Que peut la littérature politique ? Dans son premier roman paru en 2012, François Cusset imaginait une suspension du temps et une accélération de l'histoire avec des émeutes dans ... les quartiers Ouest de Paris. Nous partageons la longue scène d'ouverture qui offre un effet de télescopage saisissant avec le mouvement des Gilets Jaunes.

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Ce texte est un extrait du livre de François Cusset, À l’abri du déclin du monde, P.O.L., Paris, 2012, 352 p. Nous remercions François Cusset et les éditions POL pour leur autorisation de publication de ce premier chapitre.

 

– Tous à la Madeleine !

Le cri de ralliement a retenti juste devant la gare Saint-Lazare, émis à tue-tête mais distinctement par une voix éraillée, du fond d’une piétaille compacte, la plupart debout, quelques-uns assis, cigarettes et hypothèses passant entre les lèvres. Il a été relayé presque aussitôt par les porte-voix, les haut-parleurs ficelés sur des bicyclettes, les rabatteurs en queue de cortège le long des rues de Rome et d’Amsterdam. On était un petit groupe, rue de Châteaudun, posté devant un supermarché à l’enseigne du citadin malin, le magasin fermé pour une fois, en catastrophe, dès avant dix-neuf heures, ses employés volatilisés. À l’avant, sous la bannière éteinte, une poignée d’entre nous s’échinait sur le cadenas retenant le rideau de fer. Le cadenas a fini par sauter, vingt bras ont levé le rideau pour laisser s’engouffrer un peuple en joie, tandis que l’alarme, pourtant largement couverte par les éclats sonores du dehors, était neutralisée en quelques secondes d’un coup de barre de fer au-dessus de l’entrée. Les plus nombreux se sont rués vers le rayon frais, d’autres vers les conserves, on était quelques uns à courir vers l’aile des alcools, bouteilles de scotch débouchées facilement qu’on se passait de bouche en bouche pour sa gifle revigorante, son goût ambré de victoire, prénoms familiers sur l’étiquette comme ceux de cousins terreux d’Écosse et du Tennessee. Emmitouflés dans des habits sales, de rares solitaires, que personne n’avait vu arriver, procédaient avec lenteur, se demandant à haute voix où ils dormiraient ce soir, un oeil tourné vers la rue, leur dortoir envahi, puis mangeant et buvant à même le sol du magasin ou sortant d’un pas traînant, les bras chargés de boîtes et de bouteilles. Tous les autres, plus pressés, remplissaient leur sac à dos de ce qu’ils jugeaient utile pour tenir quelques heures. En dix minutes le magasin fut à sac, promu à la fonction de cantinière pour émeutiers. De retour sur le trottoir les pillards improvisés, mères de famille ou adolescents ébouriffés, se sont réparti le butin en riant, dans la complicité des états d’urgence, avec l’efficace des approvisionnements inattendus. Pour chaque prise on désignait à la cantonade les destinataires les plus appropriés, on refaisait les baluchons, on vidait et rechargeait les sacs à dos, les gibecières, les bandoulières, les cabas colorés et les plus rares baise-en-ville, en s’échangeant petits pots pour bébés contre bouteilles de soda, pain de mie contre gaufrettes, eau minérale contre canettes de bière, blague contre blague aussi, continûment, les yeux grand ouverts. Sur la chaussée on trouvait encore quelques errants solitaires, à qui les pillards tendaient au hasard un extrait de leur rapine. Pour le reste, les piétons du quartier descendus de chez eux et les insurgés de la dernière heure discutaient activement, par petits groupes, qui se dispersaient ici pour se reformer là, marée humaine parlante parcourue par un ressac inégal qui gonflait une vague ou creusait un vide en des zones à chaque fois différentes. Ils étaient tous en train de se passer le mot, de faire le point à deux ou à dix, se rapportant les derniers messages qui avaient pu passer sur les téléphones portables avant le brouillage des ondes, chaque information plus ou moins déformée maintenant à mesure qu’elle circulait sur le pavé : CRS en nombre derrière l’Étoile, canons à eaux géants et brigades de grenadiers attendant sur les Champs-Élysées, passage libre en revanche depuis Saint-Lazare en suivant la rue Tronchet, mêlée générale dans les couloirs de la station République, échauffourées sérieuses vers le pont Neuf, grosse concentration policière à Nation et aux Batignolles, là où les jeunes cagoulés du nord avaient lancé deux heures plus tôt des opérations de pillage ciblées – diversion à peine volontaire mais heureuse diversion –, plus le murmure inquiet annonçant des soldats aux portes sud de Paris, et un essaim d’hélicoptères au-dessus de l’île de la Cité dont le bourdonnement lointain était perceptible au-dessus du vacarme. Le carrefour Saint-Lazare pérorait, s’agitait, bruissait de rumeurs plus ou moins vraisemblables. Au sol le bitume tremblait, une force tellurique grondant sous les plaques d’égouts semblait s’éveiller d’un très long sommeil. La rue paraissait une coque chaude prête à se fissurer, en même temps qu’une aire de jeu rendue à ses passants. Au sommet de l’immeuble du carrefour, planté face à l’entrée de la gare, la seule preuve tangible de ce qu’avançaient les passants s’étalait sur un écran géant, qu’une main complice ou un prodige technique avait branché sur l’une des rares chaînes d’information en continu à avoir encore des reporters sur le terrain. Image floue et brusquée d’une bataille parisienne en train d’avoir lieu à quelques encablures, boucliers contre barres de fer, pierres contre flash-balls, image acclamée, huée et commentée d’en bas comme celle d’un match de football. D’un même élan furieux tout le monde s’était retourné depuis plusieurs jours contre la lâcheté et les mensonges des principaux médias audiovisuels, avec pour consigne, suivie à la lettre par la grand-mère véhémente aussi bien que le groupe de jeunes en capuches, de se saisir des caméras en manœuvre et de les casser en les faisant simplement tomber au sol. Empêchement presque systématique de tourner auquel l’équipe de cette chaîne avait heureusement échappé, offrant ainsi au petit peuple de Saint-Lazare, sur trente mètres carrés de luminophores, les images les plus à même de l’enfiévrer. Au pied de ce même immeuble, mêlée à l’attroupement des spectateurs, une longue file d’attente serpentait dans un calme étonnant jusqu’aux toilettes publiques de la gare réouvertes pour l’occasion, faute de bistrots accueillants. Distincte des autres groupes du carrefour par le nombre de gens seuls qui la composaient, et le peu de mots qui s’y échangeaient, la file docile des toilettes menait, par un escalier bondé puis un couloir serré, jusqu’à un trio de quinquagénaires énergiques, cheveux courts et habits lâches, lunettes de professeures et rires autoritaires, qui orientaient les uns et les autres vers les habitacles bruyants, trois dames pipi d’opérette, délicieusement à contre-emploi, devant lesquelles tout à l’heure j’avais enfin pu passer, après une demi-heure d’attente, en proie à une envie de chier irrépressible. Ce fut un double soulagement, de se vider les entrailles après des heures de marche et d’être enfin quelques minutes à l’abri d’une précaire solitude. À répéter à voix haute, comme en transe, la mâchoire pendante, le sphincter grand ouvert, dans un mélange inavouable d’enthousiasme, de trouille et de stupéfaction : pu-tain… pu-tain… pu-tain… pu-tain…

