« Autrement dit, nos actions d’aujourd’hui sont des performances cycliques ; elles sont guidées par notre réflexion sur les représentations de nos ancêtres et par notre désir d’être nous-mêmes de bons ancêtres pour les générations futures. »1 Kyle Whyte
Cet article est le troisième volet de la série Dans les coulisses de l’Anthropocène, l’enquête de Pierre de Jouvancourt sur les sciences de la terre et du climat et sur les implications politiques de l’Anthropocène.
An 2000, à 80 km au sud de Mexico. La ville de Cuernavaca accueille un colloque de scientifiques appartenant à un domaine de recherche né dans les années 1980 : les sciences du système Terre. Ce dernier a été fondé sur l’idée qu’il fallait étudier la Terre, à l’intersection de plusieurs sphères en interaction : biosphère, atmosphère, hydrosphère, lithosphère, etc.2 Plutôt que la planète dans toute son épaisseur, les sciences du système Terre s’attachent alors à analyser son enveloppe habitable.
Durant ce colloque, les données d’une équipe française portant sur l’histoire du climat sur plus de 400 000 ans sont dévoilées. Ces résultats sont édifiants : sur toute cette durée, la température globale est corrélée à l’évolution du CO2 dans l’atmosphère. Plus encore, la concentration de ce gaz reste comprise entre 260 et 280 ppm durant l’Holocène – remarquable stabilité de l’époque géologique débutant il y a 11 700 ans et à laquelle croyaient encore appartenir ces scientifiques3. Mais voilà qu’au cours des deux derniers siècles, cette concentration augmente drastiquement pour atteindre environ 370 ppm en 2000, soit une augmentation d’environ 70%.
Effaré devant ces révélations, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen s’exclame : « Non, nous ne sommes plus dans l’Holocène : nous sommes dans l’Anthropocène ! ». Seul et avec d’autres, il développe cette idée dans une série d’articles de recherche. Au cours des deux décennies qui suivent, elle connaît un succès fulgurant, s’impose dans le monde des sciences environnementales et devient un lieu commun de la pensée contemporaine, jouant de nombreux rôles parfois discordants et faisant l’objet de nombreuses critiques et propositions alternatives4.
Par-delà les critiques et les terminologies, l’idée d’un immense dérangement à l’échelle géologique semble s’être imposée. Mais il ne s’agit pas là d’une invention radicale : une telle idée s’inscrit au sein de l’ambiance plus générale dans laquelle est plongé notre chimiste5. Crutzen est initialement un spécialiste des réactions chimiques de l’atmosphère et en particulier de cette couche qu’est la stratosphère, située entre 25 km et 60 km d’altitude. Au cours des années 1970 et 1980, il démontre, avec Mario Molina et Sherwood Rowland, que certains gaz contenant du chlore – les fameux CFC notamment utilisés dans les réfrigérateurs – ont le pouvoir de détruire l’ozone au niveau mondial. Ce gaz, présent dans la stratosphère et formant une sorte de couche, protège la surface terrestre de puissants rayonnements ultraviolets émanant du Soleil et contre lesquels les vivants ne sont pas protégés. Ces découvertes contribueront à aboutir à un accord international limitant l’utilisation de ces gaz dans les années 1990 : le protocole de Montréal. Fort de cette expérience, Crutzen alerte dès sa conférence de réception du prix Nobel sur les immenses risques sur l’habitabilité planétaire liés à l’usage de molécules dont nous ne pouvons pas prévoir tous les effets6.
Lorsque Crutzen propose le concept d’Anthropocène au début des années 2000, il est par ailleurs très informé des menaces qui pèsent sur les conditions de vie sur Terre. En effet, il participe depuis les années 1980 à l’élaboration de programmes de recherche internationaux sur les sciences du système Terre, notamment l’International Geosphere-Biosphere Programme7. Dès cette époque, ces programmes reposent sur l’idée, explicite et pour eux fondatrice, que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre. En outre, à la même époque, Crutzen coécrit des rapports sur l’hiver nucléaire, c’est-à-dire un refroidissement drastique du globe que provoquerait une guerre nucléaire. Envisagé comme une sérieuse possibilité, ce scénario participe alors à la globalisation de l’imaginaire écologiste des années 1980 et 19908. Ainsi, loin d’être une invention radicale, l’idée d’Anthropocène exprime le type d’énoncé auquel Crutzen est habitué depuis plusieurs décennies déjà, tant il est alors courant dans les milieux les plus légitimes des sciences environnementales. Un type d’énoncé qui prend pour objet l’habitabilité du monde pour le présenter comme espace menacé dans sa globalité, selon une pluralité de paramètres ; un type d’énoncé qui tente de nommer une pathologie existentielle du monde contemporain.
L’idée que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre est au fondement des programmes de recherche en sciences du système Terre dès les années 1980.
Or, dès le départ, Crutzen décide d’associer le concept d’Anthropocène à la découverte d’une « terra incognita »9, terme qui désignait toute terre non-occupée par les Européens ou par ceux qu’ils considéraient comme des possesseurs de terre à leurs yeux légitimes. La terra incognita, ce serait l’état du système Terre, bouleversé par les activités humaines – pour le dire dans la terminologie des sciences du système Terre10.
À quel point ce choix terminologique est-il révélateur ? Cet article se propose de montrer en quoi il est le symptôme d’un enjeu plus large que le seul concept d’Anthropocène. En effet, mon hypothèse est que cet emprunt sans doute involontaire11 au vocabulaire colonial en dit long, très long sur l’imaginaire du temps géologique qu’entretiennent encore aujourd’hui les sciences de la Terre, et sans doute plus généralement sur la manière dont les enjeux de la lutte contre le changement climatique sont aujourd’hui construits comme un problème politique.
