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Cet article est un extrait du livre La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes), de Rebekka Deubner, Julie Héraut et Estelle Benazet Heugenhauser, paru aux éditions Rotolux press en 2026.


Pour le livre « La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) » de la photographe Rebekka Deubner, un long traveling en images fixes conçu comme un hors-champ du site de la mégabassine de Sainte Soline, l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser a écrit une nouvelle inédite, « Tu retourneras au purin ». On y suit les pensées d’une fille revenue à Niort qui s’installe au fond d’un bus pour passer le temps et ne pas arriver trop en avance dans sa famille pour les fêtes de Noël. À travers les vitres défilent les paysages du territoire des Deux-Sèvres, des places de villages ou des zones industrielles. Dans sa tête remontent des souvenirs d’enfance, à mesure que le personnage de sa cousine – fille de maraîchers bio devenue militante écologiste – se fait de plus en plus présent. Saboter une mégabassine ? C’est très simple.

L’extrait que nous publions est la dernière partie de la nouvelle.


Sur la vitre du bus, les grosses gouttes se rejoignent entre elles, ça coule, ça dégouline. La route, les barrières, les champs, les arbres deviennent flous. Regarder loin devient impossible. Je repense aux schémas de la prof de biologie qu’on avait au collège, ou de physique chimie, ou sciences de la vie et de la terre, je ne sais plus. Quand elle voulait nous expliquer un truc, elle sortait d’un coin de la salle de classe des schémas imprimés sur des rouleaux en tissus plastifiés, ou en papier épais, elle les suspendait sur un crochet au-dessus du tableau noir. À gauche, l’Ouest, l’océan Atlantique, au-dessus, les nuages, et des flèches, puis les terres qui bordent l’océan, et encore des flèches vers les zones humides, là, un cours d’eau qui se divise en plein de bras, les flèches rétrécissent et se dispersent, voilà ici les tourbières, et là des barrages des stations d’épuration, des petites vallées, des haies. À chaque cours, elle répétait la même phrase, c’est beau la vie, rien ne se créé, rien se ne se perd, tout se transforme. Sous l’action du soleil, l’eau de l’océan s’évapore dans l’atmosphère, se condense dans les nuages, et retourne à la terre lorsqu’il pleut ou qu’il neige. Les précipitations s’infiltrent, rechargent les nappes phréatiques ou ruissellent avant de regagner la mer. Et tout ça se répète à l’infini, c’est beau la vie. Et elle radotait tellement qu’on se moquait d’elle, on l’appelait Madame Cestbeaulavie. À chaque cours elle portait une blouse blanche, mais ce n’était pas ça qui nous faisait ricaner le plus, c’était sa coupe de cheveux. Gris argentés, peignés en brosse, droits sur la tête, on racontait qu’elle avait léché une prise électrique, ou qu’elle avait été le cobaye de ses propres expériences, des produits chimiques lui avait explosés à la tronche, ses cheveux ne s’étaient jamais remis du choc.

On était cruels et maintenant je me dis qu’on était injustes avec elle, c’était une des seules profs à dire qu’on n’était pas obligés de devenir fermiers, vous pouvez travailler dans l’ingénierie, y’a plein de boulot là-dedans elle disait. Elle nous donnait confiance, elle avait un peu d’espoir pour nous. Elle nous parlait des entreprises du coin qui embauchaient, elle nous décrivait la fermentation microbienne et la culture cellulaire, elle nous montrait des photos de gens qui se baladaient entre des cuves en inox énormes, en uniforme de protection, gantés, avec des cagoules ou des charlottes sur la tête, elle nous répétait encore, regardez comme elles sont belles ces unités de filtration, des bioréacteurs, c’est beau la vie. Les médicaments contre le cancer, les insulines, les dérivés sanguins, les vaccins, comme les biopesticides, les biofertilisants, les biocarburants sont fabriqués au même endroit, c’est magique. Y’a de l’avenir dans l’industrie biopharmaceutique. Tout ça nous paraissait très abstrait, mais en tout cas, je ne me souviens pas qu’elle nous ait dit ce qui rapportait le plus de bénéfices à ces entreprises, fabriquer et vendre des produits qui engendrent le cancer, ou fabriquer et vendre des produits qui soignent le cancer. Qu’est-ce qui est le plus rentable, créer la mort ou créer la vie ?

