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Entretien réalisé par Pierre Madelin

Vous avez récemment coordonné, aux éditions du Passager Clandestin, une anthologie de textes consacrés à la question animale dans la tradition socialiste de la seconde moitié du XIXe siècle et au tout début du XXe siècle. Qu’est-ce qui a motivé cette recherche?

Il y avait trois choses : des textes importants mais peu disponibles ; une tradition politique méconnue ; un débat politique à informer. Proposer une anthologie est une histoire d’allers-retours entre les textes exhumés et les questions que l’on se propose d’observer : autrement, ça ne serait que satisfaire des élans d’érudit. On gagne à mobiliser la pensée des aînés pour structurer, appuyer son engagement. Les militants et les militantes impliqués en faveur d’une alimentation végétarienne ou végétalienne l’ont bien compris, et ce depuis longtemps : Voltaire et Rousseau se référaient à Plutarque pour motiver une partie de leurs assertions ; de même, on pourrait citer les deux philosophes des Lumières pour légitimer, aujourd’hui, les nôtres. On s’est toutefois aperçu que ce travail historique s’est souvent cantonné à la question alimentaire ou au « mode de vie » – ceci sans que le corps et le comportement des animaux n’apparaissent dans les écrits cités, ni qu’une perspective sociale, c’est-à-dire politique, ne soit réellement mise en avant. Il y avait donc des textes auxquels il fallait donner accès pour ouvrir les débats actuels et les repolitiser. Car si on ne prête l’oreille qu’à la somme de reportages en Californie ou en Israël visant à « révéler » les arcanes de la viande de synthèse et la place qu’occupent les startups et les milliardaires dans son avènement, il est évident qu’une position animaliste et anticapitaliste reste invisible. Elle est comme étouffée par le bruit tout autour. Ainsi, deux camps semblent se faire face : soit on dépolitise la question animale au motif qu’elle serait, comme l’écologie « citoyenne », une question transversale, non partisane ; soit, en la politisant, on en condamne seulement les soubassements mercantiles, quitte à jeter la cause avec les capitalistes qui la soutiennent.

Les soutiens libéraux et capitalistes à la cause animale sont réels, on ne peut le nier – on a cité un patronat alléché par la manne que représenterait une alimentation de synthèse. Mais, dans ce cas, dénonçons ces collusions avec les armes qui sont les nôtres : une critique informée historiquement, qui cherche à tenir ensemble les luttes animalistes, sociales, féministes, antiracistes et écologistes. Il s’agit donc, pour nous, de travailler, avec bien d’autres, à la politisation de cette question. Prenons le récent Référendum pour les animaux. On ne peut qu’encourager les mesures énoncées : fin de l’élevage intensif, de l’élevage en cage, de l’expérimentation animale – entre autres choses. Mais, à lire la liste des principaux soutiens, on pâlit : parmi eux, un magnat des médias, l’ancienne dirigeante du Medef, un historien monarchiste, des artistes fortunés… L’auberge espagnole. Et d’aucuns, donc, profitent de ce trouble : Cause animale, cause du capital écrivait il y a peu la chercheuse et ancienne éleveuse Jocelyne Porcher pour souligner les liens entre finance, industrie et bien-être animal. Les militants et les militantes animalistes avancent ainsi sous un feu nourri : les médias mainstream leur tombent dessus ; une certaine gauche anticapitaliste – dont Paul Ariès pourrait être l’égérie bruyante – multiplie les assauts.

Constatant que le sort des animaux dépend désormais largement d’un système économique qui les massacre quotidiennement dans des proportions inouïes, sans équivalent dans l’histoire humaine, il nous a semblé important de revenir sur une tradition socialiste, libertaire, révolutionnaire, animaliste. Depuis 150 ans, en effet, ces voix ne manquent pas. Il s’agit donc de dire deux choses : l’engagement politique auprès des animaux n’est pas nouveau, et celui-ci a été mené en partie par des personnes convaincues que l’égalité et la justice concerne toutes et tous – non-humains compris.

Mais certains de ces textes ne sont-ils pas « datés », du coup ?

