La politique ne se joue pas que dans les têtes, elle est aussi une histoire de corps. À travers ses sensations, ses joies, ses peurs, ses frustrations, Claire Dietrich nous fait revivre de l’intérieur l’action de désobéissance civile qui a rassemblé des milliers d’activistes venus de toute l’Europe pour occuper une mine de charbon en Allemagne fin octobre 2018.

Temps de lecture : 14 minutes

Ende Gelände est une coalition rassemblant des initiatives locales, des organisations environnementales, des petits groupes d’action directe et des activistes climatiques venus de toute l’Europe. Depuis 2015, Ende Gelände organise des actions massives de désobéissance civile visant à occuper des mines de charbon dans le but d’en faire cesser le fonctionnement.
Spectaculaires et anonymes, ces actions rassemblent des milliers de militants qui, pour préserver leur anonymat et se protéger du terrain dangereux et pollué de la mine portent tous une combinaison et un masque blanc. Très impliqué dans la lutte pour la préservation de la forêt de Hambach, le collectif a organisé sa dernière action fin octobre 2018 dans une mine du bassin de Rhénanie. Record de participation, cette action a rassemblé plus de 5000 personnes.

Photo : Claire Dietrich

Jeudi. 20h.
Faire ses bagages.
Lourds.
Prendre le métro.
Chargée.
Personne au point de rendez-vous.
Doute.
Vérifier sur son téléphone les dernières infos qu’on a reçues.
Rassurée.
Allez retirer de l’argent en se disant que c’est la dernière fois qu’on utilise sa CB pour les 5 prochaines journées.
Libre.
Revenir sur la place.
Apercevoir le premier visage connu.
Soulagement.
Déposer son sac.
Soulagement.
Attendre.
Ne voir quasiment que des nouveaux visages arriver.
Étonnement.
Saisir par bribes les informations qui circulent au milieu des présentations.
Il parait que le camp de Manheim a été évacué par la police hier soir.
Inquiétude.
Et du coup ça se passe comment ?
Apparemment ils ont monté un nouveau camp, mais il est beaucoup plus loin de la mine.

Incertitude.

23h.
Monter dans le bus. S’installer.
Blottie.
Démarrer. Rouler.
Endormie.
Minuit.
Une voix s’élève.
Avant que tout le monde dorme, ce serait bien d’avoir une discussion sur que faire en cas de contrôle. Un des bus de ce matin s’est fait arrêté.
Émerger.
Des mains qui se lèvent. Une discussion qui commence.
Accepter le contrôle ou non. Donner son identité ou pas.
Le classique débat sur l’anonymat.
Des propositions.
Cacher ses papiers ?
Mélanger toutes les cartes d’identité dans un sac ?
Lever la main. Argumenter.
Ou bien tout le monde ou bien personne.
La force du bloc, de la masse anonyme c’est pour moi l’essence de cette action.

1h30.
Consensus non obtenu.
Se rendormir avec l’espoir que la nuit, tous les bus sont gris.

5h40.
Néons qui clignotent, micro qui grésille.
Vous êtes arrivés.
Décoller ses paupières. Réveiller son corps.
Éblouie.
La porte s’ouvre, les gens se lèvent.
Déjà ?
Passer directement du sommeil au froid.
Sur la route.
Engourdie.
Décharger les bagages. Chercher son sac.
Désorientée.
Rassembler les troupes, allumer les frontales.
Faire signe au chauffeur, traverser la route et suivre le chemin indiqué.
Courageux.
Marcher une dizaine de minutes avec l’étrange impression d’être dans un entre-deux : trop tôt pour commencer demain, trop tard pour profiter encore d’aujourd’hui.
Résister à l’envie de dire à son voisin de devant qui a sorti sa guitare, de se taire. Plaider dans sa tête pour la tolérance, avoir un débat intérieur mouvementé sur le lien entre musique et militantisme, reconnaître les bienfaits de l’un sur l’autre, mais finir par conclure que quand même, 5h du mat, c’est vraiment trop tôt pour du Johnny.