La terre amoureuse, p. 70-71. ©Rebekka Deubner.

Arrêt Giannesini. Ça y est, on est dans le village de Frontenay-Rohan-Rohan, la pluie se calme pour que je puisse voir la perspective des rues se rétrécir, tout est bien entretenu. Les vieilles pierres des maisons basses bien propres, les volets bien peints, bleus ou vert pastel. Une église, un lavoir, une boulangerie, un Crédit Agricole. Ça sent le village touristique.

Épannes Grand Place. Le chauffeur me dit qu’on est en avance sur les horaires officiels. Je vais fumer, il me dit, si vous avez envie de vous dégourdir les jambes, c’est le moment. Vous pouvez laisser vos affaires, ça ne risque rien.

Je fais quelques pas sur le goudron rafistolé. J’évite les flaques. Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Il y en a trois, un pour les pizzas prêtes en trois minutes, un pour les sushis, makis et sashimis tout frais livrés tous les jours de Niort, et un autre avec des préparations charcutières et laitières locales, jambon, grillons, rillettes, mousse de canard, fromage frais, fromage affiné et même foie gras. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.

Dans la bruine, les LED des distributeurs de nourritures prêtes à déguster m’attirent. Je vais me prendre des grillons, tiens. J’ai un bout de pain dans mon sac, ça va m’occuper.

Un peu plus loin, une autre construction flambant neuve aussi, mais carrément plus grande. Ça ressemble à un cabanon Algeco ou à un mobile home avec des couleurs et une petite abeille dessus. Je m’approche, je lis les instructions. Faut créer un compte, donner ses informations personnelles, s’identifier, et après on peut faire ses courses, 24h/24. Je check sur internet c’est quoi ce truc. Apparemment, il y a plus d’une centaine de supérettes autonomes en France. Plus besoin de faire des kilomètres pour une connerie oubliée au supermarché. Super humain. Super proximité. Super producteurs. Entreprise à mission. Label transition écologique. Label initiative sociale et solidaire. Slogan : demain devient possible. Avec un demi-million de subventions publiques, oui c’est sûr. Toute la presse, nationale et locale a encensé le projet. Augmentation du chiffre d’affaires de 870 % entre 2022 et 2023, pareil entre 2023 à 2024. Une association entre patrons de la région, des gens de la biotech, des négociants de Cognac, courtiers en spiritueux, et d’autres patrons d’ailleurs, de banques, de supermarchés. En fait, c’est 70 % de produits Carrefour, 25 % de marques industrielles et 5 % de locaux. Ça fait un producteur local situé à moins de 50 km par supérette autonome. Une belle arnaque que les maires des petits villages ont du mal à refuser. Le chauffeur me fait signe de revenir.

La terre amoureuse, p. 148-149 ©Rebekka Deubner.
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Prochains arrêts. Square. Les Colliberts. Mauzé Mairie. Sur la place, une montagne de pneus, des bottes de paille. Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe. Maudite soit la guerre économique et sanitaire. Stop à l’abattage total. Accord de Mercosur, faisons-lui sa fête. Moins de paysan·nes c’est plus de malades. Cancer Colère. On ne se laissera pas abattre. On n’est pas débiles les paysans. Le réveil alimentaire c’est maintenant. Femmes de terre, femmes déter ! Non aux bassines et à leur monde. Discutons du partage de l’eau. Stop mégabassines. Méteo bassines, soulèvements olympiques !

Sur la grille de la mairie, des banderoles attachées à la ficelle ou au scotch commencent à se casser la gueule, d’autres en carton ont ramolli avec la pluie. Sur le goudron, des phrases écrites à la bombe.