Bien sûr, certains peuvent le paraître : les débats contemporains usent d’un vocabulaire propre. Des ponts, pourtant, peuvent être faits. S’il n’est pas encore question de conservation de la faune sauvage et d’érosion de la biodiversité, Élisée Reclus rapportait par exemple dès 1905, dans L’Homme et la Terre, la marchandisation de la chasse pour le plaisir des colons en Afrique australe – dont a résulté la disparition de certaines espèces. Si la lutte contre la vivisection, menée notamment par Marie Huot en France ou Henry Stephens Salt en Angleterre, était un combat phare de la fin du XIXe siècle, la remise en cause de l’expérimentation animale y fait, de nos jours, évidemment écho. Enfin, au regard du tollé provoqué par la mise en place d’un simple repas végétarien dans les cantines lyonnaises au début de l’année 2021, il n’est pas inintéressant de suivre le parcours de celles et ceux qui, dans l’entre-deux guerres, animaient un foyer végétalien en plein Paris, rue Matthis, ou s’exilaient en campagne pour faire l’expérience d’une vie communautaire végétarienne, comme à Bascon dans l’Aisne, à la même époque.

Toute éthique ou politique animale est associée à une certaine conception ou vision des animaux, et à une certaine compréhension de la communauté qui rassemble les humains et les animaux. Aujourd’hui, l’image la plus répandue de l’animal dans le champ militant antispéciste et vegan est à dominante utilitariste, voire libérale – l’animal comme sujet de souffrance, comme individualité sentiente, et plus largement comme porteur de droits, auquel sont attachés des devoirs pour les humains. Quelle était la conception singulière des animaux propres aux socialistes dont vous parlez ? Quelle vision des animaux non-humains motive ces militants du XIXe siècle à rendre inséparable justice sociale et justice animale ? De quelles manières parlent-ils des animaux en tant que tels ?

Parmi les diverses raisons individuelles, on peut entrevoir quelques traits structurants. Le plus proche des raisonnements utilitaristes que vous mentionnez serait sûrement Tolstoï. Ses arguments sont moraux, s’enchaînent les uns après les autres pour aboutir à l’impossibilité de tuer un animal – bien qu’il ait un temps lui-même chassé.

Le ressenti, la sensibilité, la souffrance sont des critères déjà très présents, sentiments qui rapprochent l’animal de certains groupes humains opprimés. C’est le cas pour Ernest Coeurderoy. Dans la corrida qu’il décrit dans Jours d’exil, il dit voir dans le taureau un individu cerné, harcelé et en ce sens plus proche de lui que les aficionados qui le conspuent. Le taureau est un symbole, certes, mais il mérite attention et secours au même titre qu’un humain pour la servitude qu’on lui impose.

On peut aussi penser au rapport individuel de Mirbeau ou Séverine avec leurs animaux domestiques, et notamment ces chiens dont ils font les personnages de fiction – Dingo pour le premier, Sac à tout pour la seconde. En passer par le regard de ces animaux-là leur permet de traiter d’un entourage social ou politique avec une naïveté feinte, d’autant plus cinglante.

Il y en a un dernier, Reclus, qui s’inscrit pleinement dans les débats scientifiques de son temps, et dont la réflexion repose sur ces derniers pour soutenir une appréhension avant tout sensible. S’il dit en être venu au végétarisme en se remémorant les odeurs, les sons et les images d’un cochon que l’on égorge, sa conception des animaux n’est pas exclusivement indexée sur leur souffrance. Il représente bien un courant de l’anarchisme qu’on a qualifié d’évolutionniste. C’est une période qui voit en effet la théorie de l’évolution s’immiscer dans de nombreux débats, et ce jusque dans les partisans d’un darwinisme social volontiers eugéniste et fasciste. Contre la naturalisation des inégalités sociales, un anarchiste comme Kropotkine propose d’insister sur l’altruisme, la coopération : il se fonde sur les observations qu’il a pu faire, plus jeune, en tant que naturaliste en Sibérie et en Finlande pour insister sur ce genre de relations. Des esprits positifs – moralement et scientifiquement – comme le sien ou celui de Reclus s’appuient largement sur ce genre d’exemples pour élaborer une pensée politique fondée sur la coopération. Chez ce dernier, les animaux sont pour la plupart considérés comme des compagnons, des camarades, des éducateurs.