Sentir sous ses pas les graviers qui se transforment en terre battue.
Une pile de bottes de paille éclairées, l’éclat d’un chapiteau.
Reconnaître là les premiers indices du camp.
Excitation.
Arriver tel un groupe de fantômes surgis de la nuit et être accueilli.e.s par deux bénévoles, en bonnet et thermos.
Admirer une fois de plus la logistique et l’organisation du mouvement et le courage de ses activistes, en place dès l’aube, et même avant.

6h.
Est-ce que ça vaut le coup de monter la tente maintenant ?
Décider que oui. Se trouver une place au milieu d’un champ de Quechua.
Monter une tente inconnue à la lueur d’une frontale fatiguée.
Tirer des cordes à la va-vite, planter des sardines avec son pied.
Déplier matelas et sac de couchage, s’y engouffrer sans même se déshabiller, se serrer contre son binôme, et vite profiter encore des quelques heures de la nuit.

Photo : Claire Dietrich

8h30.
Extérieur jour. Bruits.
Deuxième réveil.
Tenter de se rappeler où on est.
Embrumée.
Ouvrir sa tente.
Apercevoir une quantité de silhouettes.
Curieuse.
Enfiler ses chaussures.
Humides.
Sortir. Avancer. Découvrir.
S’apercevoir que le champ de tentes qu’on a entrevu hier soir dans le noir n’était qu’une petite partie du campement qui s’étend à perte de vue.
Impressionnée.
Commencer à apercevoir dans la foule, les visages familiers.
Ceux qu’on attendait. Ceux qu’on avait oublié. Ceux qu’on ne pensait pas voir là.
Joie et embrassades.
Parler du programme de la journée.
Ça commence avec un training d’action, puis une plénière. Cette après-midi normalement, on choisit nos fingers.
Reconnaître les mots, les enchaînements, les modes de fonctionnement.
Familiarité.
Reconnaître malgré la fatigue, le sentiment qui arrive. Celui, dans le ventre, de l’énergie qui monte. Le laisser s’installer, au fur et à mesure de la journée.

10h30.
Action training.
Les groupes se forment.
Premières prises de contact, premières nouvelles rencontres.
Course dans les champs.
Les jambes tiennent, les chaussures résistent.
Confiance.  
Premier franchissement de barrage fictif : réussi.
Bingo.

Midi.
Se frayer un chemin sous le chapiteau ultra blindé pour la première plénière.
Prendre une radio et se brancher sur la traduction simultanée en français.
Se concentrer sur les informations saisies par bribes au milieu des grésillements.
Un chiffre : 5000 ; et un constat : le plus grand nombre de participants jamais recensé.
Lever des sourcils impressionnés. 5000 personnes prêtes à entrer illégalement dans une mine au mois de novembre pour sauver le climat, c’est bon signe pour la lutte.
Mais une question, tout de suite qui émerge : comment est-ce qu’on va pouvoir gérer une action avec autant de monde ?
En l’absence de réponse donnée, se concentrer sur la logistique.
Le package habituel : cartes, bottes de paille, prévisions météo.
Et les nouveautés : l’utilisation prévue cette année d’armlocks, cadenas et dispositifs servants à s’enchainer à une infrastructure pour mieux la bloquer.
Compiler toutes ces informations dans sa tête, tenter de construire avec elles, le scénario possible mais encore flou de l’action à venir.
Tension.

14h.
Retrouver les autres. Échanger les informations glanées, en in ou en off.
Il parait qu’il y a un train avec 1000 tchèques qui s’est fait arrêter ce matin. Pour l’instant ils sont bloqués par la police, mais normalement ils nous rejoignent ce soir.
Oser la blague des tchèques qui se sont fait checker, assumer son absence de succès et changer de sujet en préparant le reste de l’après-midi consacrée aux training spécifiques en fingers.

17h.
Lumière et température qui baissent.
Tenter de cacher à son corps qu’il n’aura pas chaud pendant un bon moment.
Déni.

17h30.
Faire le point avec son binôme sur le choix de son groupe affinitaire, pas encore trouvé.
Commencer le démarchage, tâter le terrain, départager les idées des envies, les amitiés des affinités.
Se donner une heure pour décider pour finalement préférer la valeur sûre à l’instinct d’aventure.

