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À propos du livre de Thea Riofrancos, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, publié chez W. W. Norton & Company, New York, 2025.

« Au cours de mes recherches pour ce projet, j’ai marché de manière quelque peu instable sur le sol accidenté du désert d’Atacama, j’ai gravi une crête dans la chaîne de montagnes Silver Peak au Nevada et je me suis assise au bord de la rivière Covas, dans le nord du Portugal, où j’ai profité d’une brise fraîche la première fois de la journée. Ces lieux sont singuliers, saisissants, incomparables. En même temps, chacun de ces endroits n’occupe qu’un des nombreux nœuds d’un vaste réseau économique. Les flux d’argent, de marchandises, de personnes et de connaissances relient les zones périphériques aux centres de décision économique et politique des quartiers financiers et des capitales. Défiant apparemment les lois de la physique, chacun de ces lieux est en fait « deux endroits à la fois », selon les termes de l’historien de l’environnement Jason W. Moore. »
Thea Riofrancos

Saisissants par leur aridité, l’étendue de leurs espaces et le sentiment d’infini qu’ils suscitent, les territoires de l’extractivisme sont des lieux profondément paradoxaux : désolés en apparence mais gorgés de ressources, d’une beauté insolite mais ravagés par les infrastructures extractives, géographiquement incomparable mais rendus économiquement commensurables. C’est précisément dans cet écart entre la singularité des lieux et leur intégration à des chaînes de valeur mondiales que Thea Riofrancos situe son enquête qu’elle rédige à la première personne dans une écriture ethnographique saisissante. Du Salar de l’Atacama au Chili à Silver Peak au Nevada et à la région de Barroso au Portugal, Extraction :  The Frontiers of Green Capitalism suit les nouvelles géographies du lithium et les chaînes de valeur qui relient ces territoires entre eux.

Cette enquête part d’un paradoxe désormais bien documenté1 : les technologies destinées à décarboner les économies sont elles-mêmes fortement consommatrices de matières premières (lithium, cuivre, nickel, cobalt ou graphite)2. Les promesses de décarbonation, celles d’un monde affranchi des combustibles fossiles, s’accompagnent de l’ouverture et de la réouverture de sites miniers, souvent au prix de l’asséchement d’écosystème entier, la destruction d’agricultures familiales, la perte de biodiversité, en d’autres mots, le sacrifice d’un territoire et de ses habitants. Cette dynamique s’inscrit par ailleurs dans une croissance continue de l’extraction à l’échelle mondiale, passée de 30 milliards de tonnes en 1970 à 107 milliards en 20243, et se trouve désormais au cœur des politiques industrielles et géopolitiques de sécurisation des minerais dits « critiques ». C’est dans ce contexte que s’inscrit Extraction : The Frontiers of Green Capitalism de Thea Riofrancos. Après avoir participé à l’ouvrage collectif A Planet to Win : Why We Need a Green New Deal (2019) et consacré ses premiers travaux aux conflits de l’extractivisme sous le gouvernement de Rafael Correa en Équateur dans Resource Radicals : From Petro-Nationalism to Post-Extractivism in Ecuador (2020), la politiste poursuit son analyse des rapports entre capitalisme, États, ressources stratégiques et mouvements sociaux en déplaçant son regard vers un extractivisme dit « vert », celui du lithium. Ses terrains au Chili, au Nevada et au Portugal sont le résultat de l’extension de la frontière extractive, qui prend dans ses recherches, un sens à la fois géographique et géopolitique.

Les « frontières extractives » désignent les lieux où l’expansion minière entre en conflit avec des écosystèmes et des populations, mais aussi les tensions géoéconomiques qui apparaissent lorsque certains territoires deviennent stratégiques pour l’approvisionnement mondial en lithium. Aussi différents soient-ils, les terrains qu’elle étudie répondent à une même interrogation : que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, après avoir longtemps externalisé une part importante des coûts de l’extraction vers les pays du Sud, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ? L’originalité de l’ouvrage tient à la manière dont Riofrancos articule trois échelles d’analyse : les transformations géoéconomiques des chaînes d’approvisionnement, l’expansion territoriale de l’extraction minière et les conflits sociaux et écologiques qu’elle suscite. Plus qu’une enquête sur les soubassements extractiviste de la transition écologique, cet ouvrage porte sur la manière dont les politiques de décarbonation, loin de mettre fin aux rapports de dépendance avec les pays du Sud, s’y superpose en ouvrant de nouvelles frontières extractives qui suscitent, au sein même des puissances industrielles, de nouveaux conflits miniers.

Que se passe-t-il lorsque les grandes puissances industrielles, les États-Unis, l’Europe ou même la Chine, cherchent à implanter ou à rouvrir sur leur propre territoire des mines aux ressources jugées indispensables à la transition énergétique ?

L’ouvrage s’organise en trois parties. La première, intitulée « Frontières », examine les tensions entre colonialisme des ressources et nationalisme des ressources, principalement à partir du cas de l’extraction du lithium au Chili. La deuxième, « Capitalisme vert », analyse les enjeux géopolitiques de la relocalisation de l’extraction et de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales. La troisième, « Au-delà du capitalisme vert », se penche sur les résistances à l’extractivisme vert et les perspectives de dépassement de ce modèle. Nous proposons ici une lecture transversale de ces trois parties, en privilégiant les apports qui nous semblent les plus originaux : la reconfiguration des frontières extractives, l’articulation entre sécurité des approvisionnements et transition énergétique, ainsi que les conflits suscités par l’ouverture de nouvelles mines.

