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À propos du livre d’Irénée Régnauld, La sommation technologique au temps des catastrophes, La Fabrique, 2026.

« De même que la plupart des formes d’anti-capitalisme ne sont que des formes d’“altercapitalisme”, ces propositions d’un usage non capitaliste des technologies constituent une forme d’“altertechnologie”. On y prône un usage “autogéré” des technologies qui dépendent des mêmes infrastructures, conservent leur complexité extrême et contribue à la virtualisation et l’artificialisation de la vie. »
Anselm Jappe, Écologie ou économie, il faut choisir, Paris, L’Échappée, 2025, p. 166

« Comme on dit : Esika okoma te, mapata ekweya. “Là où tu n’es pas arrivé, les nuages sont tombés”. Proverbe signifiant qu’on se fait des illusions sur ce qu’on voit de loin. On pense que, là-bas, le ciel touche la terre. »
Koli Jean Bofane, Congo Inc. Le testament de Bismarck, Arles, Actes Sud, 2014

En 1975, dans la préface d’un ouvrage d’Ivan Illich qu’il a traduit et édité en France, l’ingénieur Jean-Pierre Dupuy forge le néologisme « technocritique » pour désigner celles et ceux qui « [reconnaissent] que l’outil est parvenu à imposer sa loi propre à ceux qui s’imaginent en être les maîtres1 ». Ainsi, la technocritique désigne aujourd’hui cette tradition critique, intellectuelle et militante, qui problématise les « tendances inhérentes à la technologie » indépendamment de leurs usages, cosmologies et orientations politiques2. En clair : la technique est politique, elle porte en elle des configurations sociales et politiques particulières.

D’autres affirment au contraire que la « technique est neutre, qu’elle fera le bien ou le mal selon les intentions de ceux qui la gèrent »3 : privée et capitaliste, elle détournerait à son profit la science et l’inventivité technique ; publique, elle servirait le bien commun. Parfois, celleux-là se réclament également de la technocritique parce qu’ils critiquent ses mauvais usages (surveillance, répression, militaire…). Si l’analyse est radicalement différente, un constat est partagé : la fuite en avant technologique est toujours la réponse du capital4. Ainsi, face aux catastrophes politiques (montée des fascismes), environnementales (extractivisme, réchauffement climatique, annihilation du vivant) et sociales (inégalités croissantes, surveillance, militarisation) en cours, la « numérisation de tout, quoi qu’il en coûte »5 est une « sommation technologique » lancée par les grandes puissances (États, entreprises de la tech).

C’est là-dessus que s’ouvre le livre d’Irénée Régnauld. Après quelques années en tant que chef de produit (Orange), il devient consultant (Cepheïd Consulting, Viatys conseil) et cofonde l’association « technocritique » Le mouton numérique en 20176. En janvier 2025, Régnauld commence une thèse de sociologie : « Penser et appliquer l’intelligence artificielle “éthique” innovation et réflexivité sous la contrainte du marché dans le monde du conseil »7. L’objectif du livre est d’opposer à la perspective d’un « “technofascisme” à la française » (chap. 1), celle d’« une maîtrise démocratique de la conception technologique » (chap. 3). Pour y arriver, Régnauld entend tracer une troisième voie dans la technocritique (chap. 2) entre « un refus total souvent impuissant » (les anti-industriels, les « naturiens », etc.) et « un accompagnement résigné » (accélérationnisme, moratoire, etc.) (p. 12).

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Une clarification troublante

L’ouvrage procède donc en trois temps. D’abord, l’auteur s’inscrit dans l’abondante littérature récente sur le « technofascisme »8 états-unien, en se penchant cette fois sur la France. Il décrit « l’alignement des droites françaises avec le secteur numérique, au service d’un régime de contrôle et de surveillance des conduites » (p. 21) en listant d’abord divers glissements sécuritaires (lois, financements, déclarations…) sous les présidences Sarkozy, Hollande et Macron. Il discute la notion de « technofascisme », critiquant notamment son « déterminisme technique forcené » pour souligner judicieusement que « le technofascisme est un fascisme tout court et que tout fascisme, par définition, travaille avec les outils de son temps » (p. 31). Le chapitre se poursuit sur la présentation des « trajectoires de quelques individus et instituts » (p. 21), comme l’urologue et entrepreneur transhumaniste Laurent Alexandre9 et le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Il donne ensuite à voir les discours de « souveraineté numérique » du Rassemblement National, avant de nous présenter Arthur Mensch, fondateur de notre champion national Mistral AI (et dont on apprend notamment qu’il est le neveu de Laurent Alexandre !). Ce chapitre est le plus intéressant, car la revue de presse présente successivement un certain nombre de discours et de figures symptomatiques (voire caricaturales, et pour la plupart déjà très médiatisées) de la saisie droitière des technologies à des fins autoritaires.