20h.
Delegate plenary.
Rappel du consensus d’action et annonce de l’objectif : occuper le terrain le plus longtemps possible, nuit comprise.
Ecouter les derniers conseils de préparation : 2L d’eau minimum par personne, de quoi tenir 24h et nettoyer les éventuels jets de pepper spray. Vêtements chauds. De quoi dormir. De quoi manger.
Comptabiliser le tout, en se demandant comment ça va tenir dans le sac, et comment on va pouvoir courir avec ce même sac.
Appréhension.

21h30.
Fin de la plénière, mais pas des questionnements.
Impression de flou, de brouillé.
Est-ce qu’il sera possible pour les gens qui ne souhaitent pas dormir dans la mine de rentrer le soir ?
On ne sait pas encore.
Quel est le niveau d’engagement des fingers cette année ?
Il n’est pas communiqué.
A quelle heure est le rendez-vous demain matin ?
8h.
Ah.

22h.
Dernier briefing, en groupe.
Répartition des tâches, échange des inquiétudes.
Est-ce qu’on ne devrait pas changer de finger ? Il parait qu’il y a déjà 900 personnes dans le nôtre…
Hésitations.
C’est pas un peu casse-gueule de changer à 22h la veille d’une action ?
Retranchements.
Débat et consensus.
On reste.
Ok.

22h30.
Derniers préparatifs, en binôme.  
Aller chercher sa combi, son masque à gaz.
Tu prends combien de couvertures de survie ?
Deux et toi ?
Pareil.

S’enregistrer à la legal team, histoire d’aller en action anonyme mais pas inconnue.
Voir si on peut déjà faire ses sandwichs, constater que non, rentrer dans sa tente, faire son sac, regarder l’heure qui avance et le sommeil qui diminue, sentir le froid et la peur qui s’infiltrent, se dire qu’on est complètement folle de s’infliger ça, exprimer sa pensée à haute voix et se rendre compte qu’à côté de soi, son binôme a exactement la même. En rire ensemble, se sentir mieux, s’accorder sur une heure de réveil à peu près décente, vérifier une dernière fois son sac, puis éteindre sa frontale et s’endormir.

6h40.
Se réveiller transie et grelottante.
Attendre 3 minutes avant de pouvoir sortir la main de son sac de couchage pour éteindre son réveil.
Se dire qu’on n’aura jamais la force de s’extraire du duvet, qu’il fait beaucoup trop froid pour cela.
Grelotter, grelotter, et puis doucement se calmer. Se forcer. C’est l’action, c’est aujourd’hui, il faut y aller, c’est maintenant.
Respirer un grand coup pour se donner du courage.
Masser son corps pour se donner de l’énergie.
Doucement se redresser. Douloureusement se lever.
Ouvrir la tente.
Enfiler ses chaussures.
Prendre son sac.
Sortir.
Nausées.

7h.
Assister au spectacle surréaliste de centaines de personnes qui émergent et se préparent.
Toutes les queues sont gargantuesques. Aller aux toilettes, chercher un café, préparer des sandwichs ou remplir sa gourde, tous les espaces sont saturés et toutes les files immenses.
Choisir ses priorités. Toilettes oui, café non.
Résignée.

7h50.
Les drapeaux aux couleurs des différents fingers flottent au quatre coins du camp, signalant que le départ est proche.
Tenter de retrouver son groupe affinitaire. Déambuler seule pendant 10 minutes au milieu de la foule.
Angoisse.
Reconnaître un bonnet, un sourire, et finalement des visages. Regards endormis, silhouettes emmitouflées : éprouver un immense soulagement à leur vue.

8h.
Le jour se lève, les corps se réchauffent.
Premières blagues histoire de détendre l’atmosphère.
Premiers chants.
Dans un coin, la batucada se prépare.
Regard à 360 degrés.
Combis blanches, visages maquillés, écharpes et bonnets colorés : il est festif et déterminé le cortège de cette année.
Revoir ensemble la carte.
14 km à marcher avant le début de la mine. C’est la sanction de la police, qui a obligé l’évacuation du premier camp, beaucoup plus proche.
Ne pas penser au poids de son sac sur les épaules.
Être dans l’instant.
Auto-motivation.


Photo : Claire Dietrich

8h30.
Impatience.
La foule stagne, victime de son succès.

