À propos du livre Essai sur l’histoire des rapports entre l’agriculture et le capitalisme, de Thierry Pouch, paru en 2023 aux éditions Classiques Garnier dans la collection « Bibliothèque de l’économiste ».
Dans ce livre, Thierry Pouch, « chef économiste » de Chambres d’agriculture France1, contrôlé par une FNSEA qui entend représenter un patronat agricole productiviste2, convie Karl Marx dans une analyse ambiguë de l’histoire récente de l’agriculture. D’un côté, l’analyse marxiste aide utilement à comprendre le processus de prolétarisation et de salarisation de l’agriculture française ; de l’autre, elle est tordue pour appuyer la liquidation des timides avancées de l’écologisation de l’agriculture et des politiques agricoles en France, et en Europe. Sa lecture confirme la grande plasticité idéologique des cercles syndicaux agricoles dominants, qui ne sont pas à une contradiction près. Pour eux, il semble ainsi que l’analyse marxiste fasse partie des cadres d’analyse acceptables, à condition de ne pas appliquer l’analyse de classe à l’intérieur de la profession agricole et de se tenir à distance de toute perspective écologiste. Sans remettre en cause la sincérité du marxisme de Thierry Pouch3, sa lecture est aussi involontairement une mise en garde salutaire : le marxisme ne peut toucher juste aujourd’hui sans intégration de cette dimension écologique.
Marx en rase campagne
La thèse du livre est somme toute assez simple : si Karl Marx et ses successeur·es semblent s’être trompé·es à propos la question agraire, leurs prévisions et les controverses qu’elles ont suscitées il y a un siècle sont malgré tout encore à même de nous fournir une lecture pertinente de la situation de l’agriculture en France et dans le monde aujourd’hui.
Pour Karl Marx, le capitalisme se développe en séparant les travailleur·ses des moyens de production de leur subsistance, en premier lieu la terre, et les oblige donc à vendre leur force de travail pour survivre. Jugeant le modèle industriel plus productif, il prévoyait la disparition de l’agriculture familiale de subsistance, ainsi que l’avènement d’une agriculture industrielle, menée par de grandes exploitations mobilisant du travail salarié et concentrant les facteurs de production, notamment la terre. Or, si l’agriculture s’est en effet industrialisée et le nombre de travailleur·ses de la terre a fortement baissé, au moins dans les pays occidentaux, l’agriculture française est toujours en majorité l’œuvre de travailleur·ses indépendant·es et non de salarié·es. De plus, l’agro-économiste Hubert Cochet indique dans la préface du livre, une régression de la grande exploitation agricole à la fin du 20e siècle avec des réformes agraires en Amérique du Sud, la fin de certaines plantations coloniales et la fin de l’URSS.
Mais pour Thierry Pouch, cet échec des prédictions du marxisme agraire au 20e siècle n’est que transitoire et la prophétie marxiste est en cours de réalisation en ce premiers tiers du 21e siècle : le capitalisme absorbe l’exploitation familiale ; des capitaux extérieurs au monde agricole y investissent massivement ; de plus, l’agriculture est désormais pleinement intégrée à la mondialisation capitaliste.
De l’utilité de Marx pour comprendre l’agriculture
L’analyse de Thierry Pouch nous rappelle un fait central et pas toujours connu : le nombre de travailleur·ses de la terre continue de chuter en France (encore moins 80 000 équivalents temps plein entre 2010 et 20204), alors que, sur la même période, le nombre de salarié·es agricoles a pour sa part augmenté (de plus 11 000 équivalents temps plein pour les salarié·es ayant un contrat de plus de 9 mois). Il s’agit d’une inversion de tendance historique puisque le nombre de salarié·es agricoles n’avait cessé de baisser relativement au nombre d’agriculteur·rices depuis 1866 jusqu’à 19885. Dans certains départements comme la Loire Atlantique, le nombre et le temps de travail de salarié·es agricoles a même dépassé ceux des travailleur·ses indépendant·es de la terre. Ce qui s’explique par la présence forte de productions viticole et maraîchère industrielle gourmandes en main d’œuvre salariée. Ainsi, pour la première fois depuis la publication du Manifeste du parti communiste en 1848, la prédiction de la prolétarisation de l’agriculture par sa salarisation semble se réaliser, du moins en France.
