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« Aucune vie humaine, fût-ce la vie de l’ermite au désert, n’est possible sans un monde qui, directement ou indirectement, témoigne de la présence d’autres êtres humains. »

Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, 1958

Étaler le tissu

De la critique des robinsonnades engagée par Marx à l’affirmation d’Arendt selon laquelle personne, fût-ce au désert, ne sera jamais complètement isolé : la compréhension que depuis le xixe siècle nous avons du lien social s’appuie sur un refus, voire une exclusion, de toute sauvagerie humaine. « Les hommes ne sont pas des sauvages » se fait entendre à bas bruit, ici et là, pour qui se tient à l’écoute du moindre énoncé, autorisé ou non, de sociologie.

Or, sous cet a priori récent qui nous fait voir et entendre la sauvagerie des hommes comme une illusion à dissiper, ou une figure imaginaire à discerner, bref une erreur à rectifier, on s’est longtemps demandé s’il ne se trouvait pas bien autre chose : si la sauvagerie ne représentait pas, pour le sujet occidental, un égarement plus large, plus profond, plus tenace encore que celui qui vient troubler sa connaissance. Effectuant quelques sondages, même rapides, à différents moments de son histoire, ne voit-on pas quelle rencontre, quelle épreuve du monde, des autres et de soi, elle est pour lui ? Ne voit-on pas qu’une expérience à la fois si singulière et si globale, pour avoir préoccupé le sujet occidental pendant des siècles (et avec une acuité croissante de nos jours), n’a toujours pas tout à fait trouvé de place au milieu, et encore moins au centre, de son monde ? Toujours sur les bords, aux lointains, dans l’ailleurs, cette sauvagerie humaine : une valeur continûment marginale au regard des fleurons de vérité, de beauté et de justice qui illuminent et décorent le panthéon occidental.

Dire que la sauvagerie dont le nom (comme on ne le sait que trop) dérive du mot de forêt ou plus précisément des bois, sylva, n’a pas trouvé lieu dans le monde occidental – ou occidentalisé – sonne comme un paradoxe, voire une provocation. D’abord, du sauvage, l’Homme1 en a vu lui sauter aux yeux en maints endroits et quantité de fois dans son histoire. Car même sans compter les fauves, bêtes et autres animaux qui ont orné ses légendes ou marqué ses annales, avant de remplir ses zoos et animer ses parcs, les occasions n’ont pas manqué d’en révéler la présence : surprises de déesses nues cachées au fond d’un bois sacré – choc démultiplié par le mythe et la peinture –, croisements de bergers ou d’ermites embusqués dans les garennes médiévales, découvertes d’Indiens nus sur les plages d’Amérique, fantasmes de robinsonnades au bord d’îles désertes, aperçus de Primitifs cloués sur leurs terres ingrates, craintes de se retrouver nez à nez avec des bandes de jeunes Apaches tout juste sortis de leurs jungles urbaines. La sauvagerie a brillé en tellement de lieux et de circonstances, ses aspects ont dessiné ou marqué tant de figures bigarrées, qu’il serait difficile de ne pas voir à quel point, durant des siècles, l’Homme s’est employé à ensauvager le monde. Et pourtant, on pourrait aussi bien dire que le sauvage, qu’il soit d’un espace ou d’un temps – comme on dit d’une grève ou d’une fête – qu’il soit d’espèces vivantes – végétales, animales – ou d’êtres bien supérieurs – comme les nobles, les chrétiens, les civilisés, les blancs ou les dieux – n’a jamais bougé de place et s’est toujours opposé au Domestique2. Quel que soit le statut qu’on lui a donné au cours des âges : celui d’une réalité, d’une représentation, d’une illusion ou d’une erreur, sa signification et son image n’ont-elles pas toujours été liées à cette position ? La sauvagerie n’est-elle pas toujours située de l’autre côté de cette barre depuis laquelle il fait face ou se détourne de son opposé : Sauvage / Domestique ? Comment, alors, peut-on dire qu’elle n’a pas tout à fait trouvé sa place ?