8h45.
Enfin, du mouvement.
Mic check.
Entendre des mots qui se propagent.
Forms lines of 8.
What ?
Forms lines of 8.
Former des lignes de 8.
Sentir le cortège s’organiser.
Les tas devenir groupes. La foule devenir force.
Mains attachées, épaules alignées.
Regarder son binôme, son groupe.
Éprouver un sentiment de fierté à leur égard.
Prête.

9h.
Cortège qui part, soleil qui brille.
Hasard du timing, perfection du moment.
Commencer la route, les premiers pas.
Se faire acclamer par quelques badauds et une fanfare à la sortie du camp.
Enthousiasme et énergie.
Premiers slogans, hurlés avec l’énergie des premiers instants.
What do we want ?
Climate Justice !
When do we want it ?
Nooooow !

Crier à son tour.
Ressentir la force et l’impact de ce now dans son corps.
C’est maintenant.
Ça vibre sous nos pas. Ça miroite devant nous.
Convaincue.

10h.
Traverser un village.
Bizarrerie de cette année.
La déviation du camp rallonge la marche et oblige le cortège à fréquenter des terrains dont il n’a pas l’habitude.
Impression surréaliste à la vue des rues pavées et entretenues bondées par le cortège blanc et guerrier.
Sourire aux habitants aux fenêtres.
Sourire de la tête des habitants aux fenêtres.

11h.
Corps chaud, épaules qui tirent.
Enlever un pull. Sortir un sandwich.
Prendre des forces.

11h10.
Mic check.
Depuis l’avant du cortège un message circule, suivi de cris et d’acclamation.
Qu’est-ce qui se passe ?
Je sais pas j’arrive pas à comprendre.

Mic check.
The digger has been occupied !
The digger has been occupied  !

Cris de joie.
Traduction pour ceux qui ont l’anglais scolaire, mais pas militant.
L’excavatrice a été bloquée !
Joie et spéculations.
Ça doit être le finger rose, ceux qui sont partis hier soir dans la nuit.
Admiration.
Quelque part au loin, l’action a déjà commencé.
À nous, bientôt.
Dans le ventre, l’énergie militante bouillonne, prête à sortir.

11h50.
Retour des nuages.
Jambes qui tirent.
On remet les pulls.
Courage.
Un pont.
Je me souviens de cet endroit.
L’année dernière, il avait déjà créé un blocage.
Le cortège s’arrête.
Qu’est ce qui se passe ?
Barrage policier.
On va tenter de négocier.
Les instructions passent de bouche en bouche.
La police nous bloque. La legal team arrive pour négocier. Il va y avoir un peu d’attente, profitez en pour manger.
Une pause, une vraie.
Elle est la bienvenue.
Les sacs tombent, les culs se pausent.
On en est où ?
On sort la carte.
On a fait 8 km je crois.
La moitié.
Penser à la mine, au terrain accidenté et sablonneux, à l’énergie qu’il faudra conserver pour le gravir et potentiellement y courir.
Rester optimiste.
Ce qu’il y a de bien, c’est que si on doit y passer la nuit, autant ne pas trop se dépêcher pour y arriver !
Rires.

13h.
Fin du barrage.
On se remet en route.
Le temps de rassembler les troupes et les manteaux, on est en queue de cortège.
Alors qu’on franchit le pont, du mouvement.
Depuis les champs en contrebas, une partie des activistes commence à courir.
Qu’est-ce qui se passe ?
Je sais pas.
Ça commence ?
Je sais pas.
Doute.
Devant le spectacle, le cortège se remue.
Mouvement.
On est encore sur le pont. Les champs sont loin.
Au loin, des policiers qui arrivent.
Accélération.
Le pas se presse, l’inquiétude se propage.
Vite, il faut les rejoindre.
Course sur le bitume.
Ça tire sur les sacs, on s’essouffle.
Reformez des lignes !
Les mains se reprennent.
Sortir du pont. À droite. Prendre la route. Puis couper par les champs.
Course collective.
Allez courage !
Découvrir tout en soufflant, le terrain.
À gauche, une butte sur laquelle une rangée de policiers court.
Vers nous ?
Un peu plus loin, sur la droite, une route, sur laquelle se trouve un cortège.
C’est qui eux ?
Je sais pas.
C’est notre finger ?
Je sais pas.
Chercher du regard le drapeau argenté.
Ne pas le trouver.
Stratégie brouillée.
Où sont les autres ?
Depuis la butte, la police se rapproche.
On va se faire nasser.
Mais non !
Qu’est-ce qu’on fait ?
Les groupes se dispersent, la police avance.
Confusion.
Repli vers le cortège plus bas sur la route.
C’est notre finger ou pas ?
Espoir.
Reconnaître le camion son.
Non ! C’est la manif légale !
Merde.
Dans le ventre, une contraction.
La police se rapproche encore.
Puis encercle.
Nassés.
Putain.

