Le texte ci-dessous est un extrait de l’ouvrage La Gueule Ouverte & l’écologie contestataire, par Alexis Vrignon, paru aux éditions du passager clandestin dans la collection « Précurseur·ses de la décroissance ».
La revue La Gueule ouverte, fondée en 1972 dans le sillon de Hara-Kiri et Charlie Hebdo par le dessinateur Pierre Fournier, a été jusqu’à son dernier numéro en 1980 le lieu d’un intense bouillonnement journalistique, militant et intellectuel. En quelques 314 numéros, La Gueule ouverte a dénoncé la pollution, la militarisation, le progrès technico-scientifique ou la société de consommation. La revue a également rendu compte de nombreuses luttes féministes, non-violentes et antinucléaires – la contestation virulente du nucléaire étant, avec la critique des institutions, l’un de ses piliers.
Terrestres publie un extrait de la présentation-recueil qu’a consacré l’historien Alexis Vrignon à cette revue mythique de l’écologie radicale et d’une certaine écologie politique alors en construction, qui, huit années durant, a annoncé la fin du monde avec rage, insolence et bonne humeur. Il s’agit d’un éditorial écrit par Pierre Fournier, décédé peu après, laissant à d’autres la revue qu’il avait fondée.

Dans ce très riche éditorial du quatrième numéro de La Gueule ouverte, Pierre Fournier aborde, à la veille de sa disparition, de nombreuses thématiques appelées à être centrales tout au long de l’existence du journal qui lui survivra sept ans. L’objectif de ce testament intellectuel est ambitieux : induire une subversion radicale à l’égard du Progrès dont Fournier signale bien le caractère foncièrement inégalitaire à l’échelle du globe ; discerner le changement à venir et le préfigurer ici et maintenant, tout particulièrement dans le militantisme antinucléaire ; constituer une source d’information fiable quand bien même la lecture du journal en serait rendue plus difficile : dans une large mesure, le programme de La Gueule ouverte est ici défini. (Alexis Vrignon)
Pour ceux qui aiment les éditoriaux, par Fournier
Paru dans La Gueule ouverte, n°4, février 1973, p. 3-4.
En voici un.
Qu’est-ce qu’un journal « écologique », et à quoi ça sert ? Nous aurions aimé poser ici ces questions, dès le n° 3 – peut-être aurait-ce été prématuré – et peut-être le ferons-nous dans le n° 5 […].
L’un de nos éminents adversaires, M. Robert Poujade, dit qu’être ministre de l’environnement, c’est être ministre de TOUT. C’est, sans doute, ce qui le console de ne pouvoir rien.
Si l’on accorde au mot écologie son sens étroit, mais précis, de science du milieu vital, disons vite que ce journal n’ambitionne pas d’être un journal écologique. Si on lui accorde le sens, vaste et vague, de subversion radicale et globale qu’il a pris en quelques années, disons alors que ce journal n’a pas encore réussi à devenir écologique. Mais qu’il y tend, du moins, avec bonne volonté.
Il faut être indulgent à nos premiers pas et, d’abord, ne pas nous juger sur cette lecture partielle qu’est forcément celle des 4 premiers numéros de La Gueule ouverte, à l’exclusion de ceux qui suivront.
Toute vision parcellaire est négatrice et destructrice et c’est précisément cette segmentation de la vision qu’un journal écologique devrait essayer d’éviter. Nous nous efforçons donc au maximum d’ouverture et de tolérance, sans prétendre y parvenir à tout coup.
Quand nous publions la sténographie d’une conférence de Goldsmith1, on nous reproche de ne pas l’avoir fait précéder d’une mise en garde suffisamment longue et explicite à l’égard d’un texte « réactionnaire ». Quand nous publions le texte de Marc Arabyan2 sur le Tiers-Monde, on nous reproche notre complaisance à l’égard d’un type d’explications tout imprégné encore d’idéologie marxiste. Si je parle des communautés, on me reproche de le faire sans bases théoriques. Rien n’est simple d’emblée que pour qui limite son champ de vision.