En quoi l’engagement de ces différents auteurs en faveur des animaux s’inscrit-il dans le droit fil de leurs engagements socialistes ou anarchistes ?

Renan Larue, dans Le Végétarisme et ses ennemis, est revenu en détail sur l’histoire de l’engagement animaliste – qui, bien sûr, ne s’appelait pas ainsi aux temps antiques. Les considérations morales prédominaient : comment peut-on manger des animaux ? Comment pareille chose est-elle possible ? Parfois s’y ajoutaient des considérations d’ordre diététique. Mais c’est surtout au XIXe que des opposants au capitalisme recodent, prolongent, affinent cette question éthique et anthropologique. Il n’était bien sûr pas question de productivisme ni de grande industrie à l’époque de Porphyre. De même, la question écologique et le féminisme ne se posaient pas en ces termes.

Néanmoins, pour certains socialistes et révolutionnaires, la prise en compte des animaux est l’aboutissement logique d’un désir de justice et d’égalité. Reclus dit à cette période étendre le socialisme à l’ensemble des animaux pour que son socialisme soit réellement digne de ce nom, précisant qu’un angle facial plus ou moins ouvert – en d’autres termes, porter un nez ou un museau – ne pouvait définir le traitement infligé à une espèce.

Pour d’autres, cette prise en compte est un point de départ. Louise Michel indique par exemple dans ses Mémoires que c’est dans la souffrance infligée aux bêtes que prend source sa haine des puissants ; que découvrir, dans sa jeunesse, le sort qu’on réserve aux animaux a fait d’elle la personne qu’on connaît : une figure de la Commune, de l’anarchisme, des droits des femmes et de l’anticolonialisme.

Enfin, plus proche de nous, on reconnaît cette tradition de pensée chez la militante féministe, antiraciste et communiste Angela Davis lorsque fait savoir que la cause animale est « l’une des prochaines arènes majeures de la lutte ».

Et la question diététique chez les socialistes ?

Elle était présente à l’origine de leurs revendications, mais ça n’était d’abord pas un objet autonome. Toutefois, au sein de l’hétéroclite courant libertaire, certains ont perdu de vue les individus qu’ils défendaient en professant un végétarisme ou un végétalisme fondé sur la science et l’hygiène sociale. Pour la plupart, ils avaient connu les luttes syndicales de la Belle époque, avaient un temps fait partie d’une organisation politique et, après la Première Guerre mondiale, en étaient revenus. Alors, la défense d’un régime alimentaire leur est apparu comme l’unique voie pouvant mener à la transformation sociale – les individus avant les masses auraient-ils sûrement dit. Il s’agissait de partir de soi pour convaincre les autres. On peut retrouver ça, aujourd’hui, lorsqu’il est davantage question, dans certaines franges du véganisme, de régime alimentaire que des animaux qu’il sauve et du système d’exploitation globalisé. Ce n’est, on l’a compris, pas le mouvement historique qui nous anime.

Parmi les auteurs qui figurent dans ce recueil, certains sont très connus, comme Louise Michel, Élisée Reclus, Léon Tolstoï, ou dans une moindre mesure Octave Mirbeau. Mais la plupart sont aujourd’hui tombés dans l’oubli. Pourriez-vous nous en présenter quelques-uns ?

Les noms que vous citez sont certes connus, mais bien souvent pour des raisons étrangères aux animaux et à leur combat pour leur émancipation. On connaît de Léon Tolstoï les grands romans, moins son passé de chasseur puis le reniement de cette pratique pour des raisons éthiques, et la manière dont il s’en explique. Il est rare, aussi, que soit mis en avant son témoignage suite à la visite d’abattoirs, en Russie. On qualifie volontiers Louise Michel et Élisée Reclus d’anarchistes, sans faire cas, ou à la marge, de ce que cela implique, pour eux, sur les animaux. Enfin, on salue chez Octave Mirbeau le critique d’art et l’antimilitariste plus que son bestiaire littéraire ou ses prises de position « animalistes ». Mais il reste que beaucoup des noms cités dans ce livre n’ont pas la postérité de ces quatre-là, c’est vrai. Prenons-en trois : Ernest Cœurderoy, Charles Gide, Sophie Zaïkowska.