Photo : Claire Dietrich

14h.
Sur les épaules c’est la déception qui pèse.
Dans la tête, c’est le déni qui trotte.
Au loin, sirènes et camions.
Croire que c’est encore possible, qu’on peut encore rejoindre les autres.
Refaire encore et encore le scénario des 15 dernières minutes pour comprendre à quel moment ça a merdé.
Ne pas comprendre, ne pas trouver.
On était trop loin dans le cortège c’est tout.
Mille personnes, c’est sûr qu’on pouvait pas tous passer !

Impression de déjà vu mais pas au bon moment.
Il est trop tôt pour se faire encercler.
On est même pas encore proche d’arriver.
Peut-être que ça faisait partie de la stratégie qu’une partie de nous se fasse bloquer ?
Horrible impression de se sentir manipulé.e, utilisé.e.
Tu crois ?
Doute.

15h
Les renforts policiers arrivent.
L’encerclement s’étend et le groupe se resserre, réduisant un peu encore les illusions.
Ventre noué.
Repousser encore, le plus tard possible le moment de l’acceptation avant de finir par reconnaître, battue, que ce ne sera pas pour cette année.
Penser à ceux qui sont passés, tenter de se réjouir pour eux.
Et puis lâcher l’avant pour se concentrer sur le maintenant.
Qu’est ce qu’on peut faire d’utile maintenant ?
Rester et bloquer la police ?
Rentrer et ravitailler le camp ?
Repenser sa place dans le groupe et dans l’action.
Base arrière.
Bénévole.
Se voir pour la première fois avec d’autres casquettes, d’autres fonctions.
Hors du front.
Il faut de tout pour faire un monde.
Et de tout le monde pour faire une action…
Même de ceux qui sont dans la nasse.
Tenter de s’y faire, même si dans son ventre, l’idée résiste encore.

15h30
Les hélicos ronronnent au-dessus de nos têtes.
Dans la nasse, les groupes discutent et s’organisent.
On reconstitue des plénières avec les délégués restants.
Tentatives de communication.
À l’extérieur, la police s’énerve.
Pas de rassemblement !
En un coup de mégaphone, la manif légale est déclarée illégale et le cortège est appelé à la dispersion sous peine d’arrestation.
Dédain.
Les activistes ignorent ces messages inutilement autoritaires et tentent de continuer une discussion collective et chaotique entrecoupée de vrombissement de drones, d’hélicoptères et de sommations de la police.
Dans le brouhaha, le consensus tarde à venir.
Quelles sont véritablement les options ?
Les avis divergent.
Passer en force et tenter de rejoindre les rails ?
L’incertitude du terrain et le manque d’équipement pour reformer des premières lignes solides vient affaiblir cette solution.
Rester et bloquer des effectifs policiers le plus longtemps possible ?
Je suis pour cette solution.
À l’extérieur, le cercle de parole devient de plus en plus difficile à maintenir.
Des cris.
La police charge une partie des manifestants.
Merde.

16h.
Chaos sur le terrain.
Au milieu de la foule, retrouver quelques visages connus.
Vous êtes pas passés non plus ?
Non, on s’est fait bloquer juste avant la butte. J’suis dégouté.

Solidarité.
Vous faites quoi alors ?
On reste. Et vous ?

On sait pas encore.

16h10
Dernière sommation.
Vite, réunir le groupe affinitaire.
Exposer à la hâte les quelques options retenues en plénière.
Passer en force.
S’asseoir et bloquer.
Faire demi-tour et revenir aider.
Qu’est-ce que vous voulez faire ?
La majorité propose un retour.
Déception.
Restons un groupe.
Acceptation.
On rentre.
Dans le désordre et la police qui presse, une partie du cortège s’assoie et l’autre se regroupe pour rentrer.
On rejoint le chemin.
Demi-tour officiel, début du trajet sous escorte policière.
Derrière nous des cris.
Ceux qui sont restés assis se font charger.
Douleur dans le ventre.
Culpabilité.