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Le capitalisme “vert”, un capitalisme extractiviste

L’extractivisme désigne bien davantage que la simple extraction de ressources naturelles. Le terme renvoie à un modèle d’exploitation intensive de matières premières, principalement organisée au bénéfice de l’accumulation capitaliste et longtemps structurée par les rapports coloniaux entre centres et périphéries. Héritier de cette histoire coloniale, l’extractivisme renvoie à un modèle de développement fondé sur l’appropriation des ressources, la dépossession, la violence et le pillage. Comme catégorie critique, le terme d’« extractivisme » (extractivismo en espagnol) ne s’impose toutefois véritablement qu’au tournant des années 1990 et 2000, notamment dans les mouvements autochtones et écologistes sud-américains, « afin de donner un nom à ce qu’ils considèrent comme un modèle de développement économique ancré dans la conquête coloniale, mais qui opère désormais à une échelle spatiale et commerciale sans précédent4 ».

La généalogie critique que Riofrancos propose du concept d’extractivismo remonte aux théories de la dépendance5. Bien qu’elles ne dénonçassent pas encore l’extractivisme comme modèle économique et écologique destructeur dans les années 1950 et 1960, les théories de la dépendance analysaient déjà l’insertion subordonnée des économies sud-américaines dans la division internationale du travail. Leur question était celle que Riofrancos résume en ces terme  : « comment un continent si riche en ressources naturelles pouvait souffrir d’une telle pauvreté6 ? ». Spécialisées dans l’exportation de matières premières, les économies sud-américaines occupaient une position subordonnée dans les échanges de biens manufacturés. Une étude récente donne la mesure de cette asymétrie en estimant à 2 200 milliards de dollars la valeur annuelle des biens que les pays du Nord s’approprient au détriment des pays du Sud7 : c’est l’équivalent du PIB de l’Italie, 8e puissance économique mondiale, qui est ainsi capté chaque année… La critique portait alors moins sur les dommages environnementaux de l’extraction que sur la destination de la richesse produite.

Image satellite du Salar de Atacama, dont les hautes teneurs en lithium apparaissent en bleu turquoise. NASA’s Earth Observatory, Wikimedia Commons.

La « marée rose » sud-américaine peut, de ce point de vue, être comprise comme un prolongement politique, bien que partiel et ambivalent, de cette critique de la dépendance. En réactivant, sous la forme d’un « nationalisme des ressources8 », la volonté de rompre avec le caractère enclavé9 des économies extractives, elle illustrait une reprise de contrôle sur les richesses issues de leur exploitation.

Le Chili constitue un bon exemple pour comprendre comment, à gauche, la critique du principe même de l’extractivisme a parfois été subordonnée à celle de l’appropriation étrangère des ressources. Sous la présidence de Gabriel Boric, entre 2022 et mars 2026, la question de la souveraineté sur le lithium a retrouvé une place centrale dans le débat public. Mais plutôt que de remettre en cause son exploitation, le gouvernement a cherché à renforcer le rôle de l’État dans le secteur, notamment par une participation publique accrue aux nouveaux projets miniers. La critique de l’extractivisme a surtout pris la forme d’un contrôle accru sur les conditions d’extraction. Boric s’est ainsi engagé à protéger 30 % des salines de l’exploitation d’ici 2030 et à imposer, pour les nouvelles mines, des techniques censées en limiter les dommages environnementaux10. Cette orientation n’a toutefois pas mis fin aux contestations. Les résistances autochtones et écologistes à l’exploitation minière à grande échelle se sont poursuivies, révélant la tension entre souveraineté nationale sur les ressources et critique de l’extractivisme lui-même. Une souveraineté qui demeure, en outre, prise dans des rapports de dépendance et de compétition géoéconomiques. Après le départ de Boric en mars 2026, le nouveau gouvernement chilien a renforcé sa coopération avec les États-Unis autour de l’approvisionnement en minerais critiques, tandis que l’Atacama demeure convoité par les puissances occidentales et par la Chine. C’est dans ce contexte que prend sens une question directrice de la recherche de Riofrancos : en quoi le capitalisme qualifié de « vert » en raison « de son rôle -prouvé ou non – dans la lutte contre la crise climatique11 », ne reconduirait pas « la même vieille politique de capitalisme extractif appliquée au reste du monde12 » ?

Le lithium constitue selon elle un cas particulièrement éloquent pour saisir les continuités et les transformations contemporaines de l’extractivisme. C’est pourquoi le Salar de l’Atacama, au Chili, occupe une place importante dans l’enquête de Riofrancos. Loin d’être un simple réservoir de ressources, le « plateau de l’Atacama13 » est un écosystème habité et doté d’une riche biodiversité, que la demande mondiale en lithium transforme aujourd’hui en espace stratégique de la transition énergétique14. Si ce métal connaît de nombreux usages, c’est son emploi dans les batteries rechargeables qui lui vaut le surnom d’« or blanc de la transition énergétique ». Comme le rappelle Riofrancos, la transition vers les énergies renouvelables dépend de l’électrification, et l’électrification dépend des batteries rechargeables15.