Tous à la Madeleine, donc, tous au temple gréco-napoléonien, vieux carré d’acropole décrépi qu’on n’avait tous en tête qu’en vague point de repère: la colonnade au bout de la rue Royale. Un nom sans lieu, un nom même, pour certains, aussi peu localisé que celui par lequel la régie des transports s’était amusée à le remplacer un vieux premier avril – Marcel Proust –, provoquant l’affolement plus ou moins convulsif des lettrés qui empruntaient ce jour-là l’une des lignes de métro passant par Madeleine. Mais un nom et une place vers lesquels, cette fois, étaient sur le point de converger, d’après la rumeur, les trois cortèges de la capitale grossis d’heure en heure depuis le milieu de la journée : celui de la banlieue nord venu par la Chapelle et la rue Lafayette, celui des étudiants de la rive gauche arrivés en ordre dispersé par la Concorde et le jardin des Tuileries, et celui des manifestants du matin venus de l’est parisien, où dès le début de l’après-midi ils avaient dévié en masse de leur itinéraire initial, l’itinéraire républicain validé comme d’habitude par la Préfecture la semaine précédente. Trois missiles grassement peuplés en train de pénétrer la chair du vieux Paris, plus de vrais affrontements pétaradant dans les recoins des quartiers du centre et jusque dans les couloirs du métro : nouvelles stupéfiantes, de facilité, de gravité, de rapidité, leur nouveauté affichée à même les visages intenses et les mots incrédules. Il fallait avoir tout de suite une vue d’ensemble, tenter de confirmer à l’œil nu ce que partout les bouches soufflaient aux oreilles. On est partis à quelques uns en se faufilant dans la cohue pour remonter la rue d’Amsterdam, le long de laquelle, à deux pas de la Place de Clichy, un immeuble art déco plus élevé que ses voisins a semblé une aubaine. Comme si elle l’avait fait toute sa vie, l’une d’entre nous, une brune peu loquace à la silhouette sportive, a cassé un carré de vitre d’un coup de pavé pour ouvrir la porte de l’immeuble d’une main glissée à l’intérieur. Au huitième étage on a frappé à la porte de la chambre d’angle. Une dame noire d’un certain âge nous a laissés entrer chez elle sans plus d’explications, nous en priant même en quelques mots prévenants, dont il ressortait que Dieu dans sa miséricorde veillait sur nous tous. On a enjambé le service à thé éclectique dispersé sur la moquette, avant de pouvoir enfin s’accouder à la balustrade d’une seule grande fenêtre encastrée entre les combles. Et contempler. Sous un ciel mauve sans nuages zébré de reflets rouges et violacés, la vision céleste d’une ville en guerre, baignée dans une lumière lisse. L’azur de fin d’été, très pur, descendait vers les vallées encaissées du vieux Paris, à nouveau auréolées par les volutes de gaz policier et les flammèches noires des barricades, chaque tranchée axiale du plateau parisien encore repérable dans la foule des toits : le canyon tout proche des grands boulevards avec pour affluent la diagonale de la rue Auber, le sillon plus loin de Saint-Honoré avec son faubourg en ligne de fuite, la Seine derrière en avenue la plus large et, à nos pieds, les berges de la rue Tronchet tirant jusqu’au toit verdâtre de la Madeleine. Les dômes et les hérissements qui surnageaient dans la fumée étaient ceux des derniers lieux de culte du centre-ouest parisien, La Trinité, Saint-Augustin, le Garnier truculent et, en contrebas, les pignons des grands magasins avec leurs halos de couleurs chatoyantes. On devinait de loin quelques foyers de combats de rue à l’embrasement noirâtre du ciel au-dessus d’eux, au Palais-Royal, sur la montagne Sainte-Geneviève, vers l’Hôtel de Ville. Effilochées entre le bleu gris des toits et le rose mâle du ciel, les nuées de vapeur blanche dispersées à l’horizon délimitaient un champ de bataille presque entièrement silencieux, envisagé depuis notre perchoir. Paris flambant, tout sauf une morne plaine. Avec l’horizon en équateur de la toile, et des zones de flou crépitant comme repères de composition, la vue d’ensemble était une peinture, plus qu’elle n’en évoquait aucune. Moins dramatique que la retraite de Russie de Charlet, moins clairsemée que la plaine de Wagram peinte par le baron Gros, moins montagneuse que l’attente de Rivoli par Philippoteaux, quelque chose pourtant des grands tableaux de guerre napoléoniens, dans le feu des couleurs, le ciel belliqueux, les échappées de fumée organisant la vision. Un tel panorama, avec sa vérité abrupte, nous élevait tous les quatre au-dessus des peurs et des hésitations de la rue, faisant une certitude de ce que nous n’osions croire. Il réduisait à ce qu’elles étaient nos palabres sans fin, il réduisait au besoin de se parler les mots incertains de la foule, et à une très vieille mystification les litanies biaisées du commentaire et les ritournelles épuisées du pouvoir. Dans cet éther lavé de mots seuls les phrasés des grands anciens auraient pu flotter encore, avec leurs périodes lyriques et monotones, les mots trop cités de nos grands morts dont les prédictions d’hier revenaient hanter ce paysage, s’y inscrire en lettres de brume. L’appel aux armes du grand Enfermé, en signaux de fumée apaches à déchiffrer un par un depuis notre nacelle. Dans la cavalcade des toits de zinc, la joie des devenirs brandie par le philosophe contre la tristesse des puissants. À même les groupes stationnés au loin sur la chaussée, les tactiques d’occupation élaborées jadis par les Enragés d’un autre chaos. Et parmi les filins de couleur brûlée qui chatouillaient le plafond de Paris, leurs traînées aléatoires pouvant ou pas évoquer un sourire, on retrouvait les étincelles de nos mortes, les spectres d’héroïnes aimées que leur résolution, tellement plus ferme que la nôtre, associait soudain à cet incendie d’un jour : le déguisement de soldat de celle qui porta la première le drapeau noir, le rire de la jeune indépendantiste devant le procureur militaire, les petites lunettes rondes de la mystique engagée, le cercueil vide de la Spartakiste, les envoûtements mexicains de l’artiste exilée, et tous ces corps frêles jetés dans la bataille plus vaillamment qu’aucune carcasse de donneur de leçons. Mais on n’a pas eu le temps de faire parler nos morts, pas même essayé de partager nos icônes, il fallait redescendre en vitesse et rejoindre le reste du groupe avant qu’il ne s’ébroue pour la descente en masse de la rue Tronchet.

