Temps de lecture : 10 minutes

« La prise de pouvoir ? Non, une chose à peine plus difficile : un nouveau monde. »
Sous-commandant Marcos

Table ronde le jeudi 28 mai avec l’historien Jérôme Baschet, le sociologue et politiste Laurent Jeanpierre, les deux coordinateurs de Mondes postcapitalistes, ainsi que la philosophe Virginie Maris et l’historien François Jarrige, membres de la rédaction de Terrestres qui ont contribué à l’ouvrage.

Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.


Bien que son titre puisse intimider les socio-démocrates ou effaroucher libéraux et conservateurs, Mondes postcapitalistes est un livre qui s’adresse à un large public, bien au-delà des seuls universitaires ou militant·es. Organisé en 72 entrées, chacune écrite par un·e spécialiste du domaine, l’ouvrage entend préfigurer de façon chorale ce que pourrait être une civilisation post-capitaliste. Il ne fallait pas moins de 900 pages pour ouvrir ce chantier de réflexion et de projection si nécessaire, tant les symptômes morbides ne cessent de s’accumuler. Chaque article travaille son objet en tension entre une description des mécanismes et méfaits de la civilisation techno-capitaliste et un élan vers ce qui se construit déjà, ce qui s’entrevoit dans les pratiques des marges et ce qui peut raisonnablement s’imaginer si nos sociétés entraient dans une dynamique collective d’auto-création de nouvelles formes sociales, culturelles et politiques.

Aux électeur·ices de gauche qui désespèrent de la dynamique politique et économique mortifère et du verrouillage des alternatives, ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance. Ils liront avec intérêt les articles Santé, Transports et mobilités, Éducation, et, y prenant goût peut-être, voudront s’aventurer dans les hautes herbes en consultant les entrées Postpatriarcat, Ontologies postnaturalistes ou État/société sans État. Aux enthousiastes de « L’avenir en commun », le livre ouvrira peut-être d’autres rêves et d’autres conceptions de l’action politique que ceux de la « révolution citoyenne ». Ils pourront s’engouffrer dans Droit et Justice, Conflits puis pousser jusqu’à Cosmopolitique et Sortir de l’Économie. Aux électeur·ices de droite dans leur diversité, cet ouvrage essentiellement écrit par des universitaires permet d’entrevoir la variété des thèmes explorés par des sensibilités politiques et des forces politiques alternatives qui sont peu représentés dans le clivage gauche-droite et les grands médias. Ils pourraient se hasarder dans Mort, Océans, Être ou avoir, puis, l’oxygène politique venant en lisant, se risquer à Religions, Commun et Entraide. Mais nous ne pouvons pas garantir qu’ils et elles sortiront indemnes de cette lecture et leur inclinaison à droite pourrait bien s’en trouver perturbée !

Ce livre témoigne de l’ampleur des sujets-chantiers cartographiés et travaillés dans des marges politiques afin de bâtir des mondes sur d’autres logiques que le règne de l’économie, la destruction des conditions de vie sur terre et la recherche de puissance.

A chacun·e, une question est posée : êtes-vous disposé à des expériences de pensée pour imaginer la suite du monde sur un autre régime que l’affrontement des empires, des capitalistes et des identitaires, afin d’éviter que l’empilement des diverses catastrophes en cours n’aboutisse au chaos ? Que nul n’entre ici s’il ne souhaite pas être honnête : le post-capitalisme n’est ni un parti, ni une figure, ni un slogan. C’est une question politique centrale adressée à toutes et tous. Dans cette époque prête à toutes les embardées politiques, où tout ce à quoi l’on tient devient précaire et semble menacé, il est légitime de parier sur notre capacité collective à explorer et expérimenter d’autres mondes débarrassés des tutelles et machines à broyer que sont le capitalisme, l’État, le patriarcat et la colonialité.

Alors virons de bord et ouvrons quelques-unes des 72 entrées des Mondes postcapitalistes : Amour, Coopératives, Métaux, Migrations, Animaux, Fêtes et rituels, Rêves…Et le monde ralentit, la diversité des perspectives ouvertes nous soulève à mesure que ces figurations se déploient. La rencontre du 28 mai cheminera sur quelques-uns des itinéraires proposés par le livre.