Sans doute trouve-t-on cet écart entre sauvage et domestique, ce différenciant (à la fois opérateur logique et filtre empirique) logé au cœur d’innombrables perceptions (ne serait-ce que dans la manière dont on se figure encore les peuples autres qu’occidentaux) ou niché au sein de tout aussi nombreuses formulations (celles de l’état de nature, de la sublimité du monde, de l’envoûtement du jazz ou de la puissance du rock) : si bien que la sauvagerie semble toujours déjà là dans le monde, lieu sans lieu indivisiblement commun à notre regard et à notre langage, expérience toujours supposée parce que sans cesse perdue et perpétuellement retrouvée. Pourtant cet intervalle, cette sorte d’espacement porté dans le monde, ne se manifeste pas sous un jour uniforme et fonctionne encore moins de façon invariable. Il a connu et il connaîtra probablement encore des transformations si remarquables qu’on a vu comme possible et même nécessaire d’en faire l’histoire – repérer ses tendances, dessiner ses courbes, marquer ses frayages – certain que ses mouvements, pour le meilleur et pour le pire, nous échappent déjà.

Cette longue histoire, tissu complexe de variations et d’insistances, se déroule en plusieurs sens. Rapprochons l’œil et la main de sa délicate surface.

Suivre les plis

D’abord, on s’aperçoit que sauvage n’est pas toujours, contrairement à ce que l’on pourrait penser, en opposition avec le même terme. Car celui qui vient occuper la place adverse dans le rapport n’est pas toujours le domestique. Il a en effet connu plusieurs substitutions. Outre le champ et le jardin inscrits sur des durées plus étalées, il y a eu bien sûr la cité, la ville fortifiée, dès les XIIIe et XIVe siècles ; la civilisation qui s’est progressivement installée au XVIIIe siècle ; la société au XIXe siècle, si bien que pour y voir plus clair il faudrait pouvoir écrire le rapport sous une forme plus neutralisée, comme S/D, pour le distinguer de ses diverses occurrences.

Ensuite, on remarque que S/D est lié à un ensemble de termes qui en infléchissent le sens ou le font dériver vers une série d’oppositions plus fines mais qui lui restent néanmoins « subordonnées ». Le même rapport pourra ainsi s’entendre ou se dire, se montrer ou se laisser voir, au creux d’oppositions comme celles de l’isolé au regroupé, du nu au vêtu, du féroce au doux, du fugace au durable, du nomade au sédentaire, etc. Le long de ces doubles séries de termes devenus synonymes se profilent ainsi des variantes de S et D : des variantes dont on peut noter les positions, décrire les enchaînements et mesurer l’amplitude des mouvements qui les affectent. Il est ainsi peu fréquent de voir – contrairement à ce que l’on pourrait croire – les conquérants espagnols et portugais, dans les premiers récits de voyage vers l’Amérique, parler de sauvagerie à propos des lieux et des peuples qu’ils rencontraient. L’explosion du terme et de ses équivalents n’interviendra véritablement qu’à la fin du XVIe siècle. Pourtant les formules descriptives pour parler des forêts, des corps tatoués ou scarifiés, des manières de faire la guerre, de traiter ses ennemis, s’ordonnent à cette opposition, la reconduisent et vont, avant d’en donner une nouvelle articulation, en dresser une nouvelle image. Le Sauvage de l’Amérique nu, cannibale et belliqueux, cheminant en bandes, ne sera pas l’Homme sauvage des forêts européennes, ce vilain géant, couvert de poils ou de plumes, un bâton dans la main, qui armoriait les bannières ou surgissait durant le carnaval. Ainsi, sans que le rapport fondamental entre chacun des termes soit profondément modifié – du moins au premier regard –, l’opposition se décale entre des qualités, des propriétés ou des états de choses différents. C’est pourquoi l’histoire du sauvage ne peut pas se réduire, comme on s’en contente souvent, à l’étymologie du mot. Pour être complète, elle doit prendre en compte les termes du rapport mais également les termes approchants dans lesquels se déroule aussi son mouvement.