Face à cette tendance fascisante, Régnauld déplore « que s’affirment des positions de rejet de la sphère numérique dans son ensemble » (p. 84) et se propose d’« assume[r] donc ici ce que la situation commande : une critique interne à la technocritique » (p. 17). Pour lui, toute une technocritique, dont l’objectif serait de « tout jeter » ou de « revenir en arrière », se rend coupable d’un « idéalisme radical duquel résulte une forme d’impolitique de la technique » (p. 86)10. Son deuxième chapitre dresse donc un panorama de positionnements présentés d’emblée comme « anti-modernistes » et « réactionnaires, en tout cas incompatibles avec des idéaux d’émancipation » (p. 86). Les deux cas les plus développés portent sur des groupes militants marginalisés : Anti-Tech Résistance (ATR) et Pièces et Main d’Œuvre (PMO). L’analyse proposée ne repose pas sur une enquête, mais sur des citations de sites Internet et d’articles de presse11. Elle consiste surtout en une synthèse de plusieurs textes militants critiques qui ont été adressés à ces deux groupes ces dernières années. Cette méthode conduit à se focaliser sur certains traits polémiques et déjà bien documentés lors de ces controverses : la communication antagonique et l’organisation hiérarchique d’ATR, la « posture crispée » (p. 102) sur le genre et la transidentité de PMO. Régnauld ne va jamais au-delà de ces points pour proposer une analyse des arguments technocritiques de ces deux groupes, mais s’en sert pour les disqualifier. Par exemple, l’idée qu’il est « par principe impossible de se réapproprier les technologies par leur socialisation » est aussitôt écartée car, relayée par ATR, elle ne peut être qu’« une manière d’évacuer le marxisme, et donc la gauche » (p. 93).

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Si Régnauld consacre une dizaine de pages à chacun de ces groupes, le reste du chapitre est plus expéditif : Jacques Ellul a droit à deux pages et demie. Après avoir reconnu en quelques mots que « le penseur a eu du nez » sur « l’auto-engendrement de la technique » et la « fuite en avant » (p. 111), l’auteur préfère insister sur des extraits accessoires de son œuvre, avant de concéder que son argumentaire relève du « cherry picking »12. Ce procédé de disqualification sommaire est récurrent dans ce deuxième chapitre : de la même manière que Jacques Ellul cède à toutes les paniques morales réactionnaires (p. 112), Renaud Garcia essentialise l’humain au même titre que le régime de Vichy (p. 107), Günther Anders signe le mot d’ordre de La Manif pour tous (p. 110) et Hannah Arendt est ramenée à l’« immense » influence du nazi Heidegger (p. 113). Mais, bien sûr, « nous n’en déduirons évidemment pas qu’ils étaient tous nazis » (p. 113)13… Une telle présentation permet à l’auteur de conclure que « les critiques qui appellent au “grand débranchement” ne proposent ni cap ni méthode crédible » (p. 122) et constituent l’un des obstacles principaux à une saisie à la fois pragmatique et (apparemment) radicale des enjeux présents : une « critique émancipatrice des technologies » pour s’orienter vers une « démocratie technique » (p. 139), objet du troisième chapitre.

Photo : Lynn sur Unsplash.

Dans cette dernière partie, Régnauld se livre à un exercice d’anticipation politique qui part de deux postulats. Premièrement, l’auteur affirme qu’une « critique “émancipatrice” » permettrait à la gauche de tracer « la voie d’une transformation critique et maîtrisée du développement technologique » (p. 141). Deuxièmement, il part du principe qu’il est possible et souhaitable que ce développement technologique soit l’objet d’une « délibération collective », mieux connue sous le nom de démocratie technique. Toute futurologie procède en fixant des invariants : c’est-à-dire des caractéristiques qui ne varient pas entre la société du présent et la société projetée (par ex. croissance démographique, niveau de revenu, législation, etc.). Ici, l’invariant principal (non explicite) est la technologie, et la variable est la méthode de délibération des trajectoires technologiques. La démonstration de cette partie repose sur des exemples théoriques, des représentations imaginées : toujours pas d’enquête, d’exemples concrets ni de quantification. Le résultat de son discours sur le futur est triple14. Idéologique d’abord : il justifie a posteriori des trajectoires techniques déjà engagées. Il n’est jamais question d’interroger la pertinence d’une technologie en soi mais plutôt de chercher à contrer le « “code technique” du capitalisme » (p. 145) en cherchant « comment les luttes démocratiques pourraient traduire des perspectives sociales en codes techniques qui organiseraient ces systèmes » (p. 161). Téléologique ensuite : il participe à faire de la technologie contemporaine et future une condition d’émancipation. Technique : il souhaite « dégager des méthodes permettant [de] choisir et [d’]organiser la conception » (p. 139) des technologies. Méthodes qui ne sont jamais précisés dans l’ouvrage au-delà d’un vague appel à la démocratie technique. Enfin, comme tout discours sur le futur, il est politique. Régnauld assume une position entre « chercheur » et « essayiste » (p. 17), ce qui lui permet, sous couvert de pragmatisme et d’expertise universitaire, de participer au débat public sur la question du numérique, souhaitant œuvrer à « un avenir commun » (p. 18, derniers mots de l’introduction).

Régnauld s’inscrit pleinement dans la continuité des travaux du philosophe Andrew Feenberg, qu’il s’étonne de voir « étrangement peu lu dans les milieux technocritiques » (p. 143). La chose n’est pas si étonnante puisque pour Feenberg, la technologie est conditionnée « par son rapport à l’environnement social et non par une propriété intrinsèque15 ». En cela, il considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée » (on y reviendra). C’est ce que relevait déjà François Jarrige en 2014, expliquant que la position de Feenberg était « une position prudente, qui fait de l’informatique un outil neutre dont il reviendrait aux acteurs de définir les usages » mais qui « oublie que nous n’avons déjà plus le choix : la nouvelle technologie façonne largement le champ des possibles en recomposant la société et en modelant ses imaginaires16 ».