Certes, parler de Capitalocène, de Plantationocène, d’Anthropocène ou de tout autre terme ayant pour suffixe ce fameux « -cène » ne fait pas importer les mêmes histoires, et, par conséquent, pas les mêmes luttes et les mêmes politiques pour qui voudrait agir pour enrayer le désastre. En revanche, il suppose un socle commun : il semble impérieux de revenir ou de se rapprocher de l’état précédent, à savoir l’Holocène. Ce socle est si évident, qu’il ne fait l’objet d’aucune discussion.
Dans cet article, je me propose d’explorer les raisons pour lesquelles il faudrait précisément le soumettre à discussion. En effet, comme nous le verrons, le concept de bouleversement géologique recèle des préjugés coloniaux attachés à l’impératif de rester dans l’Holocène. Il me semble que ces présupposés conditionnent encore largement bon nombre de discours écologistes, qu’ils soient universitaires, militants ou institutionnels. Pour le dire succinctement, de nombreux discours sur l’Anthropocène, sur les limites planétaires et sur le changement climatique confondent d’une part la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, une certaine idée de la manière légitime d’habiter la Terre. Cette confusion a, il me semble, de lourdes conséquences politiques dans le contexte contemporain que je tenterai en conclusion de présenter brièvement mais qu’on ne pourra explorer en détail dans cet article.
Norme et pathologie climatiques
Commençons par quelques rappels. Le concept d’Anthropocène – ou quelle que soit l’alternative qu’on lui préfère et le début qu’on lui assigne – désigne avant toute chose une sortie de l’Holocène, époque géologique qui débute il y a 11 700 ans. Cette époque fait partie d’une temporalité géologique plus vaste : une période géologique qu’on appelle le Quaternaire. Ce dernier a débuté il y a environ 2,58 millions d’années – ce qui correspond approximativement à l’apparition du genre homo, mais représente une durée dix fois plus longue que celle d’homo sapiens. Relativement froid par rapport au reste de l’histoire de la Terre, le Quaternaire est caractérisé par de grands cycles de glaciation et de déglaciation, ou plutôt par des séquences glaciaires interrompues par des interglaciaires. Ces derniers durent généralement entre 10 000 et 30 000 ans, pendant lesquels la planète se réchauffe d’environ 5°C. Et l’Holocène est précisément un de ces interglaciaires12.
On peut donc dire que le déraillement planétaire hors de l’Holocène est une perturbation des cycles du Quaternaire13. C’est même une hypothèse (très) prudente, car le ravage planétaire14 pourrait bien provoquer une sortie du Quaternaire tout court, dans la mesure où, pour ne prendre qu’une facette de la situation, le niveau de CO2 actuel est inédit depuis près de 14 millions d’années15. On comprend donc que, lorsque Crutzen parle de terra incognita, il désigne le fait que personne ne sait ce que peut devenir la Terre dans les conditions que l’industrialisation lui fait subir, qu’il n’y a pas de situation analogue connue. Adieu la promesse de butin colonial de la terra incognita, voici un péril existentiel16.
C’est précisément ainsi que les publications scientifiques caractérisent ce péril : une pathologie par rapport à une norme climatique, la norme climatique de l’Holocène. Cette norme est d’abord à entendre comme une norme statistique, une simple régularité des paramètres globaux dans le temps17. Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits très majoritairement par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales, etc. – ces papiers regorgent d’affirmations comme : « le terme Anthropocène signifie que la Terre a désormais quitté son époque géologique naturelle, l’interglaciaire actuel nommé l’Holocène »18 ; « le système Terre s’est clairement écarté des limites de la variabilité de l’Holocène »19 ; ou encore « de nombreux indicateurs biophysiques ont clairement dépassé les limites de la variabilité de l’Holocène […] nous vivons désormais dans un monde qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire »20.
Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales.
Quoi de plus normal, pourrait-on rétorquer, puisque l’Anthropocène désigne une nouvelle époque géologique qui se différencie donc de la précédente ? Cependant, la réponse à cette question est moins évidente qu’il n’y paraît. En effet, le ravage planétaire est majoritairement compris comme une pathologie par rapport à une norme climatique. Une chose essentielle en découle. Comme l’a montré le philosophe des sciences Georges Canguilhem au sujet de la médecine, une norme n’existe jamais comme un pur et simple fait mais elle est toujours la « manifestation d’un attachement à quelque valeur »21. Autrement dit, une norme définit en même temps une habitude et un idéal, et, de ce fait, il n’y a de pathologie que dans la mesure où l’on considère que l’écart par rapport à la norme qui la caractérise est problématique22.
Par conséquent, la norme climatique de l’Holocène n’est pas seulement un fait, mais elle exprime des valeurs qui permettent d’affirmer que tout déraillement par rapport à elle est pathologique. Dès lors, une question s’impose : à quelle(s) valeur(s) est associé l’Holocène dans les discours environnementaux ? Qu’est-ce qui fait qu’on y tient, et qu’on peut penser l’idée de bouleversement géologique – fut-il nommé Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, ou autre – comme une pathologie à corriger, à rattraper, à gérer – bref comme ce qui fait problème ? Autrement dit, qu’est-ce qu’on perdrait à sortir de l’Holocène et qu’est-ce qui rend légitime l’action qui cherche à l’éviter ?
