Temps de lecture : 8 minutes

Hélène Laurain, Partout le feu, Lagrasse, Éditions Verdier, 2022.

souvent encore j’en rêve
je monte dans la camionnette blanche en dernier
quand nos regards se croisent on sourit nerveusement
Taupe a le visage jaune éclairé par son 3310
pianote pianote pianote
on l’appelle
la sonnerie c’est la symphonie de Mozart là
Taupe dit ok et raccroche
C’est bon l’appel a été passé dit Taupe à la cantonade
faut se grouiller
je nous regarde avec nos combis orange
des cosmonautes de Guantanamo
On est à une ou deux minutes dit Fauteur au volant
j’ai super envie de pisser
ça me fait tressauter le genou
Taupe me l’immobilise d’autorité
Ça va aller respire elle me dit
c’est un ordre c’est pas pour rassurer
je respire
personne dit rien
et on les voit au loin
les silhouettes
sales même la nuit
des tours de refroidissement
sabliers doux
et la fumée
toujours
déjà Taupe qui me dit plus fort
Tiens-toi prête
prends l’échelle prends l’échelle
tout le monde a dans la main son outil
elle la disqueuse
Dédé la pince à coupe rase
Thelma la pince multifonctions
Jona la moquette
Fauteur la bannière sur le siège à côté de lui il freine en dérapant
Sors sors on me crie
j’ouvre la portière arrière saute fais glisser l’échelle
le sac de Taupe tombe au passage
Fais gaffe putain je m’enfonce les ongles dans le pouce ça saigne
on a quelques minutes pour entrer
Thelma commence à paniquer
C’est ça le bâtiment on est d’accord hein c’est ça hein elle dit
le premier grillage on le passe à l’échelle comme prévu
on essaie de stabiliser la moquette sur les barbelés
on glisse dessus
comme ça
on se ramasse comme des merdes de l’autre côté
à part Dédé qui galère à se relever ça marche ça fonctionne
on est tous passés en environ une minute
le deuxième grillage
faut l’ouvrir
la disqueuse de Taupe et de chaque côté les pinces
agrandissent le trou
c’est comme dans du beurre
désormais
chaque geste est limpide
Vite vite vite Taupe dit on entend la sirène de la police
on plaque la moquette à l’intérieur du trou
on y passe
y’a Taupe qui dit Putain et qui se tient l’oreille mais pas le temps
Bannière la bannière grouille
on se met en place comme prévu moi en deuxième entre
Taupe et Fauteur
et on la déroule pour notre drone

FURIE VERTE
TCHERNOBYL, FUKUSHIMA… FICKANGE ?

(…)

on n’est pas des cow-boys
ils se jettent sur nous quand même
bam la tête par terre je finis de me pisser dessus
la dernière fusée est lancée par l’un l’une ou l’autre
boum le saule pleureur
les épaules des policiers absorbent le choc sonore
en même temps
ils dansent
la lumière dessine quelque chose sur leurs visages
ils me soulèvent à quatre
Ma chaussure je crie
putain
il me manque une chaussure
par terre ma chaussure je crie
une claque bouche/nez
Ma chaussure je chuchote
ils me jettent dans le fourgon Ta gueule ils disent je suis assise comme un tas tout mal fait
et les autres copains en tas tout mal faits à côté je les sens trembler
à l’intérieur ça jubile bien
en silence
compliqué de se sentir plus vivant que ça
Thelma a le visage de c’était-pas-une-partie-de-plaisir
Fauteur est en face de moi cette fois
d’une camionnette à l’autre
on se regarde
son visage à lui m’encourage je pense
ils ont la police
on a la peau dure

(…)

