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Chadia Arab est géographe, directrice de recherche au CNRS et enseignante à l’université d’Angers. Dans ses travaux, elle explore les liens entre migrations internationales, inégalités de genre et agriculture intensive. C’est dans le prolongement de sa thèse consacrée à l’étude des mobilités dans le Moyen Atlas au Maroc, que la chercheuse s’est intéressée aux Marocaines employées dans les coopératives de fraise de la région de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie, en Espagne. Chadia Arab documente leurs trajectoires, leurs parcours migratoires, leurs conditions de vie. Ce travail de terrain a d’abord donné lieu à un livre en 2018, Dames de fraises, doigts de fée, les invisibles de la migration saisonnière marocaine en Espagne publié chez En toutes Lettres, réédité en 2023, et traduit en espagnol, italien et arabe. En 2025, le récit a été adapté en bande dessinée par Annelise Verdier aux éditions Alifbata en France et En Toutes Lettres au Maroc.

Chadia Arab

Entretien réalisé par Ali Zniber.

Les illustrations qui accompagnent cet entretien sont issues de la bande-dessinée Dames de fraises, doigts de fée d’Annelise Verdier, Alifbata, En Toutes Lettres, Marseille et Casablanca, 2025.


Ali Zniber – Bonjour Chadia. Pouvez-vous d’abord nous rappeler le contexte dans lequel s’inscrit la migration saisonnière des Marocaines employées dans la cueillette des fraises en Espagne ?

Chadia Arab – Elle s’inscrit dans un dispositif institutionnel formalisé à la fin des années 1990, dans le cadre d’une coopération entre l’Espagne et le Maroc. Ce programme est conçu comme un instrument de gestion des flux migratoires et vise à répondre aux besoins ponctuels de main-d’œuvre de l’agriculture intensive espagnole, tout en encadrant strictement la mobilité des travailleuses afin d’éviter leur installation durable sur le territoire espagnol. La sélection des travailleuses est opérée au Maroc, sous la supervision des autorités, en lien avec l’Agence Nationale de Promotion de l’Emploi et des Compétences et en partenariat avec les organisations patronales agricoles en Espagne. Les femmes recrutées signent un contrat de travail temporaire avant le départ, limité à la durée de la saison agricole – de 3 à 9 mois -, avec l’obligation de retourner au Maroc une fois le contrat terminé. Une migration circulaire qui permet aux pouvoirs publics de promouvoir une forme de migration « ordonnée », « légale » et « éthique ».

Les travailleuses concernées, que j’ai nommé les « dames de fraises », sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique. Les critères de sélection privilégient explicitement des femmes ayant des enfants à charge, en bas âge, considérant qu’elles sont plus susceptibles de revenir au Maroc après la saison. Le genre n’est donc pas un paramètre secondaire du programme, mais bien un principe organisateur du recrutement et du contrôle des mobilités.

Les régions de départ sont marquées par le chômage, la précarité du travail agricole local, la faiblesse des revenus et l’absence de perspectives économiques durables. Dans ce contexte, la migration saisonnière apparaît comme une ressource temporaire permettant de subvenir aux besoins du ménage, d’assurer la scolarisation des enfants, de faire face aux dépenses de santé ou encore de rembourser des dettes. Le programme est souvent perçu comme l’une des rares opportunités d’accès à un revenu monétaire relativement stable, même si celui-ci reste modeste et conditionné à des rythmes de travail intensifs.

Les « dames de fraises » sont majoritairement des femmes rurales, issues de milieux populaires, souvent peu ou pas scolarisées, et en situation de forte vulnérabilité socio-économique.


LES COOPÉRATIVES DE L’OR ROUGE

C’est dans la province de Huelva, dans l’ouest de l’Andalousie que se concentre toute la production de fraise d’Espagne, second producteur mondial après les États-Unis et premier exportateur mondial. Les coopératives espagnoles produisent plus de 90 % des fraises européennes, exportées en barquettes dans des centaines de camions réfrigérés pour inonder les supermarchés européens. Pour comparaison, la France est 6e producteur en Europe et importe 40 % de sa consommation depuis l’Espagne.