Dans la mesure où le secteur des transports constitue l’un des principaux contributeurs à l’empreinte carbone mondiale, l’électrification du parc automobile constitue un enjeu majeur de la transition. C’est pourquoi Riofrancos se penche sur cette dépendance grandissante des Etats-nations et de l’Europe aux batteries électriques. L’Agence internationale de l’énergie prévoit en effet une forte augmentation de la demande des minéraux critique dans le cadre d’une transition écologique rapide : « en 2050, celle-ci pourrait être dix fois supérieure à son niveau de 2023, soit la croissance la plus élevée parmi les minéraux critiques étudiés par l’agence16 ». Ces chiffres donnent la mesure de l’envergure extractive de la décarbonation. Loin de remplacer une source d’énergie par une autre, l’utilisation des minerais critique pour les technologies vertes repose sur l’extension de chaînes d’approvisionnement associant extraction minière, raffinage, fabrication et recyclage. Le lithium n’est d’ailleurs qu’un élément parmi d’autres de cette nouvelle géographie extractive, qui mobilise également le cuivre, le graphite, le nickel, le cobalt, les terres rares ou encore la bauxite17. L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis. Dans les Andes, les conditions climatiques, géologiques, géothermiques et hydrologiques singulières rendent l’extraction particulièrement rentable18. Le fort taux d’évaporation du salar de l’Atacama permet notamment d’y produire du lithium à des coûts parmi les plus faibles au monde. Cette concentration fait toutefois du lithium un objet de tensions et de rivalités géoéconomiques. Elle expose les États et les compagnies extractives aux risques de rupture d’approvisionnement et alimente la compétition pour l’accès à cette ressource désormais considérées comme « critique » pour la sécurité économique.

L’intérêt stratégique de certains minerais tient moins à leur rareté absolue qu’à leur forte concentration géographique. Les principaux salars de lithium se situent sur le plateau andin, mais aussi dans le bassin du Qaidam en Chine et dans le Nevada aux États-Unis.

L’un des apports de l’ouvrage de Riofrancos consiste précisément à montrer comment cette vulnérabilité économique est intégrée aux politiques industrielles de la transition énergétique. Si la sécurisation des approvisionnements peut prendre la voie de la diversification des fournisseurs, les accords avec des pays alliés, le renforcement du contrôle sur les matières premières, elle peut aussi prendre la forme d’un développement accru de capacités d’extraction, de raffinage et de transformation sur le territoire même des grands centres industriels. Dans son chapitre « Green Dominance », elle analyse ainsi la volonté européenne de développer certains maillons de la chaîne du lithium afin de réduire sa dépendance à la chaîne mondiale. Il serait toutefois trompeur d’y voir une véritable « relocalisation de l’Empire19 ». Comme le montre Riofrancos, l’implantation de nouvelles capacités extractives et industrielles dans le Nord ne constitue en rien une substitution des flux de ressources en provenance du Sud global vers le Nord, mais une co-existence entre d’ancienne dynamique prédatrice et de nouvelles dynamiques extractives dans les pays du Nord.

La logique du “nexus sécurité-soutenabilité”

Cette dynamique prend deux formes : soit les activités extractives autrefois abandonnées sont réouvertes, soit de nouveaux projets miniers s’implantent, sous la bannière de la transition énergétique. Le projet Savannah Ressources à Barroso dans le nord du Portugal, en offre une illustration particulièrement claire20. Dans cette région Covas da Barroso, du nom de la rivière qui la traverse, un projet d’extraction de lithium vient se greffer sur une mine déjà connu pour son extraction de feldspath, destinés notamment à l’industrie céramique. Le projet s’inscrit, selon Riofrancos, dans un mouvement plus vaste d’expansion de la frontière extractive dans la péninsule Ibérique, qui s’étend du sud de l’Espagne au nord du Portugal. Cette expansion consiste dans l’essor des concessions minières et l’incorporation de nouveaux territoires aux chaînes d’approvisionnement européennes en minerais critiques.

Capture d’écran d’une vidéo de communication de l’entreprise Savannah Ressources PLC sur la mine de Covas da Barroso au Portugal.

À Barroso, la transformation est particulièrement frappante. Le projet de Savannah Ressources a acquis à ce jour 111 parcelles de terrain auprès de propriétaires privés et en détient 16 autres en vertu de contrats de location-vente21. Alors que cette région du Portugal a été « l’une des premières en Europe à être reconnue par les Nations Unies comme site agricole patrimonial, citant spécifiquement son mode d’exploitation ‘‘agro-sylvo-pastoral’’ qui intègre les terres cultivées dans les forêts22 », ce mode de subsistance risque de disparaître à cause de l’extension des territoires miniers. Comme l’indique la Compagnie minière, « les concessions minières accordées sur la zone du projet garantissent à Savannah l’accès aux terrains qui pourraient être nécessaires à son développement. Par conséquent, la société dispose des mécanismes prévus par le droit portugais, tels que l’expropriation, pour les situations où il serait impossible de parvenir à un accord dans un délai compatible avec le calendrier de développement du projet23 ». L’implantation d’une exploitation industrielle de lithium à grande échelle menace ainsi de reconfigurer un territoire jusqu’alors structuré autour de ces usages agricoles et pastoraux. Derrière la justification idéologique des solutions à apporter à la crise climatique, se trouvent ainsi des risques de destruction de territoires entiers, de paysages et de ressources.