Le premier est médecin, vient à Paris pour y terminer ses études et s’embarque tout entier dans les révolutions de l’année 1848, en février puis en juin. Son engagement socialiste lui vaudra l’exil jusqu’à sa mort. Lors de son séjour en Espagne, il assiste à une corrida, dont il fait un récit vivant. C’est l’occasion pour lui de régler quelques comptes avec les détracteurs des animalistes d’alors et d’exposer les raisons de son affection pour le taureau, plus que pour quiconque dans l’arène. Des idées étonnantes sont exposées : il prophétise par exemple qu’un jour les humains se passeront de chair animale grâce au progrès de la science1Note : Pour aller plus loin sur Cœurderoy, on peut lire le portrait réalisé par Tristan Bonnier dans la revue Ballast, n° 10, « Ernest Cœurderoy : souvenirs d’un proscrit »..

Le deuxième, Charles Gide, est économiste, chrétien social et principal promoteur de la pensée coopérativiste à la fin du XIXe siècle. Réformiste, il est rejeté tant par les modérés que par les révolutionnaires. Il publie dans les années 1880 dans La Revue socialiste un article sur « une classe de travailleurs oubliés » : les animaux, notamment ceux d’élevage et domestiques. Comme beaucoup parmi les personnes impliquées pour défendre les bêtes à cette époque, il déplore les violences qu’elles subissent et fait une corrélation entre le traitement infligé aux animaux et celui que se réservent les humains entre eux. Reconnaître les « travailleurs-animaux », dit-il, c’est aussi aller vers plus de justice envers les « travailleurs-hommes » – ajoutons « travailleuses », tant la situation de mineure des femmes permettait de les invisibiliser de nombreux débats sociaux. À la même époque, un réformateur anglais du nom de Henry Stephens Salt professe la même chose de l’autre côté de la Manche, illustrant ce processus historique de pacification des mœurs cher au sociologue Norbert Elias.

Sophie Zaïkowska, enfin, est certainement la moins connue de toutes les personnes abordées ici. D’origine russe, elle fait des études de sciences naturelles en Suisse puis rencontre en France celui qui devient alors son compagnon, Georges Butaud. Ensemble, ils fondent plusieurs colonies végétariennes dans les années 1910-1920, un foyer végétarien à Paris et un autre à Nice, plusieurs revues professant leurs idées. Si elle ne publie que rarement sous son nom, elle est présente dans les articles de Georges Butaud, les relie sans doute et exhumera certains de ses écrits après sa mort. Elle fait partie d’un courant particulier de l’anarchisme, appelé anarchisme-individualiste, que retrace joliment l’historienne Anne Steiner dans Les en-dehors. La répression à l’encontre des anarchistes, suite aux « lois scélérates » à la fin du XIXe siècle et la formation de partis politiques d’obédience socialiste, font que des jeunes gens, souvent autodidactes dans leur formation intellectuelle, placent plus de poids dans la réforme de soi que dans un processus révolutionnaire collectif qui semble inatteignable. Ils refusent de consommer les produits qui engourdissent ouvriers et ouvrières, rejettent un travail aliénant, pratiquent la reprise individuelle des objets et services nécessaires à la vie – allant parfois jusqu’à pratiquer et professer l’illégalisme. Si celles et ceux qui s’en réclament sont peu nombreux, ce courant a alors une réelle influence. L’écrivain et trimardeur Georges Navel fréquente par exemple ces milieux, avant de s’en détacher. Sophie Zaïkowska, elle, reste une de ses principales animatrices sa vie durant. Spécialiste de nutrition, elle s’investit presque exclusivement dans la diététique, une voie sûre, selon elle, vers une libération plus générale.