Les champs et les serres des grands producteurs espagnols embauchent chaque année des milliers de femmes (environ 50 000 travailleurs saisonniers), majoritairement d’Europe de l’Est (Pologne, Roumanie) et du Maghreb (Maroc) – les Marocaines constituant près de 50 % de la main d’œuvre. Selon les sources, le salaire s’élève entre 37 et 42 euros pour 6h30 de travail par jour, en-dessous du salaire minimum décidé par les conventions interprofessionnelles espagnoles.

Ali Zniber – Comment s’organise l’arrivée de ces femmes migrantes marocaines sur les exploitations agricoles ?

Chadia Arab – Le déplacement s’effectue de manière collective, sous encadrement administratif strict, depuis les régions de recrutement au Maroc jusqu’à la province de Huelva. Dès leur arrivée, les femmes sont prises en charge par les employeurs ou par des intermédiaires mandatés, les « médiateurs ». Les travailleuses sont conduites directement vers les exploitations agricoles et les lieux d’hébergement, des algecos ou des mobil-homes le plus souvent situés à proximité immédiate des champs, loin des centres urbains. Ces espaces contribuent à un fort enclavement spatial et social que je nomme « enclave ethnique ». Le logement, inclus dans le contrat de travail, devient un levier supplémentaire de contrôle : la perte de l’emploi peut entraîner la perte immédiate de l’hébergement, renforçant ainsi la dépendance des travailleuses à l’égard de l’employeur.

Les employeurs informent les travailleuses sur les aspects formels du contrat : durée de la mission, horaires de travail, règles de comportement et obligation de retour au Maroc à la fin de la saison. En revanche, les informations relatives aux droits du travail, aux recours possibles en cas de conflit, restent souvent lacunaires, partielles, voire inaccessibles. La barrière linguistique, le faible niveau de scolarisation de nombreuses travailleuses et l’asymétrie des relations institutionnelles limitent fortement la compréhension réelle de ce qui les attend. Ainsi, si les femmes ont généralement conscience de venir travailler dans la cueillette agricole pour une période limitée, elles découvrent souvent sur place la pénibilité du travail, l’intensité des cadences, les contraintes liées au logement collectif et l’isolement social. Le décalage entre les attentes initiales et la réalité vécue est un élément récurrent des récits recueillis au cours de mes enquêtes.

Ali Zniber – Lors de vos terrains dans ces coopératives fraisières, qu’avez-vous justement vu des conditions de travail ? Comment s’organise la vie quotidienne ainsi que les rapports avec les autres travailleuses d’origine européenne ?

Chadia Arab – Le travail dans les champs de fraises est physiquement éprouvant. Il s’effectue majoritairement en position penchée, durant de longues heures, avec des cadences soutenues et une forte pression liée à la productivité. Les horaires varient en fonction des besoins de l’exploitation, des conditions climatiques et des fluctuations du marché, ce qui rend le temps de travail instable et difficilement prévisible. La rémunération, souvent calculée à la tâche ou conditionnée à des objectifs de rendement, renforce cette logique d’intensification du travail. À cela s’ajoutent des situations fréquentes de non-respect des droits du travail : heures supplémentaires non rémunérées, accès limité aux soins, etc.

Les temps hors travail sont consacrés aux tâches domestiques, à la préparation des repas, aux appels téléphoniques avec la famille restée au Maroc, et au repos. Les travailleuses partagent la cuisine et une seule douche pour des dizaines de personnes. L’isolement géographique et la barrière linguistique limitent fortement les interactions avec la société locale espagnole. Les déplacements sont rares, souvent conditionnés à l’autorisation de l’employeur ou à la disponibilité de transports collectifs.

Entre femmes marocaines, les relations sont ambivalentes. D’un côté, on observe des formes de solidarité, d’entraide et de soutien moral, indispensables pour faire face à la pénibilité du travail et à l’éloignement familial. Ces solidarités se manifestent notamment dans le partage des tâches, l’accompagnement en cas de maladie ou la circulation d’informations. De l’autre, le dispositif de travail favorise aussi la mise en concurrence des travailleuses, notamment à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante. Cette concurrence peut générer des tensions, des conflits et des formes de surveillance mutuelle.

Le dispositif de travail favorise la mise en concurrence des travailleuses, à travers les évaluations de performance et la perspective d’un éventuel renouvellement du contrat la saison suivante.