Et ce n’est pas tout. La justification du capitalisme vert s’accompagne d’une justification sécuritaire. C’est pour répondre au risque de tensions interétatiques qui pourraient mettre en danger la chaîne du lithium et engendrer une volatilité des prix, que les politiques industrielles vertes se sont articulés autour de ce que Riofrancos qualifie de « nexus sécurité–soutenabilité », un ensemble de discours et de dispositifs qui légitiment, au nom de la sécurité et de la transition, la réouverture ou la relocalisation de l’extraction minière dans les pays du Nord global afin d’assurer un accès direct aux ressources24.

➤ Lire aussi | Extraire, consommer, détruire : voyage géopolitique en Entropie・Fabrice Tassard (2018)

On peut résumer la double logique du « nexus sécurité-soutenabilité  » de la manière suivante. Le premier enjeu est celui de la sécurité des approvisionnements : dans une conjoncture marquée par l’intensification des rivalités géopolitiques entre les États-Unis, l’Europe et la Chine et par une compétition accrue pour l’accès aux minerais critiques, la transition verte fait apparaître de nouvelles vulnérabilités économiques liées à la concentration des ressources, aux capacités de raffinage et des chaînes de transformation25 . La priorité des États devient l’accès territorial, la proximité des ressources, et le faible coût de leur importation depuis les pays périphériques. Le second enjeu est celui de la soutenabilité, c’est-à-dire des enjeux liés à la transition énergétique. Il s’agit de la justification donnée par les États de la nécessité d’un accès aux minéraux tel que le lithium afin de mener à bien la décarbonation de l’économie. C’est dans ce contexte que « l’extractivisme vert » tend à être repensé comme ayant des « frontières mobiles », pouvant se déployer dans les pays du Nord26.

En effet, les États-Unis vont ouvrir cinq nouvelles mines de lithium dans les dix prochaines années, et l’Europe a également de nombreux projets – au Portugal, en Serbie, en République Tchèque, en France. Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques27 ». L’exemple du lithium exprime bien la manière dont une dimension politique et sécuritaire a pu être attribué à un minéral dans un contexte spécifique28. Au Chili, le lithium est déclaré ressource stratégique appartenant à l’État et devant être utilisé dans l’intérêt national en 197929 pour des raisons liées à son utilisation dans le nucléaire, tandis qu’il a fallu attendre les années 2016 pour que la Chine considère le lithium comme étant d’intérêt stratégique et 2018 pour les États-Unis. Cette appellation donne à l’État le pouvoir de décider dans quelles conditions et qui peut exploiter cette ressource. Ce qui signifie également que le caractère économique d’une ressource est historiquement produit.

Aux États-Unis, ce processus de relocalisation des chaînes d’approvisionnement en batterie a commencé par une classification de ces minéraux en tant que « critiques et/ou stratégiques ».

Dans le contexte actuel de tensions interétatiques accrues, ces notions montrent que les politiques climatiques intègrent de manière croissante des impératifs de sécurité des approvisionnements à leur politique économique. Loin de se substituer à la logique de rentabilité, les impératifs de sécurité des approvisionnements contribuent ainsi à redéfinir les conditions de la valorisation du capital. À l’échelle des États, cette réorientation peut notamment se traduire par le soutien à des projets ou à des filières dont la rentabilité immédiate demeure incertaine, mais dont le développement est jugé nécessaire à la réduction d’une dépendance stratégique. La faillite du fabricant suédois de batteries Northvolt constitue à cet égard un cas révélateur. Malgré d’importants investissements publics et privés, des « retards et surcoûts dans la montée en puissance de sa gigafactory de Skelleftea, dans le nord de la Suède, ont fini par faire fuir les commandes et, finalement, les investisseurs30 ».

Cet échec met en évidence le désavantage économique auquel peut être confrontée une filière européenne face à des producteurs chinois capables de proposer des batteries à moindre coût. Il n’a pourtant pas conduit l’Union européenne à renoncer à la fabrication de ses propres batteries. Au contraire, la dépendance envers les producteurs chinois étant désormais elle-même conçue comme une vulnérabilité stratégique, l’Union Européenne a renforcé son soutien à la production européenne de batteries. L’enjeu de souveraineté industrielle peut ainsi conduire un État ou un ensemble d’États à prendre en charge une partie des coûts nécessaires au maintien d’une chaîne de valeur européenne, quitte à dépenser davantage. Cette nouvelle articulation entre décarbonation, politique industrielle et sécurité des approvisionnements ne transforme cependant pas seulement la géographie mondiale de l’extraction, mais aussi, celle des conflits qui l’accompagnent.

Résister à l’extractivisme vert

Au-delà des tensions géopolitiques qui reconfigure la carte mondiale de l’extractivisme31, Thea Riofrancos s’intéresse aux conflits territoriaux suscités par l’ouverture des nouvelles frontières extractives dans les pays du Nord. Dans le chapitre 8, intitulé « Résister à l’extractivisme vert », elle interroge les effets politiques de ces nouveaux projets à partir du cas du Portugal et des États-Unis : l’extraction y est-elle mieux encadrée que dans les pays du Sud ? Suscite-t-elle des conflits comparables ? Et, lorsqu’elle est contestée, quels motifs conduisent les populations à se mobiliser contre des projets pourtant présentés comme nécessaires à l’action climatique ? Riofrancos met en évidence trois motifs principaux qui relient des luttes des pays du Nord à celles des pays du Sud. Le premier concerne l’eau. À partir notamment des données de l’EJAtlas32, base mondiale recensant les conflits de justice environnementale, elle montre que la dégradation ou la raréfaction des ressources hydriques constitue l’un des principaux ressorts des mobilisations contre les projets miniers liés au lithium.