L’idée que Marx et les marxistes aient pu, avec un délai de 150 ans, avoir raison invite à reconsidérer le travail agricole à l’aune des catégories d’analyse marxiste. Elle s’insère dans un renouveau foisonnant, et pas toujours convergent, des analyses marxistes, maintenant que la chute de l’URSS est un peu plus lointaine et que la crise économique de 2007-2010 a montré que le capitalisme libéral n’était pas le stade ultime et heureux de l’histoire humaine6. À y regarder de plus près, ces catégories mobilisées par Thierry Pouch parlent à qui scrute l’agriculture française au début du 21e siècle. Il y a donc la salarisation de l’agriculture, mais aussi la financiarisation des terres qui mène à leur accaparement, finalisant la séparation des travailleur·ses de la terre comme moyen de réaliser leur subsistance. Enfin, il y a la constitution d’une petite bourgeoisie d’agriculteur·rices qui se vivent en petit·es patron·es, qui est elle-même en cours d’absorption par des firmes capitalistes qui parachèvent l’industrialisation de l’agriculture. Les travailleur·ses de la terre sont de plus en plus aliéné·es et de moins en moins propriétaires de leurs moyens de production7.
Pour la première fois depuis la publication du Manifeste du parti communiste en 1848, la prédiction de la prolétarisation de l’agriculture par sa salarisation semble se réaliser, du moins en France.
Thierry Pouch est moins convaincant quand il se fait donneur de bons et mauvais points marxistes. Ainsi, le syndicaliste Bernard Lambert, fondateur des Paysans Travailleurs et artisan de la victoire de la lutte contre le camp militaire du Larzac, ne serait pas un bon marxiste. Ce dernier défendait qu’une partie des paysan·nes est exploitée dans le capitalisme, non via le salariat, mais par les banques (exploitation financière) et par l’industrie agro-alimentaire (exploitation commerciale)8. Pour Bernard Lambert, les paysan·nes étaient inscrit·es dans la lutte des classes, et du coté des travailleur·ses. Thierry Pouch ne se donne pas vraiment la peine de discuter cela, si ce n’est pour reprendre l’hypothèse un peu courte de Roland Lew et Isaac Joshua que la paysannerie serait une classe en trop, puisqu’elle possède son outil de production en plus de sa force de travail. Bernard Lambert a pourtant déconstruit cela en rappelant que beaucoup de paysan·nes étaient surtout propriétaires de leurs dettes, et locataire de leurs terres. On ne peut que regretter que Pouch ne se pose pas la question de la classe en soi et de la classe pour soi des travailleur·ses de la terre en France. Par ailleurs, Pouch manque ici de discuter les thèses de l’historien marxiste Jason Moore, qui affirme que le capitalisme ne peut se développer que via l’appropriation massive du travail gratuit de personnes non rémunéré·es, notamment des femmes9.
Enfin, il propose un éclairage marxiste de la question de la coexistence des modèles qui vient battre en brèche le discours dominant aujourd’hui. Les syndicats agricoles de droite, comme nombre de personnalités politiques, parfois même de gauche, nous expliquent qu’il faut conserver la diversité des modèles dans l’agriculture française et défendre « toutes les agricultures ». Des travaux expliquent même qu’agriculture de firme et petite agriculture familiale auraient besoin l’une de l’autre pour fonctionner10. Thierry Pouch montre que ces analyses, qui peuvent être justes à des moments précis, sont myopes, car elles font l’économie d’une mise en perspective historique où l’on voit que le capitalisme a une tendance hégémonique dans tout secteur d’activité où il s’étend11.