Tout à nos illuminations d’en haut, on a juste savouré dès l’atterrissage la connivence d’un regard commun, un peu modifié, un peu plus posé, sur l’incroyable bigarrure de cette foule piétinante. Cette foule que tout séparait encore il y a quelques heures, et qu’une série de provocations au fil de l’après-midi – le collégien écrasé par un fourgon de CRS, la loi sur « l’incivilité au travail » votée à quinze heures dans un parlement presque vide, les descentes de police dans les studios des radios insurgées – avait suffi à muer en un seul corps conducteur. En traversant la rue Saint-Lazare on jetait un œil neuf sur les appariements les plus incongrus, impensables jusqu’à cet instant, aussi naturels désormais qu’une réunion de vieux copains. Mômes de Stains ou de Sevran bavardant avec des couples de citadins dans le vent. Lycéens sérieux et préretraités remontés s’échangeant leurs scénarios de la nuit. Sans-papiers déroutés qu’abordaient en titubant des piliers de comptoir venus transporter leurs causettes au milieu de la cohue. On dévisageait d’un même sourire hésitant les piétons les plus désaccordés, attrapant au passage des bribes de dialogue. Deux mammas au front tacheté de henné parlaient allocations supprimées et tracasseries sans fin visant à retirer leurs pensions à leurs fils ou leurs maris, tandis qu’une blonde du même âge les interrompait, plus richement vêtue, en s’emportant contre l’enlèvement de sa voiture puis contre le contrat piège des opérateurs téléphoniques. Avant qu’elles ne s’attaquent toutes les trois d’une même voix aux files d’attente interminables d’une semaine ordinaire, imposées sûrement, maintenant elles en étaient certaines, pour vous tuer à petit feu : pour vous incruster sous la peau le temps dominant, et gagner par le découragement des plus faibles une guerre toujours gagnée d’avance. Les basanés du pourtour de Paris et les blafards de la ville-centre discutaient sur un coin de trottoir de la force du nombre et des vertus de l’obstination, comme si aucun rideau de fer, tranchées des cités grises et ligne Maginot du périphérique, ne les avait jamais séparés. En quelques formules sages, une poignée de lycéens justifiaient leur présence à des ronds-de-cuir sans âge, on peut pas se laisser faire m’sieur, y veulent qu’on en crève, niquer notre avenir, et les fins de mois de nos parents, avec pour réponse emportée un couplet sur les cadeaux fiscaux aux plus riches et un autre sur la corruption du personnel politique. Deux employées de grand magasin, leur badge encore visible, tombaient d’accord avec quelques étudiants proprets sur la nécessité de ne pas quitter la rue avant d’avoir obtenu voix au chapitre, démocratie déniée là-haut qu’ils réclamaient ensemble en quelques termes choisis, un peu périmés, référendum, retrait, organisation de la base, coopératives. On les écoutait en passant, tous les quatre extatiques, puis l’un après l’autre à nouveau circonspects. Les épouvantails agités de toujours par les pouvoirs, en nous et au-dessus de nous, avaient beau n’avoir pas tenu devant l’évidence des derniers jours, face à l’incandescence des dernières heures, un scrupule nous parcourait encore, qu’aucun coup de théâtre n’arriverait à éteindre : la haine d’un même pouvoir, l’excitation d’une même rue occupée seront-elles suffisantes pour qu’habitent le même monde ceux dont les mondes jamais ne s’étaient recoupés ? Face au pouvoir ce n’étaient depuis longtemps que divisions, camp contre camp, tous contre tous. Les unitaires conspuaient les identitaires, dénonçant les enthousiasmes du pluriel que le vrai combat rassembleur, selon eux, exigeait d’effacer. Les culturels, en réaction, en voulaient aux sociaux, à tous les militants à l’ancienne qu’ils échangeraient volontiers contre une poignée d’intellos de l’art engagé. Les communistes refusaient aux indigénistes de se réclamer d’eux, excluant qu’un tel mélange pût jamais fonctionner, vieille divergence nord-sud qui affleurait dans chaque conversation et alimentait toutes les luttes intestines. Ou c’étaient juste les clochards qui vomissaient les immigrés, les insultaient parfois sur un quai de métro comme s’ils étaient la cause de tous les maux. Rivalités inutiles qui nous avaient toujours désolés, même quand on prenait parti ou défendait les nôtres. Telle cellule contre telle revue. Tel mentor mort contre tel défunt maître. Telle corporation contre telle autre. On avait trop longtemps discouru dans le vide, de bière en bière, sur les fractures de la multitude pour qu’elles ne viennent pas, même un instant, creuser un vide au cœur de l’événement. Doute rhétorique, à peine formulé derrière des sens aux aguets. Doute saisi comme au vol, envolé bientôt avec les fumerolles du ciel parisien. Puisque ça causait et ça s’abouchait tranquillement, là, devant nous, sur le pavé, à une échelle inédite depuis des décennies. Car de même qu’avaient sauté, en un rien de temps, les cloisons de papier séparant la défense de l’ordre public et l’écrasement du peuple, la discussion dite démocratique du décret bonapartiste, il faut croire, devant ce babel d’éloquence piétonnière, que la cloison n’était pas moins mince qui séparait officiellement, jusqu’à présent, les uns et les autres, les familles vouées à manger des pâtes dès le dix du mois et les collègues en cravate capables de passer un dîner entier à se montrer les dernières fonctionnalités de leur téléphone. Gadgets, d’ailleurs, faits eux-mêmes pour traverser les mondes, devenir un jour des armes, que le pouvoir cherchera à désamorcer en priorité. Il faut croire que chaque époque dote ses contemporains d’un corps commun, et que ces petites machines sur lesquelles on pianote dans le métro ou les rues affairées, ces petites machines qui placent un même monde sous les doigts de leurs usagers ne font pas qu’isoler ceux qui s’y enferment, il faut croire qu’elles peuvent aussi les réunir un jour du même côté du sabre. Dans le même combat. Et il faut croire que quand la violence légitime se fait violence sauvage, révélant qu’aucune institution modératrice n’empêchera jamais le haut d’anéantir le bas, les grandes murailles de mots échafaudées au fil du temps tombent alors comme des confettis, les polarités officielles conçues pour séparer, départager, pousser tous contre tous jusqu’à bâillonner l’imaginaire collectif avec du scotch à double face : réformistes contre révolutionnaires, jeunes contre vieux, travailleurs contre oisifs, manifestants contre casseurs, gauche contre droite, gouvernement contre opposition, violence contre négociation, réalisme contre romantisme, vieux mensonges en miroir qui s’évanouissaient pour de bon, cette fois, dans le feu de l’action. Quelque chose en tout cas s’était produit pour que cèdent si vite, à même la chaussée, les scrupules et les crédulités, la méfiance devant la masse aussi bien que le contrôle continu de soi par soi. À la place de quoi, sur des portions entières des rues occupées, une envie de rire contagieuse drainait la foule, de ce rire qui injecte du courage. Des comédiens improvisés enchaînaient les blagues de circonstance et les numéros d’imitation clownesques des figures du gotha, mimes jouissifs et caricatures libératrices, parodies énormes, quand ce n’étaient pas les simples commérages, les potins réchauffés et les rumeurs inédites, qui offraient à leurs initiateurs de se réapproprier le récit, de le confisquer pour rire aux commentateurs officiels. Ou juste ceux qui relâchaient en cinq mots imprévus la pression des dernières heures. On va leur mettre dedans ! On va leur mettre dedans !, tonitruait en riant cet autre groupe plus disparate encore, deux éboueurs en tenue jaune et verte et un couple de patrons de café restés ouverts par solidarité, tauliers sans âge sortis prendre un bain de foule et se plaindre aux passants des charges qui les asphyxiaient. On va leur mettre dedans ! On va leur mettre dedans !, retrouvailles à quatre dans une même rage hilare sur un même coin de trottoir, dans un même confin de la langue vengeresse. Quelque chose s’était produit dont le dénouement était moins prévisible qu’il ne l’est d’ordinaire, et dont le miracle, dût-il être fugitif, serait un jour éclairé, quand on aurait le temps.

 