En effet, cette thèse mérite clarification. Car du point de vue géologique, il est bien connu qu’homo sapiens a traversé des variations de température globale très importantes au cours des centaines de milliers d’années qui nous séparent de son apparition, notamment plusieurs épisodes de glaciation et de déglaciation. Plus largement, comme d’autres espèces, la nôtre a dû s’adapter à des changements de conditions d’habitabilité dont il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure, comprenant des variations de l’élévation des océans de plusieurs dizaines de mètres, des changements — lents et parfois très brutaux — de régimes de précipitation dans de vastes régions du monde, des variations de températures bien plus amples que ce que ce siècle devrait connaître. Par conséquent, ne serait-il pas légitime d’affirmer que la Terre restera habitable quoiqu’il advienne ?23
Bien entendu, c’est oublier que la rapidité et l’ampleur de l’augmentation de gaz à effet de serre qui a lieu depuis le début de l’ère industrielle reste sans précédent dans l’histoire humaine24. Comme nous le verrons, cette question pourrait même être tout à fait dangereuse. Cependant, qu’il me soit ici permis de jouer l’idiot, c’est-à-dire de faire mine de commencer à zéro et donc suspendre, pour un instant, ce qui semble absolument évident. Faire mine de penser que l’habitabilité de la Terre ne constitue pas le fond de notre affaire nous permettra de nous demander ce qu’il s’agit réellement de défendre lorsqu’est clamé le péril global. Que cherche-t-on à préserver au juste ? De quelle habitabilité s’agit-il ? Qui la définit et au nom de quoi ?25
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De quoi l’habitabilité est-elle le nom ?
En lisant les travaux des sciences du système Terre, il apparaît que l’Holocène serait centrale en raison de son lien avec l’idée de « civilisation ». Autrement dit, c’est parce que l’Holocène serait « l’enveloppe environnementale dans laquelle la civilisation contemporaine se serait développée et aurait prospéré » qu’il s’agirait de la recouvrer, ou du moins de stabiliser le système Terre d’un état proche de l’Holocène26.
Dans le discours contemporain, une origine importante de ce récit se trouve dans les études sur les limites planétaires, formalisées notamment par le Stockholm Resilience Centre et propagées par sa figure de proue Johan Rockström, auteur et co-auteur de nombreux articles à ce sujet. Dès son article séminal de 2009, c’est bien la stabilité de l’Holocène qui aurait « rendu possible le développement humain »27 – une idée qu’il ne cesse de mobiliser depuis, aux côtés de nombreux collègues28. Dans un article rassemblant d’éminents scientifiques du système Terre29, ayant fait date pour avoir alerté sur la possible brutalité avec laquelle la Terre pourrait se changer en « étuve », il est par exemple affirmé que l’Holocène est une époque dans laquelle « l’agriculture, les communautés sédentaires, et, par la suite, les sociétés socialement et technologiquement complexes se sont développées »30.
Ainsi, la norme climatique de l’Holocène est aussi construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique. Ce discours n’est pas limité à quelques publications confidentielles. Non seulement celles que j’ai évoqué sont abondamment citées et servent de socle à de nombreux discours écologiques mais, en outre, on croise fréquemment ce discours dans l’espace public, en particulier à propos de l’action climatique. Des climatologues reprennent cette idée dans leurs écrits destinés au grand public31, des organisations comme Extinction Rebellion32 l’utilisent largement dans leur diagnostic. Des acteurs disparates de l’écologisme le mobilisent, comme Jean-Marc Jancovici et son Shift Project qui y fait directement référence dans son introduction au Plan de transformation de l’économie française (2021). Ou encore certains intellectuels, tels que le sociologue John Bellamy Foster, les philosophes de l’environnement Clive Hamilton ou Dominique Bourg, ou encore l’historien Yuval Noah Harari mobilisent tous le lien entre Holocène et civilisation comme un ressort narratif caractérisant le péril géologique33. Gageons qu’une étude sérieuse montrerait l’ampleur de ce présupposé.
La norme climatique de l’Holocène est construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique.
L’idée de civilisation est centrale dans cet ensemble de discours. Cette dernière a (ré)émergé au XVIIIe siècle et se référait à un ensemble de traits allant de l’adoucissement supposé des mœurs au développement des sciences et des arts modernes, en passant par l’établissement des lois. S’opposant à l’idée – toute relative – de barbarie, le terme renvoyait : soit à toute culture dont la grandeur était reconnue par les Européens (Chine, Inde, etc.) ; soit au progrès universel tendant vers un idéal, processus au sommet duquel se trouvait l’Europe occidentale34. Par conséquent, l’idée de civilisation désignait au moins deux choses : soit une manière de nommer certaines formes d’habiter dans leur diversité, soit quelque chose qui les traverse toutes et vers quoi devrait tendre universellement l’humanité, et donc une hiérarchie implicite des sociétés humaines35.
L’Holocène serait donc un moment clé de l’histoire de la Terre et de ce processus de civilisation. Il ne s’agit pas seulement d’une époque de relative stabilité climatique, mais de ce qu’on pourrait appeler une norme civilisationnelle : un idéal conçu comme désirable et universel en raison de l’émergence, durant cette époque, des seules formes de sociétés qui, selon les discours que nous examinons ici, seraient en mesure de donner lieu à l’épanouissement humain. Sortir de l’Holocène, ce serait donc mettre en péril cet idéal. Comme le disent les historien·nes Deborah R. Cohen et Fredrick Albritton Jonsson, l’Anthropocène est le nom de la nostalgie civilisationnelle pour l’Holocène36, mais on peut également dire qu’il est l’un des noms du privilège climatique que la Modernité s’est octroyée afin de se célébrer.
Comme le montrent les figures ci-dessous, le récit que les acteurs des sciences du système Terre nous livrent est celui d’une association intime de la « civilisation humaine » à l’Holocène, cette civilisation étant rapportée tout d’abord aux « grandes civilisations » (reconnues comme telles par les Européens) mais en tant qu’elles sont elles-mêmes le germe de la « civilisation contemporaine ».
Certes, les contours de la civilisation en question ne sont jamais réellement, précisément explicités et détaillés37, mais on peut les deviner à travers tout un vocabulaire qui émaille ces publications : « civilisations modernes », « monde moderne », « développement social et économique », « développement des sociétés humaines », le « progrès réalisé par l’industrialisation », ou encore l’« entreprise humaine ». Il va sans dire qu’on ne parle guère ici de l’empire des Ming, des Mandingues ou encore des Aztèques, mais bien plutôt des sociétés industrielles, productivistes, structurellement impérialistes et dont la manière d’exploiter le vivant et le non-vivant offre aujourd’hui de nombreuses variantes d’un rapport fondamentalement uniforme à la Terre.