Dès lors, loin de s’annuler ou de se disperser en se déplaçant, la différence majeure, l’opposition principale, par le jeu de ses variantes, multiplie ses différences, repousse son horizon. Mais elle ne le fait pas n’importe comment. Si S/D prend place dans le monde en changeant régulièrement d’aspect, chaque pôle connaît des variantes récurrentes qui, pour ne concerner que certains pans spécifiques de son expérience, n’en finissent pas moins par définir des motifs relativement insistants. L’île, avant qu’un Robinson ne vienne s’y échouer, définissait la découpe des terres américaines tant que marins et voyageurs n’y avaient pas encore décelé la continuité d’un continent ; depuis plus longtemps encore, elle définissait aussi ces lieux désolés où se font les ermitages : îles-rochers au milieu des marécages, îlots de forêt au milieu des champs : figuration spatiale de l’isolement. Le fauve, avec sa gueule carnassière et son bondissement meurtrier, hante bien des cages et des visages croisés par des Européens en proie à de dévorants exotismes mais marque également tout un imaginaire de l’événement : figuration d’une forme de jaillissement ou de déchaînement. Autrement dit, si le Sauvage et le Domestique s’opposent de multiples façons, dans le même temps et à différents moments, ils tendent aussi à le faire en certains points privilégiés, à certains niveaux de « réalité » particuliers. Certains contrastes perceptifs ou antithèses verbales, toujours en nombre fini, sont employés plus fréquemment que d’autres. Le sauvage, comme le domestique, ne se montre pas n’importe où, ni ne se dit de n’importe quoi. Dans leur dualité, sinon leur duel, des fils se courbent, se croisent, des nœuds se forment autour de certains points : des circularités s’observent.

Ce sont justement les grandes courbes de cette histoire qu’après de nombreuses recherches menées des terres de chasse mérovingiennes aux Yanomami des forêts amazoniennes, des paysages sublimés d’Europe aux Vahinés des paradis océaniens, nous avons fini par repérer. Et en attendant de pouvoir un jour en formaliser les relations, du moins en ébaucher la trame, on peut au moins avancer que le Sauvage, en chaque occurrence, se détermine principalement de quatre façons :

  1. selon une certaine forme de solitude
  2. une certaine forme de nudité
  3. une certaine forme de déchaînement
  4. et possiblement, comme nos recherches nous y invitent, selon une certaine forme de mutisme.

 Quand, au sein d’un même espace, d’un même objet, d’une même entité, on trouve ces quatre dimensions présentes et mêlées (chacune semblant s’impliquer l’une l’autre), on peut raisonnablement estimer être en présence d’un fait ou d’une forme de sauvagerie, quel que soit le nom qu’on lui donne. Sera dit et vu comme « Sauvage » ce qui se différencie du « Domestique » et de ses approchants par ces quatre dimensions.

Bien entendu, elles connaissent chacune un très grand nombre de variantes. La « solitude » dont on parle (et là encore, il faudrait recourir à un terme neutre ou une notation formelle pour ne pas confondre l’ensemble avec ses éléments), c’est aussi bien celle de Diane accompagnée de ses nymphes mais coupée des regards dans les bois sacrés romains, celle de l’ermite chrétien retiré dans les forêts païennes de l’époque féodale, la position géographique de l’Indien d’Amérique au regard du monde connu des Européens, la prison insulaire de Robinson, la solitude peuplée de Thoreau au bord de Walden, etc., etc. Le déchaînement (là plus qu’ailleurs, il faudrait un mot plus neutre pour faire entendre la force d’un mouvement de fuite ou d’arrachement), la fugacité, peut-être, c’est celle du marronnage des esclaves trouvant refuge à l’abri des forêts, c’est la violence avec laquelle les Tupi du Brésil torturaient leurs ennemis sous le regard choqué des Européens, c’est la sexualité débordante dont on persuada chaque homme qu’elle allait l’emporter fatalement, c’est tout simplement la « bête » qui préfère se couper un membre plutôt que de rester attaché à son piège… Ainsi le Domestique comme le Sauvage n’apparaissent plus comme des atomes de sens inaltérables, lestés d’une ou plusieurs significations inébranlables, mais ressemblent plutôt à des constellations de différences esquissant et dessinant çà et là des assemblages et des motifs nouveaux : chaque « différant » du rapport étant lui-même composé de différences plus ou moins nettes.