On a enfin traversé le boulevard Haussmann, à peine une pensée pour le baron, l’ingénieur de la contre-insurrection, et rejoint en quelques pas une grappe de têtes familières sous les arbres du trottoir est de la rue Tronchet. À ce niveau de la rue mais sur le trottoir d’en face, deux jeunes types casqués, tournés contre le mur comme les pisseurs et les prieurs, s’acharnaient dans l’indifférence générale contre un distributeur de billets, dont ils veillaient à détruire à coups de marteau chaque touche du clavier, chaque appendice de métal. L’attroupement était encore en formation, affluence clairsemée parcourue dans tous les sens par ceux qui cherchaient les leurs, en l’absence de connexion téléphonique pour les localiser. Dispersés et souvent assis sur un bord de trottoir, les quelques piétons esseulés, rares mais bien visibles entre les groupes plus denses, confirmaient à leur façon qu’il se passait ce soir-là quelque chose d’inhabituel, leur seule présence l’indiquant plus clairement que l’animation autour d’eux des agrégats de parleurs. Ils ne cherchaient ni à rejoindre l’un des groupes ni à se donner une contenance en faisant semblant d’avoir perdu le leur. Ils n’avaient, pour la plupart, ni la mine renfrognée ni le soliloque hagard des vrais solitaires, en rupture de société. Ils se trouvaient juste pleinement là, feuilletant un journal ou buvant d’une bouteille de plastique, là de tout leur gré, mus par une nécessité mystérieuse plus forte que la bienséance et l’image de soi. On en aurait volontiers abordé certains si cette démarche elle-même, comme on en convenait d’un seul signe de tête, n’avait reconduit la bienséance, n’avait souligné à son tour l’insolite de ce qui cette fois n’était qu’absolument normal – occuper seul la rue, à l’exception de tout groupe, y attendre l’événement, ou même le faire advenir par le simple fait de prendre racine là, en soliste, dans cette rue trop large. Mais seuls ou en groupe, les occupants de plus en plus nombreux de la rue Tronchet commençaient maintenant à composer une seule vaste cohorte, une procession brouillonne en train de prendre forme dans le sens de la rue, du nord vers le sud. Deux grands gaillards, délestés de leur brassard du service d’ordre mais pas de leur sens de l’organisation, longeaient le cortège improvisé en expliquant calmement l’itinéraire le plus sûr et les consignes en cas d’attaque, plutôt que de les clamer avec un porte-voix ou du haut d’un abribus, au risque d’être entendus par les policiers en civil sans doute noyés dans la foule. Arrivés à notre hauteur ils ont reconnu deux ou trois d’entre nous pour les avoir vus la veille, en tête d’un défilé pacifique, se glisser au premier rang et provoquer en face le cordon policier. L’aversion héréditaire des cégétistes musclés pour ceux qu’ils voyaient comme des anars à lunettes, une hostilité qu’on leur rendait au centuple, n’avait cette fois plus lieu d’être : ils nous ont passé une sorte de talkie-walkie, aussi précieux que d’aspect douteux, et nous ont demandé d’aller jouer les éclaireurs sur la rive gauche, juste de l’autre côté du trajet prévu, autrement dit de faire l’aller-retour jusqu’aux Invalides, idéalement jusqu’au Champ-de-Mars, afin d’évaluer l’avancée des CRS et des soldats. On avait à peu près vingt minutes, disaient-ils, et au ventre un mélange de frayeur et de la fierté des élus. On est partis à quatre en courant jusqu’à la place de la Madeleine, encore presque vide, y dénichant par chance trois vélos municipaux abandonnés à l’entrée d’un hôtel de luxe barricadé de l’intérieur. Malaisée pourtant pour deux d’entre nous juchés sur la même bicyclette, cette escapade à roulettes a produit tout de suite son effet d’euphorie. Chaque coup de pédale libérateur nous offrait un Paris glorieux entièrement à l’abandon. On évitait les restes de mobilier urbain et les plus gros objets dispersés sur la chaussée, et on sinuait pour passer voir en coup de vent les marques encore visibles du soulèvement général : banderoles en lambeaux sur les grilles de la Madeleine, pour une grève totale ou pour une vie avant la mort, ou juste pour dire je lutte des classes à la première personne, tags géants virevoltant sur plusieurs centaines de mètres sur les enseignes de luxe de la rue Royale, vieux monde pourri, guerre jusqu’à la victoire, vous avez l’argent nous avons le temps, nous n’aurons que ce que nous prendrons, votre luxe sera sans calme ni volupté. Ou, plus loin, la vitrine brisée d’un des magasins d’un célèbre maroquinier, brisée mais intouchée, chaque sac et chaque objet encore à sa place apparemment, avec pour seule signature un non merci géant tracé au pochoir rouge au-dessus de la porte vitrée. Graffiti entraperçu en passant, le temps de s’étonner que des pilleurs ne pillent pas, de répliquer qu’ils n’avaient pas envie de sacs ni besoin de l’argent de leur revente, et même le temps d’ajouter, comme le fit l’une de nous d’une voix forte, mal assise dans le panier avant du vélo, qu’ils devaient être loin de l’idée plate de besoin pour vouloir juste inscrire sur cette vitrine-là le refus souverain de ce besoin-là. Et juste après, digne d’un lendemain d’apocalypse, le spectacle de la place de la Concorde jonchée de détritus informes et des vestiges d’affrontements sporadiques, sans un seul véhicule à l’horizon entre l’hôtel Crillon et la Seine, sauf la petite armada immobile qui gardait en silence l’ambassade américaine. On a traversé par le pont de la Concorde, d’où le regard embrasse un long arc de Seine, depuis le bout de l’île de la Cité jusqu’aux fontaines du Trocadéro. La perspective si célèbre de ce tronçon de fleuve était comme étrangère aux folies d’un tel jour, impavide dans son écrin de lumière pour touristes pressés, au-dessus d’une eau noire qui clapotait à peine. On a contourné par la gauche la colonnade du Palais Bourbon, défendu par une petite dizaine de soldats en armes, comme si le parlementarisme, cible d’un autre siècle, avouait qu’il n’était rien – qui pût être menacé. Quelques piétons inquiets longeaient les murs au trot, disparaissant au coin de la rue pour rejoindre un lieu sûr ou leur appartement de rentiers. Sur notre gauche, les rues de l’Université et de Bourgogne étaient barrées par des fourgons de CRS et des canons mitrailleurs, des vrais, pour protéger sans doute les ministères perdus à l’arrière-plan dans le dédale douillet du septième arrondissement. L’esplanade des Invalides était déserte, parvis d’empire sans vie qui nous a inspiré à tous les quatre le même sourire de conquête. On a roulé vers la coupole dorée, bifurqué à droite par la rue de Grenelle tout au bout de l’esplanade, pavés moribonds devant les Invalides et le musée de l’Armée, et c’est en arrivant vers la Tour-Maubourg, dans les premiers mètres de l’avenue de la Motte Piquet, qu’on a fait irruption tout à coup au milieu d’une violente escarmouche. De l’autre côté du boulevard de la Tour-Maubourg une cinquantaine de gendarmes mobiles avançaient par étapes, en position, boucliers en avant pour couvrir ceux qui s’agenouillaient et tiraient flashballs et grenades lacrymogènes. De notre côté, alors qu’on se plaquait contre un immeuble pour se protéger du gaz, puis sous une porte cochère pour éviter la ratonnade, une trentaine d’anarchistes faisaient face à l’escadron, tenues noires et masques au visage, armés de ce qu’ils avaient pu glaner en guise de barres de fer, de projectiles et de bombes incendiaires improvisées. Trois gendarmes anti-émeute, parvenus de notre côté du boulevard, se déchaînèrent contre un jeune en noir dangereusement isolé du groupe. Coups de matraque dans les jambes, vers le ventre, sur la tête non casquée, avant de le traîner vers un fourgon. Puis ils s’en prirent à une fille arrivée au carrefour sans avoir eu le temps de rebrousser chemin, désorientée, aveuglée par la brûlure des gaz. On se regardait en tremblant, peur autant que démangeaison, l’envie d’y aller tête baissée. Mais sans aucun équipement et avec la mission qu’on nous avait confiée, on est tombés d’accord en quelques murmures pour rester sous la porte cochère, du moins tant que les gendarmes étaient encore à distance. Panique aussi chez certains des anars, de reculades en courses en rond. Les plus déterminés, eux, décidèrent d’avancer, resserrant leur foulard, ajustant les lunettes de moto. Une demi-douzaine d’entre eux, rasant les murs de l’immeuble de l’autre côté de l’avenue, profitèrent du dernier tir de grenades lacrymogènes pour avancer à l’abri du nuage, sans bruit, le temps qu’il s’éclaircisse. En pareille circonstance leur habileté à confectionner un cocktail Molotov nous sidéra. Sortir la bouteille vide du sac à dos, la corde en guise de mèche, le chiffon sale. Gratter au fond d’une vieille trousse sans pouvoir mettre la main sur ce qui avait dû être des granules explosifs, instant nerveux, la trousse vide, leur chuchotement excédé audible à cinquante mètres. Deux d’entre eux repérèrent un scooter de l’autre côté du grillage qui séparait l’avenue des dernières pelouses des Invalides. Ils se le désignèrent du menton, bondirent jusqu’au grillage et l’escaladèrent à mains nues, le fer coupant les doigts, les grosses chaussures glissant au hasard sans pouvoir prendre appui. Sommet atteint ils ont sauté de l’autre côté, posé la bouteille le long du grillage, y ont planté un vieil entonnoir en plastique, puis ils ont ouvert le réservoir de la bécane avant de la soulever à bout de bras, les mains devaient souffrir, les cœurs battre à tout rompre. Depuis notre abri on ressentait leur joie et leur peur, joie de l’urgence et peur que le nuage ne s’évapore trop vite, sensations partagées en direct comme si une arabesque palpitante avait traversé l’avenue jusqu’à nous. Ils ont fait pivoter le deux-roues au ralenti en se mordant les lèvres, jusqu’à ce que quelques gouttes s’échappent de l’engin vers l’entonnoir. Ils ont reposé le scooter en vitesse, bouché hermétiquement la bouteille, attaché le chiffon au goulot, la cordelette au chiffon, remonté avec peine le grillage au bord de céder. Et sauté finalement de l’autre côté au moment où une première trouée à travers la fumée faisait apparaître une rangée de boucliers à casques, si près pourtant, huit à dix mètres tout au plus, lanceurs de flashballs en joue. Les deux émeutiers se savaient en ligne de mire. L’un fit à l’autre un abri de ses bras pour allumer la mèche. Puis ils s’écartèrent prestement, un premier projectile policier les effleurant pour aller s’écraser contre le grillage, qu’il acheva de décrocher. La bouteille fut enfin lancée, d’une ample boucle du bras, vers l’agglutinat policier. Ils rebroussèrent chemin à la seconde où la bouteille explosa, sans avoir vu où elle avait atterri, tout juste au loin le friselis d’un embrasement de papier. Trois gendarmes étaient au sol et l’aile gauche de l’escadron passablement désorganisée. Riposte immédiate. Les deux lanceurs en noir coururent aussitôt en lacets pour tenter d’échapper aux salves de tirs derrière eux, course méandreuse, désarticulée, prodigieuse. Trois soldats étaient en position de tir, un genou à terre, l’œil sur la lunette de l’arme. Une balle de caoutchouc toucha à la cuisse l’un des deux fuyards, qui boitilla pour aller s’écrouler derrière un arbre, la jambe sanguinolente. Il laissa passer les premiers matraqueurs avant d’être découvert, dix secondes plus tard, par un groupe de forcenés en uniformes qui le passèrent à tabac en s’acharnant à quatre contre un. Sur ses flancs meurtris, sur son crâne vulnérable, l’hommage viril du pouvoir à la jeunesse. L’offrande des pères absents aux orphelins de monde. L’épisode avait duré cinq minutes tout au plus, déportant l’action policière de l’autre côté de l’avenue, et nous laissant le champ libre pour fuir vers les vélos laissés cent mètres plus haut. Suffoquant, reniflant, les yeux piquant, lâchant juste quelques monosyllabes haletants pour saluer le courage des assaillants, on est monté en selle sans demander notre reste et on a détalé vers la rue Saint-Dominique et le Champ-de-Mars, jamais mieux nommé que ce soir-là. Autre esplanade dépeuplée, pourtant, autre impression de terrain vague entre deux guerres, malgré la lumière tamisée des réverbères et la taille impeccable des bosquets. Sauf une quinzaine de soldats en faction, au loin, entre les pieds de la Tour Eiffel, pas d’autre présence policière entre les Champs-Élysées et Montparnasse que l’escadron de la Tour-Maubourg : surprenant, jusqu’à l’indécidable. À ne pas savoir s’ils étaient massés un peu au-delà sur le point de charger tous ensemble ou s’ils avaient bel et bien fait place nette. À ne plus savoir, autrement dit, s’il fallait s’en réjouir ou s’en inquiéter. On a encore tiré par la rue Desaix jusqu’au boulevard de Grenelle, vide lui aussi, avant de retraverser le Champ de Mars en sens inverse. Mission accomplie. On est repartis vers la rive droite en pédalant de toutes nos forces, on a pris l’avenue Rapp et le pont de l’Alma, puis longé la Seine par les quais pavés sans descendre dans les tunnels de la voie rapide ni s’aventurer vers les Champs-Élysées, dont les accès étaient bloqués par un petit nombre de fourgons stationnés au bout des avenues boisées, tranquillement impériales, du Paris des Expositions coloniales.