Régnauld considère que la technologie est neutre, en tout cas suffisamment pour être « recodée » ou « réinstituée ».

En outre, l’auteur de La sommation adopte (sans le préciser) une définition minimaliste de la technologie, ici réduite au numérique, et de la technocritique comme critique du numérique17. Il se focalise sur quelques innovations (intelligence artificielle, aérospatial) et quelques acteurs (les « technofascistes ») ce qui l’amène à occulter les technologies du quotidien (automobile, engrais, béton, plastique, etc.) ou la maintenance des infrastructures qui pèsent beaucoup plus lourd en matière et en énergie18. Et si Régnauld critique – à raison – les futurologies apocalyptiques des patrons de la tech19, ce n’est pas pour mieux penser la technologie au présent, mais pour y substituer une futurologie de la réappropriation, c’est-à-dire spéculer sur ce que pourrait être une démocratie technique.

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Ce livre illustre donc une manière d’appréhender la technologie que l’on pourrait qualifier d’idéaliste. D’un point de vue méthodologique, cette position repose essentiellement sur des concepts philosophiques autour d’appropriations, usages (et contre-usages) en bout de chaîne, plutôt que sur l’auscultation matérialiste des procédés de fabrication, distribution, alimentation et maintenance des technologies sur lesquelles reposent aujourd’hui la société industrielle. Le principal problème de La sommation est que le livre crée de la confusion là où il prétend clarifier, brouille les lignes technocritiques et stigmatise toute une tradition critique sans démonstration rigoureuse. Il le fait avec une méconnaissance manifeste, car la technocritique de ces dernières années relève non pas d’une « impolitique » et d’un « idéalisme » mais au contraire d’une approche matérialiste de politisation de la technique.

Il est temps de rappeler quelques apports de cette technocritique matérialiste, en s’appuyant sur des exemples concrets issus de la littérature scientifique (histoire environnementale, sociologie des techniques, socio-métabolisme, etc.) : une critique du mythe de la réappropriation, une analyse matérialiste de la technique et le constat de verrous technologiques.

Robert Noreiko sur Unsplash.

Le mythe de la réappropriation

Les critiques de la technique, de certains ingénieurs aux anti-industriels en passant par Jacques Ellul, admettent depuis longtemps que la technique est ambivalente, c’est-à-dire que l’adoption d’une technologie s’accompagne de conséquences positives et négatives. En 1935, deux fonctionnaires français constatent que l’azote s’utilise comme engrais et comme explosif pour conclure « que l’on peut affirmer, sans trop de paradoxe, qu’en définitive, les progrès de la science aboutissent à poser plus de problèmes qu’ils n’en résolvent20 ». Ainsi des chercheurs ont-ils estimé que sur l’ensemble du XXe siècle, l’azote avait permis de nourrir 4 milliards d’individus grâce aux engrais synthétiques (procédé Haber-Bosch), mais était également directement responsable de la mort de 150 millions de personnes par les munitions et les explosifs21. Sur le terrain, les militant·es utilisent ou détournent des technologies (ex. messageries cryptées, réseaux sociaux, etc.) notamment parce qu’iels les estiment plus efficaces dans une lutte devenue incroyablement asymétrique. Par ailleurs, c’est bien parce que la technologie est ambivalente qu’il est si difficile de s’en détacher. En définitive, face aux avantages que les individus et groupes sociaux peuvent – inégalement – tirer de la technologie, une question plus structurante serait : quel est le prix à payer ?22

Affirmer que la technique n’est pas neutre est devenu un tel lieu commun qu’il importe de le clarifier. Comme nous l’avons dit, certain·es pensent que le prix à payer varie en fonction de qui possède la technologie. Le courant technocritique, au contraire, affirme que le prix à payer est largement déterminé par la technologie elle-même. Ainsi, une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées (pour gérer leur construction et assurer leur fonctionnement), inégalitaires (guerres géopolitiques, expulsion de territoire, zones sacrifiées, etc.) et répressives (surveillance des sites, occupation militaire de pays permettant d’assurer l’approvisionnement en matières premières, etc.)23. Autre exemple : une autoroute est conçue pour exclure physiquement et juridiquement tout ce qui n’est pas motocyclette, automobile ou poids-lourd, elle est intrinsèquement une « forteresse, qui ignore les territoires traversés, dédiée à la fluidité du véhicule automobile »24 au mépris d’autres usages de l’espace. Les opposant·es à la Voie Express Rive Gauche à Paris arguaient en 1972 qu’elle relevait de « l’urbanisme le plus anti-démocratique qui soit » notamment car elle « supprime encore un peu plus le libre droit pour tous de disposer de la ville comme on le veut : marcher, se reposer au soleil, s’aimer au bord de l’eau »25. Sans parler des usages autres-qu’humains. Ainsi, selon le courant technocritique, peu importe qui possède ces technologies, elles sont intrinsèquement autoritaires parce qu’elles verrouillent les trajectoires techniques26, constituent des monopoles radicaux27, dépossèdent les travailleur·euses28 et entérinent l’hétéronomie des usager·ères.

Une aciérie, un lanceur de satellites ou une automobile démocratiques n’existent pas car ils appellent des organisations politiques centralisées, inégalitaires et répressives.