Apories agricoles de l’orthodoxie marxiste
Mais Thierry Pouch donne peut-être un peu trop vite raison à Marx en observant la salarisation récente de l’agriculture française. Il en profite ainsi pour en déduire la validité d’une lecture téléologique (ou étapiste) de l’évolution historique du capitalisme qui devrait englober tous les secteurs de la société avant de pouvoir être dépassé, et voir, une fois ses contradictions assez exacerbées, advenir automatiquement le communisme. Cependant et à l’inverse de Marx, il ne formule aucune théorie ni perspective révolutionnaires qui expliqueraient cet avènement. Cette position explique l’opposition vive que Thierry Pouch exprime envers les mouvements de résistance paysanne en France (par la Confédération paysanne) et dans le monde (par la Via campesina). Ces résistances, qu’il qualifie de néopopulistes, sont pour lui réactionnaires, car elles proposent un hypothétique retour à des formes agricoles précapitalistes. Rien ne sert de lutter contre le sens de l’histoire, l’agriculture deviendra inexorablement une agriculture de firme à salarié·es. Ces dernier·es ne pourront aspirer au communisme qu’après la « décomposition de la paysannerie », pour reprendre la formule de Lénine.
Sauf que le débat sur le sujet est loin d’être aussi clos que ne l’affirme Thierry Pouch. En premier lieu, l’expérience soviétique a montré qu’industrialiser l’agriculture féodale russe selon un modèle capitaliste pour mettre en œuvre le communisme n’était pas un projet sans faille. Thierry Pouch l’admet bien dans son livre, mais il n’en tire aucun doute sur la nécessité d’industrialisation de l’agriculture. De même, il relate bien les hésitations du vieux Marx dans ses échanges avec Vera Zassoulitch, prêt à envisager un passage d’une agriculture féodale à une agriculture communiste sans passer par le stade capitaliste en s’appuyant sur les déjà-là des pratiques proto-communistes de la commune rurale russe (Mir). Mais il n’en tient finalement pas compte dans son analyse pour envisager de s’appuyer sur les résistances paysannes au capitalisme portée par la Confédération paysanne et la Via campesina afin de penser un communisme agricole capable de fournir la subsistance humaine hors du marché mondialisé.
Par ailleurs, Thierry Pouch affirme que la question du ralliement de la paysannerie à des positions révolutionnaires n’est plus vraiment un enjeu, car la paysannerie représente de moins en moins de personnes à l’échelle mondiale et particulièrement dans les pays occidentaux où le capitalisme est le plus avancé. Une telle approche fait l’économie de considérer que dans l’hexagone, les agriculteur·rices gèrent plus de la moitié de l’espace, qu’iels continuent à remplir un rôle social fondamental dans la fourniture de la subsistance et qu’iels gardent une capacité de blocage de l’économie qui ne peut-être égalée que par les secteurs des transports et de l’énergie. C’est aussi ne pas voir que les tâches dévolues à la paysannerie avant les années 1960 ont été réparties entre les agriculteur·rices et leurs salarié·es, mais aussi avec les secteurs de l’agrofourniture et de la transformation. Réunis, ces secteurs regroupaient au minimum 5 % de l’emploi total national en 202212.
L’impasse écologique ou la fabrique du doute climatique
Jusque-là Thierry Pouch ne fait que prendre position dans un débat qui ne pourra être tranché que par l’histoire. Mais son propos devient problématique lorsqu’il refuse catégoriquement, à longueur de pages, d’intégrer la crise écologique dans une analyse marxiste de l’agriculture. Un retour en arrière incroyable, alors que la théorie de la régulation et les approches dites food regimes13 l’ont déjà fait depuis longtemps. Il nous propose donc ici une forme particulièrement originale de matérialisme historique où la terre, et la relation que ses travailleur·ses entretient avec elle, n’a aucun effet sur l’histoire sociale. Pourtant, la tradition philosophique marxiste s’appuie sur l’axiome de base suivant : la nature est historique, et l’histoire est naturelle14. Ainsi, comment envisager que, les conditions matérielles du travail de la terre changeant avec la transformation écologique des terres agricoles, cela n’aurait aucune influence sur les travailleur·ses ?15
Le propos de Thierry Pouch devient problématique lorsqu’il refuse d’intégrer la crise écologique dans une analyse marxiste de l’agriculture.
