-2019, le régime a également procédé à des manœuvres dilatoires feignant des moments de négociation avec l’opposition, ce qui a entraîné la libération et l’amnistie de plusieurs centaines de prisonniers politiques en 2019, mais qui a aussi permis à Ortega de gagner du temps jusqu’aux élections présidentielles de novembre 2021. Au cours de ces années, la répression ciblée a été systématique, plus de 3000 associations ont été interdites sur les 7227 enregistrées dans le pays en 2018, selon un rapport présenté en décembre dernier par différents collectifs nicaraguayens de défense des droits humains exilés au Costa Rica. Les locaux de ces ONG ont été confisqués, bien souvent leurs leaders contraint.es à l’exil, les organes de presse indépendants ont été harcelés, interdits pour certains, et leur rédaction ont dû travailler depuis l’étranger.

Lors de la deuxième rencontre féministe centraméricaine (du 21 au 25 novembre 2022 au Guatemala), des militantes ont brandi les photos des prisonnières politiques nicaraguayennes. Crédit : Delphine Lacombe.

Vous avez beaucoup travaillé sur la violence de genre en Amérique latine et notamment sur la question du droit à l’avortement. Qu’en est-il au Nicaragua, et quelle place les femmes et les mouvements féministes ont-ils joué dans le soulèvement ?

L’avortement a été complètement interdit au Nicaragua en octobre 2006, en pleine campagne électorale, grâce aux votes des députés du FSLN qui se sont joints à ceux de la droite, déjà engagée contre l’avortement thérapeutique. Cette décision est révélatrice de ce tournant réactionnaire et du cynisme du FSLN sous la coupe de Daniel Ortega : ce dernier a laissé entendre aux militantes de son parti que la loi abrogée, qui prévoyait l’avortement thérapeutique, serait rétablie après son investiture. Il n’en fut rien, et cette décision a mis définitivement un terme à l’identité historique du FSLN qui durant les années 1960 avait inscrit à son programme l’objectif d’émanciper les femmes de la pauvreté et « du machisme ».

Au travers de cette criminalisation de l’avortement et des femmes, Ortega et Rosario Murillo ont voulu signifier leur engagement chrétien, et dans une complicité avec l’Eglise catholique pour laquelle depuis la fin de la guerre froide, la prohibition de l’interruption volontaire de grossesse était devenue un point cardinal. En dehors des candidats du Mouvement de rénovation sandiniste, tous les chefs de parti ont alors scellé avec les acteurs religieux un pacte patriarcal, une pseudo réconciliation entre hommes anciens acteurs belligérants, clairement nouée à l’encontre des femmes les plus appauvries par deux décennies de néolibéralisme.

Plus encore, Ortega et Murillo ont affiché leur entente nouvelle avec le Cardinal Obando y Bravo comme une stratégie de revival politique et moral. Il faut se souvenir de cette année 1998, marquée par la dénonciation de la fille de Murillo, Zoilamérica Narváez, qui a accusé Daniel Ortega de l’avoir violée dès l’enfance. Dans une société où la repentance, le pardon et l’absolution religieuse ont une valeur morale au moins tout aussi prégnante que la justice séculière, dont Ortega a par ailleurs su déjouer toutes les procédures possibles pour préserver son impunité, cette sorte de conversion catholique a prétendu valoir une absolution publique.

Les militantes de cette ONG fermée de force parmi des centaines d’associations ont laissé des inscriptions féministes sur les murs du local, avant que celui-ci soit confisqué. Ici “L’état a peur des femmes”. Crédit : collectif féministe La Corriente.

Les féministes nicaraguayennes, bien sûr traversées comme partout par des dissensions, ne se sont toutefois jamais divisées sur un point : le retour de Daniel Ortega au pouvoir, le père incestueux, le pédocriminel, ne pouvait être qu’une agression contre toutes les femmes et en réalité contre l’ensemble de la population. Comment conférer à cet homme la fonction suprême, l’usage de la violence dite légitime, quand il avait déjà détourné cette prérogative pour exercer, en tant que chef révolutionnaire sandiniste, des actes criminels dans le huis clos familial ? Et s’agissant de l’avortement, comment ne pas avoir en tête qu’environ 1000 naissances sont chaque années le fait de filles âgées de moins de 14 ans, donc victimes de viols si l’on se réfère à l’âge légal de consentement sexuel selon le code pénal ?