18h.
Chemin du retour.
Le cortège s’étiole, la surveillance policière s’ensommeille.
Dans les champs, un coucher de soleil.
Au loin, des éoliennes.
D’un coup on pourrait se croire complètement ailleurs.
Dans le corps, la fatigue de la journée commence à se propager.
On approche la quinzaine de kilomètres marchés.
Est-ce qu’on va avoir le courage de repartir en action une fois arrivé.e.s au camp ?
Les jambes flanchent, le courage aussi.
Vessie pleine.
Pause pipi.
Depuis le champ, combi blanche à ses pieds regarder le liquide chaud couler entre les épis de maïs. Je me prends à rêvasser.
Ne pas rejoindre le cortège défaitiste. Couper à travers champs. Trouver les rails. Rejoindre les autres. Faire partie des héroïques.
Nuages.

18h30.
Derniers rayons de soleil.
Dernières victuailles partagées.
Malgré la fatigue, les discussions et les désaccords notre groupe est resté intact.
Les langues se délient, les émotions sortent.
La déception bien sûr mais pas que.
Moi j’étais super contente de vous rencontrer. J’avais pas de groupe affinitaire ce matin, merci de m’avoir acceptée parmi vous.
Touchée.
Quelqu’un rallume un téléphone. Un coup de fil. Des nouvelles des rails.
Une voix enthousiastes et familière : on est près de 1500, les flics nous emmerdent pas, on a fait une grande banderole en couverture de survie et la plupart des gens vont rester pour la nuit.
Derrière l’appareil, on sent l’enthousiasme, l’énergie, et la chaleur.
Réjouissance.
On a du mal à le croire, à le réaliser, mais c’est tout de même une victoire.
3 kilomètres restants, et enfin, l’apaisement.
Les jambes marchent encore et sont contentes de le faire. Fatigue nécessaire, sereine, décompressante.
Dans la tête, mise au point silencieuse.
Reconnaissance d’avoir expérimenté dans son parcours militant une nouvelle émotion : la frustration.
Pouvoir enfin la nommer.
Pouvoir enfin la gérer.
Réaliser que le militantisme c’est ça aussi.
Que ça marche pas à tous les coups.
Qu’on se prépare parfois pendant des jours pour finir parfois par rentrer bredouille.
Et qu’il fallait bien un jour le vivre, pour pouvoir le comprendre.
Dans le ventre, au milieu des organes, l’acceptation trouve enfin sa place.
Respirer.
Au sol les ombres de ses camarades s’allongent en même temps que la lumière tombe.
Entourée.
Coucher de soleil.
Éoliennes.
Dernier regard en arrière.
Et à l’année prochaine.

Photo : Claire Dietrich



Participer à Ende Gelände implique de suivre un mode d’action particulier dont les éléments principaux sont décrits ci-dessous :

Binôme : chaque participant.e doit avoir un binôme afin de ne jamais être seul.e pendant l’action. Les binômes sont inséparables ce qui en cas de blessure ou d’arrestation par la police, garantit le bien-être et la sécurité affective, physique ou émotionnelle des militant.e.s.

Groupe affinitaire : un groupe affinitaire est un groupe constitué de 6 à 10 personnes (elles-mêmes déjà réparties en binôme) qui partent en action ensemble. Le groupe s’est mis d’accord en avance sur leur niveau d’engagement et peut être à l’origine pendant l’action, de prises de décision ou de création de dynamiques.

Finger : un finger est un groupe autonome qui rassemble quelques centaines de personnes qui ont un code de communication commun (une couleur, des signes de langage prédéfini, des gestes…). Il y a habituellement 5 fingers dans une action, chacun ayant son objectif, sa stratégie (blocage d’une structure, diversion, etc) mais aussi parfois son identité (le queerfinger ou le finger agriculture).

Consensus d’action : charte définissant les modes opératoires du collectif à laquelle tous les militants doivent adhérer avant de participer.

Legal team : équipe constituée de militants dont le but est de soutenir juridiquement les participants de l’action.