 

On a traversé la Concorde en transpirant, et là, arrêtés sur un pied au milieu de la place morte, on a repéré contre une des statues un quatrième vélo, qu’a pu prendre celle qui avait fait tout le trajet les fesses dans un porte-bagages. Avant de redémarrer on a décidé de pousser jusqu’au Châtelet pour compléter le repérage, tant pis pour le retard, et tant pis si ce n’était pas dans le rayon prévu de notre mission. On a brinquebalé avec nos vélos sur les pavés du quai du Louvre, le château-musée refait à neuf lui-même barricadé derrière ses grilles. Dès qu’on a dépassé l’extrémité du bâtiment et traversé la rue de l’Amiral-de-Coligny, des éclats et de la fumée nous ont signalé un affrontement tout proche, vers le pont Neuf, qu’on a voulu aller voir de plus près. Une masse de casqués qui nous tournaient le dos barrant le quai au niveau du pont, on a tourné dans la rue de l’Arbre-Sec puis à droite dans la minuscule rue Baillet pour prendre à revers l’armada des boucliers. Dans le réduit étroit de la rue de la Monnaie, qui descend vers le pont le long de la Samaritaine, une vraie scène de guerre opposait les CRS venus du quai et une petite bande en déroute, moins offensive que les jeunes en noir de la Tour-Maubourg mais assez déterminée, et coincée là depuis assez longtemps sans doute, pour avoir amassé dans la largeur de la rue une barricade improvisée faite de tout ce qui avait pu être détaché, poubelles, cartons, panneau de chantier, bancs d’abribus et même un scooter. On a laissé nos vélos au coin de la rue Baillet et rejoint le petit groupe, des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, de toute évidence moins un groupe constitué que le rassemblement à cet endroit de manifestants égarés que leur isolement de la fin d’après-midi avait mis à la merci des passages à tabac. Visages défaits sous les foulards, traces sur eux de lutte et d’épuisement, le désespoir d’un baroud d’honneur : ils n’en pouvaient plus, le prochain assaut de l’escadron risquait d’être le dernier. Mais à la vue de notre maigre renfort, complètement inattendu, la petite vingtaine de résistants, juchés sur le tas maladroit, a été comme revivifiée. Certains nous ont serrés dans leurs bras, très brièvement mais avec ce qu’il leur restait d’ardeur, puis ils nous ont désigné un flanc de la pauvre barricade fait de quelques pavés, qu’on a ramassés en même temps qu’eux pour les lancer sur les CRS, immobiles douze mètres devant nous. Le mince couloir de la rue de la Monnaie était sous un nuage, irrespirable, même derrière nos foulards, noués trop rapidement. On a balancé tout ce qu’on trouvait, déchaînés, jeté même à leurs pieds un carton inoffensif enflammé par l’un d’entre nous, sous les acclamations du cercle disparate auquel on était venu prêter main-forte, tous debout maintenant sur la barricade comme s’ils avaient désormais le nombre pour eux. La circulation d’énergie entre eux et nous était fantastique. Leurs encouragements nous incitaient à prendre des risques qu’eux-mêmes n’avaient plus la force de prendre, jusqu’à descendre au pied de l’amas, devant les insectes géants et leurs carapaces translucides, pour projeter sur eux des pans de carrosserie arrachés du scooter, tandis que notre exaltation encore fraîche réveillait chez les autres l’instinct de survie, les insultes lyriques, les doigts brandis, refus général de faire retraite comme on aurait pourtant dû le faire : faudra nous passer dessus, faudra nous abattre un à un, malgré les gorges brûlées et la fumée on criait maintenant tous d’une seule voix, on ne faisait plus qu’un, bloc de vie, sursaut de vie collectif, comme si notre seule irruption au détour de cette rue, aussi peu décisive qu’elle ait été, avait substitué soudain aux moyens ridicules de cette poignée de réfractaires la force neuve d’un inébranlable. On était deux à l’extrémité droite de la petite barricade à essayer de réunir de quoi bombarder le quinconce, on arrivait à associer des gestes précis et rapides à des mots décalés, penchés sur ce tas précaire tout en plaisantant entre nous, en se claquant la paume de la main pour fêter une bonne idée, comme de les rallier à notre cause, de les chatouiller sous l’armure, de les prendre à témoin qu’après deux siècles à peaufiner la science de la contre-insurrection ils n’étaient décidément toujours pas très au point. Autodérision du faible, puissance de l’ironie quand elle pointe en pleine action, complicité amicale surtout scellée par l’urgence du combat et nos chances infimes de le gagner. On a même eu l’occasion, comme un défi, de racheter la lâcheté de notre recroquevillement impuissant sous la porte cochère de la Tour-Maubourg. L’un des résistants de la barricade est descendu à l’avant récupérer des projectiles au moment où quatre CRS s’avançaient le long de la façade, ils l’ont agrippé par le bras et tiré vers eux, ils ont commencé à abattre leurs matraques sur lui, on entendait ses râles, des craquements d’os, l’abjection était trop proche, à cinq mètres de nous : la peur n’a pas eu le temps de nous dissuader, on a sauté à trois de la barricade pour se jeter dans le tas et arracher le type aux griffes des casqués. On s’est interposés entre eux et lui, la tête rentrée dans les épaules, se protégeant de leurs estocades avec les bras, balançant des coups de pied au hasard, des coups de barre de fer aussi pour l’un d’entre nous, face à leur ruade sauvage, à la violence directe des coups qu’ils donnaient, nos côtes écrasées par leurs armes, nos mains piétinées par leurs rangers quand on tentait d’arrêter notre chute à leurs pieds. Une demi-minute interminable, mais le temps suffisant pour que leur victime leur échappe et rampe en arrière jusqu’à la barricade où huit bras la soulevèrent, alors qu’en un seul hurlement on arrivait tous les trois à se dégager de la mêlée douloureuse et à remonter vers le groupe, qui faisait aussitôt reculer les trois soldats d’une volée des derniers pavés lancés presque à bout portant. Ils se replièrent enfin jusqu’à leur escouade, traînant l’un d’eux par les épaules. À l’arrière de la barricade, pendant qu’un calme trompeur s’installait dans la rue, on a inspecté les blessures du rescapé, qui saignait au front et se tenait le genou en pleurant. Mais on l’avait sauvé, et on avait trouvé enfin une raison valable de prendre des coups. On se regardait furtivement, l’œil fiévreux, les jambes chancelantes, un vague sourire de maîtrise sur les lèvres, nos contusions chauffant la peau à blanc, brûlant sous nos vêtements d’une chaleur de fierté, comme si nos craintes et nos faiblesses n’avaient jamais été, comme si la conclusion prévisible de cette journée de chaos pouvait encore être inversée, ici même, dans ce réduit absurde, la victoire des vaincus par la seule force d’une rage, le bonheur d’un débordement commun. Tandis que les casqués du premier rang posaient un genou à terre pour nous mettre en joue au bout de leur flashball, on a enfin décidé de rebrousser chemin tous ensemble vers la rue de Rivoli, assez vite pour éviter le nouveau nuage cuisant. On a profité de la barricade en déclin pour freiner leur avancée derrière nous, un type bedonnant ayant même pris soin de l’enflammer en trois endroits avant de sauter de l’autre côté.