Mais plus encore, la plupart de ces féministes ont tôt fait de lancer l’alerte contre la passion totalitaire du FSLN et de ses dirigeants : qualifié de « pire des scénarios » politiques possibles dès 2006, le FSLN était à leurs yeux une version plus patriarcale et plus autoritaire encore que l’organisation politico-militaire à laquelle elles avaient participé dans les années 1980. Ses cadres les plus progressistes et pro-démocratiques en avaient été chassé.es ou étaient tout simplement parti.es. De sorte que les féministes qui ont activement participé au soulèvement populaire en avril 2018, ont en outre fourni aux insurgé.es, en particulier aux jeunes insurgées féministes, toutes les lectures les plus lucides sur la façon dont le politique n’est pas qu’une affaire d’institutions, démocratiques ou corrompues. C’est un système, un mode de relations entre chacun.e, qui traverse l’intime, la famille, le travail, les mobilisations, la culture, l’environnement, etc. Aucun mouvement au Nicaragua et ailleurs, n’a su analyser le politique de manière aussi intégrative de toutes les instances de la vie sociale, de son rapport avec la production économique, avec la vie personnelle, et avec l’histoire des dominations imbriquées, comme ont su le faire les féministes. Outre l’énonciation de ce que serait une société meilleure, plus égalitaire et plus libre, aucun mouvement n’a de plus mis en actes ces analyses avec une telle constance et une telle amplitude d’actions, au travers de leurs collectifs ou de leurs ONG : « prévention des risques sociaux » de tous types pourrait-on dire, accompagnement et protection des victimes de violences, substitution au caractère indigent et andro ou adulto-centré des systèmes sanitaires, gestion de l’environnement et en particulier de l’eau, sécurité alimentaire, réparations alternatives à une justice inique, etc.

Que dire enfin de la « participation des femmes » à l’insurrection si ce n’est que les femmes ont toujours agi dans tous les domaines et qu’il n’y a aucune surprise de ce point de vue. Ce n’est pas nouveau, elles ont une histoire et elles font partie de l’histoire nicaraguayenne. Le mouvement des « mères d’avril », endeuillées par l’assassinat de leurs enfants par le régime, a pour sa part prolongé sous une forme nouvelle, plus indépendante, un activisme maternel déjà là durant le sandinisme si l’on pense aux « mères des héros et martyrs », et même durant le somozisme si l’on pense aux mères de jeunes tué.es ou emprisonné.es par la « garde nationale » des Somoza.

Rassemblement en soutien place de la République. Crédit: D. Lacombe.

Quel place les politiques extractivistes et l’accaparement foncier occupent-elles dans l’économie de la dictature ? Existe-t-il au Nicaragua des luttes écologistes ou territoriales et ont-elles, elles aussi, joué un rôle dans les mobilisations de 2018 ?

L’accaparement foncier, l’extension des fronts pionniers agricoles au moyen de la violence – par exemple la violence sexuelle ponctuelle contre des jeunes filles pour terroriser les populations en territoire indígena – l’extractivisme, en particulier aurifère, ne sont pas l’apanage de ce régime qui comme les autres a laissé faire voire a encouragé l’exploitation des ressources. Reste que cette exploitation est devenue encore plus intense au cours de la dernière décennie. Les conséquences sont désastreuses. 

En suivant les diagnostics élaborés par la Fondation Humboldt au Nicaragua, prenons l’exemple forestier : les experts indiquent que l’on est passé d’une couverture végétale de 6 millions d’hectares en 2011 à 2,6 millions en 2018, c’est-à-dire de 46% de couverture territoriale nationale à 20%, en 7 ans à peine. Une partie du bois est commercialisée, une autre part en fumée sous la pression des colonos, et enfin une grande quantité fait l’objet de trafics. Bosawas et Indio Maiz sont les deux réserves écologiques qui pâtissent le plus de cette déprédation environnementale. Dans la côte caribéenne sud, les pâturages et la culture de la palme africaine s’étendent à présent quasiment jusqu’aux rivages des lagunes. Les monocultures et les technologies chimiques qui les accompagnent gagnent du terrain (tabac, canne à sucre, palme, cacahuète). L’or est devenu en 2020 le premier produit d’exportation du pays. Les concessions minières aurifères représentent 20% du territoire national, quand cette proportion s’élevait à 8 % en 2011 ! 

En 2017, une entreprise minière publique a été créée, non pour faire plus de profit au bénéfice de l’intérêt général, que pour pouvoir contourner la loi en vigueur qui exige la consultation des populations locales. Et elle a noué des accords bilatéraux avec les entreprises étrangères telles que la Canadienne Calibre Mining. Qu’il s’agisse de cette grande multinationale ou des petites entreprises minières qui se sont multipliées à une vitesse croissante sur le territoire, les ravages sur l’eau et les sols sont documentés. Les bénéfices nationaux sont quasi inexistants. Les mines aurifères emploient peu (1,2% de la population active), et laissent très peu de recettes fiscales (2 millions de dollars, en 2018), par rapport aux bénéfices de ses exportations (500 millions de dollars en 2018). Et que dire enfin du projet de Canal interocéanique, qui devait être construit pour rivaliser avec le Canal de Panama. En 2013, Wang Jing, entrepreneur chinois en télécommunications, patron du Hong Kong Canal Development Group, a obtenu du Nicaragua une loi concédant à cette entreprise les droits de construction d’un canal interocéanique pendant une durée de cent ans. Toutes ces décisions tournent complètement le dos au sandinisme : rappelons-nous que Sandino, personnage dont s’est inspirée l’organisation qui porte son nom (le front sandiniste de libération nationale), s’était insurgé un siècle plus tôt contre un traité du même type entre les Etats-Unis et le Nicaragua1.