une autre chose dont je n’ai pas parlé
aux policiers
c’est Boudin
s’ils croient que la lutte se cantonne aux centrales
ils sont encore plus cons qu’ils en ont l’air
j’aurais commencé par leur demander
aux policiers
Vous la connaissez celle-là
c’est l’histoire de trois énarques et quatre polytechniciens
dans une salle de réunion
ils disent beaucoup de choses
en écrivent beaucoup moins
dans leur rapport aux N + 2
Nous nous inscrirons dans une démarche
de revalorisation des territoires ruraux ils écrivent
On n’a plus de colonies alors on va fourrer la merde dans le trou du cul de la métropole ils disent
ils se demandent
s’ils devaient choisir une région bien pourrie
pour y déverser un torrent de déchets
laquelle ils choisiraient
après un top 3 rapide
Nord – Picardie – Lorraine
ils remarqueront
qu’ils ont tous un faible pour la Lorraine
une région
triste comme une salle de cinéma vide
en pleine projection
ils se diront
Avec la sidérurgie ils sont habitués à se faire bien polluer
ils sont endurants
à défaut d’être résilients
les hommes s’intéresseront à la Meuse
presque vide
pile dans la diagonale
trou noir
que des bouseux
et tout ce chômage
pratique
les derniers hivers rudes de France
ça partira pas en Zad au moins
trop froid
C’est bien la Meuse tous acquiesceront
du vrai Grand Est porn
comme on l’aime
ils proposeront des petits boulots aux habitants
pourquoi pas des cours de yoga et de méditation gratuits
qu’ils comprennent qu’ils sont seuls responsables
de leur bonheur
ils auront un petit truc à se mettre sous la dent
il devrait leur en rester au moins une
et puis leur sénateur est très motivé
le pauvre il ne sait même plus quoi quémander
les hommes riront de concert
de toute façon les déchets sont là
les fourrer sous le tapis en Meuse
c’est encore
ce qu’il y a de moins pire
Nous implanterons un laboratoire ils écriront dans le rapport
et en réunion publique
ils diront
Ne vous inquiétez pas
c’est juste pour chercher
dans le public des voix s’élèveront
et demanderont
instabilité de l’argile
risques d’incendie
fuites
transports des déchets
irréversibilité
les hommes
proposeront expertement
d’arrêter d’hystériser le débat
avec un geste concomitant des deux mains
qui tassent l’air
ils auront un maître mot
pé.da.go.gie
les tables seront en Formica
ils se donneront l’air médiocre
leurs costumes seront mal coupés
ils feront creuser des galeries des tunnels des caissons
y logeront des statues de Sainte-Barbe
dans les alcôves
pour se protéger
ils feront des saucissons coffrés de déchets nucléaires
entourés
de verre cristallisé
ou d’acier inoxydable
120 ans après
ils fermeront boutique
le centre d’accueil des déchets
la boîte
sera fermée
Hermétiquement ils écriront
un sarcophage
ce sera garanti pour toujours
pour l’éternité
comme l’amour
en dessous de Boudin
à côté des éclats d’obus
des crânes et des os des poilus
il y aura des saucissons de déchets nucléaires
Nous créerons des commissions
« mémoires et transmission » ils écriront

(…)

ils disent qu’il faut que je fasse mon deuil
mes deuils
ils ont un nom
solastalgie il paraît
moi j’appelle ça mes deuils
de la baignoire remplie de mousse
de la vie à 20o en toutes saisons
de la volupté de la voiture
du bonheur d’accumuler
le deuil des forêts humides
d’une vie sans cancer
le deuil du désir d’enfant
de la légèreté
des lacs gelés en hiver
de se savoir actrice d’au moins quelque chose le deuil d’une vie consommée
de relations consommées
d’un travail consommé
et de ces deuils
presque
vient le désir d’embrasement
l’envie qu’on m’effondre
plus rapide
plus net
le désir de savoir
et d’en finir tout à fait
pour de bon
le désir de me fondre dans les chiffres
qu’on a tous oubliés sitôt lus
pourcentages et fractions
qui additionnés font
beaucoup trop
ou vraiment plus rien du tout
ça s’appelle
brûler de douleur et faire avec

je connais l’image
des yeux creux de Mémou qui veulent plus rien dire qui quelques jours avant regardaient encore
avec moi sur l’ordinateur
Wild Plants de Nicolas Humbert
et puis la chose minuscule dans mon ventre
y’a plein d’images aussi pour ça
une poussière une étincelle une promesse une graine des images
sucrées comme la mousse framboise
une ombre une petite brise
curetée comme la bouffe dans la bouche de Pépou expulsée
la poussière l’étincelle
j’ai jamais très bien su
si c’était Fauteur ou moi
qu’en voulait pas
j’ai tellement de voix dans ma tête
qui scandent
attention tic tac
cet autre compte à rebours
j’ai en persistance rétinienne
l’image de moi dans un eHpad
avec personne d’aimé pour se souvenir
que j’existe
de toute façon
je serai morte avant
alors
quoi de plus généreux
que de ne pas enfanter
dans ma vie-deuil
et dans ce monde
trou noir

(…)

la rivière est en crue
l’eau-boue recouvre des racines
et pourtant
la floraison des magnolias est terminée
depuis longtemps
leurs bourgeons étaient prêts
depuis janvier
c’est le début du printemps et
déjà
l’été nous menace
l’air est d’un seul bloc
comme mort
il ne bourdonne plus
un papillon blanc au liseré orange
erre
désespérément seul