 

On a couru jusqu’à l’entrée du souterrain des Halles, fermé comme le reste à la circulation, et on s’y est engouffrés d’un bloc en s’assurant que les casqués ne nous avaient pas vus. Dans l’odeur de parking et les sons assourdis du tunnel on marchait au coude à coude, entre l’extase et la surexcitation flageolante, le corps engourdi, le pas vacillant, les cheveux moites de sueur, devisant tranquillement en s’essuyant le nez et les yeux, comme si aucun danger ne nous guettait. À l’avant on était deux à marcher aux côtés de deux filles que tout, nous semblait-il, rendait irrésistiblement belles, l’acharnement qui avait été le leur à l’instant, le sérieux de leur visage, la retenue de leur propos après un tel affrontement, l’aisance de leur pas épuisé, les marques noires sur leur visage et leurs vêtements usés, le renflement à peine aperçu de leurs formes légères. On avait elles et nous le même corps, la même fatigue et les mêmes soubresauts, un même œil de côté, un même tremblement du bras. On partageait avec elles la même enveloppe chaude contre laquelle les pouvoirs venaient cogner, et au creux de laquelle, on ne le voyait qu’à présent, une sensualité de combat nous réunissait, quelque chose comme une fraternité incestueuse, un désir interdit entre frères de travail. L’une d’elles a dû entrevoir ce flux de pensées, ou juste un regard de biais : elle s’est arrêtée net, nous barrant la route, a soufflé quelque chose à l’oreille de son amie, et chacune a posé alors ses mains sur les frêles épaules de l’un de nous, avant de l’embrasser avec une douceur et une netteté qu’on n’avait encore jamais rencontrées, chorégraphie parfaite de ces deux têtes se penchant vers nous au même instant, de ces mains enserrant notre cou puis nos joues, de ces langues chaudes au goût de tabac cherchant les nôtres et les trouvant, stupéfaites. Le plus étonnant était la série d’engouffrements dont ces baisers inattendus formaient comme la dernière étape, l’animal chaud au fond du gouffre des gouffres : langues fouillant des bouches, bouches dans des corps vidés, égarés au fond d’un tunnel, tunnel enfoui sous les éclairs d’un ciel de guerre, au milieu d’une ville entière prise dans une bulle d’espace-temps. Les deux filles ont interrompu leur baiser au diapason, reprenant aussitôt leur marche avec nous dans un drôle de rire, comme un rire d’inclusion, pas le gloussement de la dégourdie devant les puceaux mutiques, un rire chantant qui nous invitait à le suivre, à rire avec elles de ce que la circonstance avait d’insolite, à s’installer dans l’incertitude où demeurait ce baiser inédit – qui pouvait être aussi bien une raillerie féministe qu’une manière de gratitude pour l’aide qu’on venait de leur apporter, à moins qu’il n’exprimât le désir suscité presque mécaniquement par la tension simultanée de nos muscles dans le même barouf de tout à l’heure. Ou tout cela à la fois. On a émergé du tunnel par la première sortie, encore étourdis, encore collés en esprit à leurs lèvres savantes, on a vérifié en vitesse qu’on avait bien semé les casqués, puis on a rejoint nos deux compagnons de repérage, sans un mot du baiser souterrain. On a conseillé aux rescapés de la barricade de rejoindre tout le monde à la Madeleine au plus vite, on leur a dit un mot du départ en masse prévu là-bas pour très bientôt et de l’expédition rive gauche qu’on avait faite en éclaireurs avant d’arriver. Puis on les a salués en levant le poing, non sans darder, pour deux d’entre nous, des yeux maladroits d’insistance dans les yeux rieurs des deux filles en noir. En rasant les murs on a zigzagué par la rue des Déchargeurs et la petite rue Boucher pour aller récupérer nos vélos, intacts, au coin de la rue Baillet. À nouveau le pédalage effréné, cette fois par la voie royale, magiquement déserte, de la rue de Rivoli, sa colonnade imperturbable comme un vestige olympien d’après la fin du monde, ou comme la longue série, colonne après colonne, de ce qui ne nous arriverait plus, forts de cette infime victoire, mais si glorieuse, de la rue de la Monnaie. On est repassé enfin par la Concorde, plus déserte encore, on a avalé à droite la rue Royale et viré à gauche parmi la cohue devant la Madeleine, afin de retrouver notre donneur d’ordres au point de rendez-vous qu’il nous avait indiqué, au coin de la rue Boissy-d’Anglas et du boulevard Malesherbes. Point de départ encore secret par lequel faire passer, pourquoi pas, le très grand nombre qui derrière nous affluait encore du nord et de l’est, d’un pas paisible, en ordre dispersé, vers le grand rectangle de la Madeleine.

 