Les résistances des populations directement concernées ont été très persévérantes : on pense à Francisca Ramírez qui fut l’une des leaders du secteur paysan exproprié pour la construction du Canal interocéanique. Après 2013, les communautés paysannes du centre du pays, affectées par la future construction du canal, ont organisé des “caravanes” de dénonciation : les personnes mobilisées se regroupaient depuis leur communauté pour marcher vers la capitale, distante de plusieurs centaines de kilomètres. La répression a été systématique, la violence de la police anti-émeute disproportionnée, des tirs à balles réelles ont causé des blessures graves, le pouvoir est allé jusqu’à détruire un pont en 2016 pour éviter que les manifestant.es puissent rejoindre Managua. Les luttes contre les extensions et les exploitations minières à Rancho Grande (Matagalpa), à El Limón (León), Santo Domingo (Chontales), ont aussi été continues. 

Comment la situation politique a-t-elle évolué depuis 2018 ? Aux dernières nouvelles, l’étau autoritaire s’est encore resserré et le pouvoir s’est attaqué à l’Église Catholique. Pourquoi ?

Après avoir gagné du temps en laissant croire qu’elle serait prête à négocier les conditions d’une alternance politique, d’une refonte des institutions de contrôle telles que le Conseil Suprême électoral ou la cour suprême de justice, tout cela sous la pression internationale, la présidence a finalement laissé pourrir la situation, qui est aujourd’hui bloquée. Ortega et Murillo ont été réélus en novembre 2021, au cours d’un scrutin nullement démocratique, puisque il et elle ont fait emprisonner tous les candidat.es de l’opposition en lice. A l’heure actuelle, 235 personnes sont enfermées dans les geôles de la dictature, 26 femmes, 209 hommes, dont 10 avant 20182. Leurs conditions de détention relèvent de la torture. Dora María Téllez, par exemple, est laissée en permanence dans l’obscurité. D’autres ont constamment de la lumière artificielle. Les gens détenus n’ont pas droit à la lecture, à recevoir des visites régulières de leur famille, et quand des parents accèdent au centre pénitentiaire, ils et elles sont systématiquement humilié.es. Toute manifestation est par ailleurs interdite. La presse critique ne peut publier que depuis l’étranger ou sur internet, comme Confidencial, La Prensa, Despacho 505, 100% Noticias et d’autres. Beaucoup de personnes qui étaient des leaders d’opinion, et qui restent dans le pays, sont pour ainsi dire assignées à résidence, surveillées en permanence, leur passeport confisqué ou non renouvelé. Il en va ainsi également de personnes qui n’étaient pas exactement en première ligne de l’insurrection mais qui subissent des arrestations arbitraires de 24 ou 48 heures, et qui durant leur garde à vue sont dépouillées de leurs archives de travail, de leurs biens personnels. Ce sont des choses courantes.

Vous m’interrogez sur l’Eglise catholique : en effet, celle-ci a été la cible de la répression après que plusieurs de ses prélats ont d’abord joué un rôle de médiateurs, puis ont dénoncé les exactions commises par le régime, les considérant comme autant de crimes de lèse-humanité. Ils ont ouvert partout dans le pays les chapelles et les églises, jusqu’à la cathédrale, pour que les manifestant.es puissent s’y réfugier. Certaines églises ont été assiégées par les forces de l’ordre, d’autres mitraillées. Rosario Murillo a parlé de l’Eglise comme d’une « secte satanique ». Le nonce apostolique a été expulsé du pays, il en a été de même d’un groupe de sœurs missionnaires. L’évêque de Managua, Silvio Báez, constamment harcelé, s’est exilé à Miami avant de devoir rejoindre le Vatican. Et récemment l’évêque de Matagalpa, Rolando Álvarez,  a été emprisonné. Ortega et Murillo agissent ainsi en raison des prises de position de nombreux prêtres de l’Eglise catholique contre les assassinats, les incarcérations arbitraires. Mais ce n’est pour autant pas une rébellion d’un seul bloc. Car ces curés, et des religieuses, se sont aussi manifesté.es auprès de leur propre hiérarchie en décembre dernier, par le biais d’une lettre ouverte à l’adresse du Cardinal Leopoldo Brenes, lui reprochant son “indifférence, son silence, son manque de solidarité” vis à vis des victimes du régime. Le pape lui-même a eu des déclarations très tièdes concernant l’état de terreur au Nicaragua.