(…)

bientôt elles seront mûres
les tomates de Mémou
et quand je recueillerai leurs graines je ferai comme l’homme maigre
le fou calme
je les extrairai
séchées
assise à la table de cuisine bancale
des graines de tomates
et d’autres plantes aussi
et comme lui j’expliquerai tout bas
comme si je parlais pour moi
– ce sera sûrement le cas –
qu’une plante pionnière peut germer
dans peu de terre
qu’elles préparent le sol pauvre la terre vierge
que les plantes pionnières ce sont des fleurs qui peuvent
qui peuvent germer
dans les fissures du béton
c’est une subculture
l’avant-garde des plantes
elles seront mes camarades
elles qui provoquent le changement à partir de rien comme lui j’évoquerai mon pacte avec les plantes
un perpetuum mobile
j’émietterai
éviderai
disperserai
ça donnera des graines de violet à jaune
dans une passoire en inox
je comprendrai leur langue et leur désir
au fur et à mesure du temps
et je les assouvirai
ce n’est pas si facile
j’expliquerai
que certaines plantes
les chardons aux ânes par exemple
piquent
comme si elles ne voulaient aller nulle part
mon travail et celui de la plante
ce sera un dialogue très difficile à décrire quelque chose de tranquille

les choses qui soignent
je penserai
poussent surtout dans des non-lieux
des niches

(…)

je retrouve Mamipié en ville
je ne suis plus les saisons
de la consommation
le renouvellement des vitrines
ne s’adresse pas à moi
achats de rentrée – Halloween – Noël – Réveillon – sports d’hiver – renouveau du printemps – Pâques – vacances d’été – achats de rentrée
je suis arythmique absolument
foncièrement étrangère
à la ville
kyste
polype
sa temporalité
m’échappe
elle me recrache
Mamipié m’attend déjà
dans son salon de thé préféré
La Miraine place Saint-Thomas
sous les arcades de pierre jaune
en ce moment il a une vitre pétée
mais elle veut y aller quand même
l’habitude
ils l’ont rebouchée avec un carton
la vitre
On sent presque pas le courant d’air on oublie vite elle dit Pour toi j’irai même boire un café dans la Trump Tower je réponds
boire un café à la Miraine
c’est comme jouer à la dînette dans les années quatre-vingt
ici
tout est ébréché un peu
tout est brun et beige
il y a des figurines de chat sous différentes formes
même les gâteaux sont bruns
la serveuse est désagréable
et Mamipié lui est très soumise
elle entre tout de suite dans le vif du sujet
Ma petite-fille faut que tu reviennes de notre côté
le côté de la vie
tu nous manques
moi qui ai perdu ma fille je crois que je peux dire maintenant que j’ai réussi
j’essaie de réussir
à revenir
deux ans déjà ça fait deux ans
déjà
toi
tu as toute la vie devant toi
tu peux construire beaucoup de choses
tu peux avoir de l’amour et en donner
bientôt c’est le mariage de ta sœur
qui sait tu vas peut-être rencontrer quelqu’un là-bas
alors que Mamipié continue à enchaîner
les phrases automatiques
je me demande
où sont les pépites
de réel
où est-ce que je peux
allumer la lumière
sinon
dans ce que je m’apprête à faire
la voir essayer malgré tout– c’est la seule –
me donne envie
un court instant
de redescendre un peu voire d’atterrir
de jouer dans leur pièce de théâtre
je regarde son menton un peu affaissé recouvert d’un duvet continuer à me parler
et je prends un air doux pour ne pas la blesser
elle a besoin de croire que je l’écoute
et que je reviens de leur côté
le côté de la vie comme ils disent
Mamipié semble avoir oublié
que je n’y suis jamais vraiment entrée
30 jours après mon anniversaire
c’est bientôt
c’est le jour du mariage de La Sœur
Ah tiens j’avais oublié Mamipié dit
en sortant une boîte de son sac
C’est ta sœur qui m’a donné ça pour toi
de la vitamine D

(…)

la vidéo
vue par 11 236 personnes en live 2351 j’aime
498 j’adore
893 haha
225 wouah
568 pleure
1 002 grrr
montre
une jeune femme en robe de mariée
elle la remonte machinalement
la froisse dans ses poings serrés
dans un geste trop vu pour ne pas être imité
ses bras sont maigres
son corps si droit
on imagine un revolver
braqué contre son échine
elle dit
Je suis à l’orée du bois Ledoux
à quelques kilomètres à peine de Boudin
ce que je m’apprête à faire
je le fais pour nous
un grand nous
tous ceux qui en ont besoin
peuvent être dans ce nous
pour qu’on nous écoute
pour qu’on nous croie
elle respire difficilement en détournant le regard
On a milité en paix
puis on nous a mutilés
on a mutilé la seule chose
la seule chose qui était précieuse
on a transformé notre histoire
en un récit de chaos on a réécrit
notre histoire
sur notre
dans notre dos
ce que je fais
c’est le seul moyen de
le seul moyen
d’attirer l’attention sur notre combat
d’entrer en concurrence avec les autres choses plus divertissantes
ou plus révoltantes
qui polluent
nos pupilles
elle lâche la robe
Je sais pas
je ne sais plus quoi dire
intéressez-vous
lisez
tout a été écrit
puis levez-vous
ouvrez la bouche
élevez vos voix
révoltez-vous

(…)

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