D’autres postulent au contraire que la technologie est assez neutre pour qu’il soit possible de la reprendre aux mains des capitalistes afin de l’orienter démocratiquement vers de meilleurs usages, alignés avec les enjeux sociaux et environnementaux. Ainsi se formule le mythe de la réappropriation. Ce mythe participe davantage d’une promesse politique orientée vers un futur hypothétique que d’une analyse matérielle de ce qui se joue au présent. L’auteur de La sommation l’illustre parfaitement lorsqu’il admet que « certaines infrastructures critiques comme les centrales nucléaires et les lanceurs spatiaux demandent des formes de centralisation et de contrôle que seul un État peut assurer » ; mais pour tout de suite affirmer que « toutefois, chacune de ces infrastructures peut revêtir de nombreuses formes et une variété d’usages » (p. 169). Résumons : dans le cadre d’une gestion centralisée par un État, une centrale nucléaire peut prendre plusieurs formes (on ne saura pas lesquelles) et servir plusieurs usages (on imagine qu’il veut distinguer les différents usages de l’électricité… retour à l’ambivalence).

Mick Truyts sur Unsplash.

L’analyse matérielle de la technologie se trouve ainsi écrasée par l’idée qu’elle sera gérée « démocratiquement », autre élément central du mythe de la réappropriation pour justifier la réorientation des infrastructures gigantesques (centrales nucléaires, mines, système énergétique, etc.). C’est par exemple le cas lorsque Régnauld affirme que si « certains centres de données de grande taille s’avéraient nécessaires […] ils devraient relever d’un régime public, et leur implantation comme leurs usages faire l’objet de décisions collectives » (p. 167-168). Ces invitations répétées à la « démocratisation » restent systématiquement vagues, au point qu’elles finissent par sonner creux29. Le développement se conclut d’ailleurs sur un appel à donner plus de pouvoir aux ingénieur·es afin « qu’ils et elles puissent assumer des choix techniques éclairés » (p. 196).

L’impensé matériel

C’est l’occasion d’insister sur l’importance des enquêtes matérialistes. On ne saurait qualifier les technologies, comme le fait Régnauld, en leur plaquant une qualification théorique et simplement en les accolant à un projet « démocratique » des besoins en fin de chaîne. Régnauld écrit par exemple qu’un « contrôle citoyen » concernant les « choix d’infrastructures » 

« laisse entrevoir la possibilité d’outils plus conviviaux, tels que le philosophe Ivan Illich en dessinait les contours : des outils qui ne dégradent pas l’autonomie personnelle et ne suscitent ni esclave ni maître. Illich concédait facilement que le téléphone entrait dans cette catégorie, malgré son niveau de complexité et « même s’il peut être détourné de sa fin et perverti de son usage »30 » (p. 170)

En mobilisant Illich, figure des corpus libertaires, écologistes, technocritiques et même de la subsistance31, Régnauld affirme qu’un surplus de « démocratie » citoyenne permettrait de produire un téléphone « convivial » et qu’il ne s’agirait donc pas d’y renoncer collectivement. C’est rassurant pour nos « attachements ordinaires » (p. 118), mais c’est une erreur d’analyse majeure. En effet, le caractère « convivial » d’une technologie ne se décrète pas en citant un philosophe des années 70. Figurez-vous l’énorme différence matérielle entre ce qu’on pouvait entendre par « téléphone » en 1973 par rapport à aujourd’hui… Il convient de réaliser des enquêtes, en s’intéressant concrètement aux différents éléments qui composent un téléphone et qui sont nécessaires à tous ses usages, afin d’être en mesure de caractériser s’il est (ou peut devenir) effectivement « convivial » ou pas. Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale […] pour exploiter une ressource énergétique particulière »32, c’est-à-dire comme vectrice d’appropriation des terres, des ressources, du travail de la périphérie depuis un centre impérialiste.

Pour suivre Alf Hornborg, il faut saisir la technologie par ses deux aspects : « l’ingéniosité sous-jacente à la conception technique » mais aussi (et surtout) « la configuration sociale pour exploiter une ressource énergétique particulière ».

Il se trouve que plusieurs recherches technocritiques (que l’ouvrage ne mobilise pas) ont porté sur la matérialité du numérique. Par exemple, la thèse de Fabien Lebrun, devenue le livre Barbarie numérique, une autre histoire du monde connecté, documente « les conditions de réalisation et de possibilité même » de la numérisation en étudiant les « activités humaines opérées en amont, les matériaux nécessaires à la réalisation des appareils électroniques » au Congo33 – avec une « approche matérialiste du numérique » alliant « dialectiquement critique de l’économie politique et technocritique »34. Les travaux de Celia Izoard participent à mieux saisir la réalité matérielle de la « ruée minière » nécessaire à la numérisation35. L’association Génération Lumière et David Maenda Kithoko jouent également un rôle très important d’expertise et de publicisation concernant le « scandale géologique » en cours en RDC et les impensés impérialistes et néocolonialistes d’une certaine écologie36.

Mine de tantale en République Démocratique du Congo. Wikimedia.

Pour le dire rapidement, un smartphone contemporain de 150 grammes émet 85,6 kg d’équivalent CO2 (soit un trajet de 790 km en voiture thermique), avale 76 010 litres d’eau et nécessite 70 kg de matières premières (dont 50 % d’une dizaine de métaux différents : cuivre, cobalt, coltan, lithium…) recombinées sous des formes complexes37. Il est composé de soixante semi-conducteurs, exemple typique d’une « technologie impériale » au cœur de logiques d’accaparement et d’intoxication ailleurs38. Ces caractéristiques décrivent l’objet tel qu’il est, indépendamment des efforts pour fabriquer des téléphones plus éthiques et écologiques. Comme le constate Celia Izoard à propos d’une entreprise engagée, « force est de constater que Fairphone explore depuis dix ans toutes les voies qui permettraient de rendre le smartphone acceptable sur le plan social ou environnemental. Le fait qu’elle n’y parvienne pas, ou seulement à la marge, oblige à poser un constat accablant : l’objet n’est pas viable »39.