Image satellite du désert Atacama. Les rectangles bleu turquoise représentent des zones d’eau évaporée contenant de hautes concentration de potassium et de lithium. (c) European Space Agency. Wikimedia Commons

De Covas à Thacker Pass, dans le nord du Nevada, en passant par le désert d’Atacama, ces conflits ont en commun de porter sur la préservation de ressources hydriques menacées par l’extraction. Elle précise toutefois que la probabilité d’une mobilisation dépend aussi de la signification culturelle que les communautés concernées attribuent à l’eau. Le second motif tient au déficit démocratique qui accompagne nombre de ces projets, notamment l’absence de véritable délibération avec les populations affectées sur les conséquences environnementales de l’activité minière. Le projet de Thacker Pass, dans une région marquée par des épisodes de sécheresse cristallise particulièrement ces deux dimensions. La principale organisation opposée au projet, les People of Red Mountain, qui regroupe des membres des peuples Paiute, Western Shoshone et Bannock, mobilisés pour défendre les territoires sur lesquels la mine est aujourd’hui en construction, regrette un processus de consultation qu’ils considèrent comme largement insuffisant au regard de l’ampleur des transformations susceptibles d’affecter leur territoire. À ces enjeux hydriques et démocratiques s’ajoute aussi la dimension historique et culturelle du conflit. Le projet de Thacker Pass empiète sur leurs territoires, qui comprennent notamment le site d’un massacre perpétré au XIXe siècle par la cavalerie américaine, ainsi que des lieux de culte et de cueillette de plantes médicinales.

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Au Portugal, dans la région de Covas do Barroso, la mobilisation que nous avons déjà évoqué est principalement alimentée par la crainte de voir disparaître la rivière dont dépend tout un mode de vie dans la région. Le cours d’eau qui traverse le territoire, du nom de la région Covas, irrigue les cultures et rend possible l’agriculture familiale et l’élevage. Comme l’affirme Fernandes, une habitante interrogée par Riofrancos : « Pour moi, la plus grande crainte est que cela change à tout jamais. Le paysage. Ils détruiront l’eau. Les choses ne seront plus les mêmes […] ». Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière. La préservation des écosystèmes est également au cœur des mobilisations contre les projets miniers dans le Nevada. À proximité de Silver Peak, où l’entreprise Albemarle exploite une mine de lithium, le projet de Rhyolite Ridge menace notamment le sarrasin de Tiehm, une plante sauvage « aux pétales jaunes délicates ». Pour Patrick Donnelly, du Center for Biological Diversity, la protection de cette espèce dépasse la seule question de sa préservation. Elle constitue un indicateur de la santé plus générale d’un écosystème déjà fragilisé. Riofrancos montre ainsi comment ces luttes contre les projets miniers permettent de prendre conscience de la valeur écologique de ces espaces désertiques, de leurs systèmes hydrologiques complexes et vulnérables, des sources, qui apparaissent comme des « oasis de vie organique » et qui contredisent la représentation par les entreprises extractives des déserts de sels comme des terrae nullius.

Ce que les habitants de Covas do Barroso entendent préserver est ainsi moins une ressource isolée qu’un mode de vie et un écosystème à part entière.

Pour autant, la reconnaissance de cette richesse ne conduit pas tous les militants interrogés par Riofrancos à s’opposer par principe à toute extraction minière. Certains reconnaissent la nécessité des minéraux pour la transition énergétique, tout en contestant les conditions de leur extraction. C’est le cas de Donnelly, directeur pour le Nevada Center for Biological Diversity (CBD), une ONG nationale dédiée à la protection des espèce menacées, qui assume la tension entre la nécessité de développer les énergies renouvelables et les dommages environnementaux susceptibles d’accompagner leur mise en place. De même, Hadder, militant du Great Basin Resource Watch, précise qu’il ne s’oppose pas à l’extraction minière « tout court », une position qu’il juge intenable, mais entend plutôt développer une critique spécifique de la gestion des mines dans les sociétés capitalistes. Pour ces militants, l’exploitation minière liée à la transition énergétique aux États-Unis constitue notamment un défi à relever pour imposer des normes extractives plus respectueuse de l’environnement. Ils soulignent notamment que les populations opposées aux projets miniers aux États-Unis disposent de moyens juridiques et politiques plus importants que celles de nombreux pays du Sud pour faire valoir leurs revendications. C’est en ce sens que Donnelly envisage la relocalisation « comme une voie potentielle vers des chaînes d’approvisionnement mondialement équitables33 ». Hadder insiste, quant à lui, sur le risque que les mobilisations anti-extractivistes dans les pays du Nord contribuent, en repoussant les projets miniers hors de leurs frontières, à déplacer l’extraction vers des territoires où les populations disposent de moins de moyens pour s’y opposer.