Mauzé Place Tombouctou. Mauzé-sur-le-Mignon. Des gens de ma famille parlaient de Mauzé quand j’étais petite, ils disaient Mauzé, mais ils disaient pas sur-le-Mignon. Ils parlaient de ce village de deux mille cinq cents habitants pour se rappeler le fiasco de la famille, de la faillite de Josy Boutique, le magasin d’une tante éloignée. Ils pouffaient rien qu’à l’évocation de ce nom, Josy Boutique, le nom du rêve d’une femme du coin. Ils se moquaient d’elle, car ils avaient besoin de quelqu’un sur qui cracher. C’est sûr qu’un magasin de mode dans un village, ça fait pas décoller le chiffre d’affaires. Ça fait juste rêver, non rêver ça coûte rien, c’est ça qui est beau. Enfin, si justement, rêver, ça peut coûter très cher. Josy organisait des défilés de mode à la salle des fêtes de Mauzé. Sa fille venait d’avoir son BEP coiffure, elle maquillait, coiffait, elle apprenait même aux jeunes du coin à marcher avec élégance. Laque ou gel dans les cheveux brushés, ongles rouges, fards sur les joues, mascara, eyeliner, comme à la télé, les jeunes marchaient droit sur la scène de la salle des fêtes. Au bout, au plus près du public, ils s’arrêtaient, regardaient fièrement droit dans les yeux ceux placés au premier rang, une main sur la hanche, une main sur l’autre, et ils repartaient en coulisses. C’était pas de la haute couture, c’était plutôt des sweatshirts, des jupes, des jeans, des tenues de ville simples, et avec ça on se disait qu’on pourrait vivre en ville, qu’on pourrait se fondre en ville, qu’on pourrait être des jeunes gens modernes, mais on haïssait la ville. Josy avait bon goût, un sens du style, elle savait marier les accessoires, des bijoux pas chers mais qui donnaient de la classe, des clips qui brillent sur les oreilles, des broches, des colliers de perles multicolores.

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Avec son mari, ils s’étaient installés au milieu des années quatre-vingt dans un hameau à quelques kilomètres. Elle était née dans la région, lui, fils de pied-noir, en Tunisie. L’État français avait donné des terres à ses grands-parents là-bas, sur leur carte d’identité, leur métier était indiqué : colons. Puis avec l’indépendance, ils avaient dû revenir dans l’Hexagone. Josy et Yvon s’étaient rencontrés à un bal de campagne, peut-être même à la fête de la mogette, ce haricot blanc du coin, elle chantait sur les tables, il lui avait offert un bouquet de violettes. Lui voulait partir. On lui avait proposé de bosser dans une mutuelle, il avait préféré être gendarme, tireur d’élite. Ils étaient partis, loin. Tchad, Martinique, Guadeloupe. De retour dans l’Hexagone, le mari rêvait d’une ferme. Après les années expatriés, la bonne retraite de gendarme sur le compte bancaire, Yvon et Josy avaient trouvé un moyen de retrouver leur France. Le couple avait acheté des terres, Yvon rêvait d’une exploitation agricole. Et Josy avait rêvé plus fort, sa boutique de mode comptait plus que tout. La famille raconte encore qu’elle aurait fait du chantage à Yvon. Plus d’argent pour développer les activités de la boutique ou je divorce. Le couple a hypothéqué la ferme, les bâtisses, les terres. Et ils ont tout perdu. Josy Boutique et l’exploitation. Le couple s’est retrouvé à vivre à cinquante ans dans une studette dans la périphérie de Niort. La banqueroute, c’est toujours à cause d’une bonne femme, répétait la famille.

Le bus fait demi-tour. C’est reparti pour une heure dans l’autre sens. Encore une heure de route pour revenir au centre-ville. Je prends mes affaires et je me pose au fond du bus.

La terre amoureuse, p. 110-111 ©Rebekka Deubner.