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Le pire est sans doute que la fabrication de nos téléphones (et autres outils connectés) « suscite » en fait littéralement des esclaves (notamment des enfants)40. Et Régnauld le sait bien : il mentionne en passant, plus tôt dans l’ouvrage, « l’esclavage moderne des mines de cobalt » (p. 124) sans en faire grand cas. Au contraire, il s’exaspère que « l’anti-industrialisme » le « déplore » « sur un mode misérabiliste » avant d’enchaîner tranquillement sur une emphase des « contre-usages numériques dans les pays du Sud » à travers « l’appropriation de divers outils et sites Internet (réseaux sociaux, applications de streaming musical, sites pornographiques, logiciels de conception graphique, etc.) » (p. 124). Retour à l’ambivalence pour écarter l’analyse matérialiste. Plutôt que d’articuler sociologie des usages et matérialité comme plusieurs travaux scientifiques41, l’auteur tente de disqualifier l’une en tapant avec l’autre.

Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne, sans interroger profondément les implications matérielles de ces technologies numériques relève, comme le note Lebrun, d’un « regard ethnocentré », idéaliste et privilégié, depuis le centre techno-impérialiste. Il s’agirait donc plutôt d’étudier « les rapports de dépendance entre vie virtualisée et lieux réels du globe qui œuvrent à l’édification d’une société connectée à l’échelle mondiale »42, ce qui appelle des réponses politiques plus conséquentes.

Se focaliser sur les « contre-usages » ou la « démocratisation » en bout de chaîne sans interroger les implications matérielles des technologies numériques relève d’un regard idéaliste et privilégié.

Sur les verrous

Régnauld n’est pas le premier à parler de « démocratie technique » (p. 141). Un important courant de la sociologie française – qu’il ne cite ni ne discute – a porté sur les mécanismes de participation citoyenne, pour tracer des chemins procéduraux et institutionnels susceptibles d’assurer une véritable délibération collective autour des choix techniques. L’ouvrage classique de Yannick Barthe, Michel Callon et Pierre Lascoumes, Agir dans un monde incertain, paru en 2001, envisageait par exemple une démocratie plus « dialogique » autour des enjeux techniques, qui intègre des profanes concerné·es dans la production de connaissances43. Une littérature importante a depuis souligné les limites et les freins des dispositifs participatifs existants, voire leur logique anti-démocratique acquise à l’aménagement techno-capitaliste44.

L’ouvrage de Régnauld ne se confronte pas non plus à d’autres difficultés, cette fois matérielles, que pourrait rencontrer son projet où tout n’est finalement qu’une affaire de choix collectifs pour diriger des « infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées » (p. 198). On pourra regretter que les exemples qu’avance l’auteur pour étayer son propos soient en grande majorité des expériences de pensée45. Ce faisant, cette lecture idéaliste ne permet pas d’appréhender les verrous techniques, imbrications matérielles et interdépendances de sous-systèmes qui rendent bien plus improbables des choix aussi éclairés. On sait par exemple grâce à l’historien Jean-Baptiste Fressoz que les sources d’énergies (bois, charbon, pétrole, nucléaire, hydraulique…) ne se substituent pas les unes aux autres mais fonctionnent en symbiose dans une dynamique d’accumulation46. Les symbioses matérielles témoignent également de la complexité du système : par exemple, le système de transport et de distribution électrique à l’échelle mondiale pèse environ 2550 millions de tonnes (Mt) dont 1420 Mt de béton (57 %), 329 Mt de bois (13 %), 203 Mt de cuivre (8 %), 134 Mt d’acier (5 %), etc.47

Reconstitution de la salle des opérations du projet Cybersyn. Wikimedia.

Se décentrer des aspects les plus spectaculaires de l’innovation (IA, numérique, aérospatial…) invite à prendre la mesure des implications matérielles et sociales nécessaires à la production industrielle de nos conditions d’existence quotidiennes (transport, construction, alimentation…). Elle repose, comme le montre bien l’histoire environnementale de la France, « sur une externalisation croissante des flux de matières, d’énergie et de nuisances sociales et écologiques vers d’autres pays […] une délocalisation de l’empreinte, avec des flux et dégâts croissants à la périphérie »48. Ces diagnostics matériels viennent contrarier les espoirs de réorientation et de choix exclusifs parmi des options technologiques clairement délimitées. C’est un des constats de la technocritique matérialiste, qui – du fait de cet impérialisme technologique généralisé – pose la question de l’« insécabilité » : l’idée que la technologie contemporaine « forme un tout homogène, ce qui interdit de “faire le tri entre les bonnes et les mauvaises techniques” »49.