Riofrancos propose d’aborder ce paradoxe en déplaçant l’attention de l’opposition entre Nord et Sud vers les inégalités internes qui traversent les pays du Nord eux-mêmes. Comme elle l’affirme, « même dans les pays du Nord, les populations ne bénéficient pas ou ne supportent pas les mêmes coûts environnementaux de la relocalisation34 ». Les dommages sociaux et environnementaux de l’activité minière se concentrent en effet sur les populations déjà marginalisées. Le projet de Thacker Pass, à proximité de la frontière avec l’Oregon, affecte au premier chef plusieurs communautés autochtones, notamment les Reno-Sparks Indian Colony, les Burns Paiute et les Fort McDermitt Paiute et Shoshone. Comme le lui indique notamment Galina Angarova, directrice exécutive de Cultural Survival, une ONG internationale engagée dans la défense de l’autodétermination et des droits des peuples autochtones, la plupart des communautés les plus marginalisées vivent précisément dans les territoires convoités par les entreprises minières. Selon les données citées par Riofrancos, 69 % des ressources ou réserves minérales nécessaires à la transition énergétique se situeraient sur les terres des peuples autochtones ou à proximité immédiate de celles-ci, une proportion qui atteindrait 85 % pour le lithium. La géographie de l’extractivisme vert ne se superpose donc pas simplement à la division entre Nord et Sud, mais reproduit également, au sein même des pays du Nord, des rapports inégaux d’exposition aux coûts environnementaux et territoriaux de la transition.

Politiser les conditions matérielles de toute transition

L’un des principaux mérites de l’ouvrage tient à la remise en cause d’une conception de la transition énergétique comme simple prolongement de l’externalisation des coûts environnementaux de l’extraction des pays du Nord vers les pays du Sud. Sans nier la persistance de ces rapports de dépendance, Riofrancos complexifie ce schéma en montrant que les politiques industrielles de la transition énergétique s’accompagnent de l’ouverture de nouvelles frontières extractives au sein même des pays du Nord. Son enquête invite à relire les conflits qui accompagnent cette extension à l’aune des inégalités internes qui traversent les pays du Nord. En suivant ces conflits depuis les territoires miniers jusqu’aux centres des politiques de la transition énergétique, elle révèle, dialectiquement, les dilemmes auxquels se heurtent les opposants à l’extractivisme vert dans un monde structurellement dominées par des flux Nord/Sud profondément inégalitaires : faut-il défendre la relocalisation de l’extraction de lithium dans les pays du Nord, au nom de leur responsabilité dans la transition énergétique et de garanties environnementales potentiellement plus exigeantes ? La diversité des positions rencontrées montre que les luttes contre l’extractivisme ne se laissent pas réduire à une simple opposition entre les défenseurs de la transition énergétique et ceux qui en contesteraient la nécessité35, mais interrogent plus fondamentalement les conditions dans lesquelles cette transition est mise en œuvre et les finalités mêmes de la transition, autrement dit, les besoins matériels qu’elle vise à satisfaire.

Nevada desert, dont les sous-sols contiennent des réserves importantes de lithium. © 2025 Amnesty International – tiré du rapport : USA: “We’re here to Protect Mother Earth”: Indigenous Rights and Nevada’s Lithium Boom. Mai 2026.

L’intérêt de ces questionnements est donc également d’interroger les besoins matériels d’une société qui cherche à s’émanciper des énergies fossiles. Certes, Riofrancos inscrit sa réflexion dans l’horizon politique du Green New Deal, en cherchant à concilier les impératifs de la transition avec la persistance de certaines formes d’extraction, au risque d’occulter la nécessité d’une critique beaucoup plus radicale des besoins matériels de la société future (et d’aller, notamment, au-delà de la seule critique de la voiture individuelle36). Mais son analyse a pour mérite de remettre au cœur du débat, y compris chez celles et ceux qui se donnent pour horizon une rupture radicale avec le capitalisme, le fait que toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?

Toute politique d’émancipation écologique finit par se heurter à la question des conditions matérielles de son système énergétique : de quelles infrastructures, de quelles ressources et de quelles formes d’extraction une société écologique aura-t-elle besoin ?

Si certaines perspectives permettent de répondre plus directement et plus radicalement à ces questions37, l’analyse de Riofrancos nous rappelle que la question des volumes extraits et des infrastructures nécessaires ne peut être dissociée de celle des rapports de classes, des formes de propriété et des usages auxquels ces ressources sont destinées. Elle rappelle ainsi que le capitalisme est « à la fois plus et moins que la croissance » : « Plus, car la croissance n’éclaire pas les rapports de classe et de propriété qui sont au cœur de l’accumulation du capital ; moins, car assimiler le capitalisme à la seule croissance peine à rendre compte des tendances du système à l’exact opposé : crise, stagnation et récession38 ». C’est en ce sens que Riofrancos rejoint une méthode qui nous semble essentiel à l’analyse et à la critique de l’extractivisme capitaliste : l’historicisation de notre rapport à ce qui est extrait de la terre et la politisation des conditions matérielles de toute transition. À ce titre, Extraction regorge d’éléments pour penser la transformation des rapports sociaux à partir des conflits que l’extractivisme fait surgir, en remontant, pour ainsi dire, « depuis les profondeurs39 ».