Les rapports avec les autres travailleuses saisonnières, notamment roumaines et polonaises, s’inscrivent dans une division ethnique du travail agricole. Ces femmes ont souvent des statuts juridiques, des conditions d’emploi et des marges de mobilité différentes. Si des interactions existent sur les lieux de travail, les relations restent généralement limitées, entravées par les barrières linguistiques, les différences de statut et les logiques de séparation spatiale dans les logements. Les travailleuses marocaines, recrutées dans le cadre d’un programme strictement encadré et temporaire, disposent de moins d’autonomie que leurs homologues européennes, ce qui accentue les hiérarchies et les distances sociales.

Mais si le quotidien s’avère structuré par la contrainte, l’isolement et la précarité, on observe aussi des formes de résistance discrètes et de solidarités ordinaires. Ces solidarités se manifestent notamment lorsque l’une d’entre elle est malade, ou lorsqu’une saisonnière a besoin d’argent. Ou encore à la suite d’agressions sexuelles en 2018 qui a donné lieu à une solidarité incroyable.

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Ali Zniber – En effet, en 2018, dix femmes ont pris la fuite de l’une de ces entreprises de fraises et ont porté plainte pour dénoncer leurs conditions de travail et de logement, le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elles ont subies. Ces plaintes ont été classées sans suite. Comment analysez-vous cette histoire ?

Chadia Arab – Les révélations de 2018 n’ont pas dévoilé des faits exceptionnels, mais rendu visible un système fondé sur la silenciation. Dominées socialement, culturellement et économiquement, les femmes recrutées dans le cadre de la migration saisonnière l’ont été parce qu’elles devaient se taire. Le silence n’est pas un effet secondaire du dispositif, il en est un pilier central, avec la peur et la dépendance – architecture assurant la perpétuation des violences, sexistes et sexuelles dans le cas qui nous occupe.

Et pourtant, cette fois-là, ce n’est pas une mais dix femmes qui ont brisé le silence pour révéler une véritable accumulation de violence : non-paiement des jours travaillés, conditions de logement indignes – leur avocate avait parlé « de conditions de vie déplorables », d’un « climat de terreur » organisé par l’employeur et ses relais -, manque de moyens pour acheter de la nourriture, harcèlement et agressions sexuelles, viols. Certaines expliquent avoir dû fouiller les poubelles, manger des herbes ou des fruits pourris pour survivre. Nouvelles recrues, découvrant ce système pour la première fois, les dix plaignantes n’avaient, selon leurs mots, « plus rien à perdre », contrairement aux « répétitrices », rendues muettes par la peur de perdre leur travail et leur droit au retour. Certaines avaient un niveau d’instruction plus élevé que la moyenne, comme Safia, figure centrale du groupe, mariée et mère de deux enfants. C’est elle qui a cherché de l’aide extérieure lorsque plusieurs travailleuses sont tombées gravement malades, et que l’employeur n’a pas pris en charge leurs soins. Cette démarche marque un basculement : oser parler malgré le risque du déshonneur, de la perte du travail, de la rupture familiale. Oser parler, alors même qu’elles subiront, durant toute la procédure judiciaire, minimisation, disqualification et entrave.

La Guardia civil a d’abord refusé de prendre les plaintes, prétextant des contraintes horaires, puis a reformulé les faits : les agressions deviennent des « insinuations sexuelles », le harcèlement est réduit à de la « drague », présentée comme normale dans la culture espagnole. Le week-end suivant les premières tentatives de dépôt de plainte, l’employeur a organisé le renvoi massif au Maroc de centaines de femmes, sans les payer. C’est dans ce contexte que les dix plaignantes ont réussi à s’enfuir, décrivant leur départ comme une évasion : franchir des grillages, passer sous des barbelés, se cacher des heures dans la forêt, tandis que retentissaient les sirènes de la police.

Ali Zniber – Et qu’a décidé la justice ?

Chadia Arab – Les plaintes ont été classées sans suite, puis rejetées par les juridictions supérieures. Les avocat·es ont dénoncé une forme de connivence entre l’employeur, la police et certains acteurs locaux, dans une région où l’économie de « l’or rouge » structure largement les rapports de pouvoir. Cette issue judiciaire a constitué une violence institutionnelle supplémentaire, confirmant aux femmes que leur parole ne valait pas grand chose face au pouvoir des exploitants agricoles. Les institutions censées garantir le bon fonctionnement de la migration circulaire ont protégé le système plutôt que les personnes qui en subissaient les abus.