Avec la nuit, il n’y a plus grand-chose à regarder à travers les vitres, à part le marquage au sol sur le goudron, éclairé par les phares de voitures, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide, bande blanche d’arrêt d’urgence, vide. Halos de clignotants. Plaques d’immatriculation. Panneaux de directions. Au bord de la route, la masse sombre des arbres fait peur. Je repense aux membres coupés des frênes, à leurs boursouflures. Ma tête penche vers la vitre, c’est froid sur mon front, il fait plus chaud à l’arrière du bus, ma cousine avait raison, j’enlève mon écharpe, j’en fais une boule, je la cale dans mon cou, mon poing contre ma joue. Je ferme les yeux. Les phares des voitures, les rayons lumineux des lampadaires pulsent à travers mes paupières. Je vois des machines qui coupent, qui tranchent, qui broient. Je vois des mains coupées, des pieds coupés, des têtes coupées sur un tapis roulant. J’ouvre les yeux, la couleur rouge du marteau prêt à être saisi pour casser les vitres en cas d’accident me saute au visage. Mon poing sous ma joue. Le front contre la vitre froide. Je referme les yeux. Je me concentre sur le bruit du moteur. Certains enfants ne peuvent pas s’endormir sans le bruit du ventilateur, moi, je ne peux pas m’endormir sans le bruit d’un moteur, lointain ou proche, la vibration berce, avec une odeur d’essence c’est ce que je préfère, mais bon, c’est pas toujours possible. L’odeur d’essence mélangée à celle des cheveux propres, les cheveux propres de ma cousine quand on faisait des siestes dans les champs. On marche dans les épis, elle se cache, je me cache, et par surprise on attaque l’autre, on saute sur l’autre par-derrière. Parfois, on trouve une petite parcelle de blés complètement couchés, on se dit que des biches ont fait leur sieste là, et nous aussi on se couche là, on s’endort un peu et vite on se réveille en sursaut. La moissonneuse-batteuse fait un boucan pas possible, on court dans les poussières de blé, ça nous fait éternuer, on s’essuie le nez, la bouche, d’un revers de main, on sait pas quoi faire de ces glaires, ça colle. Le bruit de la moisson mécanique est trop fort, vite, elle va nous rouler dessus, nous aussi on va devenir de la farine.

Dans l’air, un autre truc irrite mes narines, ça sent le brûlé, le plastique fondu, le pétrole ou le désinfectant. Mes yeux piquent, pourtant, la cheminée de l’incinérateur est loin. Des mains gantées dans un coffre de voiture, des déchets, des bouts de planches mal coupées, des tuyaux, des briques de béton cassées, des bottes de paille pleine de merde. Les mains chargent les déchets sur une remorque. Je ne vois pas où vont les déchets. Des mains trient sur un tapis roulant. Des lambeaux de bâche terreux, des bouts de tuyaux coupés, une jambe, une langue. Sur le sol, des morceaux de goudron, de la boue. Des mains se ferment, des mains empoignent un plantoir et le plantoir fait un trou. Des mains froides s’enfoncent dans un trou en plastique. Une main pénètre dans la boue. Un bras disparait dans un cul. C’est visqueux, c’est chaud, c’est résistant. On va la perdre, on va la perdre. Allez, mémère, reviens. Les vaches cognent contre les barrières en métal. Les chaînes contre les barrières en métal. Leurs yeux insistent, leurs yeux s’écarquillent de plus en plus, j’ai peur que leurs orbites s’ouvrent et que leurs yeux tombent. Vingt-cinq vaches, quatre estomacs par vache, ça fait cent estomacs. Cent quatre-vingts litres de liquide dans chaque premier estomac, dans chaque panse. Ça fait quatre mille cinq cents litres qui macèrent dans chaque panse de chaque vache, ça cuit là-dedans. Une vache expulse jusqu’à six cents litres de gaz par jour, alors avec vingt-cinq vaches, ça fait quinze mille litres de gaz expulsés par les culs des vaches. Mes paupières s’ouvrent et se ferment. Front contre la vitre froide, poing contre ma joue, je le sens de moins en moins. Mais non, t’as pas froid, disait ma cousine, c’est dans ta tête. Et mets pas tes mains dans tes poches, si tu tombes, t’auras rien pour te rattraper, ce sera ta tête directe par terre, les graviers dans les yeux, la bouse dans la bouche. La main dans la poche, des cailloux dans la poche, des cailloux dans le creux de la main. Des graviers sous les ongles. Je me prépare, je tiens mes cailloux dans ma poche, si un petit con arrive, je serai plus rapide, déjà prête, le caillou sera prêt, je lui balancerai direct à la gueule. Un marteau, des clous. Faut surveiller quand le voisin n’est pas là. Sa voiture n’est pas là. Il veut raser sa haie. Je vais lui montrer qu’il va pas raser sa haie. Je plante des clous dans ses frênes. Sa tronçonneuse va pas aimer. La chaîne va lui péter à la gueule. Les maillons crantés dans sa chair, les dents métalliques qui lacèrent. On déconne pas avec les haies, ça stoppe les coulées de boues, ça stoppe le vent et donc ça ralentit l’assèchement, le réseau des racines développe la fertilité du sol, et plein de petits animaux peuvent y construire leur vie.