Doté d’une épaisseur et d’une hétérogénéité suffisantes pour être analysé en lui-même, chaque terme s’approfondit ainsi de nouvelles strates, se creuse de nouveaux écarts avec son opposé. La sauvagerie se découvre une histoire interne pourvue d’une relative autonomie.

Distinguer les étoffes

Si, dans l’observation du rapport S/D, on remarque quantité de changements de termes – externes et internes –, ne sont pas négligeables non plus les changements de position du rapport lui-même : le champ, le registre, le plan ou, le niveau par où passent les différences qui le composent. Là encore, les voies de différenciation et les points d’agitation sont nombreux.

On peut d’abord relever les différents registres dans lequel le rapport S/D s’inscrit. Que la sauvagerie se dise ou perce dans le champ historico-religieux des transgressions légendaires du monde antique, dans le champ politico-magique des chasses menées en forêt par les souverains francs, dans un registre esthético-géographique comme celui de l’avènement paysager du sublime, ou sur la scène indissociablement scientifique et spectaculaire des expositions coloniales du XIXe siècle, n’est pas une donnée indifférente. Au contraire, si cette variabilité induit déjà des effets de sens, de reconnaissance, de pouvoir, très différents pour les êtres et les entités qui y sont commis et soumis, elle affecte en même temps le statut et la valeur du rapport lui-même. De même que la différence entre nu et vêtu peut, selon les cas, exprimer S/D, ce dernier peut lui aussi être donné comme l’équivalent d’autres rapports. Que l’Homme sauvage de l’époque féodale, par exemple, cet être velu, muet et armé d’un bâton que l’on croise dans les romans, figure aussi dans les armoiries, apparaisse également dans le théâtre, le carnaval, les cérémonies d’entrées royales, questionne bien sûr le statut ontologique de cette figure. C’est une image, sans doute, mais de quoi ? Et avec quels effets pour celui qui l’endosse ou la renvoie ? Mais cela interroge aussi les fonctions sociales, politiques ou esthétiques qu’elle exerce à cette époque – et même dans d’autres puisque se grimer, se costumer, se transformer, en homme sauvage est une pratique toujours active de nos jours : au Pays Basque, en Suisse, en Albanie comme le montrent les magnifiques portraits photographiés par Charles Fréger .

Autre variabilité de taille : la place qu’occupe S/D vis-à-vis d’autres rapports ; comment il se situe sur une échelle de valeurs donnée ? En effet, le sens du sauvage n’est pas du tout le même dans le rapport binaire qui l’oppose frontalement et exclusivement au Domestique – comme dans l’organisation de certains espaces agricoles – et dans un rapport ternaire comme celui qui s’installe, à la fin du XVIe siècle, dans les écrits du jésuite De Acosta – début de la fameuse triade Sauvages, Barbares et Civilisés. N’est pas indifférent non plus que se mette à exister, au Moyen Âge, une figure humaine proprement sauvage marquant ainsi une différence majeure vis-à-vis du monde romain, monde dans lequel une telle réalité est bien plus difficile à cerner alors même que de nombreuses figures, comme celles du barbare, en présente des traits manifestes. On comprend que l’expérience du sauvage est d’une autre teneur quand elle donne lieu à une figure distincte ou qu’elle marque un personnage de quelques attributs seulement.