Les conséquences de ces plaintes sur la vie des femmes ont été profondes. Restées pour la plupart en Espagne, elles sont devenues sans-papières, sans travail stable, souvent sans logement. Plusieurs souffrent de traumatismes sévères, dont des états de stress post-traumatique. Trois divorces ont déjà eu lieu ; d’autres femmes ont été menacées par leur famille, parfois de mort, si elles rentraient au Maroc. Elles sont accusées d’avoir sali l’honneur familial, voire d’avoir menti pour obtenir des papiers. Certaines ont perdu la garde de leurs enfants ou en sont durablement séparées.

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Leur histoire montre que, dans ce système, parler détruit plus sûrement que se taire. Et pourtant, leur geste reste fondamental : il a brisé le pacte du silence et rendu visible une violence structurelle et rappelé que la migration saisonnière repose sur une asymétrie radicale de pouvoir, où l’exploitation économique et la violence sexuelle ne sont pas des accidents, mais des mécanismes de régulation du travail. Ce que ces femmes ont réussi à enclencher, malgré leur extrême vulnérabilité, est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.

Ce que les plaignantes ont réussi à enclencher est historique. Elles ont rappelé que les fraises de Huelva ne sont pas seulement un produit agricole, mais le résultat de rapports de pouvoir profondément inégaux.

Ali Zniber – Comment l’histoire de ces dix femmes a-t-elle raisonné dans le champ de la contestation sociale en Espagne ? Y a-t-il eu des alliances avec le mouvement féministe ?

Chadia Arab – Le 17 juin 2018, une marche a été organisée par des syndicats agricoles, des associations féministes, des collectifs antiracistes et des organisations de défense des droits des migrant·es. Pour la première fois, ils ont convergé sous une bannière commune : « Travailler oui, mais avec des droits. Pas d’esclavage, ni au travail ni sexuel. » Cet événement constitue un moment charnière dans l’histoire des mobilisations autour des saisonnières marocaines de Huelva : celles qui étaient jusque-là réduites au silence sont apparues au cœur du conflit social.

Cette mobilisation a rendu visibles les dimensions profondément intersectionnelles des violences subies par les dames de fraises. Leur situation ne peut être comprise ni uniquement à travers le prisme de l’exploitation des travailleur·euses immigré·es, ni uniquement à travers celui des violences sexistes. Elle se situe à l’intersection du sexisme, du racisme, de la domination de classe et des politiques migratoires. Les slogans brandis ce jour-là comme « Ni capitalisme racial, ni patriarcat colonial » ont explicitement nommé cette imbrication des rapports de pouvoir.

La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants. À partir de 2018, plusieurs figures publiques et collectifs féministes se sont saisis de cette lutte, parfois de manière très autocritique. Des tribunes, comme celles de l’écrivaine Lucia Etxebarria, la syndicaliste féministe Pastori Filigrana ou la militante des droits de l’homme Violeta Assiego ont dénoncé un « viol structurel, raciste, sexiste et de classe », tout en interrogeant les angles morts du féminisme majoritaire. Une question centrale est apparue : comment lutter contre le patriarcat sans interroger le racisme et l’exploitation du travail migrant?

Cependant, cette mobilisation, aussi inédite soit-elle, est restée fragile. Si certaines associations et syndicats sont restés durablement engagés aux côtés des plaignantes, Safia et les femmes du groupe des dix ont exprimé à plusieurs reprises le sentiment d’un abandon, une fois l’attention médiatique retombée. Une limite classique des mobilisations intersectionnelles : la difficulté à inscrire dans la durée des luttes portées par les plus précaires, surtout lorsque leur combat met en cause des intérêts économiques et politiques majeurs.

La marche a également ouvert un espace d’interpellation du féminisme espagnol, en particulier du féminisme blanc. Jusque-là, la cause des saisonnières marocaines était largement absente des agendas féministes dominants.

Mais l’impact politique et symbolique de cette mobilisation reste considérable. Elle a montré que des femmes pauvres, rurales, souvent analphabètes, migrantes et racisées, pouvaient déplacer les lignes du débat public, forcer des alliances inédites et rendre visibles les violences structurelles du modèle agricole et migratoire. Elle a révélé que la migration saisonnière, pensée comme un dispositif « gagnant-gagnant » entre le Maroc et l’Espagne, produisait en réalité une « enclave ethnique » où s’articulent capitalisme, héritages coloniaux, racisme institutionnel et domination patriarcale.