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La sommation réformiste

Sous prétexte de pragmatisme et de mesure, Irénée Régnauld se figure marcher habilement sur « une ligne de crête » (p. 141) entre deux positions à rejeter absolument : la radicalité qui voudrait « tout jeter » et le capitalisme version « techno-fasciste » qui ne songe qu’à accélérer50. Toutefois, en appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette (en se focalisant sur ses usages, et en ne considérant que les innovations les plus spectaculaires), cette prétendue « position plus exigeante » (p. 198) ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie. Cette myopie épistémologique a des implications politiques majeures : elle produit une technocritique tronquée, qui reprend en fait le postulat de la neutralité et se limite à des mots d’ordre idéalistes et à la dénonciation rapide du capitalisme. Ne pas problématiser les technologies comme politiques en soi (outre et au-delà de ses usages) mène à de vagues injonctions à « démocratiser » ou à « décapitaliser » le numérique (p. 185) et ne permet pas de considérer ses enjeux socio-écologiques ou néocoloniaux. L’avantage de cette position est qu’elle est facilement soluble dans les promesses électorales, justement parce qu’elle relève, pour paraphraser l’auteur, d’une forme d’idéalisme gestionnaire et d’impolitique de la technique.

En appréhendant la technologie par le petit bout de la lorgnette, cette prétendue « position plus exigeante » ne se donne pas les moyens de proposer des analyses satisfaisantes de la matérialité de la technologie.

Le livre de Régnauld apparaît finalement comme une sommation réformiste, qui prétend parler depuis la technocritique pour discréditer ce qui en fait toute la particularité et la force. En jouant sur la méconnaissance pour fabriquer de la confusion, il participe activement à disqualifier et à invalider des trajectoires potentielles de rupture plus radicales. Face aux sommations de ce type51, il importe de ne pas perdre de vue les enquêtes matérielles et de tâcher d’articuler dialectiquement analyses du capitalisme et de la technologie, comme ont pu par exemple le faire récemment les théoricien·nes de la critique de la valeur Sandrine Aumercier et Anselm Jappe52 ou le militant Nicolas Bonanni qui esquisse une écologie « anti-industrielle » aux ambitions « modernes, universalistes et opposées à toutes les tendances identitaires », bref « la modernité sans l’industrialisme »53.

Image principale : Ivan N sur Unsplash.