Cela amène Thierry Pouch à produire une analyse de l’évolution de la PAC pour le moins originale. Prenant appui sur la corrélation temporelle entre la libéralisation de cette dernière et son extension à des objectifs environnementaux, il en déduit que la question environnementale n’est qu’un prétexte à sa libéralisation. Cependant, corrélation n’est pas causalité. Il est vrai que la libéralisation de la PAC intervient au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique et presque en même temps que la question environnementale émerge dans le débat public. Le Sommet de la terre de Rio en 1992, où la notion de développement durable sera fixée, est très proche dans le temps de l’intégration de l’agriculture dans l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) en 1994. Pourtant, le mouvement altermondialiste qui se développe à l’époque est farouchement opposé aux accords de libre-échange et à l’Organisation internationale du commerce (OMC) qui va succéder au GATT, alors qu’il est le premier et principal défenseur de l’écologisation de l’agriculture. Au tournant des années 2000, le leader de la Confédération paysanne s’appelle José Bové. Quoi que l’on pense de sa trajectoire politique, difficile de concevoir que ce syndicaliste, emprisonné pour avoir fauché des OGM, soit le porte-parole d’une agroécologie qui forcerait l’agriculture dans le triptyque « numérique, robotique, génétique »16 poussant les agriculteur·rices à s’endetter fortement pour s’équiper comme il est suggéré dans le livre.
Évidemment, la crise écologique étant de plus en plus difficile à nier, les capitalistes agricoles ont fini par l’instrumentaliser pour tenter de justifier la poursuite de l’accumulation du capital. Ainsi, on trouve aujourd’hui des vendeurs de matériel agricole qui, toute honte bue, expliquent mettre en œuvre l’agroécologie en vendant des pulvérisateurs de précisions qui permettent de diffuser moins de pesticides de synthèse, le tout pour la modique somme de 750 000 euros17. Ce qui correspond à presque trois fois le capital moyen immobilisé sur une ferme en France18. Pourtant, nombre de fermes adoptant des pratiques agroécologiques, notamment celle de l’agriculture biologique, se passent totalement des pesticides de synthèse sans avoir à recourir à de tels matériels. Thierry Pouch manque de recul lorsqu’il écrit que la révolution numérique de l’agriculture « a pour double finalité de mettre en cohérence les systèmes d’information et de créer une nouvelle organisation du travail pour les agriculteurs, et de déployer une agriculture de précision permettant d’optimiser l’activité agricole dans ses relations avec les écosystèmes (drones pour l’irrigation, cartographie des zones de stress hydrique, dosage et fonctionnalité pour répandre les intrants, géolocalisation de bétail…) ».
La crise écologique étant de plus en plus difficile à nier, les capitalistes agricoles ont fini par l’instrumentaliser pour tenter de justifier la poursuite de l’accumulation du capital.
Le greenwashing derrière ces discours est évident. Ne serait-ce que par ce que les subsides de la PAC incitant à l’industrialisation de l’agriculture par des subventions proportionnelles à la taille des fermes restent quatre fois plus importants que ceux invitant au développement rural et environnemental. Encore récemment, la dernière réforme de la PAC a mis en place un « écorégime » censé conditionner l’accès à certaines aides aux bonnes pratiques environnementales des agriculteur·rices. La cours des compte de l’Union européenne a depuis montré que 99 % des fermes françaises pouvaient toucher cette prime verte sans changer de pratiques19. On pourrait arguer que c’est parce que l’agriculture française est déjà particulièrement vertueuse. Mais alors, comment expliquer que, sur les trois dernières décennies, 39 % des populations d’oiseaux communs spécialistes des milieux agricoles aient disparu ?20 Ainsi, la PAC est bien devenue une politique libérale qui favorise les plus gros·ses agriculteur·rices et les intérêts des industriels de l’agriculture et de l’alimentation, mais l’écologie n’y est vraiment pour rien.