Bien entendu, tous ces discours appellent à des changements structurels dont l’objectif serait d’insérer les modes de vie dans les contraintes des limites planétaires, définies donc d’après la norme holocénique. Cependant, le recours narratif ou conceptuel à la sauvegarde d’une idée de civilisation à la fois abstraite et située reste un impensé majeur. Quelles sont les racines de cette norme climatique, qui relie bon climat et sauvegarde de la « civilisation » ?
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Peau blanche, masque civilisationnel : géologie et nostalgie pour l’Holocène
Cette identification entre l’idée de civilisation et l’Holocène comme ultime époque de l’histoire de la Terre plonge ses racines dans l’histoire longue de la géologie. Dès les premières histoires de la Terre, la dernière unité de temps était tenue pour remarquable, en raison de l’apparition des humains. Bien sûr, étant donné que les premiers récits européens de l’histoire de la Terre dépendaient du cadre biblique, et notamment du récit de la Genèse, l’ultime époque ne pouvait qu’être une étape de l’accomplissement de la volonté divine de rendre l’humanité maître de la nature38.
Mais cela fut également le cas plus tardivement. Par exemple, le géologue Charles Lyell, souvent présenté comme le fondateur de la géologie moderne, définissait l’ultime époque de l’histoire de la Terre, qu’il nommait sobrement « Recent », comme une « période humaine », et pour cette raison sans précédent dans l’histoire de la vie. Lyell est loin d’être un cas isolé. Dès le XIXe siècle, les savoirs de la Terre regorgent de ressources lexicales pour qualifier cette ultime unité de temps : Anthropozoïque, Psychozoïque, Âge de l’homme ou encore Ère de l’esprit. Ainsi Ernst Haeckel, professeur de zoologie à l’université de Iéna entre 1862 et 1909, tenant d’une théorie de l’évolution racialiste39 et connu pour avoir introduit le terme d’« écologie », proposait dans ses conférences intitulées Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles le terme d’« Anthropolithique » comme « âge de la civilisation », caractérisé par les transformations que l’espèce humaine – et surtout une partie de celle-ci – avait opérées sur le globe40. Même les termes on ne peut plus banals de la géologie que sont le Quaternaire et l’Holocène renvoient initialement à l’apparition de l’espèce humaine ou de la civilisation – humanité et civilisation dont la quintessence correspondait aux sociétés blanches d’Europe de l’Ouest.

D’autre part, comme l’a analysé l’historien Fredrick Albritton Jonsson, le XIXe siècle victorien a construit des parallèles entre le passé géologique et l’habitabilité de la Terre. Le contraste était le suivant : au climat stable et modéré du présent, et en particulier en Europe occidentale, était opposé celui du Carbonifère associé, lui, à la chaleur « torride » des climats africains. Or ces climats étaient considérés par les scientifiques comme inhabitables pour la civilisation britannique, réputée à la pointe avancée du progrès. Dans ce récit géologique, la providence généreuse aurait même amélioré le climat de la Grande Bretagne, en vue de conditions plus sobres et tempérées, tout en transformant les dépôts tropicaux du passé en une merveilleuse ressource énergétique : le charbon.
Le temps passant, ce récit a été raffiné, notamment suite aux travaux de James Gieke41 qui défendit l’existence aujourd’hui admise d’âges glaciaires : à savoir que la Terre s’était refroidie à plusieurs reprises avant d’atteindre l’optimum holocénique. Ce préhistorien et géologue y retraçait les origines de la civilisation au moment du réchauffement post-glaciaire, en la liant à une amélioration climatique permettant sur le long terme l’émergence des sociétés modernes dans lesquelles il vivait. Ce récit a pu également trouver des expressions racialistes jusqu’au début du XXe siècle, dans la continuité des liens que certains savants faisaient entre race et climat dès le XVIIIe siècle. Par exemple, en adéquation avec le darwinisme social de son époque auquel il participa activement, le géologue et directeur du Musée américain d’histoire naturelle (New York), Henry Fairfield Osborn, proposa une hiérarchisation des « races » humaines dans laquelle le climat modulait leur évolution – le Sud-Est de la France, « doux » et « tempéré », étant considéré par lui comme particulièrement favorable. Pouvant causer une dégénérescence ou au contraire favoriser de « bons » caractères, il constituait donc un facteur explicatif de l’échelle sur laquelle étaient ordonnés les types humains et culminant avec les « Européens modernes »42.
La géographe Kathryn Yusoff montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale.
Plus généralement, les sciences du passé profond (archéologie, géologie, paléontologie notamment) ont historiquement échafaudé un cosmos tissé de hiérarchies hétérogènes : à l’ordre climatique répondaient un ordre du temps géologique, un ordre naturel dans lequel l’humanité occuperait la position suprême, un ordre des manières d’habiter la Terre qui est aussi un ordre racial. Dans ce récit, la manière d’habiter et d’exploiter la Terre des sociétés industrielles et coloniales disposaient d’un privilège à la fois spatial et temporel. Dans un livre récent, la géographe Kathryn Yusoff entreprend une vaste étude de la géologie occidentale comme une formation culturelle, mobilisant notamment de nombreuses sources et documents (traités, correspondances, articles, etc.). Elle montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale : le « temps profond », écrit-elle, est comme un « privilège racial et une appropriation des ressources matérielles », une « loi « naturelle » de la suprématie blanche et de la violence patriarcale »43. En effet, selon Yusoff, la construction du temps géologique comme déposition de strates successives a, dans un même geste, assigné les corps et les terres pouvant être exploités et les corps légitimes à les exploiter. Autrement dit, dans le cadre général de l’idéologie de progrès, la manière d’ordonner le temps géologique a participé à naturaliser dans la Terre et son histoire l’ordre qui a permis son exploitation coloniale.