Le Gang universitaire de la clef à molette

Ce volume prolifique offre une version savante, mais tout aussi stimulante et plus charpentée que L’An 01, la bande dessinée publiée au début des années 1970 par Gébé. On arrête tout, on expérimente et c’est joyeux ! Et si vous avez adoré le roman d’Edouard Abbey, Le Gang de la clef à molette (1975), qui met en scène des activistes sabotant des infrastructures destructrices, vous pourriez aimer Mondes postcapitalistes, un pavé de 900 pages visant à élucider et faire dérailler la civilisation capitaliste. Si vous ne retrouvez ni l’humour ni la prose du romancier américain, ces 76 auteur·ices constituent un possible Gang universitaire de la clef à molette : une recherche buissonnante et sourcée d’historiens, anthropologues, philosophes et sociologues, afin de trouver les angles pertinents pour mettre des pieds de biche au réalisme capitaliste et esquisser des voies de sortie post-capitalistes. Mais justement, comment éviter la robinsonnade, l’utopie mensongère et étriquée, « la révolution sur cinquante kilomètres carrés » évoquée par Marx pour s’en moquer et s’en distancer ?

Proposer une rencontre entre les outils des sciences humaines et l’élaboration de nouveaux imaginaires, c’est la force de ce livre, alors que le monde ne manque pas de prévisions ni de prévisionnistes. Des services de renseignement (Le Monde en 2045 vu par la CIA) aux économistes, analystes financiers ou géopolitologues, tous proposent des discours sur le futur à court et moyen terme en vue de le maîtriser pour continuer à dominer le présent. À l’aide de leurs budgets prévisionnels et tableaux d’amortissement, les capitalistes excellent dans l’art de parier sur l’avenir et de réduire les incertitudes. Tel champ pétrolier est prévu de fonctionner jusqu’en 2053, tel gazoduc transsaharien opérationnel pour une durée « minimale » de 30 ans, telle licence d’extraction d’un gisement norvégien jusqu’en 20481 : l’industrie pétrolière planifie d’une même main leurs profits et les désastres climatiques.

La masse des acteurs qui dessine des futurs, colonise notre avenir et bouche notre présent est immense. Aux anciens acteurs de la prévision s’ajoute désormais un large éventail d’initiatives qui enrôlent des auteur·es de science-fiction et écrivain·es. Connaissez-vous la Red Team ? Depuis 2020, au sein de l’Agence de l’innovation de défense, le ministère des Armées consacre plusieurs millions d’euros pour scénariser les menaces futures : écrivains, scénaristes, illustrateurs et graphistes civils se relayent pour réaliser plusieurs saisons, dont Emmanuel Macron serait un « fan »2. Autre exemple : des auteurs de science-fiction, des dessinateurs et des experts de la prospective et de l’innovation d’EDF se sont réunis pour proposer neuf scénarios se déroulant dans le « monde d’après » la transition énergétique et environnementale de 2040 et jusqu’en 21503. Ces scénarisations partagent la perspective pronucléaire du Shift Projet. Après son Plan de transformation de l’économie française (2022), ce groupe de réflexion vient de sortir un « Plan robuste pour l’économie française » analysant 20 secteurs à décarboner et transformer. Le Shift Projet a su agréger nombre de cadres et d’ingénieurs pour produire des résultats documentés et des propositions de politiques publiques. Fidèle à l’esprit d’ingénieur qui en est à la source, le plan ne vise pas à éroder le capitalisme et encore moins à en sortir, mais seulement à baisser l’intensité carbone du PIB. On retrouve la même intention dans le récent Bienvenue en 2055 dans un monde neutre en carbone de la géographe Magali Reghezza-Zitt où c’est la sortie des énergies fossiles qui est l’unique boussole : une modernisation « écologique » relativement consensuelle qui laisse inchangée la dynamique d’accumulation du capitalisme et la mise en coupe réglée de nos vies, paysages, rêves et nourritures par les puissances souveraines que sont le capital, l’État et les technologies.

