Temps de lecture : 10 minutes

En raison de la grève de jeudi 19 janvier, la séance est reportée le 14 février à 19H.

Le collectif des Reprises de Savoirs – émanation des rencontres Reprises de Terres qui se sont tenues en août 2021 à Notre-Dame-des-Landes – avait lancé au printemps 2022 un appel (ci-dessous) à reprendre collectivement les moyens, les pratiques et les savoirs nécessaires à notre subsistance et à notre condition terrestre, à travers l’organisation de chantiers-écoles. Suite à cet appel, 22 chantiers-pluriversités associant têtes, cœurs et mains, luttes et savoirs, autogestion et création ont eu lieu entre juin et octobre 2022. Et une rencontre inter-chantiers s’est tenue en novembre aux Tanneries à Dijon pour préparer la suite des reprises de savoirs.

Que s’est-il expérimenté et éprouvé dans ces chantiers (liste des chantiers ci-dessous) ? Quelles ont été les enthousiasmes et les difficultés à « reprendre les savoirs », à partager des savoirs terrestres ? Quels apprentissages et envies ont émergé des rencontres interchantiers de novembre aux Tanneries à Dijon ? Comment rejoindre cette dynamique et/ou proposer des chantiers reprises de savoirs dans les prochains mois ? 

Vous êtes cordialement bienvenu.e.s à ce séminaire polyphonique, horizontal et participatif !

Jeudi 19 Janvier à 19h30 à la Parole Errante (9 Rue François Debergue, Montreuil)

Vous trouverez ci-dessous :

  1. La liste des chantiers pluri·versités de 2022
  2. Le texte de l’appel ayant lancé ces foisonnantes reprises de savoirs
  3. Quelques perspectives et lieux d’où il était appelé à rejoindre les chantiers

Et vous trouverez ici les expériences d’ici et d’ailleurs qui inspirent les Reprises de savoirs et nous ont aidé à nous auto-déformer. Une jolie brochure papier sera disponible le 19 janvier.

1/ Les 22 chantiers pluri·versités 2022

Plus d’information ici: https://www.reprisesdesavoirs.org/chantiers-pluri%c2%b7versites/#leschantiers.

13-17 juin 2022Sentir penser une recherche-action-création, Ferme de Combreux, Tournan en Brie, Seine-et-Marne  

5-17 juillet 2022 – Construction d’un fournil de récup, A le Ferme Légère, écolieu en Béarn (64 Pyrénées Atlantique).

10-20 juillet 2022 – Please Synchronize THX 2022 : Soins radicaux, réseaux de résistance, syndicalisme logiciel et fiction spéculative, Osserain-Rivareyte (64390)

13-17 juillet 2022 – Creuser une mare à grenouille contre la métropole: participer à la renaturation du sol artificialisé d’une friche urbaine, Terrain de BMX, Quartier Libre des Lentillères, Côte d’or, voir l’article : http://cqfd-journal.org/Aux-Lentilleres-les-alliances-du

13-17 juillet 2022Activer les savoirs naturalistes au service des luttes, École des Tritons, Zad Nddl, Loire Atlantique

16-24 juillet 2022 – Les chantiers reprise de savoirs du hangar zéro, Hangar Zéro, Le Havre, Seine Maritime.

Article sur ce chantier dans Reporterre: https://reporterre.net/Je-ne-savais-pas-du-tout-bricoler-j-ai-teste-un-chantier-participatif

16-30 juillet 2022 Trois chantiers dans le Tarn: « Après le béton, l’autogestion l’autonomie et la désertion » / « Ruine associative » / « Voûtes catalanes » 

24-30 juillet 2022 Savoir/faire avec la nature, explorations écoféministes, Saint-Martin-de-Fugères en Haute-Loire

29 juillet-5 août 2022 – Comment pratiquer, penser et se transmettre l’autonomie sur le Plateau de Saclay, Campement Zaclay, Villiers-le-Bâcle, en île de France

30 juillet-22 août – Alterfixe : camp autogéré sur l’installation paysanne dans le bocage Ornais, El Capitan

22-29 août  – Écologie politique d’une vanne à moulin, La quincaillerie (21150 Venarey-les-Laumes) & FRICHE

18-25 août – Manières d’habiter le monde, Collectif Manières de vivre, Sainte-Gemmes-le-Robert, Mayenne

20-28 aout 2022 – Le luxe communal / déserter l’art extractiviste, Ateliers de la désertion, zad de Notre-Dame-des-Landes, Loire-Atlantique

22-28 août 2022 – Nourrir-penser nos luttes, Descriptif de l’action finale: https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/vendeanges-sauvages-chez-bernard-arnault

22-28 août 2022 – Les centrales sont elles centrales ?, Tanneries de Mestual, Landivisiau, Finistère

12-25 septembre 2022 – Jardin aériens. Autonomie alimentaire et internationalisme : construire, semer, se préparer, L’Aeri, lieu cosmopolite d’entraide et de rencontre (Montreuil 93) et La cantine syrienne, collectif auto-organisé d’exilé.e.s syrien.ne.s et de militant.e.s internationalistes.