Pour affirmer son propos marxiste, Thierry Pouch aurait pu au moins se donner la peine de discuter les thèses des éco-marxistes qui défendent des positions opposées aux siennes sur l’agriculture21 et plus généralement l’écologie. En effet, les travaux de John Bellamy Foster, et plus récemment de Kōhei Saitō, ont montré que Karl Marx avait porté une attention très précise aux limites d’une agriculture capitaliste qui, par son extractivisme, provoque une « rupture métabolique ». Mais comment attendre que Thierry Pouch admette l’origine capitaliste de la crise climatique, comme le propose Andreas Malm, alors qu’il n’est même pas clair sur les causes humaines de cette dernière ?
En effet, le livre devient particulièrement gênant avec l’emploi de formules telles que : « Le monde social est arrimé à cette certitude que les activités humaines, productives, sont à l’origine de la dégradation du climat, des pollutions et de l’érosion de la biodiversité. » Si le propos n’est pas frontalement climato-sceptique, Thierry Pouch ne fait pas qu’affirmer que l’agriculture peut se penser en dehors de l’écologie et de ses crises : il reste confus sur le fait que l’origine de ces crises serait humaine, liée au capitalisme, et il relativise leur importance. Ce confusionnisme de Thierry Pouch ressemble à s’y méprendre aux techniques de fabrique du doute.
Pouch ne fait que détourner Marx au service du grand capital. Une gageure.
Enfin, Thierry Pouch élude le rôle de ses employeurs de Chambres d’agriculture France, cadres de la FNSEA, dans la libéralisation mortifère de l’agriculture européenne, qui nourrit directement leurs intérêts de classe. Il érige les questions écologiques en bouc émissaire des questions socio-économiques. En cela, son livre, publié en 2023, apparaît paradoxalement précurseur de la voie aujourd’hui massivement suivie par la droite et l’extrême droite dans leur rapport aux questions agricoles. On a pu l’observer dans la reprise en main des manifestations agricoles de 2024 par la FNSEA et la Coordination rurale, ou en 2025 lors des débats sur la Loi d’orientation agricole et la loi Duplomb. Cela participe d’un tournant « trumpien » où le capitalisme agricole ne se donne même plus la peine du greenwashing et érige l’écologie politique en ennemi principal. Finalement, ce sont les « gros·ses agriculteur·rices », devenu·es des agrimanagers qui profitent de la prophétie marxiste en devenant patron·nes de firmes recourant au salariat. En l’absence de contre-proposition stratégique émancipatrice à la voie tracée par la Confédération paysanne, qu’il critique vertement, Pouch ne fait que détourner Marx au service du grand capital. Une gageure.
Vers un nouveau communisme agricole
En 2017, paraissait Le nouveau capitalisme agricole, de la ferme à la firme, un ouvrage académique qui réactualisait l’état de la connaissance et de la compréhension de l’insertion de l’agriculture, des fermes et des agriculteur·rices dans le mode de production capitaliste au début du 21e siècle22. Ce livre a été co-dirigé par François Purseigle, qui semble être l’un des rares sociologues du monde rural français qui trouve grâce aux yeux de Thierry Pouch, certainement parce qu’il dit à l’université, comme aux médias, que la salarisation de l’agriculture française est inexorable. Mais il ne le fait clairement pas sur des bases marxistes. Pour passionnante que soit la lecture de cet ouvrage, l’analyse y reste purement descriptive, les effets sociaux et écologiques sur les travailleur·ses et le vivant, leur aliénation, ou encore le monde dans lequel cette agriculture de firme nous engage, n’y sont qu’effleurés.
Le livre de Thierry Pouch aurait pu en être le prolongement politique en passant par le matérialisme historique et la méthode marxiste. Il n’en est rien. Ce livre permet pourtant, à qui ne les connaît pas, de découvrir les débats du marxisme agraire des deux derniers siècles et de s’ouvrir aux thèses de Terence Byres et Henry Bernstein, peu diffusées en France23. Il établit même de manière salutaire que l’agriculture familiale en France a en grande partie déjà été absorbée dans le mode de production capitaliste sans passer jusqu’à récemment par un salariat massif24. Le problème est sa lecture des enjeux écologiques de l’agriculture et son analyse pour le moins superficielle des positionnements pseudo-verts de l’Union européenne et de sa PAC.