Enfin, on n’attachera plus indéfiniment la sauvagerie à son origine verbale, à son étymologie, dans la mesure où l’espace dans lequel elle a trouvé halte, refuge, issue ou bien passage, a lui aussi changé – même si ces transformations sont beaucoup plus rares que le renouvellement des variantes, plus discrètes que l’apparition de figures. Entre le bois sacré antique, les forêts-déserts de l’époque féodale, la forêt vierge amazonienne, les no man’s land ou autres états de nature de l’époque classique, les îles perdues dans l’océan infini, la Wilderness des futurs États-Unis, les jardins anglais et les paradis tahitiens de la fin du XVIIIe siècle, les friches urbaines ou les ruines industrielles de l’urbex contemporaines, ce sont de nombreux, profonds et lents mouvements qui se sont opérés depuis plusieurs siècles. Des déplacements qui, d’un espace-temps à l’autre, dessinent, à qui sait le voir et qui veut le suivre, un parcours, une courbe, une errance, qui fait l’histoire même du sauvage. Histoire immémoriale et sans promesse aucune – de retour, de pureté, d’altérité – sinon pour ceux qui resteraient attachés à l’une de ses haltes.

On le sait, on a trop insisté sur cette expérience chrétienne, coloniale, américaine et maintenant mondiale de la Wilderness – pourtant juste au départ la réactivation et l’actualisation de la forêt-désert des aventures ascétiques du Moyen Âge européen. Comme si l’on n’était plus capable d’imaginer d’autres paysages pour cette expérience singulière du monde qu’est la sauvagerie. Il est vrai cependant que cette spatialisation ou « topophanie » avait l’avantage – au prix d’un aveuglement – de proposer un autre regard sur cette expérience, un regard enfin positif. Dès le XVIIIe siècle au moins, chez Rousseau ou Vico par exemple – donc avant ce Romantisme qu’on accuse si souvent d’en avoir été l’unique doux rêveur – les forêts pouvaient en effet passer pour le paysage premier, fondamental, originaire, du pays des Hommes. La « terre chevelue » n’apparaissait plus comme le terme d’un rapport, élément relatif, tant elle se montrait comme – autre forme de solitude – absolument sauvage : nature s’épanouissant dans le monde sans limitation ou corruption venue des incursions et implantations humaines. S’il y avait ainsi pour la sauvagerie rapport avec autre chose que soi, avec l’homme, son espace et ses contraintes, celui-ci ne pouvait être que second et secondaire, une sorte d’accident, de catastrophe, venu se heurter à ce terme premier que représente encore aujourd’hui la forêt dite primaire. Mais devant l’ensemble des espace-temps dans lesquels il a été donné aux Occidentaux – et aux êtres qu’ils ont colonisés, apprivoisés, domestiqués, dominés – de faire l’expérience du sauvage, il est étonnant de voir qu’aujourd’hui encore, il nous est difficile d’abandonner ces lieux communs que sont la wilderness ou la forêt, compliqué de nous détourner de ces récentes façons d’habiter la terre3. Comme si, même faisant l’effort d’imaginer un monde post-glaciaire mais pré-agricole, la terre ne pouvait être que boisée, escamotant ainsi sur son sol, prairies, landes, marécages, rocailles…

Il ne faudrait pourtant pas imaginer que les paysages dans lesquels la sauvagerie s’est spatialisée et a parfois pris figure viendraient se succéder dans le temps selon le schéma d’une suite linéaire, ou celui, géologique, d’un empilement de couches et de niveaux successifs (quels que soient par ailleurs les plissements et les enfoncements qui pourraient s’y produire). Le temps de la sauvagerie n’est pas fait d’alternances ou d’étagements, qu’ils soient confus ou nets. On serait bien en peine de marquer des scansions qui s’apparenteraient à des âges ou des époques : celle du bois sacré, de la forêt, du désert, de l’île et pourquoi pas de la ruine. Il faudrait plutôt parler d’enchevêtrements complexes, d’anachronies productives, de contemporanéités déroutantes, de longs et lents brassages et rebrassages des mêmes éléments, un entremêlement de durées qui se montre parfois d’une telle densité qu’il semble difficile de le débrouiller. Et malgré tout, dans cet écheveau, des transitions se forment, des passages font signe. Même à un rythme rapide parfois : ainsi l’apparition au xviie siècle, après des siècles de mutisme ou d’incompréhension, de ce personnage à la fois littéraire et dramatique qui se met à parler contre l’Occident au nom des Iroquois ou des Tahitiens – le fameux Bon sauvage – ou la conversion brutale de l’enfant sauvage en figure pathologique au début du xixe siècle dans le cas illustre de Victor de l’Aveyron. Le rythme selon lequel les durées qui composent cette histoire se divise est encore un vaste terrain de recherche.