28 septembre – 01 octobre 2022 – Démétropolisation par le bas : hospitalité, partage de savoirs et installation paysanne des personnes avec un parcours migratoire, Île-de-France – A4 ; FRICHE & Les Communaux 

01- 09 Octobre 2022 – Énergie, pouvoir & autonomie (chantier énergie 3ème édition)

La grange de Montabot (50334), Article sur ce chantier dans Reporterre: https://reporterre.net/Poeles-a-bois-eoliennes-Des-chantiers-pour-devenir-autonome

09- 16 Octobre 2022 – La Mare à Grenouille, deuxième volet : creuser des mares et tisser des alliances interespèces, Quartier Libre des Lentillières, Dijon

24-29 Octobre 2022 – Louzaouiñ : Graines de luttes, Rennes

2 / Pour des reprises de savoirs. Appel à des chantiers pluriversités (avril 2022)

L’appel était paru dans terrestres ici: https://www.terrestres.org/2022/05/12/pour-des-reprises-de-savoirs-appel-a-des-chantiers-pluri%c2%b7versites/

Venus d’horizons divers, nous sommes des étudiant.e.s, chercheuses et chercheurs, enseignant.e.s refusant l’hégémonie de savoirs excluants et souvent destructeurs, des déserteurs de l’Éducation Nationale et de la Re- cherche, des militant.e.s de l’éducation populaire, des activistes engagé.e.s dans des lieux et des expériences visant à la reprise d’une autonomie politique et matérielle.

Nous nous sommes rencontré.e.s depuis plusieurs années et de manière informelle autour d’expériences d’écoles de la Terre en divers lieux, sur des zones à défendre, au sein de luttes pour les communs, autour de l’appel pour les Soulèvements de la Terre, lors des enquêtes et rencontres Reprises de terre, dans des cantines populaires.

Ce qui nous lie, c’est la défense, la récupération et le soin des milieux de vie, la pluralité des mondes terrestres, menacés par une machinerie guerrière qui s’attaque au vivant sous toutes ses formes, humaines et autres qu’humaines. Comment se projeter dans un monde secoué par le chaos climatique, l’effondrement du vivant, la précarité sociale, l’autoritarisme et la guerre ? Comment vivre ensemble et apprendre de nos expériences présentes et passées, ici et ailleurs ? Comment « faire école » pour s’inscrire dans la durée ?

Les institutions de transmission et de production des savoirs, Éducation Nationale, Université fondent leur légitimité sur la production de « savoirs experts », uniformisés, sélectifs, qui subordonnent de plus en plus les connaissances à l’agenda industriel, à l’efficacité, aux logiques productivistes et concurrentielles, à l’adaptation aux chocs écologiques et sociaux. Elles sont déconnectées des nécessités et connaissances vitales auxquelles nous confrontent les chocs écologiques et la désolation sociale.

D’un autre côté, des expériences et lieux multiples, ancrés dans des territoires, mettent en lumière des savoirs marginalisés, déniés, souvent méprisés. Ce sont des lieux de recherche, d’enquête, de réflexions, de création, qui réévaluent les savoir-habitants, les savoirs sensibles, les savoirs de subsistance, des savoirs terrestres ancrés dans les manières d’habiter et de faire société, attentifs à dépasser les dominations qui excluent, humilient et minent nos mondes communs.

Voilà pourquoi nous appelons à investir cet été des chantiers collectifs un peu partout en France. Ils se tiendront dans des lieux déjà existants, qu’il s’agit aussi de renforcer et relier, des lieux en construction ou à inventer. Ils se dérouleront dans le cadre d’une vie collective et autogérée, attentive au soin des personnes, des lieux, des groupes. Soucieux de la pluralité des savoirs et des manières de les transmettre, inspirés d’expériences et réflexions passées et présentes, ils mêleront, en les décloisonnant, des temps forts de travaux manuels collectifs, des temps de partages de savoirs plus théoriques, des temps de création et de fête. Ils seront une ébauche pour l’invention de Pluri·versités de la Terre.