Dessiner et bâtir d’autres mondes désirables

Pour notre compte, nous les inconsolables qui désirons sans fin, qu’avons-nous à offrir pour décrire les temps qui viennent à part des dystopies ? Pourquoi ces propositions sont insatisfaisantes et pourquoi il devient urgent de les remplacer par les nôtres ? Ces scénarisations fabriquées par des militaires, ingénieurs ou géographes sont construites sur le paradigme de l’ingénierie sociale, où chaque problème appelle une série de solutions sans que les principales institutions de la modernité capitaliste ne soient interrogées, et dont l’objet n’est pas de répondre à l’extraordinaire confluence des « crises » contemporaines. Aux critiques économiques (exploitation, concentration des richesses et des pouvoirs), sociales (phénomènes de domination et d’aliénation), féministes et décoloniales s’ajoute la dévastation des conditions de vie terrestres, qui enrichit considérablement l’acte d’accusation formulé contre le capitalisme industriel depuis le XIXe siècle. Cette catastrophe écologique lente peut être interprétée comme le plus implacable verdict historique que la civilisation capitaliste a produit contre elle-même, en même temps qu’elle exprime dans le domaine de la « nature » la démesure et la violence dans lesquelles cette civilisation s’est construite depuis le XVIIe siècle. En dépit du contre-feu allumé au tournant du siècle avec le mythe du développement durable, l’incapacité de ce mode de production à s’autoréguler et à développer un métabolisme écologique est criante. Chaque nouvelle vague d’innovation ne fait qu’approfondir la fuite en avant technologique écocidaire.

L’ambition des Mondes postcapitalistes est précisément d’intervenir dans cette conjoncture de périls et de relancer la possibilité d’alternatives : hériter et actualiser les diverses traditions critiques des deux derniers siècles ; enrayer l’écocide fabriqué quotidiennement ; briser le présentisme, sortir de notre impuissance politique et relancer l’avenir en mettant en série divers chantiers post-capitalistes. Le livre est en lui-même expérimental et développe trois modes d’exploration : un raisonnement contrefactuel (que se passerait-t-il si l’on retire un élément du présent, par exemple le patriarcat comme nous y invite Silvia Federici) ; une approche thématisée (Fanny Lopez propose de sortir du verrouillage sociotechnique du système énergétique actuel à travers le technorégionalisme énergétique : une approche de la production et de la distribution qui tient ensemble les échelles régionale, communale et municipale de l’infrastructure) et une approche fictionnelle (après une crise révolutionnaire en 2035, Jean-Paul Gaudillère met en scène une petite région qui rencontre des difficultés d’accès aux médicaments et doit pourtant faire face à l’héritage des maladies générées par le capitalisme : l’auteur explore trois registres d’actions pour répondre aux besoins des communautés).

La triple réussite de l’ouvrage est de proposer une exploration radicale, plurielle et foncièrement écologique. Le livre réussit souvent à circonscrire les problèmes cruciaux qu’il est urgent d’affronter : Capital, État, techniques, patriarcat, colonialité, etc. L’essentiel des moteurs de nos crises fait l’objet d’un diagnostic poussé, l’ambition d’aller à la racine des sujets est donc globalement tenue. Certes, le livre explore de manière inégale comment des mondes post-capitalistes pourraient émerger et inventer ses formes techniques, productives et culturelles mais l’œuvre, écrite à de multiples mains, assume le tâtonnement et la possibilité d’une suite.

Jongler entre la pensée du « camp » et du « champ »

Ensuite, le parti-pris théorique et politique clair ne conduit pas le livre à user de formes obsolètes de l’adresse que sont le catéchisme, l’avant-gardisme élitiste ou le travers universitaire d’un examen à distance, sans prise de risque ni affirmation de certaines préférences. Il déploie un horizon pluraliste et réaliste : en dépit des sensibilités politiques libertaires qui irriguent une partie de l’ouvrage, l’approche rationnelle et méthodique fait vivre et cohabiter des possibles divers. Ainsi, dans de nombreux articles, plusieurs options sont exposées : transformer ou abolir la famille ? Pour rendre possible une approche non économique de la production, vaut-il mieux opter pour une auto-organisation sur les lieux de travail où les décisions sur ce qu’il revient de produire doivent être prises dans les instances d’auto-gouvernement ? Comment faire dialoguer et combiner les hypothèses stratégiques défendues par les sociaux-démocrates, les anarchistes et les marxistes révolutionnaires ? Le pluriel du titre n’est pas un affichage et le pluralisme du livre montre combien les désirs hégémoniques et totalitaires du XXe ont été médités : plutôt qu’une stratégie maîtresse qui négligerait d’autres approches, et provoquerait des guerres intestines, Laurent Jeanpierre défend dans son article Stratégies transitionnelles une composition stratégique. Un tel projet résonne avec celui du philosophe Tristan Garcia qui invite à jongler de la pensée du « camp », qui est en partie aveugle dès lors qu’elle prend position dans un affrontement, au point de vue du « champ », qui cherche à repérer les différentes forces en présence. Plutôt que croire à une résolution qui ne signerait que la victoire d’un camp contre un autre, l’enjeu est d’interrompre les prétentions hégémoniques des subjectivités politiques qui s’affrontent afin de rendre possible des offensives et peut être une « victoire » des partisans de l’émancipation4.