On peut être tenté de rejeter ces histoires dans un passé abscons pour mieux les dissoudre et les oublier ; il est également possible de se demander de quelles manières nous en héritons aujourd’hui – se demander quelles architectures conceptuelles, quelles narrations nous disposent encore aujourd’hui à penser comme ces vieux récits géologiques. À quel point cette norme est-elle justifiée et quelles seraient les impasses auxquelles elle pourrait nous conduire ?
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Archéologie de la civilisation
Plusieurs problèmes se posent, certains de faits, d’autres de principe.
Tout d’abord, la vision de ce qu’est une « civilisation » est très restreinte : la chronologie de Rockström et de ses collègues implique clairement qu’il n’y avait pas de « civilisation » avant l’Holocène, ou de manière si peu significative. Dans les articles des sciences du système Terre, cette idée est rapportée à plusieurs composantes régulièrement rapprochées pour caractériser le processus de sédentarisation : sociétés dites « complexes », constructions imposantes, domestication et élevage des animaux44. On pourrait mettre en discussion sur le plan des faits une partie de ces affirmations, en soulignant que ces composantes furent en réalité bien plus disjointes les unes des autres, et qu’il n’y a aucune raison de penser qu’une partie d’entre elles au moins n’aient pu précéder, sous des formes diverses, l’Holocène45. Il a par exemple existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Plus problématique et révélateur est le recours fréquent dans la littérature des sciences du système Terre au terme de « société complexe », comme type de société qui aurait émergé durant l’Holocène. Ce terme a longtemps été employé en archéologie pour désigner de manière voilée l’invention de l’État associée à certaines formes d’organisation très hiérarchisées et rigides. Or, il relève d’un jugement normatif, reconnu problématique en archéologie et en anthropologie, dans la mesure où il suppose de manière implicite que les sociétés plus ou moins égalitaires, peu sédentaires, pratiquant d’autres formes de subsistance seraient plus simples, et, malgré leur charme quasi-enfantin46, seraient restées à l’aube d’un progrès universel – en somme : archaïques et donc simplistes47.
Il a existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Cette conception de la civilisation dans l’histoire de la Terre cadre parfaitement avec les récits proto-anthropocéniques48 entre le XVIIIe et le XXe siècle que j’ai précédemment évoqués. Comme le montre le géographe Michael Simpson, ces récits se distinguent par trois grandes caractéristiques. Tout d’abord l’idée selon laquelle l’humanité évoluerait de manière linéaire, partant d’un stade dit « primitif » et culminant dans le monde moderne – présentation dans laquelle l’Europe constitue l’idéal humain universel. Ensuite, l’idée qu’au cours de ce processus l’humanité se serait affranchie de l’état de nature et d’une condition sauvage par l’entremise, précisément, de la domination de la nature. Enfin, l’idée selon laquelle une telle épopée ne serait guère un accident, mais le résultat d’une tendance profonde poussant l’humanité entière vers un « stade supérieur » de conscience et de rationalité. Le géographe suggère justement que les récits scientifiques de l’Anthropocène correspondent à cette structure ; et l’on peut tout à fait se permettre de généraliser cette analyse aux récits véhiculés par les sciences du système Terre en général49.
Mais ce n’est pas tout. L’enjeu est également d’ordre conceptuel. Lorsqu’on arrime l’idéal général de civilisation à la nostalgie de l’Holocène, on sous-entend que toute manière d’habiter la Terre qui ne dépendrait pas de la stabilité climatique de l’Holocène, et donc de la sédentarité qu’elle aurait rendue possible50, ne saurait donner lieu à la possibilité d’une vie authentiquement humaine en général. Ainsi, en prolongeant cette idée, les peuples dont les manières d’habiter n’impliquant pas d’infrastructures de grande taille et les structures sociales correspondantes, y compris les États-nation, seraient implicitement et par avance disqualifiés de la dignité humaine – tels les Tamasheqs du Sahara, les Inuits du Nord-Ouest des Amériques, les Achuars d’Amazonie, les Evènes de Sibérie. De ce point de vue, ils ne sauraient constituer des formes de vie qui puissent satisfaire le critère (problématique, donc) de complexité, de modernité, etc.51
C’est précisément la manière dont le philosophe autochtone Kyle Whyte analyse la colonialité des récits véhiculés par les savoirs climatiques et le concept d’Anthropocène – et que l’on peut étendre aux sciences du système Terre en général, y compris aux limites planétaires. D’une part, les sociétés et les écologies autochtones ont été « profondément abîmées par le colonialisme, le capitalisme et l’industrialisation », ce pourquoi le changement climatique ne leur apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » ou un « retour vers le futur » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ». Whyte note à ce titre que les savoirs climatiques procèdent à une double occultation : occultation de l’injustice coloniale, historique, du ravage planétaire, mais également occultation (et destruction) des ressources écologiques et culturelles de sociétés qui « avaient à être bien organisées pour s’adapter aux changements environnementaux saisonniers et interannuels », y compris les changements climatiques52.
Pour les sociétés autochtones, le changement climatique n’apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ».
Par conséquent, penser que seule la « civilisation », au sens où nous l’avons vu, serait ce qu’il faudrait protéger car seule permettant l’épanouissement humain, constitue au moins une double injustice : d’une part, une hiérarchisation de la dignité humaine et, d’autre part un déni des modes d’habiter qui sont précisément étrangers à la cause du désastre planétaire. De surcroît, ces modes d’habiter nous indiquent également que les structures sédentaires, fondées sur l’exploitation de leur sol et de la terre – dont peut-être la structure de l’État-nation, comme le suggère l’anthropologue Zoé Todd –, sont précisément ce qu’il s’agirait d’interroger53.