Image d’ouverture : Laguna Miscanti, lac du nord du Chili, dont la partie occidentale est située à moins d’un kilomètre de la division des eaux du bassin du lac du sala d’Atacama. Wikimedia Commons.

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Notes

  1. P. Le Billon, The great green grab : climate extractivism and the new resource imperialism, London, Hurst&Company, 2026 ; Svampa, M., Notre modèle de développement entre nouvelles dépendances et limites du consensus de la décarbonation. Dans L’Amérique latine face aux défis mondiaux (p. 61-81). IRIS éditions 2026 ; C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle : enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Paris, Éditions du Seuil, 2024.[↩]
  2. Dans un rapport de 2017, la banque mondiale affirme que « les technologies qui pourraient permettre le passage à une énergie propre s’avèrent en réalité PLUS intensives en matériaux dans leur composition que les systèmes actuels fondés sur les énergies fossiles. […] Pour le dire simplement, un avenir fondé sur les technologies vertes exige beaucoup de matières premières qui, si elles ne somt pas correctement gérées, pourraient empêcher les pays producteurs d’atteindre leur objectif en matière de climat et de développement durables. » Banque mondiale, The Growing Role of Metals and Minerals in Low-Carbon Future, rapport, 2017, p.58-59, cité par Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, p.61.[↩]
  3. Programme des Nations Unies pour l’environnement, Global resources outlook 2024 : bend the trend – pathways to a liveable planet as resource use spikes, International Ressource Panel, Nairobi, 2024.[↩]
  4. T. Riofrancos, Extraction : The Frontiers of Green Capitalism, W. W. Norton&Company, New York, W. W. Norton & Company, 2025, p.176.[↩]
  5. Id.,p.38 : « Dans les années 1950 et 1960, des universitaires et des politiciens sud-américains (Fernando Henrique Cardoso) travaillant dans des agences des Nations unies ont développé et diffusé un ensemble d’idées qui sont devenues connues sous le nom de théorie de la dépendance ».[↩]
  6. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.39.[↩]
  7. J. Hickel, D. Sullivan et H. Zoomkawala, « Plunder in the Post-Colonial Era : Quantifying Drain from the Global South Through Unequal Exchange, 1960–2018 », New Political Economy, vol. 26, no 6, 2 novembre 2021, p.1030-1047.[↩]
  8. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p. 37.[↩]
  9. Id., p.39 : Le concept « d’économies enclavées » désigne le fait que les mines, les champs pétrolifères et les plantations agricoles ne contribuent que peu au développement économique national, et qu’il en résulte un sous-développement. [↩]
  10. Id., p.106.[↩]
  11. Id., p.17.[↩]
  12. Extractive Frontiers : An Interview With Thea Riofrancos , Protean Mag, 2025.[↩]
  13. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p. 193 : L’observatoire pluridisciplinaire des salines andines, nomme le salar de l’Atacama, le plateau de l’Atacama (la Puna de Acatama), pour éviter le nom de « triangle de lithium » qui met l’accent sur la ressource économique plutôt que sur le paysage. [↩]
  14. Id., p.106 : Président du Chili de 2022 à mars 2026, Boric résume dans un langage poétique la richesse des salins tant en termes de biodiversité que de vie humaine. Ce discours s’oppose à ceux (Etat chilien et entrepreneurs) qui considèrent le désert sous le trope de la terra nullius, comme un lieu sans vie : « Ces salines et ces lagunes ne sont pas seulement du lithium, elles sont des personnes, elles sont des communautés, elles sont l’eau du désert, elles sont des biotechnologies et d’autres minéraux, elles sont le berceau de cultures anciennes, et elles sont les témoins du passé que nous préserverons aujourd’hui pour un avenir meilleur. » [↩]
  15. Id., p.15. Thea Riofrancos nous apprend également que « L’idée que les batteries au lithium pourraient remplacer le pétrole vient d’une source inattendue : « Exxon. Au plus fort du choc pétrolier au début des années 1970, cette entreprise spécialisée dans les combustibles fossiles a consacré des millions de dollars à la recherche d’alternatives à son produit principal. ».[↩]
  16. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.16.[↩]
  17. Pour une enquête sur les différents minéraux de la transition écologique, voir C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit.[↩]
  18. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.8.[↩]
  19. C. Izoard, Peut-on relocaliser l’Empire ?, Terrestres, 2026[↩]
  20. On pourrait également prendre le cas du projet Eymeris en France dans l’Allier qui ambitionne de devenir un acteur majeur de l’extraction de lithium en Europe. Ce projet s’est surtout fait connaître par la contestation qu’il a suscitée. Plusieurs collectifs écologistes et organisations locales (la défense de la forêt des Colettes, La Confédération Paysanne Allier, Stop Mines 03, le Collectif Lithium Montluçon, Préservons la forêt des Colettes etc.) dénoncent ses conséquences environnementales, au premier rang desquelles figure la destruction de la forêt des Colettes. Cet espace de biodiversité joue déjà un rôle crucial dans la transition énergétique en tant que puits de carbone. Le paradoxe du capitalisme vert apparaît ici dans toute sa splendeur : un écosystème contribuant à la lutte contre le réchauffement climatique pourrait être sacrifié pour extraire les minerais nécessaires à cette même transition.[↩]