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Notes

  1. « Les idéologies dominantes, même lorsqu’elles se combattent, admettent que la technique est neutre, qu’elle fera le bien ou le mal selon les intentions de ceux qui la gèrent. Nous croyons au contraire, que les maux et les frustrations dont souffre l’humanité ne sont pas dus simplement à des « bavures » ou à une planification défectueuse de la société industrielle, mais découlent inévitablement de caractéristiques intrinsèques du projet technique, qui amène à prendre pour fin ce qui n’est que moyen. Il est grand temps de reconnaitre que l’outil est parvenu à imposer sa loi propre même à ceux qui s’imaginent en être les maîtres. », Jean-Pierre Dupuy (1975), cité par François Jarrige, Technocritiques, Paris, La Découverte, 2014.[↩]
  2. Jean Autard, « La technologie comme principe de destruction écologique », L’Homme & la Société, 5 décembre 2023, vol. 218, no 1, p. 116‑117.[↩]
  3. Jean-Pierre Dupuy, op. cit., 1975.[↩]
  4. Ce que l’historien Jean-Baptiste Fressoz résume bien concernant l’énergie, estimant que  « la transition est l’idéologie du capital au XXIe siècle. » Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil., Paris, 2024, p. 333.[↩]
  5. Irénée Régnauld, La sommation technologique : Au temps des catastrophes, Paris, La Fabrique, 2026, p. 8.[↩]
  6. https://cems.ehess.fr/membres/irenee-regnauld[↩]
  7. https://theses.fr/s410134[↩]
  8. Voir entre autres Olivier Tesquet et Nastasia Hadjadji, Apocalypse Nerds : Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Editions Divergences, 2025, 200 p ; Norman Ajari, Technofascisme : Le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Météores éditions, 2026, 224 p.[↩]
  9. Laurent Alexandre était il y a presque dix ans le personnage central de l’enquête-pamphlet de Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur. Contre le transhumanisme. Service compris, 2023 [2017], 375 p. – qui n’est pas citée.[↩]
  10. Voir Nicolas Bonanni et Fabrice Lamarck, « Neuf thèses contre la domination du techno-capital et la neutralisation de la critique sociale », lundimatin, no 517, 17 mars 2026. Les auteurs rangent I. Régnauld chez les « réalistes » qui « n’ont pas compris que la technologie est le fruit d’une évolution historique » et « veulent aménager la catastrophe ».[↩]
  11. De nombreuses erreurs factuelles émaillent d’ailleurs l’ensemble de l’ouvrage. Dans cette sous-section par exemple, l’auteur confond un ours avec un loup concernant le logo d’ATR. On pourrait en rire s’il ne commettait pas une plus grave erreur (d’un point de vue déontologique) en désignant nommément et à tort des individus comme fondateurs de l’organisation, dans un moment de criminalisation des mouvements de lutte.[↩]
  12. Régnauld reconnaît lui-même que le rappel de ses « [paniques morales] ont certes des airs de “cherry picking” à l’intérieur d’une œuvre colossale qu’il n’est nullement question de disqualifier dans son ensemble » (Ibid., p. 113).[↩]
  13. Par ailleurs, Régnauld donne dans le « vous critiquez la technologie mais vous l’utilisez ». Ainsi sont moqués et disqualifiés : Aurélien Barrau qui critique les fusées alors qu’il est astrophysicien, Alain Damasio qui déplore le temps passé sur les écrans dans une vidéo TikTok et Eric Sadin qui dénonce les trottinettes électriques alors même qu’il se pourrait qu’il les utilise… (p. 119-120). L’argument est absurde mais aussi contradictoire : Régnauld s’enthousiasme plus loin qu’une activiste ait structuré la contestation d’un projet de Smart City piloté par Google « ironiquement, en s’appuyant aussi sur des outils numériques fournis par Google » (p. 128). D’un côté, l’usage des outils technologiques est présenté comme une contradiction patente et fautive, de l’autre comme un génial retournement émancipateur.[↩]
  14. Sur la futurologie, nous reprenons l’analyse d’Alain Gras, Clefs pour la futurologie, Paris, Seghers, 1976.[↩]
  15. Andrew Feenberg, (Re)penser la technique : Vers une technologie démocratique, Paris, La Découverte, 2004, p. 50, cité par I. Régnauld (p. 143).[↩]
  16. F. Jarrige, Technocritiques, op. cit., p. 310.[↩]
  17. Dans la suite nous entendrons par technologie la « technique moderne et industrielle appuyée sur la science », J. Autard, « La technologie comme principe de destruction écologique », art. cit., p. 112.[↩]
  18. David Edgerton, Quoi de neuf ? Du rôle des techniques dans l’histoire globale, Paris, Seuil, 2013.[↩]
  19. Voir sur ce point Thibault Prevost, Les prophètes de l’IA : Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, Montréal, Lux Editeur, 2024.[↩]
  20. Eugène Roux et Joseph André Douffiagues, La politique française de l’azote, Paris, Dunod, 1935, p. 2. Pour aller plus loin, voir également le principe d’« auto-accroissement » constaté par Jacques Ellul et qui consiste à répondre à ces nouveaux problèmes avec plus de technique, engendrant par-là plus de problèmes…[↩]
  21. Jan Willem Erisman et al., « How a century of ammonia synthesis changed the world », Nature Geoscience, octobre 2008, vol. 1, no 10, p. 637. S’il faut toujours se méfier des statistiques globales d’autant plus lorsqu’elles sont reconstruites a posteriori, cela donne un ordre de grandeur et permet d’illustrer notre point.[↩]
  22. Aldous Huxley, Le prix du progrès, Paris, L’Echappée, 2025, 311 p.[↩]
  23. Langdon Winner, La baleine et le réacteur, Herblay, Éditions Libre, 2022, p. 60‑63.[↩]
  24. Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes. Une histoire environnementale des grandes infrastructures, Paris, La Fabrique, 2024, p. 58.[↩]
  25. La citation est extraite des archives du préfet de la Seine par la doctorante en architecture Marion Emery, « Traverser Paris par l’autoroute, un projet contesté, 1959–1976 », présentation au séminaire Un demi-siècle de boulevard périphérique (1973-2023) à École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Belleville, 2023, ⟨10.25580/igp.2023.0022⟩. ⟨hal-04858476⟩.[↩]
  26. Alain Gras, Fragilité de la puissance, se libérer de l’emprise technologique, Paris, Fayard, 2003.[↩]
  27. Ivan Illich, La convivialité, Seuil, Paris, 1973 ; Énergie et équité, Paris, Seuil, 1975.[↩]
  28. Cédric Biagini et Guillaume Carnino, « Introduction. On arrête parfois le progrès » dans Les Luddites en France : Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation, 1ère édition., Montreuil, L’Échappée, 2010.[↩]
  29. Régnauld ne nous explique pas ce qu’il entend précisément par-là. Comment une telle gestion démocratique pourrait-elle s’opérer concrètement (qui, comment, par quels moyens) ? En l’état, la proposition s’apparente à un vernis participationniste pour un programme de planification technocratique piloté par le haut, mais sans doute au nom de « l’intérêt général ».[↩]