Enfin, cette affirmation ne présuppose aucunement de proclamer la supériorité de certaines sociétés autochtones, voire, pire encore, une réhabilitation de la figure du « bon sauvage » comme modèle de salut écologique54. Bien entendu, les modes de vie dits « impérialistes », qui dépendent de larges infrastructures tirant leur pouvoir d’inégalités abyssales et de l’accaparement de la terre, ont pénétré presque toutes les cultures, à des degrés très divers. Cependant, il n’en reste pas moins, que le présupposé du recours à la « civilisation » comme manière de dramatiser et de problématiser les enjeux climatiques contemporains doit être interrogé.
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Conclusion : l’Holocène et l’idée de civilisation
La réponse que l’on pourrait faire à toute cette analyse, est que la critique manque son objet : on n’appelle pas au contrôle – dans les deux sens du terme – de la norme climatique pour préserver le mode de vie du Nord global, mais bien pour éviter les immenses catastrophes qui ne feront que s’amplifier. Il s’agit non pas d’un mode de vie, d’une norme civilisationnelle abstraite, mais de la possibilité, concrète, de vivre ou survivre pour des centaines de millions de personnes, dont beaucoup habitent des pays soumis à l’injustice structurelle du capitalisme.
Bien entendu, on ne peut que s’accorder avec cet objectif. Cependant, cette critique manque elle-même son objet : ce que fabriquent les sciences du système Terre, c’est bien cette norme civilisationnelle, tributaire de hiérarchies implicites hautement problématiques. De fait, elle masque précisément des enjeux beaucoup plus tangibles et politiques. L’Holocène est une norme géophysique définissant la manière dont il conviendrait d’habiter la Terre, qui lie ensemble autant de mythes fondateurs de la culture holocènique55. Elle participe de ce que Malcom Ferdinand appelle l’écologie de l’arche de Noé : prétextant sauver le monde, elle se concentre sur une seule manière d’être au monde56. Elle véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, et en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
Cette remarque s’inscrit dans les critiques du concept d’Anthropocène et du changement climatique déjà existantes, montrant combien les énoncés anthropocéniques s’apparentent à des énoncés coloniaux. Le colonialisme implique par nature la transformation des relations entre les êtres vivants et non vivants, entre les peuples et leurs milieux de vie au cours d’un processus de dépossession de la Terre et d’effacement des manières d’habiter autochtones. La logique même de l’Anthropocène, affirment ainsi les chercheuses Heather Davis et Zoe Todd, est une « rupture des relations » : « C’est une rupture des relations entre les humains et la terre, entre les plantes et les animaux, entre les minéraux et nos os »53. Comprenons qu’il est impératif de ne pas reproduire cette destruction dans le champ des concepts et des narrations57.
L’Holocène véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
En 2023, une tentative pour concilier la norme holocénique et la justice a précisément été proposée par la chercheuse en politiques du développement Joyeeta Gupta et ses collègues – dont Johan Rocktröm. Il s’agissait de conceptualiser des « limites planétaires sûres et justes » : donc de tenir ensemble la « stabilité du système Terre » et la justice définie ainsi : « minimiser les dommages significatifs infligés aux peuples tout en assurant l’accès aux ressources pour une vie digne et la sortie de la pauvreté58 ». L’article conclut sur ce point important, à savoir qu’il « sera impossible d’être à la hauteur des besoins des plus pauvres dans le cadre des limites planétaires sans une redistribution et un changement radical du système global ». Autrement dit, ce travail publié dans la vénérable revue Nature affirme la chose suivante : pour assurer la stabilité du système Terre, il est nécessaire de procéder à une bifurcation radicale d’ordre politique et social.
En dépit de ses mérites59, il me semble que cette perspective manque un point essentiel. Nous devons résister à la tentation d’identifier, d’une part, la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, les formes de vie, situées, que nous sélectionnons plus ou moins explicitement pour caractériser cet épanouissement. Dans la mesure où le dépassement des « limites » est bien acté et que l’inertie des infrastructures et des institutions nous amènent à les dépasser largement, il est bien plutôt urgent de renverser le problème, si notre objectif est bel et bien de défendre la possibilité de cet épanouissement. En effet, plutôt que de présupposer une norme physique, globale, sur laquelle la Terre devrait se régler afin de préserver les sociétés actuelles, que se passerait-il si l’on se demandait quelles manières d’habiter la Terre rendent possible l’épanouissement de la vie sur Terre dans le bouleversement en cours, y compris en ses pertes inévitables ?
Il ne s’agit pas de dire que la période géologique de l’Holocène est le fruit de la domination blanche, et de nier par-là la pluralité des manières d’habiter la Terre qui s’y sont déployées, notamment celles, autochtones, qui sont brutalement atteintes par le ravage écologique. Il s’agit de reconnaître que l’explicitation du concept d’Holocène et la problématisation des périls actuels dépend largement d’une structure coloniale. Ce changement de focale permettrait de comprendre que la norme climatique n’est pas un donné, mais un enjeu de pouvoir. De ce point de vue, le trumpisme, par exemple, ne consiste pas à se moquer des conséquences de l’exploitation des énergies fossiles, mais à gouverner explicitement un monde où cette exploitation et ses conséquences ont lieu. Autrement dit, il s’agit d’un impérialisme climatique. De l’autre côté, quelles sont les formes politiques qui permettraient de défendre la vie sur Terre de manière juste, tout en sachant que des dizaines de millions de personnes ont perdu et sont en train de perdre leur lieu de vie ancestral ? L’institution de l’État-nation et ses assignations territoriales, par exemple, ont-elles encore un sens dans ces conditions ?
Si l’Holocène a bien rendu possible la « civilisation », c’est peut-être uniquement en idée – comme idée dominante d’un mode d’occupation de la Terre60. Et cette idée ne constitue pas seulement un obstacle pour penser d’autres manières d’habiter la Terre, mais également pour penser ce que signifie être à la hauteur de l’événement géologique en cours.
Image principale : photo de Fylkesarkivet i Vestland sur Unsplash.