Subversion radicale et globale, cela signifie subversion d’une société mutilante et suicidaire par : 1/ la mise en évidence, 2/ la prise en compte de TOUT le phénomène vital, en commençant par les racines. Il va de soi que mettre en évidence sans prendre en compte, dénoncer une situation sans y réagir nous-mêmes, serait une gageure difficilement soutenable. D’où l’obligation où nous voilà de changer de mode de vie en même temps que de prêcher le changement. Comme cette prédication ne peut atteindre son but que si nous participons au système, assez pour l’y faire passer, on voit quelles contradictions quotidiennes nous devons affronter. Il faut tenir compte de ces difficultés quotidiennes avant de porter un jugement sur les inégalités et les faiblesses qui, nécessairement, en résultent.
Malthus, paraît-il, s’est trompé en prédisant que la famine décimerait le genre humain : c’est oublier que chaque jour, déjà, 10 000 personnes meurent de « malnutrition », pudique euphémisme, et qu’il s’agit là du tout début d’une tendance. 6 % des hommes accaparent 45 % des ressources mondiales. L’Américain moyen consomme et pollue 100 fois plus que l’Indien moyen.
Marx, paraît-il, s’est trompé en prédisant l’appauvrissement inéluctable de la classe ouvrière dans le système capitaliste : le niveau de vie des travailleurs ne cesse de s’élever à l’Ouest du rideau de fer. C’est oublier qu’à l’échelle de la planète il a eu raison : les prolétaires de l’Occident bourgeois, aujourd’hui, sont dans le Tiers-Monde. Leur misère est nécessaire à notre prospérité, elle ne peut que s’aggraver sauf en Chine où, précisément, la preuve a été faite que les solutions n’étaient pas technologiques mais sociales.
Chez nous, l’embourgeoisement que le Progrès entraîne désamorce à mesure les explosions que le Progrès pourrait provoquer : dans le Tiers-Monde, cette compensation n’existe pas et ne pourra jamais exister. Toutes les solutions proposées supposent résolus des problèmes insolubles. Quand se rencontreront les courbes de l’épuisement des ressources et de la croissance de la population, une explosion politique se produira. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que cette explosion politique prenne de vitesse la dégradation du milieu et des espèces. […]. Un peu comme la seconde guerre mondiale, en lui révélant la faiblesse de ses maîtres, a incité le Tiers-Monde à revendiquer sa décolonisation politique, la guérilla économique menée à l’intérieur des nations occidentales peut provoquer la volonté de décolonisation économique du Tiers-Monde. La seule situation prérévolutionnaire aujourd’hui, c’est l’obstacle mis au développement industriel des USA par l’opposition de leurs propres citoyens à l’implantation de centrales nucléaires, de centrales thermiques à fuel et de raffineries de pétrole. Ce réflexe gagne les autres nations industrielles. Premières victoires au Japon, en Grande-Bretagne, en Suisse. Après le précédent du référendum antinucléaire de Kaiseraugst, il est probable que les habitants de Russin, près de Genève, réussiront à repousser le projet d’usine atomique qui les menace, et qu’il ne sera plus possible de construire une seule centrale nucléaire en Suisse. À partir de ce bastion, la résistance pourra s’étendre à toute l’Europe occidentale.
Nous publions ici le premier volet (elle en comportera trois) d’une étude sur la pollution par les centrales nucléaires. Ce texte extrêmement prudent, élaboré par un scientifique très bien connu et remanié sur les avis d’un comité de lecture, a pour but d’apporter à la contestation antinucléaire une batterie d’arguments irréfutables ne prêtant le flanc à aucune ironie facile. La lecture en est moins aisée que celle des histoires d’amour de l’Histoire de France, mais moins désespérante que ne le sera celle du compte-rendu de la prochaine catastrophe écologique d’envergure internationale.

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Notes
- Edward « Teddy » Goldsmith (1928-2009) est le fondateur de la revue The Ecologist en 1969. Il est le co-auteur du plan « Changer ou disparaître » qui imagine une société post-industrielle faite de petites communautés rurales.[↩]
- Militant écologiste et journaliste, il a été rédacteur-en-chef du mensuel Écologie.[↩]