On a fini par tomber sur les deux grands types de tout à l’heure, qu’on a d’abord dû chercher pendant quelques minutes. On leur a fait un bref compte rendu, en expliquant que le talkie-walkie, dont on venait de se rappeler l’existence, n’avait pas fonctionné, avant d’évoquer un peu vite l’escarmouche de la Samaritaine. Lorsqu’ils ont fait deux pas de côté pour se consulter à voix basse, on a pu rejoindre le reste de notre groupe, dans un grand cercle animé installé sur le trottoir sous l’immeuble d’angle de la rue Boissy-d’Anglas. Un cercle bavard et un peu frénétique, entre les boutades qui fusaient et les sentences définitives qu’on reformulait en les reprenant au vol, un cercle affairé en tous sens, occupé à déboucher un Bordeaux douteux, à préparer des sandwichs, à bidouiller les fonctions réseau des téléphones pour essayer d’attraper quelque chose, et à replacer en rigolant des boudins protecteurs en plastique et des haut-parleurs en bois sur l’un des derniers véhicules à moteur du cortège du matin, une voiture japonaise un peu cabossée avec ses affiches cartonnées et ses caisses de matériel. On a vidé chacun un gobelet, raconté rapidement nos mésaventures aux plus proches, lancé nous aussi trois mots facétieux dans le cercle, alors qu’en face l’une des comiques du groupe venait de se plaindre une fois de plus du laxisme des forces de l’ordre, mais que fait la police ?, ritournelle reprise d’une bouche à l’autre comme une blague épuisée qu’on marmonnerait pour en moquer l’épuisement. Puis sans attendre, le départ s’annonçant imminent – vraisemblablement par le goulot d’étranglement de la petite rue qui démarrait ici –, on est repartis prendre la mesure de l’attroupement immense qui s’était formé tout autour de la Madeleine dans les trente dernières minutes. Une réunion démesurée, un entassement jovial. Cette fois on en était, entièrement, comme tous. Plus en tout cas qu’hier ou ce midi, plus qu’au fil des longues discussions, plus ou moins exaltées, improvisées depuis trois jours avec les jeunes du nord aussi bien qu’avec les vieux du centre, avec les gamins afghans en quête d’un coup à faire tout autant qu’avec les cohortes d’intermittents du spectacle. On était moins là pour se battre et pour observer, ce qu’on avait fait ce week-end, et jusque pendant cette dernière heure, que pour constater, paisiblement, l’évidence d’une sorte d’appartenance, lâche, indéfinie, mais qui n’était plus discutable. En les regardant on se regardait, on se regardait les regardant. On allait y aller tous ensemble, plus aucun doute. Où qu’on aille ce serait ensemble. Une saynète qui s’est jouée sous nos yeux à cet instant a comme raffermi ce sentiment d’appartenance, lui donnant les visages opposés de la force contenue et de la démence admise. Deux pouilleux sans âge installés sur un banc avec leurs sacs en plastique et leur cubiténaire, manifestement depuis plus longtemps que les groupes s’amoncelant autour d’eux, insultaient certains, plus volontiers certaines, avec les mots fétides et l’insistance crasse que leur inspirait la vinasse. Un cercle vide s’était imperceptiblement formé autour d’eux, quand bien même ceux et celles qui passaient pouvaient leur adresser un mot, leur tendre une cigarette, les inclure d’un sourire indulgent dans cette sphère inédite des libres piétons de la Madeleine. Ils s’en sont pris soudain à une fille passée devant eux sans les regarder, la gratifiant, surtout l’un d’eux, d’une bordée d’injures, grosse pute, sale merde, je te chie dessus, on va te brûler la chatte, cris de haine rauque auxquels ils menaçaient de joindre le geste, se levant maintenant en vociférant tandis qu’elle leur tournait le dos à l’abri d’un petit groupe. Un gaillard de très grande taille, épaules carrées et blouson noir clouté, s’est approché d’eux et en quelques mots fermes, aussi calmes qu’ils étaient déchaînés, maintenant on arrête, vous la laissez tranquille, tout de suite, il les a remis à leur place, sur leur banc, dans leur silence geignard, leur place qu’autour d’eux les spectateurs de l’incident étaient aussi gênés que soulagés de les voir reprendre. Ils se sont murés à nouveau dans le mutisme, les yeux baissés vers leurs pataugas dépareillées. Que notre masse intègre ces deux soûlographes aussi bien que ce justicier patibulaire bâti pour faire la guerre, et qu’elle maintienne, dans sa promiscuité, l’embarras du décalage et la distance lâche du spectateur, ou l’allergie à l’autre au milieu de cet agglomérat d’autres, en faisait à nos yeux tout autre chose qu’une masse, plutôt un monde, un libre éparpillement, un ensemble fragile, et nous permettait pour de bon d’en faire partie, plus sûrement qu’aucune conviction de mots. On a échangé un sourire et on a continué notre chemin. Jouant des coudes pour percer la cohue on avait l’impression de faire à la fois une revue des troupes et une immersion chez l’habitant, ce dernier fût-il sans toit. À mesure qu’on se faufilait entre les groupes, une euphorie contagieuse nous portait, celle de l’ampleur du rassemblement, celle de se dénombrer, se compter parmi eux, les compter parmi nous, compter tous les uns sur les autres. Eux nous, eux vous, je nous, pronoms emmêlés comme ils ne l’avaient jamais été : avec un eux aussi neuf, vierge de tout, c’est un nous premier, sans vergogne, sans arrière-pensée, qui pouvait enfin être prononcé. La façon qu’ils avaient tous d’occuper les rues, d’y converger par petits groupes, de s’installer sur les trottoirs ou de bivouaquer sous les abribus n’avait plus rien à voir avec le temps et l’espace strictement délimités concédés certains jours aux encartés pour qu’ils défilent rituellement. À les voir séjourner sur ce carrefour trop grand, entre ces immeubles sévères, régner en humbles, l’air dégagé, sur ce plus anonyme des quartiers chics, à parcourir leur foule sans jamais s’en lasser, de long en large dans les dernières lueurs du jour, à voir cette fille aux commissures gracieuses sous une choucroute de cheveux crépus prendre la pause pour que son compagnon la photographie, ce gavroche en veste militaire escalader un réverbère en l’enveloppant de ses jambes d’enfant, ce vieil Arabe lumineux vadrouiller avec ses collègues tête haute et mains dans les poches, on les trouvait beaux, c’est ça : tous simplement beaux, uniment beaux. Traits bien nets, creusés de sillons rieurs, de fossettes appétissantes, visages rayonnants, corps agiles, même quand ils étaient rebondis ou boiteux, corps verticaux sur le bitume, corps campés là, aussi profondément que les immeubles alentour, pieds bien souples sur la surface granuleuse qu’ils étaient en train de s’approprier, placidement, cris et palabres partout, interpellations joyeuses ou plus sérieuses, voix chaudes, timbres entiers, la force des liens, l’aisance des rapports, plus faciles encore d’être timides, ou de rapprocher maladroitement deux inconnus. Ce sol était à eux, à nous, eux embellis d’y être chez eux, chacun pris dans un mouvement d’ensemble auquel ce décor immuable semblait rendre justice : beauté de qui n’est pas à sa place et affiche sans effort l’air d’y avoir toujours été. Pas la beauté un peu militaire, efficace et ergonomique, des corps constitués et du défilé en bon ordre, car les manifestants à heure fixe ont aussi leur beauté, pas non plus la beauté rhétorique, de composition, qu’auraient pu recéler la diversité des physiques, le camaïeu des pigments, le nuancier des mille minorités, non, plutôt la beauté hirsute, candide et mercenaire à la fois, d’une certaine façon d’être là, d’occuper chacun un volume d’espace, d’occuper ensemble un espace sans bornes, la beauté de qui s’installe sur le champ au détour de nulle part en y accrochant en habitué le miroir ébréché qui suffira à ses soins du matin. Beaux tous, ceux d’en haut des marches de l’église et ceux d’en bas de la rue, ceux partis escalader les rares promontoires et ceux qui gisaient tout sourire sur la chaussée, ceux qui reconfiguraient le monde d’un ton docte et ceux qui faisaient les marioles, de déconnades gratuites en imitations des puissants, tous beaux sans exception, comme un liant entre eux, comme on respire en passant les parfums emmêlés d’une tablée de fête, l’odeur étant ici, plus nette que le plastique brûlé ou le reste de gaz policier, celle que composaient ensemble un avenir incertain, un passé congédié, une variété de formats et une certaine unité d’allure. Peuple de peaux et de bouches, de rondeurs et d’arêtes, qui étaient toutes, à cet instant, non pas belles à baiser, à envier, à faire siennes, trop impénétrables pour ça, mais belles à regarder, tout bonnement, d’un regard aléatoire, circulatoire, jubilatoire. On s’en dilatait la rétine, sourire aux lèvres, en allant et venant sur les quatre cents mètres séparant d’ouest en est la rue Boissy-d’Anglas du début du boulevard de la Madeleine.