Défaire les coutures

Une chrono-topographie si mouvementée et, en un sens, si persistante de l’expérience du sauvage fait soupçonner autre chose encore. Qu’il n’est pas sûr, au-delà des variantes qui affectent les termes de son rapport au domestique et les variables qui en déplacent la valeur, que la différence qui rapporte S à D soit toujours la même. Il se pourrait que le lien entre les deux ne soit pas nécessairement de l’ordre d’une opposition, d’une extériorité ou d’un lointain : trois des traits avec lesquels, régulièrement, on décrit leurs relations.

On s’aperçoit très vite en effet, rapprochant sans système les bribes de cette histoire, que les termes du rapport ne sont pas nécessairement placés l’un en dehors de l’autre. Tous les êtres sauvages, d’abord, ne sont pas étrangers à l’espèce, à la race ou au genre de l’Homme. Parmi les occidentaux, les chrétiens ou les blancs, il y eut aussi nombre de sauvages ou d’ensauvagés : les paysans, les ermites, les chevaliers fous, les coureurs de bois, les ethnographes, peut-être aussi des philosophes comme Rousseau et Thoreau. Ensuite, les sauvages reconnus dans l’histoire n’ont pas non plus forcément vécu dans de lointains parages. Si dans les quartiers les plus sombres et les plus sordides des villes grandissantes du xixe siècle, il arrivait qu’on regarde les pauvres comme des barbares situés non plus à nos portes mais installés au cœur de la cité, les plus jeunes d’entre eux étaient vus, et sont vus encore, comme d’incorrigibles « sauvageons ». Il peut aussi arriver que le rapport se loge en chacun. La façon de conceptualiser la violence, la guerre, le crime, au xviiie siècle, et plus tard les considérations autour de la puissance des instincts et surtout de l’instinct sexuel, ont installé la sauvagerie au cœur de l’homme civilisé. Avec comme problème majeur : maintenant que la sauvagerie était à demeure dans l’agitation de son corps, il fallait bien savoir comment se rendre maître de ces tumultueux occupants – et ce n’est pas pour rien que même au plus loin des plantations, on craignait que la furie du désir ou du naturel se rende maître et vous esclave. Il est facile de voir que l’expérience du sauvage trame déjà depuis plusieurs siècles – mais selon une intensité variable et un rythme irrégulier – un pan non négligeable de l’existence du sujet occidental.

Le cas le plus démonstratif, celui qui nous concerne peut-être le plus aujourd’hui, est celui de ces terres que, dès le viiie siècle, à côté des palais où ils séjournaient temporairement, les rois francs ont constitué en réserves de chasse. Ces bois, mis à l’écart des usages communs par une procédure juridique justement appelée afforestation – origine « politique » de notre terme naturaliste –, ces domaines soumis à des lois spéciales qui en interdisaient la culture et l’exploitation, n’étaient pas choisis de façon arbitraire mais en raison de leur caractère particulièrement giboyeux : espaces qui abritaient ainsi une vaste gamme d’animaux sauvages (sangliers, cerfs, aurochs) dignes d’être chassés. Dans ce dehors, ce for – racine probable du terme – ouvert au milieu d’un espace autrefois pénétré d’usages et de coutumes diverses (chasse, pêche, cueillette, ramassage de bois, pacage, rituel), par ce geste qui à la fois écartait un site de ses voisins immédiats et le rapprochait du palais, le rendait extérieure aux populations locales et le plaçait à l’intérieur du domaine royal, une sauvagerie fut instituée en espace.