  30. La citation est tirée d’Ivan Illich, La convivialité, Seuil, Points, 2014 (1973), p. 46.[↩]
  31. Patrick Chastenet, Les racines libertaires de l’écologie politique, Paris, L’Echappée, 2023 ; Thierry Paquot, Introduction à Ivan Illich, Paris, La Découverte, 2012 ; Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance, Paris, La Découverte, 2021.[↩]
  32. Alf Hornborg, Magie planétaire : Technologies d’appropriation de la Rome Antique à Wall Street, Paris, Divergences, 2021, p. 19.[↩]
  33. Fabien Lebrun, Barbarie numérique: Une autre histoire du monde connecté, Paris, L’Echappée, 2024, 427 p., p. 16.[↩]
  34. Ibid. p. 19.[↩]
  35. Celia Izoard, La Ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Paris, Seuil, Écocène, 2024 et « Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo », Terrestres, 2025.[↩]
  36. https://generationlumiere.fr Pour un aperçu, voir l’intervention sur la chaîne Youtube d’Histoires crépues, « La réalité des Mines en RDC », 22 novembre 2025, et David Maenda Kithoko et Gloria Menayame, « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation », Terrestres, 2025.[↩]
  37. SDES, Infographie « La fabrication et la composition finale d’un smartphone », Environnement, 11/04/2025. Consulté en ligne le 16/09/2026. Pour une analyse plus détaillée, voir Guillaume Carnino, Sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche, op. cit.[↩]
  38. Celia Izoard, « Peut-on relocaliser l’Empire ? », Terrestres, 2026.[↩]
  39. Id. La Ruée minière au XXIe siècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition, op. cit., p. 295. Voir aussi le témoignage d’une ingénieure de Fairphone (Agnès Crépet) et une discussion : « Un téléphone propre, ça n’existe pas », dans StopMicro, Anatomie d’une puce, Grenoble, Le Monde à l’envers, 2026, p. 66-83.[↩]
  40. Concernant les mines de cobalt congolaises, voir Fabien Lebrun, Barbarie numérique : Une autre histoire du monde connecté, op. cit., en particulier le chapitre 2 de la partie 4 « l’extractivisme, une forme d’esclavage moderne », p. 297-308. Les chapitres suivants sont consacrés à « la violence sexuelle consubstantielle à la production électronique », au « bilan humain » puis aux dégâts environnementaux. Les affirmations de Régnauld apparaissent d’autant plus indécentes à la lecture de cette enquête.[↩]
  41. Armelle Choplin a par exemple documenté en Afrique de l’ouest les affects, usages, valeurs liées au ciment tout en les articulant à une analyse de sa matérialité, ses dégâts et leurs dénonciations dans Matière grise de l’urbain : La vie du ciment en Afrique, Métis Presses, 2020, 252 p. ; autre exemple, décrire le savoir-faire humain des travailleur·euse·s nécessaire au fonctionnement des centres de données (qui ne sont automatisés qu’en apparence) ne conduit pas Guillaume Carnino et Clément Marquet à nier leur aspect imposé, écologiquement destructeur, et intégré à un « macro-système technique » comme « instrument de prescription opératoire et d’ordonnancement social » dans « Du mythe de l’automatisation au savoir-faire des petites mains : une histoire des datacenters par la panne », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines, décembre 2019, no 11, p. 163‑190.[↩]
  42. Fabien Lebrun, Barbarie numérique : Une autre histoire du monde connecté, op. cit. p. 16.[↩]
  43. Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain – Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001, 358 p.[↩]
  44. Voir, entre autres : Sezin Topçu, La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée, Paris, Seuil, 2013, 352 p ; Frédéric Graber, Inutilité publique : Histoire d’une culture politique française, Paris, Amsterdam, 2022, 208 p.[↩]
  45. Par exemple : « [Si les soviets avaient pu exercer le pouvoir], alors nous ne pouvons évacuer l’idée selon laquelle la possession en commun de leurs outils aurait pu permettre de négocier les conditions de travail, voire de modifier les machines elles-mêmes » (p. 145 ; nous relevons les conditionnels). Ou encore, le programme informatique chilien Cybersin qui aurait pu incarner un « “cyber-socialisme” utopique » (p. 151-154) mais qui n’a jamais existé.[↩]
  46. Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, op. cit.[↩]
  47. Philipp Thunshirn, A socio-metabolic assessment of material stocks in the electricity infrastructure, Vienna, Social ecology, 2020, p. 50.[↩]
  48. Renaud Bécot, Christophe Bonneuil et Gabrielle Bouleau, Les natures du productivisme. Une histoire environnementale de la France, de 1940 à nos jours (vol. 3), Paris, La Découverte, 2026. p. 38-39.[↩]
  49. Patrick Chastenet, Introduction à Jacques Ellul, Paris, La Découverte, 2019, p. 25.[↩]
  50. On retrouve chez  Alexandre Monnin un placement similaire, jusque dans la même expression de « ligne de crête » pour auto-désigner son œuvre. Ce dernier n’hésite pas à écrire que, de part et d’autre du chemin qu’il trace, on trouve « deux formes d’exterminisme ou de malthusianisme », des mots forts pour se légitimer dans les premières lignes de son ouvrage Politiser le renoncement, Paris, Divergences, 2023, p. 7-8.[↩]
  51. L’association Le Mouton numérique co-fondée par Régnauld est coutumière de ce genre de méthode. Par exemple, voilà comment elle présentait sa critique de l’« intelligence artificielle » : « Au Mouton numérique, nous ne luttons pas “contre l’IA”. Nous cherchons à revenir à la racine politique de ces violences et à soutenir les différentes luttes à leur encontre. Rejeter “l’IA” en bloc nous semble être une posture privilégiée, à la fois occidentalo-centrée, souvent masculiniste et validiste qui ne permet pas d’attaquer les conditions sociales spécifiques dans lesquelles ces technologies sont imbriquées. Et c’est aussi prendre le risque d’exclure certaines catégories de populations du champ de réflexion tout en fournissant un terrain idéal à toutes les confusions politiques. » (consulté le 28/09/2026). Nous renvoyons notamment aux travaux de Celia Izoard et Juan Sebastian Carbonnell pour rappeler la nécessité d’une critique « rematérialisée » de cette technologie : ses besoins démesurés en eau et en électricité, les dégâts socio-environnementaux causés par les exploitations minières (principalement installées sur des territoires ex-colonisés) nécessaires à son fonctionnement en soi, son aspect intrinsèquement tayloriste par la surveillance et la dépossession des travailleur·euses.[↩]
  52. Sandrine Aumercier, Le mur énergétique du capital : Contribution au problème des critères de dépassement du capitalisme du point de vue de la critique des technologies, Albi, Crise & Critique, 2021 ; Anselm Jappe, Ecologie ou économie, il faut choisir, Paris, L’Echappée, 2025, p. 140-146.[↩]
  53. Nicolas Bonanni, L’écologie, révolutionnaire par nature, Grenoble, Le monde à l’envers, 2025, 144 p.[↩]