Enfin, cette marche a mis en lumière une solidarité qui dépasse les frontières. Si les associations marocaines n’ont pas pu être physiquement présentes, des prises de position ont émergé dans l’espace médiatique marocain, soulignant le caractère transnational de ces violences et des résistances qu’elles suscitent. En ce sens, la mobilisation de 2018 ne se limite pas à un épisode local : elle ouvre un horizon politique où les luttes féministes, antiracistes, écologiques et sociales ne peuvent plus être pensées séparément.

Ali Zniber – En soutien à cette mobilisation, vous avez d’ailleurs rédigé la tribune « Nous sommes toutes des dames de fraises »1 en 2018, publiée au Maroc sur le site Yabiladi, relayée en France par Mediapart et traduite en espagnol.

Chadia Arab – En effet. Cette tribune n’était pas une prise de parole extérieure au terrain, mais un prolongement direct du travail ethnographique et des liens tissés avec ces femmes. Elle visait à inscrire leur combat dans un espace public transnational, à relier les violences vécues à Huelva aux responsabilités politiques, économiques et historiques partagées entre le Nord et le Sud. Ainsi, je conçois mon travail comme une démarche engagée et située, au sens donné par Donna Harraway. La connaissance située implique de réfléchir non seulement à la position et aux limites de vision du sujet qui produit le savoir, mais aussi à qui produit le savoir, dans quelles conditions et dans quels rapports de pouvoir. Mon terrain oblige à regarder en face les rapports Nord-Sud et Sud-Nord, les héritages coloniaux, et les systèmes contemporains de domination qui articulent le genre, la race et la classe. Le Maroc est un pays anciennement colonisé, et cette histoire continue de produire des effets très concrets sur les trajectoires migratoires, sur la division internationale du travail et sur la manière dont certains corps, en particulier les corps féminins, racisés, pauvres, sont rendus disponibles, exploitables et remplaçables. Les dispositifs de migration circulaire ne peuvent être compris sans cette profondeur historique et coloniale.

Travailler sur ces saisonnières marocaines et sur un tel terrain implique donc d’être une chercheuse engagée, et d’une certaine manière accepter d’être interpellée par celles que l’on rencontre, par leur souffrance, leur colère, mais aussi leur lucidité. Cela suppose une responsabilité éthique : celle de ne pas confisquer leur parole, de ne pas parler à leur place, mais de parler à partir de ce qu’elles disent, de ce qu’elles vivent, et des risques qu’elles prennent en parlant. Mon engagement n’est pas militant au sens partisan, il est scientifique et politique au sens que lui donne Fatema Mernissi, anthropologue marocaine. Cet engagement vise à rendre visibles des rapports de domination que l’ordre social tend à naturaliser. Mernissi rappelle ainsi l’importance de l’engagement : « La dignité c’est d’avoir un rêve, un rêve fort qui vous donne une vision, un monde où vous avez une place, où votre participation, si minime soit-elle, va changer quelque chose2 ».

Ali Zniber – Dans votre ouvrage Dames de fraises, doigts de fée, vous insistez sur la façon dont la migration reconfigure les rôles genrés. Quelles transformations avez-vous observé, à la fois durant cette « parenthèse temporelle » qu’est la migration saisonnière en Espagne, mais aussi au moment du retour des dames de fraises au Maroc ?

Chadia Arab – Durant le séjour en Espagne, j’observe des formes d’émancipation souvent fragiles, mais bien réelles. Le simple fait de quitter le village, de vivre entre femmes, de travailler, de gagner un salaire propre, de circuler sans contrôle familial direct, transforme les rapports à soi et aux autres. Ces femmes prennent de l’assurance, développent une confiance nouvelle, apprennent à négocier, à se défendre, à parler pour elles-mêmes, parfois face aux employeurs, parfois face aux institutions, parfois face à leurs propres maris restés au Maroc. Cette autonomie reste contrainte par la précarité juridique, la violence au travail ou les abus, mais elle n’en est pas moins réelle.