Les livres qui donneront des pistes pour un nouveau communisme agricole au 21e siècle restent à écrire. Mais leurs futur·es auteur·es ne seront pas totalement démuni·es. Iels pourront piocher dans les débats éco-marxistes très vivants aujourd’hui, où la question de la terre est centrale. Iels pourront aussi prendre appui sur une littérature ou une production intellectuelle sur les questions agricoles qui, sans se revendiquer marxiste, reste profondément matérialiste et présente de larges points de rapprochement avec la méthode marxiste. Je pense ici tout particulièrement au Reprendre la terre aux machines de l’Atelier paysan, mais aussi à ses Observations sur les technologies agricoles. Je mets au défi Thierry Pouch de trouver dans ce dernier ouvrage les accents idéalistes, folklorisants et romantiques qu’il reproche à la gauche paysanne française.
La Confédération paysanne et ses partenaires mènent un certain nombre d’initiatives qui visent la réalisation de l’agroécologie, l’agriculture paysanne et l’institution de communs (la terre, l’eau, les savoirs paysans, l’alimentation, etc.) que ce livre oublie et invisibilise25. Et n’en déplaise à Thierry Pouch, ce sont ces initiatives qui sont les plus proches de l’idée d’un nouveau communisme agricole en France aujourd’hui, quand bien même leurs acteur·rices ont parfois des accents qui essentialisent hâtivement les vertus paysannes. Ce communisme agricole mettrait en son centre la production de valeurs d’usage pour les subsistances, humaines ou non. Il envisagerait un réempaysamement de la société, non pas pour régénérer une civilisation campagnarde mythifiée, mais par ce que nourrir sans détruire demande au moins le doublement du nombre de travailleur·ses de la terre. Il envisagerait aussi le travail agricole comme épanouissant, varié et utile.
Il est certain que les personnes qui dessinent ce nouveau communisme agricole ne peuvent pas adopter la position marxiste orthodoxe et téléologique d’une nécessaire incorporation totale de l’agriculture dans le mode de production capitaliste avant de pouvoir s’en défaire. Cette position, que tient Thierry Pouch, relève du nihilisme en niant le lien intrinsèque entre capitalisme et crise écologique, alors même que ce lien se noue de manière particulièrement intense dans l’agriculture. Le nouveau communisme agricole, et d’ailleurs tout projet communiste ou non qui voudrait envisager un maintien minimal des conditions d’habitabilité de la planète, devra envisager son avènement en passant de formes précapitalistes ou proto-communistes, envisagées comme des « déjà-là »26, à des formes post-capitalistes. Ironiquement, la planche de salut du marxisme dans cette histoire débute dans l’échange fécond qu’a pu avoir Marx avec les populistes russes27. Populisme que Thierry Pouch disqualifie peut-être un peu trop vite.
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Notes
- Historiquement connue sous le nom d’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture.[↩]
- On se souvient que la FNSEA avait signé en 2016 avec le Medef et d’autre syndicats patronaux un appel à durcir la loi travail dite « El Khomri » : https://atlantico.fr/article/pepite/loi-travail–les-organisations-patronales-s-unissent-pour-demander-des-modifications-medef-afep-cgpme-fnsea[↩]
- Que l’on peut éprouver dans sa participation à des publications telles qu’Actuel Marx ou la revue d’Attac Les Possibles.[↩]
- Selon le recensement agricole de 2020, Agreste.[↩]
- Chiffres compilés en 2021 par l’Atelier Paysan dans leurs Observations sur les technologies agricoles : Olivier Marchand et Claude Thélot, Le travail en France (1800–2000), Nathan, 1997, et Aurélie Darpeix, La demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture familiale : mutations, déterminants et implications. Le cas du secteur des fruits et légumes français, thèse de doctorat en Sciences économiques, Montpellier, 2017.[↩]