3 / Quelques perspectives et lieux d’où il était appelé à rejoindre les chantiers1

« Moi j’ai qu’un bac pro et j’ai grave goût d’en savoir plus dans la vie »

J’ai effectué quelques diplômes professionnels de 5eme niveau (taille de pierre, horticulture, poterie). C’est-à-dire jamais au-delà d’un BEP ou équivalent. J’étais un peu un cancre, incapable de me sentir pleinement concerné par les cours. J’ai passé beaucoup de temps d’apprentissage en entreprise à faire des tafs sans trop d’engouement, mais quoi que j’en dise j’y ai appris beaucoup de trucs pratiques et manuels qui m’ont familiarisé avec la matière ou m’ont permis de me sentir à l’aise dans un espace de travail – d’avoir le réflexe de trouver les bons outils et comment les utiliser. Idem pour les gestes de manutention, c’est-à-dire la manière de manipuler les matériaux – bois, pierre, métal – en évitant un maximum de te ruiner la santé. J’ai l’impression qu’à présent je me sens très à l’aise dans mon rapport au faire même si je ne suis pas féru de chantiers ou de bricolage. 

Outre la nullité pédagogique à laquelle j’ai souvent eu affaire dans ces formations, ce que je regrette c’est le peu de moyens donnés aux domaines de l’esprit et du sensible. Les programmes et les conditions d’enseignement donnaient peu de moyens aux profs pour développer autre chose que la dimension professionnelle. L’issue de nos formations était d’arriver sur le marché du travail le plus rapidement possible sans trop se poser de questions. Nous n’étions pas formé.es pour nous y épanouir – au mieux, seule la maîtrise de notre discipline valait comme satisfaction. Nous étions des ados et des jeunes adultes perdu·es et nous nous dévalorisions beaucoup. J’avais le sale sentiment d’être en deçà de ceux qui faisait des études supérieurs. L’expérience m’apprit plus tard que l’université ou les grandes écoles ne sont pas non plus des espaces épanouissants malgré le savoir qui y est dispensé.

Parce qu’il faudra toujours tisser des ponts entre les mondes,  habitant·es de territoires en lutte

Parce-qu’il nous faut toujours inventer des ponts, des passerelles entre des mondes, tout en assumant le conflit avec les institutions délétères inféodées au régime de l’économie, nous rejoignons les reprises de savoirs dans une optique de l’extension du domaine du squatt. Si dans Dans nos lieux de vie et de lutte, l’autonomie politique et matérielle se conjugue déjà dans une attention au quotidien et à nos subsistances. 

Nous devons continuer de trouver des formes à l’échange de savoirs d’une part et retrouver des formes d’organisations stratégiques qui dépassent et débordent nos milieux affinitaires, d’autre part. Nos milieux sont composés en partie de deserteurices de l’université; depuis les luttes, on a développé des savoirs stratégiques et pratiques que l’on doit garder en mouvement pour les mouvement sociaux.

Parce qu’il faudra bien inventer autre chose que le vieux modèle de l’Université et des Grandes Écoles…

On vient et on co-organise des chantiers !

Parce que nous faisons tourner au quotidien un système d’enseignement supérieur et de recherche public de plus en plus délabré (sauf les lieux d’ « excellence » et de reproduction sociale), soumis à la mise en concurrence généralisée, et à l’emprise des intérêts capitalistes et des promesses high-tech sur la production de savoirs…

Parce que nous assistons à l’effondrement de la pensée critique, aux attaques contre toute science sociale pointant les dominations de race, classe ou genre, et à la caporalisation gestionnaire de tout le système éducatif et universitaire…

Parce que nous ne parvenons pas assez vite à transformer nos établissements afin qu’ils soient à la hauteur des enjeux écologiques et sociaux auxquels nous faisons face, à la hauteur de ce qui ferait sens dans nos vies et celles des étudiant.e.s…

Parce que vieux d’un millénaire, compagnon des deux derniers siècles d’industrialisme, de colonialisme, de course à la puissance et à la croissance, le système d’enseignement général, technique et agricole, et supérieur et de recherche, est désormais largement prisonnier d’une mégamachine qui détruit les milieux vivants et notre milieu terrestre (on a le nez dans le guidon mais on sent bien qu’il faudrait inventer autre chose !)…

Parce qu’on sait qu’il n’y a pas de savoir au-dessus du monde, de vue depuis nulle part, pas de choix technique neutre, et que nous voulons rencontrer (à égal pouvoir, égale dignité) les collectifs qui se bougent les fesses pour un autre avenir que celui de la gestion étatico-capitaliste des catastrophes, pour d’autres mondes, pour d’autres liens entre les vivants…

… On vient donc ! On espère partager plein de choses (entre autres des savoirs, des gestes, des attentions) avec celleux qui font vivre des lieux, des luttes et des savoirs !