Au retour au Maroc, les effets de cette parenthèse se prolongent, d’une autre manière. Pour certaines, le capital économique accumulé, même modeste, devient un levier décisif de reconnaissance sociale. Ce sont elles qui reviennent avec l’argent, qui subviennent aux besoins familiaux, qui financent la scolarité des enfants, la construction ou la rénovation de la maison. Cette contribution économique peut inverser temporairement ou durablement les rapports de pouvoir au sein du couple et de la famille, rendant la parole des femmes plus audible, leur présence plus centrale. Dans certains cas, cette transformation débouche sur des séparations ou des divorces. Mais ces reconfigurations ne sont jamais garanties. Elles sont souvent traversées par des tensions, des résistances, parfois des sanctions sociales – comme on l’a vu avec l’histoire des dix plaignantes de 2018.

Le parcours de Zahra, rencontrée à plusieurs reprises au Maroc et en Espagne, en 2009 pour la première fois et en 2021 pour la dernière fois, cristallise cette complexité. Mère célibataire, analphabète, rejetée par sa famille, elle trouve dans la migration saisonnière non seulement un revenu, mais une réhabilitation morale et sociale. Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. L’économie du travail féminin renverse ici des hiérarchies sociales et morales profondément enracinées. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation ne se joue pas uniquement dans les discours, mais dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.

Ainsi la migration saisonnière constitue une parenthèse temporelle et sociale au cours de laquelle s’ouvrent des espaces de liberté relative et de reconfiguration des rapports de genre. Cette parenthèse n’est ni linéaire ni émancipatrice au sens normatif du terme, mais elle produit des déplacements profonds, parfois transformateurs, parfois silencieux, parfois ambivalents, dans les trajectoires des femmes.

Sans jamais mobiliser le langage des droits ou du féminisme, Zahra agit : elle travaille, envoie de l’argent, investit, protège son fils. À travers elle, j’ai compris que l’émancipation se joue dans les pratiques ordinaires, dans la capacité à tenir, à redevenir indispensable au sein des familles.

Ali Zniber – Dans votre livre, vous parlez de femmes « capables ». Malgré la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes précaires et immigrées, elles agissent sur leur destin d’une façon qui n’était pas attendue. Néanmoins, la vulnérabilité qui caractérise leur condition est mise à profit par les coopératives agricoles. Leur peur de ne pas pouvoir revenir les oblige à accepter un ensemble de conditions indignes. Comment voyez-vous ce nœud entre émancipation et exploitation qui se situe au cœur de la migration de ces femmes ?

Chadia Arab – Ce nœud entre émancipation et exploitation, cette ambivalence entre des femmes qui apparaissent à la fois comme stratèges, actrices de leur destin mais aussi vulnérables et stratèges, est au cœur de mon travail. Il peut être éclairé à partir de la figure de la femme capable, que je mets en parallèle avec celle de la zoufria3, féminin de zoufri, figure de l’ouvrier immigré des années 1960, qui incarne chez le sociologue Ahmed Boubakeur une image ambivalente : à la fois travailleur précaire et héro sacrifié. Je repense ici à Saïda, rencontrée avant son départ en Espagne, qui me disait : « On a travaillé, travaillé et travaillé dur pour leur montrer qu’on était capables. » Cette phrase, d’une grande force, condense à elle seule l’enjeu central de la migration saisonnière : faire la preuve de sa capacité dans un dispositif qui repose précisément sur la mise à l’épreuve des corps de ces femmes.

En m’appuyant sur Paul Ricœur et sa réflexion sur l’homme capable, il devient possible de penser la vulnérabilité non pas comme l’opposé de l’autonomie, mais comme sa condition même. Ricœur écrit que « c’est la vulnérabilité qui fait que l’autonomie est une condition de possibilité ». Les saisonnières marocaines incarnent pleinement cette tension. À partir de la vulnérabilité que leur impose leur condition de femmes pauvres, rurales, précaires et immigrées, elles agissent sur leur propre destin et font des choix orientés vers une vie qu’elles estiment meilleure, même si ces choix sont contraints, coûteux et parfois violents.

Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables. Capables de supporter la séparation avec leurs enfants et leurs proches malgré le manque et la culpabilité. Capables d’endurer un travail agricole pénible, répétitif, souvent sous-payé. Capables de vivre en communauté, dans des logements surpeuplés, avec des femmes qu’elles ne connaissaient pas auparavant, et de s’y organiser. Cette capacité n’est pas une essence; elle est le produit de trajectoires de pauvreté, de responsabilités familiales précoces, d’une longue familiarité avec l’endurance.