On est également frappé à la lecture du livre par le nombre de femmes qui se sont intéressées à cette question. On pense à la journaliste Sèverine lorsqu’elle écrit « Parce que je ne suis ‘qu’une’ femme, parce que tu n’es ‘qu’un’ chien, parce qu’à des degrés différents, sur l’échelle sociale des êtres, nous représentons des espèces inférieures au sexe masculin – si pétri de perfections ! – le sentiment de notre mutuelle minorité a créé entre nous plus de solidarité encore, une compréhension davantage parfaite. » Pourriez-vous revenir sur ce lien entre féminisme et cause animale ?

Ce n’est pas fortuit, évidemment. L’écrivaine écoféministe pattrice jones a même affirmé : « Le mouvement de libération animale est un mouvement féministe. » Prenons deux livres. L’Éthique de Spinoza : « La loi interdisant d’immoler les bêtes est plus fondée sur une vaine superstition et une pitié de femme que sur la saine raison. » Et, 250 ans plus tard, Trois guinées de Woolf. Lorsqu’on lui demande de se prononcer sur la guerre, elle répond ceci : « [S]e battre a toujours été l’apanage des hommes, pas celui des femmes. Cette différence, fût-elle naturelle ou accidentelle, s’est nourrie de la loi et de l’usage. Tout au long de l’histoire, il est rare qu’un être humain soit tombé sous les balles d’une femme ; c’est vous qui avez tué l’immense majorité des oiseaux et des animaux, pas nous ; et il est difficile de se prononcer sur ce que l’on ignore. » Tout est dit, et dit clairement : la raison – c’est-à-dire la raison masculine et martiale – ordonne la mise à mort des animaux et décrète les conflits armés ; s’y opposer serait faiblesse, sentimentalité, irrationalité féminine. C’est une constante argumentative. Bien sûr, aujourd’hui, on affine, on met les formes : les chasseurs – une population quasi exclusivement masculine – se plaisent donc à promouvoir des figures féminines ! La production théorique ou littéraire féministe et écoféministe est copieuse sur le sujet. Aux États-Unis, Carol J. Adams est l’autrice d’un essai qui a fait date : La Politique sexuelle de la viande. Elle fait état d’une « oppression imbriquée » entre les femmes et les animaux – laquelle découle d’un ordre structurel patriarcal. En Espagne, plus récemment, la philosophe Angélica Velasco a publié La ética animal, sous-titré ¿Una cuestión feminista? : elle rappelle de quelle façon les femmes ont été historiquement déshumanisées et animalisées, et comment, par voie de conséquence, le féminisme doit prendre en charge la question de l’animalité. C’est-à-dire de ce qui a été décrété comme inférieur, méprisable, indigne de vivre une vie. Elle dit ainsi : « [L]e féminisme oublie une partie de son histoire s’il ne s’occupe pas de l’infériorisation et de l’oppression des animaux. » Alors oui, définitivement, il est impossible de parler de la libération des animaux sans se référer aux travaux et aux actions menés par les femmes.

Aujourd’hui, le mouvement animaliste est divisé entre les tenants d’une position anti-industrielle qui tendent à valoriser l’élevage paysan et les défenseurs de l’antispécisme qui s’opposent à toute forme d’élevage et de domestication. Peut-on trouver trace de cette tension au XIXe siècle ?