Et il faut insister sur la singularité de ce dispositif de pouvoir tant il est peut-être celui qui rend compte le mieux de la bascule qui se profile sur le long terme entre la silva antique et méditerranéenne éprouvée au cœur des nemus, ces régions boisées qui n’appartenaient à personne, et l’expérience « européenne » de la sauvagerie logée dans l’ordre juridico-politique de la forêt. Il témoigne en effet d’une dialectique dont nous ne sommes toujours pas complètement sortis. Montrée et souhaitée encore aujourd’hui comme extérieure à toutes les lois humaines, rétive à toute domestication, la double sauvagerie des bois afforestés montre, à l’inverse, tout ce que son existence doit aux soins et sollicitudes d’un pouvoir souverain, prédateur et dominateur. Car les lois qui protègent la forêt sont les mêmes qui punissent sévèrement les paysans qui y perpétuent leurs usages et les autochtones qui y suivent leurs pistes – problème qui s’est posé de l’époque lombarde jusqu’à la formation des parcs américains (Adirondacks, Yellowstone, Grand Canyon) comme l’a montré Karl Jacoby dans son livre récemment traduit4. Le mot allemand Hegen (qui a donné haie en français) qui signifie dans le même temps « garder et entourer de ses soins » et qui définit la fonction du garde-chasse, Heger, pointe justement, non pas cette ambiguïté coupable, mais le nœud du problème dans lequel nous sommes pris. La question n’est pas de savoir quel niveau de maîtrise il faudrait concéder sur un territoire donné pour que la nature sauvage y reprenne ses droits – comme si une sauvagerie pouvait spontanément se constituer en une Nature en dehors de toute référence à une Loi, fut-elle physique ou biologique – mais quel type de pouvoir nous continuons d’accepter – royal, étatique ou technocratique – pour que se forme ici et là des espaces sauvages ? Et plus profondément encore, savons-nous quel pouvoir nous exerçons, aujourd’hui, sur les êtres avec lesquels et au milieu desquels nous existons : le dénouement en cours de l’enchevêtrement pluriséculaire de la nature et du sauvage, et ce au profit du vivant, n’est-il pas le signe que le sauvage, désormais, pose problème ailleurs que dans le champ de la souveraineté, du territoire et de la loi ?

Quoi qu’il en soit, même au cœur de cette forêt dont la sauvageté était protégée par des lois et des gardes, l’homme ne se mettait à distance des bêtes sauvages que pour mieux les poursuivre et s’en approcher. Ces loups que les rois, les seigneurs, pourchassaient, débusquaient, et dont ils débarrassaient leurs forêts, devaient laisser d’autres bêtes sauvages, moins dangereuses mais tout aussi farouches, prendre leur place : façon d’offrir à leurs prédateurs humains le plus beau des trophées. S’il y avait ainsi opposition violente entre l’homme et la bête, à l’instant décisif de la traque, au moment de ce dernier face-à-face qui verrait forcément le second mourir et faire s’évanouir leur rapport – avant qu’un autre animal ne soit à son tour pourchassé – S/D s’accomplissait néanmoins dans un extrême rapprochement, voire une annulation de la différence. Au terme de la chasse, c’était l’étrangeté du sauvage lui-même qui disparaissait : le roi reprenant et affirmant par ce rite les attributs de sauvagerie (courage, puissance, virilité, etc.) que les fauves lui contestaient et dont ils s’arrogeaient à ses yeux la possession exclusive. Dans ces lieux à part que les forêts venaient circonscrire ne devait apparaître et demeurer qu’un seul être véritablement et suprêmement sauvage : le féroce souverain5. On ne s’étonnera pas de ce fait que l’Occident ait rêvé d’un roi des animaux. Qu’importe qui eut la couronne, l’ours ou le léopard, ce qui reste significatif, c’est qu’un tel pouvoir fut introduit dans la faune.

Ainsi, pour peu que l’on suive un peu plus longtemps que d’habitude les méandres dans lesquels s’enlisent le cours de la sauvagerie – donnant sûrement cette impression de stabilité, de lenteur voire d’archaïsme qu’on lui accorde si volontiers – on s’aperçoit que le sauvage n’est pas seulement un terme secondaire et négatif, ou une sorte de double spéculaire mais inversé du domestique, mais qu’il peut entrer dans bien d’autres rapports : de fine nuance (quand il est ramené, comme chez Descola, à son socle ethnologique particulier et vu du reste du monde : sa distance avec le domestique n’étant plus si importante, anthropologiquement parlant), de contraste heuristique (avec cette fonction de repère qu’ont notamment pointée Catherine et Raphaël Larrère), de plus ou moins douce continuité (comme en témoignent les gradients de naturalité établis et normalisés pour les espaces protégés), d’équilibre aussi (par cette fonction de compensation, de régénération, de revivification, qui ont nourri tant d’exotismes et de critiques du vieux monde, de Montaigne à Gauguin) ou même de coexistence pacifique (comme chez Morizot où hommes et loups partagent et habitent un même territoire).

