Y a-t-il du nouveau dans le mouvement climat ? Apparu en France l'hiver dernier, le mouvement Extinction Rebellion organise la résistance contre la destruction de la vie par des blocages de l'économie. Des membres de Désobéissance écolo Paris nous ont envoyé ce témoignage de leur camp d'été, où il est aussi question d'autonomie et de « culture régénératrice ».

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Un petit coin de verdure au creux d’un vallon charentais, sur les terres d’une ferme anarchiste bio. C’est le lieu choisi par Extinction Rebellion (XR) pour installer son camp d’été et offrir aux membres venu.e.s de toute la France un vrai lieu de rencontre, après plusieurs mois de militantisme sous la même bannière.

Ici, on mise sur l’autogestion, la récup’, la débrouillardise ou tout simplement la bonne volonté de chacun.e. On fait appel aux savoirs-faire des un.e.s et des autres pour installer le camp : construire des toilettes sèches, monter des cabines de douche, faire la cuisine, proposer des ateliers, s’approvisionner en eau… A la ferme, on donne un coup de main en aidant à désherber le potager ou en reconstruisant le toit effondré d’une cabane.

Tout le monde s’appelle par son pseudo utilisé sur le forum en ligne, l’espace virtuel où s’organise le mouvement depuis ses débuts en France. Beaucoup ne connaissent aucune information personnelle sur leurs compagnons de lutte, pas même leurs prénoms. Un réflexe bien pratique pour préserver l’identité de chacun et lutter en amont contre la fuite d’informations qui pourraient potentiellement mettre en danger les rebelles. Cette culture de l’anonymat n’a rien de morbide ou de désenchanté, tout au contraire : elle donne souvent lieu à des variations amusantes et folkloriques qui participent à poétiser la lutte.

Les journées sont rythmées par les AG, au nombre de deux par jour, et permettent d’organiser la vie sur le camp : chaque matin et chaque soir, on énumère les tâches à faire et on s’en remet à la bonne volonté des gens pour former les différents groupes auto-organisés ; on accueille les nouveaux, on annonce les départs, on cherche des compagnons de covoit’, on lance des annonces sur les différents ateliers et temps de débat, ou tout simplement on partage sa joie ou son coup de gueule du moment.

L’importance accordée à l’horizontalité au sein de la branche française du mouvement (un point sur lequel leurs acolytes britanniques sont souvent critiqués) se ressent largement sur le camp : les informations sont communiquées au plus grand nombre, les rôles pour les différentes tâches tournent le plus possible, les échanges en grands groupes se veulent bienveillants, non oppressifs, et les critiques constructives. Cette pratique de l’attention et du soin participe de ce que le mouvement appelle « culture régénératrice », supposée contrer et remplacer la culture dominante actuelle, et dont XR a fait en quelque sorte sa philosophie. La volonté d’en découdre avec le monde dominant se double ainsi d’une capacité à construire une autre forme de relations aux êtres et aux choses, plus ouvertes et plus attentionnées.

De cette idée découlent d’autres formes d’expression qui sont tout aussi importantes : l’art vivant occupe ainsi une place centrale dans « l’esprit XR ». Clowns, chanteur.euse.s, compositeur.ice.s, multi-instrumentalistes, plasticien.ne.s ou comédien.ne.s participent à nourrir les imaginaires, unir les créativités et renforcer les énergies.

Cette pleine semaine de vie commune a également permis aux différents groupes de travail de discuter longuement entre eux de la RIO, la Rébellion Internationale d’Octobre qui se tiendra à Paris à partir du 5 octobre. L’objectif de cette action de masse tient en trois mots : bloquer l’économie. Pour cela, tous les groupes locaux sont invités à converger vers la capitale. La difficulté étant de permettre à l’ensemble des militant.e.s de s’organiser comme iels le souhaitent pour cette action de masse. Les militants d’Extinction Rebellion ont connu une expérience rapide et intense du militantisme, ce qui leur a permis en quelques mois d’acquérir une connaissance de terrain assez conséquente : la préparation d’une action ne suscite plus d’hésitation, mais seulement de la détermination et une organisation efficace, grâce à une confiance mutuelle et une capacité à fonctionner en groupes affinitaires.

S’est ainsi constituée, le temps d’une semaine, une véritable communauté autogérée éphémère. C’est sur ce point que les activistes d’Extinction Rebellion se distinguent du « mouvement climat » à proprement parler ,dans lequel, s’il y a bien au sein des associations classiques une réflexion menée sur les alternatives, elles ne sont pas imaginées comme pouvant renforcer et soutenir les actions de blocage: il leur manque cette pensée élargie qui permet de faire le lien entre les luttes locales situées et les luttes globales (contre l’économie, le système politique…), contrairement à XR. Serait-ce le présage d’un grand réseau de lieux en lutte qui viendraient nourrir les actions de blocage des villes ? L’idée est alléchante et trotte déjà dans la tête de nombreux rebelles !

La rencontre a aussi été l’occasion de préparer une action avec le groupe local de Bordeaux qui a eu lieu le samedi 24, à la fin du camp : l’objectif était d’entraver le passage du bateau de croisière Le Riviera en empêchant la levée du pont lui permettant de rentrer dans le port. Déterminés, quelques militants en baudrier se sont encordés à des poutres à 50 mètres au dessus de la Garonne, tandis que d’autres se sont enchaînés aux barrières à l’aide d’armlocks. Cette action directe a eu le mérite de contraindre le paquebot à demeurer plus en amont pour la journée, et d’informer les passants du scandale écologique que représentent ces îlots flottants de luxe.

Si quatre activistes ont malgré tout été embarqués en garde à vue, l’après-midi s’est pourtant révélée être des plus festives : après s’être rassemblés devant le commissariat, les rebelles ont été rapidement rejoints par le groupe de gilets jaunes de Bordeaux, venus montrer leur soutien aux militants écologistes. Des Libérez nos camarades! ont retenti à l’unisson, preuve qu’une solidarité a émergé entre les deux mouvements à travers l’expérience commune de la répression policière. Les deux groupes se sont applaudis mutuellement, ont discuté et échangé, et même chanté ensemble des chants rebelles ou gilets jaunes. À l’heure des sorties de garde à vue, vers 19h, on pouvait les voir manger des pizzas côte à côte sur les marches de l’Hôtel de police, payées grâce à une cagnotte commune lancée sur le vif. La générosité des un.e.s et des autres, et le besoin autant que l’envie de créer du lien au sein et au travers des luttes, aura permis de partager un moment des plus enrichissants et des plus conviviaux. Il y a fort à parier que, de ces brefs instants de complicité répétés, naîtra une force offensive écologique et populaire.

Ce qu’a montré ce camp d’été, c’est qu’Extinction Rebellion dispose d’une force considérable, en étant capable à la fois de déserter le système tout en continuant de lutter contre lui. Au sein de la masse de rebelles, déjà des lieux s’organisent pour nourrir la lutte et constituer des bases arrière solides qui sont autant de points de retraite pour offrir le repos aux activistes, que des milieux de vie où l’on se prépare à une société post-capitaliste. La stratégie qui consisterait à construire en dehors tout en s’attaquant au système de destruction massive semble en effet des plus pertinentes, et être sur le point de prendre forme.