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Notes
- « That is, our actions today are cyclical performances ; they are guided by our reflection on our ancestors’ perspectives and on our desire to be good ancestors ourselves to future generations. »[↩]
- Dans une large mesure, la géosphère a été initialement mise de côté au cours de ce processus, ce qui n’est pas sans poser problème. Pour une histoire de ce champ de recherche, voir Sébastien Dutreuil, Gaia, Terre vivante, Paris, La Découverte, 2024.[↩]
- J. R. Petit et al., “Climate and Atmospheric History of the Past 420 000 Years from the Vostok Ice Core, Antarctica”, Nature, 399.6735 (1999), pp. 429–36 (p. 1).[↩]
- Cet article n’a pas pour objet de les discuter, mais précisons que les problèmes pointés par les critiques provenant des SHS sont la plupart du temps tout à fait pertinents. Voir par exemple Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire, Paris, La Fabrique, 2017 ; Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2013.[↩]
- On peut appeler cette ambiance un « agencement d’énonciation », mais je limite la technicité conceptuelle et l’administration de la preuve afférente pour le salut de cet article.[↩]
- Paul Crutzen, « My Life with O3, NOx, and Other YZOx Compounds (Nobel Lecture) », Angewandte Chemie International Edition in English, vol. 35, no 16, 6 septembre 1996, p. 1758-1777.[↩]
- Programme qui deviendra plus tard Future Earth.[↩]
- Matthias Dörries, « The Politics of Atmospheric Sciences : “Nuclear Winter” and Global Climate Change », Osiris, 1 janvier 2011, vol. 26, no 1, p. 198‑223.[↩]
- Insistons sur le fait que, cette fois, il s’agit bien d’une Terre, et non seulement d’une terre. Voir P. Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, vol. 415, 2002, p. 23[↩]
- Malcom Ferdinand a également relevé l’héritage colonial de cette terminologie dans Une Écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019, pp. 134-135. Je propose ici une analyse différente.[↩]
- Mais le fait qu’il soit involontaire participe du problème envisagé ici.[↩]
- Étrangement, le Quaternaire comprend seulement deux époques : le Pléistocène (- 2,58 ; -11 700) et l’Holocène (-11 700 ; 0). En effet, l’Holocène est la seule époque du Quaternaire associée à un interglaciaire.[↩]
- L’Holocène est lui-même divisé en trois âges : Greenlandien : 11,7 ka – 8,2 ka ; Northgrippien : 8,2k a – 4,2 ka ; Meghalayen : 4,2 ka – aujourd’hui.[↩]
- Utilisé notamment par les Soulèvements de la Terre, le terme de « ravage » me paraît particulièrement adéquat pour nommer le processus de destruction généralisé contemporain. Je le tiens d’Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes : Résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, 2013.[↩]
- Une estimation bien plus importante que les trois millions qui étaient jusqu’alors admis. The Cenozoic CO2 Proxy Integration Project (CenCO2 PIP) Consortium, “Toward a Cenozoic history of atmospheric CO2”, Science, 382, 1136, 2023.[↩]
- Cette affirmation, qui fonctionne pour décrire le point de vue des acteurs dont il est ici question, est bien entendu à repenser totalement, c’est là un des enjeux principaux d’une approche anticoloniale du ravage planétaire. D’autre part, il n’est pas impossible que le problème soit justement que le péril devienne une sorte d’appât, de source de profit, pour l’ordre économique actuel.[↩]
- L’Holocène est depuis longtemps (XIXe siècle) caractérisé comme une époque de stabilité climatique.[↩]
- Will Steffen, Paul J. Crutzen et John R. McNeill, « The Anthropocene : Are Humans Now Overwhelming the Great Forces of Nature », AMBIO : A Journal of the Human Environment, décembre 2007, vol. 36, no 8, p. 614‑621.[↩]
- Will Steffen et al., « The Anthropocene: Conceptual and Historical Perspectives », Philosophical Transactions of the Royal Society A : Mathematical, Physical and Engineering Sciences, mars 2011, vol. 369, no 1938, p. 842-867.[↩]
- Will Steffen et al., « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, 16 janvier 2015[↩]
- Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999 [1966], p. 25.[↩]
- Voir Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 75-77. Voir aussi le texte de Guillaume Le Blanc, Canguilhem et les normes, Paris, Puf, 1998, notamment p. 65.[↩]
- Comme je l’indique par la suite, cette question est ici volontairement naïve. Je demande aux lecteur·ices de bien vouloir me suivre sur ce point, le temps de l’article.[↩]
- Cette question pourrait être également tout à fait dangereuse, comme nous le verrons.[↩]
- Le genre de question qu’ont posé les épistémologies féministes il y a bien longtemps, voir Donna Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans e féminisme et le privilège de la perspective partielle », Exils, Paris, 2007 [1988], p. 107-144[↩]
- W. Steffen et al., « The Anthropocene », art. cit., p. 860.[↩]
- Johan Rockström et al., « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, 24 septembre 2009, vol. 461, no 7263, p. 472-475.[↩]
- Will Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », Proceedings of the National Academy of Sciences, 14 août 2018, vol. 115, no 33, p. 8252 8259 ; Johan Rockström et al., « Safe and just Earth system boundaries », Nature, juillet 2023, vol. 619, no 7968, p. 102 111. Voir également Will Steffen et al., « Planetary Boundaries: Guiding Human Development on a Changing Planet », Science, 13 février 2015, vol. 347, no 6223, p. 1259855 ; Katherine Richardson et al., « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, 13 septembre 2023, vol. 9, no 37, p. eadh2458.[↩]
- Parmi lesquels Katherine Ridcardson, Thimothy Lenton, Anthony D. Barnosky, Joachim Schellnhuber – mais aussi Will Steffen, que nous avons déjà évoqué.[↩]
- W. Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », art. cit., p. 8252.[↩]