La terre amoureuse, p. 332-333 ©Rebekka Deubner.

Les tourbières disparaissent, et l’autre veut raser ses haies. Je remue la terre, je trouve des vers de terre, j’en fais des appâts pour mes hameçons, je pêche dans ma mare. La voix de la maitresse de l’école primaire. Écartez-vous, restez sur la rive, je m’éloigne un peu. Elle pousse avec sa pagaie contre les branchages, elle recule avec sa barque. Regardez-moi les enfants. Elle plonge sa pagaie dans l’eau, elle remue l’eau sombre. Regardez les enfants. Elle continue de remuer et elle sort un truc de sa poche, regardez les enfants, elle enfonce encore plus la pagaie dans l’eau, remue encore plus profondément. Elle allume son briquet, une énorme flamme apparait au-dessus de l’eau, plus grande qu’elle. Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail. Je vois le niveau de l’eau baisser. Dans les ruisseaux, dans les rivières, dans les mares. Parfois, les poissons remontent d’un coup, tous morts à la surface. Un fossé vide. Une voix dit qu’il faut le drainer. Il faut que le pus soit évacué. Il y a trop de lentilles d’eau, c’est pas normal. Ou y’a trop d’algues, ça veut dire qu’il y a trop de nitrates. Le marais est devenu un égout. La voix de ma cousine. Ses mots se précipitent.

Oui, c’est magique les enfants. Ça sent oui, ça sent fort la pourriture. Et avec cette boue noire, on fait des briques, on le brûle et ça nous chauffe. C’est moins cher que le charbon. Ne pas toucher aux tourbières. Laisser la pourriture faire son travail.

Quelqu’un s’est noyé dans une bassine. Les pro-bassines disent que c’est à cause des anti-bassines. Si les anti-bassines n’avaient pas porté plainte auprès de l’État, l’État n’aurait pas démantelé cette bassine, personne ne serait tombé dedans. Oui, on a monté des dossiers, oui, on a étudié les conséquences de cette centralisation de l’eau dans ces bassines avec des scientifiques, oui, les bassines, ça assèche les nappes phréatiques, ça assèche tout. Les gros exploitants ne ferment jamais leur gueule, c’est normal, ils s’en mettent plein les fouilles. Ils répètent en boucle, ils veulent nous faire passer pour des meurtriers. S’il y avait eu des grillages, des barbelés, des caméras de surveillance, personne ne se serait baladé au bord de la bassine, personne ne serait tombé dans la bassine, personne ne se serait noyé dans la bassine. Quand une bassine est armée, seuls les petits animaux se noient, pas les humains. Les tics du visage de Magalie quand elle parle vite. Sa tête qui s’agite, elle se touche les cheveux, elle regarde ses doigts, elle sent ses doigts, elle me dit j’ai toujours les ongles sales. Son œil gauche rétrécit quand elle parle vite, ses épaules se soulèvent dans les silences. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’avait dit dans ce café près de la gare de Niort, quand je viens voir ma cousine en ville, je mets du mascara quand même. Mes bottes sont pleines de merde, mais j’ai de beaux yeux. Et ses yeux regardent partout, elle me regarde et elle regarde derrière moi, comme si quelqu’un regardait derrière moi, elle surveille, elle regarde derrière elle. Son regard cherche le moindre signe, elle sort son portable de sa poche, elle enlève la batterie. Sa voix revient. Quand t’es en bas, tu ne peux plus remonter, les pentes autour de la bassine, recouvertes de plastique, sous les pattes, ça glisse. Sous les mains, ça glisse. Pattes ou mains, t’essaies de t’accrocher, tu griffes, tu t’épuises, tu n’as plus de griffes, tu meurs. Il n’y a que les cygnes qui se baladent sur cette réserve d’eau sale, pleine de miasmes et de cadavres. Il parait qu’ils ont mis des sortes de tissus grillagés maintenant sur les bords des bassines, comme ça les petites pattes, les petits ongles des rongeurs s’accrochent et remontent. La pente est raide malgré tout, ils peuvent reglisser et retomber dans l’eau. Enfin, ce sont les problèmes d’hiver. Quand il y a de l’eau dans les bassines, en été, l’eau des bassines s’évapore, c’est complètement con, et de l’autre côté, ça pompe, ça pompe. Sa voix devient plus claire, elle ralentit, on dirait qu’elle a répété ces phrases mille fois, elle s’entraine devant le miroir, elle me l’a dit, faut toujours être prête à parler en public, elle répète très très vite, elle répète plus doucement, elle postillonne, elle rate un mot, c’est le début du bug, elle bégaie, elle se reprend, elle marmonne, elle redit les mêmes phrases en chantant, en chuchotant, en criant, elle répète encore, elle ralentit, elle parle au miroir comme elle parlerait à une caméra. Elle recommence, elle lance son chrono, elle minute ses mots. Faut s’entrainer à parler, faut apprendre par cœur les formules, que tu les prononces à un journaliste ou au tribunal, c’est pareil.