Tirer les fils et ourdir de nouvelles trames

On a sans doute eu tort, alors, de comprendre le destin de la sauvagerie à la manière d’une longue erreur : expérience ou mode d’existence qui n’aurait jamais tout à fait trouvé sa place dans notre monde : égarement perpétuel. Car on est loin, mais encore très loin, de s’être assez trompés, fourvoyés, à son sujet.

À voir la sauvagerie, comme on vient rapidement de le faire, passer de lieu en lieu sans cause apparente ni mobile, on devine que le problème qu’elle posait n’était pas véritablement celui de n’avoir pas trouvé de place mais, à l’inverse, d’avoir été contrainte d’en trouver une et une seule et de s’y fixer, une bonne fois pour toutes. Éternellement vissée à ces bois, à ces marges, à ces ailleurs qui lui donnaient cet éclat si romantique, la sauvagerie pouvait avoir le loisir d’être aussi repoussante que fascinante : elle n’avait guère, du coup, de quoi inquiéter nos intériorités (domaines, cités, maisons ou corps) bien protégées. C’est en voyant tous les lieux et les moments dans lesquels elle a frayé sa voie, toutes les figures qu’elle a marquées de son empreinte, qu’on s’aperçoit que l’avoir sans cesse et presque exclusivement cherché dans la forêt, dans la nature, dans l’autre ou le moins qu’humain, nous détournait de son histoire. Alors s’il faut rectifier quelque chose du regard que l’on porte sur la sauvagerie, ce ne sont pas les illusions et les préjugés qui l’entourent et qu’elle projette – travail qui a déjà été fait et refait – mais l’entêtement avec lequel nous avons suivi la même voie droite durant des siècles. Et si nous voulons aujourd’hui renouer avec certains de ses pouvoirs – comme on l’exprime un peu partout sans considération des risques et des périls –, il va falloir que l’on saisisse non pas seulement ce qui nous attache à elle – comme si son devenir nous était extérieur – mais ce qui se trame en nous de son existence : les nœuds, les ficelles et peut-être les chaînes qu’elles forment et qui font aussi le nerf de notre histoire.

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  1. Dans la mesure où les ethnologues recourent fréquemment à des expressions comme « les gens » ou « les hommes » pour traduire la façon dont une majorité de peuples se désignent eux-mêmes, on considèrera ici Homme comme un ethnonyme   occidental, autrement dit la façon dont les populations qui se reconnaissent dans cette façon d’être et de vivre se nomment et entendent les autres : les gens de la terre ?[]
  2. Philippe Descola, « Le sauvage et le domestique » in Nouvelles figures du sauvage, Communications, 76, 2004, pp. 17-39.[]
  3. Étonnant mais pas incompréhensible quand on sait que ce concept – sa pertinence, sa traduction – se trouve depuis plusieurs années au centre des discussions internationales concernant les politiques de conservation de la nature. Voir Régis Barraud, Michel Périgord, « L’Europe ensauvagée : émergence d’une nouvelle forme de patrimonialisation de la nature ? » in L’espace géographique, 2013/3, pp. 254-269.[]
  4. Karl Jacoby, Crimes contre la nature. Voleurs, squatters et braconniers : l’histoire cachée de la conservation de la nature aux États-Unis, Anacharsis, 2021 (trad. par Frédéric Cotton).Voir https://www.terrestres.org/2021/07/29/karl-jacoby-ecrire-lhistoire-feroce-et-incorrecte-des-etats-unis/[]
  5. Robert Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental, Flammarion, 1992.[]