- Voir par exemple Simon L. Lewis et Mark A. Maslin, The Human Planet : How we Created the Anthropocene, London, Penguin Books, 2018, ou encore le documentaire réalisé pour Netflix avec Johan Rockström, Breaking Boundaries (2021).[↩]
- https://extinctionrebellion.uk/the-truth/the-emergency/part-1/.[↩]
- John Bellamy Foster and Brett Clark, « The Capitalinian : The First Geological Age of the Anthropocene », Monthly Review, Vol 73, n°4, Septembre 2021.[↩]
- Bruneau, M., « Civilisation(s) : pertinence ou résilience d’un terme ou d’un concept en géographie ? », Annales de géographie, n° 674(4), 315-337 (2010).[↩]
- Voir à ce sujet, et dans un autre contexte, l’article très fin de Boris Kapustin, « Discours théorique et discours idéologique autour du concept de “civilisation” », Diogène, n° 223(3), 91-114 (2008). Notons que les formes d’habiter reconnues au rang de « civilisations » ne sont pas toutes les manières d’habiter, en particulier des peuples sans État.[↩]
- Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022.[↩]
- Quoique, là encore, nous serions surpris·ses : la Chine revendique une « civilisation écologique », mais cela sort de notre propos. Voir Virginie Arantes, « Qu’est-ce que la « civilisation écologique » que revendique le pouvoir chinois ? », The Conversation, 23 juin 2025.[↩]
- Pour une histoire des chronologies de la Terre, voir Rhoda Rappaport, When Geologists Were Historians : 1665-1750, Ithaca, Cornell University Press, 1997.[↩]
- Tout comme Darwin et nombre de biologistes du XIXe siècle, Haeckel théorise la hiérarchie de « races » humaines, plus ou moins « civilisées ». Robert J. Richards, The Tragic Sense of Life : Ernst Haeckel and the Struggle over Evolutionnary Thought, University of Chicago Press, Chicago and London, 2008. Cela n’empêche pas que certains scientifiques dont Darwin se sont opposés à l’esclavage et au racisme en tant que tel, comme l’a montré Patrick Tort dans L’Effet Darwin, sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Seuil, 2008.[↩]
- Ernst Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, C. Letourneau et C. Martin (trad.), 2e éd., Paris, C. Reinwald et Cie, 1877. Pour un compte rendu historique de ces éléments, je me permets de renvoyer à mon article : Pierre de Jouvancourt, « La réflexivité géologique des sciences modernes : De l’activité humaine dans la géologie (XIXe – début XXe s.) », Revue d’histoire Des Sciences (1/2024), pp. 61-100[↩]
- Dans Prehistoric Europe, Londres, Edward Stanford, 1881.[↩]
- Ces éléments sont relevés dans la conférence de Fredrick Albritton Josson citée plus haut. Voir aussi Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022. Voir Men of the Old Stone Ages (1915).[↩]
- Karthyn Yusoff, Geologic life : Inhuman Intimacies and the Geophysics of Race, Durham and London, Duke University Press, 2024 p. 158[↩]
- Ridcharson et al. « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, vol 9, n°37, 2023.[↩]
- Voir à ce sujet James C. Scott, Homo Domesticus, La Découverte, 2017. Cet argument, qui est une synthèse de divers travaux d’archéologie, est indépendant des thèses de Scott sur l’émergence de l’État que nous n’utilisons pas ici.[↩]
- Comme le disait Marx des sociétés antiques dans Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions sociales, 1977.[↩]
- Pour une critique de ce discours voir Graeber et Wengrow, Au commencement était…, Paris, Les Liens qui libèrent, 2021.[↩]
- J’entends par là les récits de l’avènement de l’agir géologique humain au sein de l’histoire du cosmos (cosmogonie). Notons qu’il ne s’agit pas de tomber dans le piège du précurseur.[↩]
- Michael Simpson, « The Anthropocene as colonial discourse », EPD : Society and Space, 2020, Vol. 38(1) 53–71[↩]
- Ce qui reste à ce stade une simple hypothèse de paléoanthropologie.[↩]
- Certaines de ces populations se sont en partie sédentarisées suite à la colonisation, mais gardent malgré tout des pratiques de type nomade.[↩]
- Kyle Whyte, “Indigenous climate change studies : Indigenizing futures, decolonizing the Anthropocene”, English Language Notes, 2017. Voir aussi Kyle Whyte “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment : Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 88-104.[↩]
- Heather Davis et Zoe Todd, “On the Importance of a Date, or Decolonizing the Anthropocene”, ACME : An International Journal for Critical Geographies, 2017, 16(4) : 761-780.[↩][↩]
- “I am not making any comparative claims about the superiority of Indigenous systems and institutions for values such as sustainability or resilience”, precise de son côté Kyle Whyte, voir “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment: Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 89.[↩]
- Non pas celle qui appartient à cette époque, mais celle qui a inventé cette époque.[↩]
- Malcom Ferdinand, Pour une écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019[↩]
- Même si, en effet, « la décolonisation n’est pas une métaphore », il reste important de déjouer les logiques coloniales également dans le champ des idées, aussi louables soient-elles : notamment parce qu’elles préparent potentiellement des logiques très concrètes, surtout par les temps troubles qui courent. Eve Tuck et K. Wayne Yang, La Décolonisation n’est pas une métaphore, Ròt-Bò-Krik, 2022 (2012).[↩]
- Joyeeta Gupta, « Earth system justice needed to identify and live within Earth system boundaries », Nature Sustainability, 6, (2023), p. 630-638[↩]
- On pourrait interroger cependant le recours à de « nouvelles technologies », une indétermination des modalités de distribution, ou encore de restriction de la consommation et donc des conséquences sur la croissance économique qu’il faudrait assumer.[↩]
- Loin de moi l’idée de répondre à ce problème par le primitivisme, c’est-à-dire en me faisant l’apôtre d’un retour à une nature pré-holocénique. Le primitivisme commet l’erreur opposée du discours civilisationnel, en le posant également la « civilisation » comme absolu négatif.[↩]