Enfin, l’écologie n’est ni un accessoire de charme ni un enrobage qui resterait superficiel et inconséquent : c’est un champ de problèmes qui a été métabolisé par les auteurices, qui irrigue l’ouvrage, provoque des déplacements et des cheminements féconds. L’intérêt de ce livre ne tient pas seulement aux textes qu’il contient, mais dans le fait qu’il encourage des aventures collectives d’exploration et invite à prolonger de diverses façons ce chantier intellectuel et politique.

Cette neuvième rencontre Terrestres examinera quelques-uns des nombreux thèmes abordés dans l’ouvrage. La soirée sera rythmée en quatre temps :

1/ Nous commencerons par cerner l’objet et l’ambition du livre : post-capitalisme ; crise du capitalisme et crise de l’anticapitalisme ; pourquoi reprendre la question des soulèvements et le dépassement du capitalisme.

2/ Nous discuterons ensuite des variétés et des articulations entre les stratégies politiques ; le pari de la pluralité et le refus d’une hégémonie d’un monde post-capitaliste sur une autre.

3/ Nous déplierons les apports contre-culturel et militants pour questionner l’apport du féminisme, de la littérature des critiques anti-capitalistes radicales pour figurer les mondes désirables et les formes d’autogouvernement dont ils pourraient être porteurs.

4/ Nous échangerons avec Virginie Maris à partir de sa contribution sur la biodiversité et d’un tour d’horizon plus larges de plusieurs thèmes qui traversent le livre autour de nos relations au vivant, à la nature et à la science.

5/ Nous discuterons enfin avec François Jarrige à partir de sa contribution sur l’énergie animale et d’un tour d’horizon plus large : si le pouvoir est dans la technologie et les infrastructures, que défaire ? Quelles techniques, énergies et infrastructures pourraient être compatibles avec l’horizon post-capitaliste qui se dessine ?

Laurent Jeanpierre, sociologue et politiste, est professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique. Dans le cadre théorique d’une sociologie des possibles (avec Haud Guéguen, La Perspective du possible, La Découverte,  2022), il travaille en particulier sur les mouvements sociaux, les révolutions et les alternatives préfigurant des rapports sociaux postcapitalistes. Il est notamment co-éditeur (avec Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Eugénia Palieraki de Une histoire globale des révolutions (La Découverte, 2023).

Jérôme Baschet est historien. Il est enseignant-chercheur retraité de l’EHESS et professeur à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas (Mexique). Il est notamment l’auteur de Défaire la tyrannie du présent. Temporalités émergentes et futurs inédits (La Découverte,  2018) et de Quand commence le capitalisme ? De la société féodale au monde de l’Économie (Crise et Critique, 2024).

NOUS AVONS BESOIN DE VOUS !

Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.

À travers des essais, enquêtes, traductions inédites et récits de résistances, nous explorons les nouvelles pensées et pratiques nécessaires pour répondre à la catastrophe écologique.

Chaque semaine, nous publions en accès libre des articles qui approfondissent les enjeux écologiques, politiques, et sociaux, tout en critiquant l’emprise du capitalisme sur le vivant. Plus qu’une revue, Terrestres est un laboratoire d’idées et un lieu de réflexions critiques, essentielles à l’élaboration d’alternatives justes et émancipatrices.

En nous lisant, en partageant nos articles et en nous soutenant, par vos dons si vous le pouvez, vous prenez le parti de l’écologie radicale dans la bataille culturelle qui fait rage.

Merci ❤️ !

Notes

  1. Wim Carton, Andreas Malm, Overshoot — Résister à l’idéologie du dépassement, La Fabrique, 2026, p. 101.[]
  2. https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/07/07/quand-l-armee-engage-des-auteurs-de-science-fiction-pour-imaginer-les-menaces-du-futur_6087366_3246.html[]
  3. Hautes tensions 9 scénarios pour penser nos futurs énergétiques, Tallandier, 2025. https://www.tallandier.com/livre/hautes-tensions/[]
  4. Tristan Garcia, Laisser être et rendre puissant, Presses universitaires de France,  2023[]