Mais cette capacité est aussi captée par le système productif. La vulnérabilité devient une ressource économique pour les coopératives agricoles espagnoles, et la peur de ne pas être rappelées la saison suivante agit comme un puissant mécanisme de contrôle. L’émancipation qu’elles expérimentent est donc réelle, mais conditionnelle : elle s’exerce dans un cadre qui exploite précisément leur capacité à se taire, à continuer. Enfin, pour celles qui décident de rester en Espagne, un autre parcours de la combattante commence, cette fois en tant que sans-papières. Elles ne se contentent plus d’être des femmes capables ; elles mobilisent leurs réseaux, font preuve d’ingéniosité, développent des stratégies de survie et de régularisation. Beaucoup finiront par atteindre leur objectif : obtenir des papiers, souvent au prix de longues années d’invisibilité.

Ces femmes sont sélectionnées parce qu’elles sont perçues comme fragiles, dociles, remplaçables. Pourtant, ce sont précisément ces femmes que je qualifie de capables.

Ali Zniber – En 2025, vous avez publié un article avec le géographe Mustapha Azaitraoui4, dans lequel vous caractérisez le régime agricole de la province de Huelva « d’agriculture de survie ». Pouvez-vous nous dire ce que vous entendez par là ?

Chadia Arab – La notion d’« agriculture de survie » permet de rendre compte d’un modèle productif qui repose sur une double exploitation : celle des milieux naturels et celle des corps des travailleuses saisonnières. L’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne a constitué un moment charnière. Elle a accéléré la transformation d’une agriculture locale vers un modèle agro-exportateur intensif, orienté vers la compétitivité internationale, la rapidité des cycles de production et la maximisation des rendements à court terme. Cette mutation s’est faite au prix d’une pression extrême sur les ressources naturelles (comme le parc de Doñana), avec une surexploitation de l’eau, une artificialisation des sols, un usage massif de plastiques et de produits phytosanitaires, mais aussi sur le travail humain, devenu une variable d’ajustement essentielle.

Les milieux naturels comme les travailleuses saisonnières sont traités selon une même logique extractive : extraire vite, beaucoup, et à moindre coût, sans se soucier des effets à long terme. Les sols, les nappes phréatiques, les corps féminins sont considérés comme des ressources disponibles, remplaçables, épuisables. Lorsque la terre se fatigue, on la déplace ; lorsque les travailleuses s’usent, on les remplace par d’autres contingents tout aussi précaires. De la même manière que les milieux naturels sont soumis à une exploitation sans régénération, les travailleuses sont engagées dans un cycle de travail qui ignore leur santé, leur fatigue, leur vieillissement.

Parler d’« agriculture de survie », c’est aussi souligner le paradoxe d’un système qui produit de la richesse à grande échelle tout en organisant la survie au quotidien, tant pour les écosystèmes que pour les personnes qui y travaillent. Les travailleuses survivent physiquement et économiquement ; les exploitations survivent économiquement dans un contexte de concurrence internationale accrue ; mais cette survie se fait au détriment de toute durabilité sociale et écologique.

Enfin, cette continuité entre les deux régimes d’exploitation invite à repenser ensemble les luttes écologiques et les luttes sociales. On ne peut pas défendre les milieux naturels sans interroger les conditions de travail de celles et ceux qui les façonnent, pas plus qu’on ne peut penser la justice sociale sans intégrer les destructions environnementales qui touchent en premier lieu les populations les plus précaires. Les corps des travailleuses et les territoires agricoles de Huelva racontent ainsi une même histoire : celle d’un modèle productif qui épuise ce qui le fait vivre.

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Notes

  1. https://blogs.mediapart.fr/chadia-arab/blog/130618/nous-sommes-tou-te-s-des-damesdefraises[]
  2. Fatima Mernissi, Rêves de femmes, une enfance au harem, Paris, Albin Michel, 1994.[]
  3. « L’homme capable à l’épreuve de l’invisibilité sociale », Le Portique [En ligne], 26 | 2011, document 5, mis en ligne le 11 février 2013 : URL : http://leportique.revues.org/2511[]
  4. Enseignant-chercheur en géographie de la Faculté Polydisciplinaire de Khouribga, Laboratoire dynamique des paysages, risques et patrimoine, Université Sultan Moulay Slimane, Maroc.[]