Le régime Ortega se présente comme « anti-impérialiste ». Or une partie non négligeable de la gauche latino-américaine et mondiale a tendance à soutenir les régimes qui s’opposent aux États-Unis, ou tout au moins à fermer les yeux sur leurs exactions, allant même parfois jusqu’à suggérer que les révolutions auxquelles ils sont confrontés sont téléguidées par Washington. Dans quelle mesure les insurgés nicaraguayens ont-ils pu compter sur le soutien de la gauche régionale ? Se sont-ils au contraire heurtés à son indifférence ou à sa complaisance ?

En dehors de Cuba, du Venezuela, de la Russie, aucun État ne défend le régime actuel. On trouve des partis tels que le Front Farabundo Marti pour la Libération Nationale (FMLN) au Salvador qui soutient encore Ortega. Mais force est de constater que le Nicaragua est aujourd’hui isolé.

Les anciens groupes de solidarité avec la révolution sandiniste en Europe, en Amérique du Nord et en Amérique latine, sont en général aujourd’hui très actifs pour dénoncer les violations des droits humains par le régime. Mais il est vrai que cette dynamique est intervenue tardivement, seulement lors du tournant d’avril 2018, alors que de nombreux actes relevant d’une politique néolibérale, anti-démocratique, misogyne, très néfaste pour l’environnement, répressive contre les voix critiques, étaient déjà là. Les politiques redistributives nicaraguayennes jusqu’en 2013, grâce aux pétrodollars venezueliens, qui ont fait reculer la pauvreté, et la nostalgie révolutionnaire, ont longtemps fait écran à tout le reste.

A présent l’indifférence vis à vis du pays est ce qui est le plus inquiétant, l’invisibilité, le fait que cet État compte peu désormais dans la géopolitique internationale.

Comme toute révolution écrasée, celle-ci a connu son lot d’exils et de déracinements, et ce dans un pays où l’émigration économique était déjà importante. Existe-t-il depuis 2018 une migration spécifiquement politique ? Si oui, vers quels pays se dirige préférentiellement la diaspora nicaraguayenne et par quel biais continue-t-elle à lutter pour l’émancipation dans son pays ?

Selon une enquête récente de Cid Gallup, 57% des nicaraguayen.nes sont prêt.es à partir, en raison de la précarité de vie économique, et de l’autoritarisme. La crise a accéléré les départs. Selon les estimations les plus récentes, 328 000 Nicaraguayens ont quitté le pays en 2022. Plus de 600 000 entre 2018 et 2022, en premier lieu vers le Costa Rica, puis les États-Unis, l’Espagne, le Panama et le Canada. Des forces qui luttent pour la démocratisation du pays se sont organisées dans le pays voisin, au Costa Rica, mais elles sont aussi assez dispersées en termes politiques, surtout depuis que les candidat.es déclarés pour les précédentes élections présidentielles ont été enfermé.es dans les geôles de la dictature.

Quels scénarios politiques peut-on imaginer pour le Nicaragua dans les années à venir ? L’espoir est-il permis ?

L’espoir heureusement est toujours permis. Même si beaucoup des jeunes et des moins jeunes gens qui se sont insurgé·es ont dû partir, ils et elles représentent une nouvelle génération qui a revendiqué ses aspirations pour le pays et même la région : un futur démocratique, égalitaire, soucieux de préserver la richesse écologique du territoire. Mais le chantier de la représentation est colossal : l’opposition restait très divisée en 2021. Celui de la transition est immense : les attentes en termes de vérité, de justice et de réparation, par rapport aux crimes commis après 2018, sont importantes, cela d’autant que ce travail n’a pas eu lieu après la guerre interne des années 1980. Et concrètement, il paraît impossible qu’une nouvelle instauration démocratique ait lieu sans opérer une refonte des forces de l’ordre, du conseil suprême électoral, de la cour suprême de justice. Dans tous les cas, la solidarité internationale, dans un espace mondial qui paraît toujours plus menacé par des forces ultra-conservatrices et autoritaires, reste vitale.


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  1. Il s’agit du traité signé en 1914 entre le secrétaire d’Etat états-unien William Jennings Bryan et le ministre nicaraguayen, Emiliano Chamorro, concédant aux Etats-Unis le droit exclusif et inaliénable de construire un canal interocéanique doublant celui de Panama[]
  2. https://presasypresospoliticosnicaragua.org/wp-content/uploads/2022/12/lista-PP-oct-nov-2022.pdf[]