Lire aussi | L’appel des naturalistes des terres・Les naturalistes des terres (2023)

Le premier connard qui a mis en place des bassines, devine qui c’est ? C’est Pinochet. Sa voix s’éraille, elle perd en volume. Oui, les bassines, ce sont des terrains militarisés. Magalie tousse, elle dit, j’ai des remontées gastriques, ça me fait tousser, des fois, j’en perds ma voix. Elle se racle la gorge. Je te dis ça mais tu le répètes pas. Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ? Ils ont balancé des gravats dans son jardin et du lisier. Alexandre était pas là, mais Amélie oui, et les gosses, ils ont tout vu, ça va mal finir. Je te le dis. Les gars bientôt boiront un coup de trop, ils sortiront leur fusil de chasse et ils le tueront. Les gosses, ils ne peuvent plus jouer à avoir peur, ils ont tout le temps peur. Tu sais qu’il y a eu une cellule spéciale pour défendre les bassines, c’est la FNSEA, le syndicat des gros exploitants et l’État qui la gérait, c’était une police spéciale. En fait, le syndicat des gros exploitants fait du renseignement pour l’État, il dit qui est contre les bassines, qui est contre l’élevage intensif, toute critique de l’agriculture conventionnelle devient dangereuse. Ils sont même intervenus dans les lycées agricoles, pour empêcher les étudiants de s’informer sur les conséquences de leur futur métier. Mais bon, on s’est battu, la cellule Déméter a été dissoute.

Oui, on pète, on sabote les tuyauteries, oui, c’est du gâchis, oui, tout ça coûte, chaque réparation coûte, mais y’a pas le choix ma petite, t’as vu ce qu’ils ont fait chez Alexandre ?

De toute façon, on nous parle de la France, de notre beau pays, de notre beurre régional, exceptionnel bien sûr, car d’origine protégée, mais protégée de quoi exactement ? Nos super productions naissent de nos magnifiques terroirs bien purs, c’est ça ? Et ces idées sont là pour flatter l’extrême droite, notre sol serait meilleur que les autres, mais c’est une parade. Ce qu’on produit le plus ce sont les céréales, 80% de la production part pour l’export, tout ça est stocké dans le grenier du port de La Rochelle, un max de blé, et ils ont attendu qu’un événement vienne faire décoller les prix, la guerre en Ukraine est arrivée et leur a permis de s’en mettre plein les fouilles.

La terre amoureuse, p. 228-229 ©Rebekka Deubner.

Tu sais, on compare souvent les bassines à des pieuvres, la bassine c’est la tête, c’est trop gros, on peut pas faire grand-chose, tu peux pas vider la bassine avec tes mains, c’est trop énorme, et toute façon avec leurs caméras de surveillance et leurs installations barbelées tu peux pas intervenir directement sur les bassines. Par contre, les pompes, elles sont faciles à repérer, tu fais le tour de la bassine en bagnole, tu roules sur les petites routes autour, et tu les vois, elles sont toutes rutilantes, bien rouges, bien bleues, ou juste couleur argentée en métal. Enfin, ce que je veux dire, c’est que si tu peux pas attaquer la tête, faut attaquer les tentacules. Si tu coupes les tentacules, que tu pètes les raccordements, la tuyauterie, la tête sert plus à rien. Faut toujours avoir une masse dans le coffre de ta voiture, une masse avec un long manche je précise, faut prendre un peu d’élan et en trois quatre coups tu pètes le raccordement, tu remontes dans ta voiture, c’est terminé.

Photo d’ouverture : La terre amoureuse, p. 420-421 ©Rebekka Deubner.

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