  21. Communiqué réglementaire de Savannah Resources Plc, diffusé le 12 août 2026 par RNS, le service d’information réglementée de la London Stock Exchange.[↩]
  22. Barroso Agro-Sylvo-Pastral System, Portugal, “Food and Agricultural Organization of the United Nations”, 2024., cité par Thea Riofrancos dans Extraction, op. cit., note1 p.259.[↩]
  23. Communiqué réglementaire de Savannah Resources Plc, op.cit., : « De plus, les concessions minières accordées sur la zone du projet garantissent à Savannah l’accès aux terrains qui pourraient être nécessaires à son développement. Par conséquent, la société dispose des mécanismes prévus par le droit portugais, tels que l’expropriation, pour les situations où il serait impossible de parvenir à un accord dans un délai compatible avec le calendrier de développement du projet. Les préparatifs en vue de l’expropriation des terrains concernés sont en cours depuis le premier semestre 2025 et 2,4 millions de livres sterling de réserves de trésorerie sont spécifiquement affectées à ces acquisitions futures ».[↩]
  24. T. Riofrancos, « The Security–Sustainability Nexus : Lithium Onshoring in the Global North », Global Environmental Politics, vol. 23, no 1, 1er février 2023, p.20-41. Voir également l’interview de Théa Riofrancos sur le site français Diagrammes. [↩]
  25. T. Riofrancos, Extraction, op. cit., p.77 : Par « stratégique », on entend une ressource jugée prioritaire au fonctionnement d’un pays, qu’il s’agisse de son économie ou de sa défense militaire.[↩]
  26. Comme elle l’explique dans une interview donnée à Protean Magazine, le phénomène de la relocalisation (onshoring) de l’extraction, l’a amené à repenser la carte mondiale de l’extraction, sans pour autant que cela bouleverse radicalement la théorie de la dépendance des pays du Nord envers les ressources des pays du Sud : « L’idée que les États-Unis vont ouvrir cinq nouvelles mines de lithium dans les dix prochaines années, ou plus, et que l’Europe, où la situation est encore plus complexe, a de nombreux projets, transformera radicalement le paysage de ces régions. Mais avec le recul, les échanges resteraient inégaux. Les flux de ressources du Sud vers le Nord persisteraient. Le Nord ne deviendra pas autosuffisant. L’autarcie n’est pas une option viable actuellement, dans le contexte de la mondialisation, et ne le sera probablement pas dans un avenir proche. On peut observer une extraction interne accrue dans les pays du Nord, de nouvelles frontières de ressources et une marginalisation accrue dans ces mêmes pays, et une néocolonialité persistante dans les relations économiques mondiales. » Loin d’opposer la tendance du rapatriement de l’extractivisme dans les pays du nord à la recherche de nouvelles frontières extractive dans les pays du Sud, Riofrancos montre plutôt qu’il s’agit de deux dynamiques parallèles. L’intérêt de cette nouvelle tendance qu’elle dégage est qu’elle reconfigure notre manière intuitive de comprendre la transition.[↩]
  27. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.18 : Ces termes font références au risque lié à l’approvisionnement en raison de sa concentration géographique et des instabilités politiques qui pourraient compromettre l’accès à la ressource. Par critique, il faut entendre le fait que « les experts les jugent essentiels pour les systèmes énergétiques, la sécurité nationale ou l’économie en général, mais leur approvisionnement est soit insuffisant, soit vulnérable. » Stratégique renvoie quant à lui au caractère prioritaire que les minéraux acquièrent dans les politiques économiques.[↩]
  28. Id., p.135.[↩]
  29. Id., p.77.[↩]
  30. Lire à cet égard l’article Faillite de Northvolt : « Le suédois a péché par excès d’ambition et manque d’efficacité industrielle », 13/03/2025, Le Monde.[↩]
  31. Comme elle le souligne dans son entretien avec Diagrammes, les premières politiques de relocalisation et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement énergétique peuvent déjà être observées dans le contexte de la crise énergétique consécutive au choc pétrolier de 1973. Confrontés à l’augmentation du prix du pétrole, les États cherchent alors à réduire leur dépendance aux hydrocarbures importés en diversifiant leurs sources d’énergie. En France, cette orientation se traduit notamment par l’accélération du programme nucléaire ainsi que par la mise en œuvre de politiques visant à maîtriser la consommation et la facture énergétiques. La nouveauté des politiques extractives contemporaines doit ainsi être relativisée au regard de cette conjoncture géopolitique antérieure.[↩]
  32. EJAtlas, Category : Minaral Ores and Building Materials Extraction, cité par T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.177.[↩]
  33. Id., p.197.[↩]
  34. Ibid.[↩]
  35. Selon Celia Izoard, un tel cadrage du débat n’est d’ailleurs pas pertinent dans la mesure où le capitalisme a de toute façon prévu les deux, voir C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit., p.247.[↩]
  36. Pour une perspective politique plus radicale voir J. CARREY et S. LACHAIZE, « Métaux » dans Mondes postcapitalistes, Paris, La Découverte, 2026 ; et C. Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, op. cit.[↩]
  37. J. Baschet et L. Jeanpierre (éd.), Mondes postcapitalistes, op. cit., voir J. CARREY et S. LACHAIZE, « Métaux », p. 544-557.[↩]
  38. T. Riofrancos, « Gimme More, Is the energy transition a hoax ? », 2026.[↩]
  39. T. Riofrancos, Extraction, op.cit., p.214.[↩]