Des étudiant·es en quête de sens, dans un système universitaire sclérosé

Masterant.e.s, nous nous sommes dirigé.e.s vers l’enseignement supérieur et la recherche en études environnementales avec l’espoir d’y trouver des repères pour s’orienter, et l’envie de partager des outils pour penser et construire des mondes habitables. Ce sont des logiques d’individualisation et de compétition qui nous ont accueilli.e.s, mettant à l’épreuve nos amitiés et renforçant nos doutes et nos peurs. Ce sont aussi des disciplines qui nous ont rappelé à l’ordre d’un paysage épistémique régit par la division du travail et l’hyper-spécialisation, dont le miroir est une écologie ‘hors-sol’, basée sur l’atomisation des réponses et l’individualisation des responsables. Ces constats, et les pertes de sens qu’ils entrainent, rendent nos questions initiales d’autant plus fortes.

Comment prendre pour piste d’atterrissage nos attachements, nos dépendances, les tenants et les aboutissants de ce grâce à quoi nous existons et prospérons, pour commencer à imaginer et à mettre en pratique d’autres façons de produire, de partager et de prendre soin, ou plus généralement d’habiter la terre ? Les institutions épistémiques en particulier, de par leur implication dans les déboires extractivistes et coloniaux, et l’infusion des logiques de profit et des intérêts du secteur privé dont elles font preuve, sont en grand besoin d’une réinvention terrestre.

Alors que certains cherchent à les réformer « de l’intérieur », souvent avec frustration, d’autres ont choisi de les déserter, convaincus qu’il n’est possible de faire face aux enjeux écologiques qu’en se positionnant à l’extérieur d’elles. Néanmoins, nous nous demandons si construire et diffuser des savoirs terrestres ne demanderait justement pas de réinvestir ce à quoi l’on tient (ici l’enseignement et la recherche) de manière plus écologique et située, et donc en dépassant cette apparente opposition entre intérieur et extérieur. C’est donc avec l’envie de tisser des liens entre l’institution existante et les territoires de vie et les luttes sociales, que nous prenons part aux chantiers-pluriversités, motivés par l’expérimentation qu’ils offrent de pratiques de partage de savoirs écologiques et situées.

Art et environnement, le grand détournement 

En tant que chercheuse en écologie politique et artiste, je subis l’effondrement de l’université publique d’un côté, et la précarité de la condition d’artiste-auteur de l’autre, une double brèche dans lesquelles s’engouffrent les institutions culturelles privées et les mécénats industriels ou « philantropiques » de leurs pendantes publiques. Avec elles s’évaporent le peu de structures matérielles de l’imagination qu’il reste du côté institutionnel de la force, au profit de réseaux de pouvoir soutenant de vastes opérations de « green washing » et autres colonisations des réflexions collectives sur des mondes communs encore vivables. Leur reprendre aussi bien les savoirs-faire que les arts, en se liant aux groupes et aux lieux qui construisent déjà, souvent depuis longtemps, des espaces de contre-imaginations, est pour moi indispensable. Car construire, penser et imaginer sont des pratiques qui ne vont jamais les unes sans les autres, et pour lutter, il s’agit de ne leur en laisser aucune.

Universitaire débordé et ne trouvant pas le temps de sortir de l’institution

Je viens de lire votre appel. C’est vachement bien ce que vous faites mais et je suis sous l’eau en ce moment avec mes responsabilités dans mon établissement. Venir une semaine pour partager savoirs théoriques et savoirs pratiques, c’est une riche idée, d’ailleurs j’ai écrit des choses là-dessus et je vous mets mon super article en attachement. Mais cet été j’ai mon livre à finir et mon UMR va être évaluée en septembre par l’HCERES. Est-ce que je peux venir deux jours au lieu de 7 ? Est-ce qu’il faut vraiment dormir en tente et faire la vaisselle ? En tout cas je soutiens, hein ! S’il faut signer une tribune vous pouvez compter sur moi !

SOUTENIR TERRESTRES

Nous vivons actuellement des bouleversements écologiques inouïs. La revue Terrestres a l’ambition de penser ces métamorphoses.

Soutenez Terrestres pour :

  • assurer l’indépendance de la revue et de ses regards critiques
  • contribuer à la création et la diffusion d’articles de fond qui nourrissent les débats contemporains
  • permettre le financement des deux salaires qui co-animent la revue, aux côtés d’un collectif bénévole
  • pérenniser une jeune structure qui rencontre chaque mois un public grandissant

Des dizaines de milliers de personnes lisent chaque mois notre revue singulière et indépendante. Nous nous en réjouissons, mais nous avons besoin de votre soutien pour durer et amplifier notre travail éditorial. Même pour 2 €, vous pouvez soutenir Terrestres — et cela ne prend qu’une minute..

Terrestres est une association reconnue organisme d’intérêt général : les dons que nous recevons ouvrent le droit à une réduction d’impôt sur le revenu égale à 66 % de leur montant. Autrement dit, pour un don de 10€, il ne vous en coûtera que 3,40€.

Merci pour votre soutien !

  1. textes “Pourquoi nous rejoignons les reprises de savoirs” du printemps 2022[]