Au XIXe siècle, la question n’aurait pas pu être posée de cette façon. L’élevage industriel trouve sa forme achevée dans les usines à viande de Chicago ou Cincinnati, mais pas encore dans les campagnes européennes. Ici, c’est la polyculture-élevage et la ferme familiale qui dominent – pas les complexes immenses qui mettent côte à côte, ou plutôt les unes sur les autres, des vaches par milliers. La fresque de Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, présente bien les évolutions que doivent affronter les paysans tout au long du XXe siècle. Mais prétendre que la paysannerie traditionnelle serait, en opposition à la grande industrie, profitable aux animaux n’aurait aucun sens. Louise Michel raconte dans le détail les horreurs qu’elle a vues à la campagne. Mais, dans le même temps, elle est consciente qu’il y a là un moyen pernicieux pour la bourgeoisie de rabaisser la paysannerie et la classe ouvrière, de contenir leurs passions. Née dans un bourg de Haute-Marne, elle assiste à l’abattage d’animaux à la ferme, au jeu des enfants avec les bêtes mortes ou en passe de l’être. Si elle s’y oppose, disant faire de nombreux sauvetages auprès des animaux qui l’entourent, elle ne blâme pas pour autant la bêtise de ses voisins. Elle s’excuse même de devoir s’étendre ainsi sur le sujet : « Pardonnez-moi, mes chers amis des provinces, si je m’appesantis sur les souffrances endurées chez vous par les animaux », écrit-elle ainsi avant d’expliquer son rapport aux bêtes. Elle sait que l’oppression entraîne souvent la violence envers plus faible que soit – en l’occurrence, les animaux.

Mais quelle est donc votre position personnelle sur le sujet, à l’issue de votre travail de recherche et de compilation pour l’édition de ce livre ?

On peut comprendre le ras-le-bol des petits éleveurs, des paysans, des syndicalistes de la Confédération paysanne. Comment accepter que son travail quotidien soit vu, par une partie minoritaire mais grandissante de la population, comme foncièrement illégitime, voire proprement abject ? On peut également comprendre que, parfois, et parfois seulement, dans certaines expressions, et uniquement certaines, la lutte animaliste/antispéciste puisse sembler élitiste : le véganisme petit-bourgeois, « healthy » et esthétique d’Instagram mis en face des travailleurs de la terre – dont près de 20 % n’ont pu se verser un revenu en 2017 –, ça nous rebute au premier chef. Cette tension n’est pas au cœur de ce livre, mais on pourrait, puisque vous nous en donnez l’occasion, dire ceci : opposer, à l’heure où nous parlons, les petits paysans aux animalistes est une erreur. Il existe un ennemi principal : l’élevage industriel, l’industrie agroalimentaire et donc le mode de production capitaliste. Ça, c’est à abattre, à renverser, à abolir aussi vite que possible – par tous les moyens possibles, serait-on tenté d’ajouter. Au regard des forces en présence, les réformistes et les révolutionnaires auraient tort de se tirer dans les pattes : ne faisons pas la fine bouche face au « carnage » en cours, pour reprendre le terme de l’auteur écologiste et animaliste Jean-Marc Gancille. Rappelons deux chiffres : 1 % de la population française se déclare végane et 90 % des porcs proviennent d’élevages intensifs. La « menace végane » est une fable médiatique ; le danger que représente l’industrie agro-alimentaire – également sur le terrain climatique – est une priorité absolue. Davantage que l’artisan-charcutier du coin de la rue.

Ceci posé, la tension ne sera jamais résorbée : abolitionnistes et éleveurs s’opposent terme à terme. Si certains animalistes acceptent de lutter aux côtés de petits éleveurs, et inversement, personne n’est dupe : à la fin des fins, ils se trouveront de part et d’autre de la barricade. Il suffit de lire les communiqués de la Confédération paysanne : ils valorisent l’abattage en tant que tel, ils promeuvent la mise à mort des animaux au nom de la « relation Homme-animal-territoire ». Mais ce débat de fond ne sera pas audible tant que l’exploitation industrielle et capitaliste des animaux n’aura cessé. Expérimentation animale, abattoirs, corrida, pêche, chasse, « loisirs » : il y a tant à faire, ici et maintenant, qu’il faut refuser la mise en scène, au premier plan, de ce duel inopérant. Que les partisans d’une cause de première nécessité et dignité – les animaux – et qu’une partie de la population déjà sérieusement amochée par le libre-échange mondialisé – les agriculteurs – en viennent aux mains n’est pas une avancée stratégique. Travaillons à gagner un maximum de gens. Multiplions les pratiques émancipatrices. Allions autant que faire se peut les luttes entre elles. Et tenons la ligne : le capitalisme bousille d’un même élan les humains, les animaux et les écosystèmes. 

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