- Comme on pouvait le lire dans Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Flammarion, 1992.[↩]
- Je parle ici bien des fermes comme entreprises, et du pouvoir de contrôle des travailleur sur leur pilotage, et non des terres. En France, les terres sont majoritairement louées par les agriculteurs ou leurs entreprises.[↩]
- Thèse remise au goût du jour récemment dans Ulysse Lojkine, Le fil invisible du capital. Déchiffrer les mécanismes de l’exploitation, La Découverte, 2024.[↩]
- Jason Moore, Le capitalisme dans la toile de la vie : écologie et accumulation du capital, Éditions de l’Asymétrie, 2020.[↩]
- Lire par exemple : Pierre Gasselin, Sylvie Lardon, Claire Cerdan, Salma Loudiyi, Denis Sautier (coordination), Coexistence et confrontation des modèles agricoles et alimentaires. Un nouveau paradigme du développement territorial ?, Quae, 2021.[↩]
- Ce que j’avais essayé de développer ici avec ma camarade Auréline Doreau : https://www.agrobiosciences.org/IMG/pdf/Agribusiness_T-Martin.pdf[↩]
- Selon l’Insee : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7728839?sommaire=7728903[↩]
- La théorie de la régulation analyse comment les sociétés stabilisent le capitalisme à travers des régimes d’accumulation et des modes de régulation qui coordonnent production, consommation et institutions. Les approches des food regimes décrivent l’histoire du système alimentaire mondial avec ce cadre d’analyse.[↩]
- Lire par exemple : Paul Guillibert, Terre et capital. Pour un communisme du vivant, Amsterdam, 2021.[↩]
- Merci à mon camarade Aimé Paris de m’avoir aidé à formuler cette idée.[↩]
- Slogan utilisé en 2021 par le gouvernement français pour définir une nouvelle révolution agricole nécessaire pour mettre en œuvres les transitions agroécologiques. Il s’agit d’un exercice de greenwashing que j’avais déconstruit ici : https://www.contretemps.eu/modele-agricole-macron-agribusiness/[↩]
- Geneviève Nguyen et François Purseigle, « Financement de l’agroéquipement et activité de sous-traitance Comment les stratégies de financement – ou de non financement – participent à la transformation des structures d’exploitation et à l’essor d’un marché de la sous-raitance agricole », communication au Colloque de la SFER : « Financement des filières agricoles et agroalimentaires », 28 juin 2022.[↩]
- Le capital moyen immobilisé (matériel, bâtiments et foncier) était de 275 000 € par ferme en France en 2020, le double de tout autre profession selon l’Insee.[↩]
- Cours des Comptes européenne, Les plans relevant de la politique agricole commune. Plus verts, mais en deçà des ambitions climatiques et environnementales de l’UE, Rapport spécial, 2024.[↩]
- Selon le programme de Suivi Temporel des Oiseaux Communs coordonné par Le Muséum d’histoire naturelle, la Ligue de protection des oiseaux et l’Office français de la biodiversité.[↩]
- Rappelons que parmi ces éco-marxistes, Daniel Tanuro est ingénieur agronome, et Jason Moore est historien de l’agriculture.[↩]
- François Purseigle, Geneviève Nguyen, Pierre Blanc (direction), Le nouveau capitalisme agricole. De la ferme à la firme, Presses de Sciences Po, 2017.[↩]
- Même si un récent ouvrage est venu combler ce vide : Édouard Morena, Paysan, Anamosa, 2024.[↩]
- En effet, l’agriculture française est aujourd’hui pleinement intégrée au marché capitaliste et mondialisé, alors qu’avant les années 1950, les paysan·nes autoconsommaient en grande partie leur production et vendait le surplus à leurs voisin·es et à la ville.[↩]
- Tanguy Martin, Cultiver les communs, une sortie du capitalisme par la terre, 2023, Syllepse.[↩]
- Si ce vocable est aujourd’hui souvent attribué au sociologue Bernard Friot, ce dernier l’emprunte bel et bien à Marx qui l’a forgé dans ses Manuscrits de 1857-1858, dits Grundrisse.[↩]
- La fécondité de ces débat est abordée notamment dans : Paul Guillibert, Terre et Capital. Pour un communisme du vivant, Amsterdam, 2021 ; ou encore Kōhei Saitō, Moins ! La décroissance est une philosophie, Seuil, 2024.[↩]