 

Le ciel était clair, la nuit tombante toujours sans nuages. La soirée s’annonçait douce, chaleur aérée d’une fin septembre. Certains discutaient à mi-voix, d’autres haut et fort, un grand nombre se taisaient comme les vieux couples ou les fratries marchent côte à côte, quand rien ne les presse de parler. Beaucoup s’approchaient des rassemblements plus compacts, très fugaces, occasionnés ici ou là par l’irruption d’un nouveau venu riche d’informations encore chaudes, récits essoufflés du siège du Père-Lachaise ou de la négociation avortée des Batignolles que les plus avides de nouvelles restaient écouter jusqu’au bout. On était tous là sans échéance, sans plan préétabli, sociabilité nouvelle de gestes inquiets et de mots enthousiastes, avec pour foyer la ville illimitée. Si la plupart étaient debout, on voyait se dessiner par endroits, vers la rue Pasquier, au débouché de la rue Vignon, sur le terre-plein devant le magasin du grand traiteur de luxe – dont la vitrine avait été fracassée sur un bon mètre et pillée de ses mets –, des arpents entiers de gens assis, adossés à un rez-de-chaussée en pierres de taille ou installés en tailleur autour d’un drap troué faisant office de nappe de pique-nique. Et on trouvait parfois, sur un capot de voiture ou un rare banc public, des parents en train de changer leur bébé ou de coller des pansements sur les pieds couverts d’ampoules d’un enfant pleurnichant. Les poussettes n’étaient pas rares, personne n’ayant voulu rester garder les plus petits dans des quartiers désertés, sans compter que le filet entre leurs quatre roues permettait de transporter pas mal de provisions. Moins certes que les caddies, qu’on croisait aussi, caddie de clochards ou de jeunes malins, caddies tordus débordant de victuailles ou de mômes hilares, plus imprévus encore que ceux qui les poussaient, dans ce quartier d’affaires dépourvu de grande surface. À côté des mélanges de genres, à côté d’un brassage des âges et des provenances plus systématiques encore qu’on ne l’avait constaté devant Saint-Lazare, beaucoup se regroupaient au contraire par affinités visibles, des affinités imputables aux soucis de logistique aussi bien qu’aux réflexes d’un vieux mimétisme grégaire : les jeunes parents, qui se prêtaient leur équipement, les femmes seules, tactiles et solidaires, les anciens en quête d’une occasion d’assise et, partout, les adolescents, repérables quant à eux à l’impression d’épaisseur qu’ils dégageaient. Épaisseur de leurs escouades compactes, dans une promiscuité d’habitude, épaisseur de leurs lèvres charnues, épaisseur du noir un peu broussailleux de leurs tignasses et des couches de leurs vêtements, plus épais qu’il n’était nécessaire, leurs capuches fournies, leurs blousons pesants, leurs pantalons tire-bouchonnants, leurs volumineuses baskets montantes aux languettes tirées, les lourds bracelets et les chevillères compliquées des uns et des autres, et jusqu’à leurs conversations assurées, leur sérieux un peu béotien, l’impression d’évidence que leurs dialogues décousus ajoutaient à la scène, aussi ordinaires que ceux d’un retour de lycée. Comme si ce qui avait lieu là leur avait toujours été familier. Loin de l’euphorie, de la surprise, de la peur ou même de l’ironie qu’affichaient diversement autour d’eux leurs aînés dispersés. Rien pourtant, à ce moment, n’aurait pu vraiment choquer ni étonner quiconque, comme au sein d’une grande famille un peu disloquée étendue jusqu’aux limites du possible, à laquelle plus rien ne serait extérieur. Même les efforts jouissifs des deux détachements de cagoulés qui s’acharnaient en riant, pour l’un sur la vitrine d’une boutique de téléphones boulevard Malesherbes, pour l’autre sur un panneau lumineux vantant le crédit en ligne, comme s’ils étaient à eux seuls la bête immonde, même leur jubilation à détruire ne gênait plus personne. L’allégresse de quelques autonomes explosant cette vitre ou démontant cette enseigne suscitait tout au plus un sourire indulgent chez ceux-là même qui, trois jours plus tôt, y auraient vu le diable. Quant au cri de joie poussé par ce type sans âge à la vue d’une agence de sa banque, ma banque !, ma banque !, venez !, faut la péter !, quant à son cri enfantin avant de s’attaquer à l’épais vitrage, il ne déclenchait alentour, au hasard des groupes avoisinants, que quelques sourires entendus, compréhensifs, à peine ironiques. Et un peu plus loin, la foule de la Madeleine faisait à peine attention aux deux seules bandes occupées à retourner chacune une voiture et y mettre le feu, pour empêcher tout à l’heure les éventuels fourgons de l’ennemi d’emprunter une de ces rues surannées, certains se contentant de leur fournir le coup de main de quelques volontaires, puis d’écarter aux premières flammèches les badauds les plus distraits. Le bruit de ces quelques équipes, la tension de leurs muscles, les coups vigoureux qu’ils portaient n’étaient plus le centre de la scène, comme ils l’auraient été il y a peu, cible de l’opprobre ou siphon du fantasme. Ils faisaient figure d’activité secondaire, en tout cas inoffensive, à moins qu’elle n’ait été utile, normalisée peut-être par la destitution de toute norme. Une fois dévalué pour de bon ce qui pouvait être détruit, biens publics ne relevant plus d’aucun des deux termes, et renvoyée à sa seule source toute violence possible, de tels actes faisaient à tous le même effet qu’un chien pissant sur un vélo : rien à signaler. On leur prêtait pourtant main-forte, en passant, aussi peu précieux qu’aient été nos bras frêles, pour soulever à quinze cette grosse cylindrée ou forcer hors de ses gonds la porte blindée de cette boutique, rudoyant nos paumes, et restant trop brièvement pour être vraiment utiles, mais tout à l’efficace d’une rencontre, au plaisir de suer. Puis dès qu’on avait les mains libres, à nouveau dans les poches, c’était pour partager notre étonnement. On restait surpris, là encore, par la tolérance générale de la foule, son indifférence sereine. Par son refus, comme un seul homme, de continuer un jour de plus, ainsi qu’elle l’avait fait jusqu’à hier, à diaboliser la violence brute sans en examiner d’abord les mécanismes, et les usages possibles. Surpris, plus largement, par la redistribution spontanée qui s’effectuait ici, dans l’urgence, en plein désordre, des mots d’hier, des espaces d’hier, des règles d’hier. Hier encore, nous semblait-il, les chiens comme les manifestants faisaient exactement là où on leur disait de faire. Ce matin sans prévenir, sous prétexte d’un défilé de plus, juste un peu plus improvisé, le vent avait tourné. Oui, la kermesse ambulante était révolue, celle d’hier encore pourtant, celle qui fait de la politique une affaire d’indignation, et de la résistance un joyeux folklore. Finis les manifs en jours de fête et les banderoles soigneusement préparées, les cortèges de saison où chacun est dans son rôle, qui portant l’une des hampes, qui argumentant pour sa corporation, qui empêchant le flot de déborder, au son de L’Internationale entonnée poings levés et des slogans rebattus, ta réforme où on se la met, au cul au-cune hésitation – tandis que les vieux fonctionnaires fourbus se félicitaient d’avoir marché deux heures entières, et que les jeunes militants s’échappaient quelques minutes pour aller boire une mousse. Cette fois, la nuée habitant le pavé le faisait en tous sens, contre la ligne droite des défilés autorisés. Elle associait toutes les castes, tous les âges, tous les visages, loin du profil type du marcheur syndiqué. Elle était le dénouement logique d’une série d’événements, et non l’inertie d’un espoir, celui de maintenir en vie un corps collectif, de faire plier les gouvernants ou de changer le monde, un espoir que tous ses porteurs savaient vain. Avaient toujours su vain.

 

Car c’est bien l’escalade des derniers jours, comme on s’en était rendu compte au fil de la journée, en discutant de groupe en groupe, qui avait produit ce dénouement-là, fédérant les dispersés, déplaçant la rancœur, de l’après vers l’avant. C’est que l’impossible et sa honte ne se conjuguaient plus au futur, fût-il antérieur, mais au passé : ce qui n’était plus possible, répétaient les bavards, de ce ton calme qui sied aux évidences, c’était la vie même qui avait permis ce qui venait d’avoir lieu, cette vie admise si longtemps sans broncher. Impossible était désormais cette vie d’esclave sous tranquillisants, impossible était cette vie de pantin ébaudi, comme on l’a même entendu qualifiée pour la fierté du mot rare – et non plus le but lointain qu’on avait si souvent égrené en slogans usés sans croire une seconde qu’il fût accessible. Et puis le but on s’en foutait maintenant, pour de bon, libérés de l’obligation de le justifier, du chantage ancestral de ceux qui exigeaient qu’on se le représente, qu’on en fasse un programme. Plutôt que par un but on était portés, plus fermement, par la nécessité d’un seul enchaînement. Par le passage d’un grouillement d’incidents à la force d’un élan. La mue d’une flopée d’actes épars en un seul tourbillon. Pas grand-chose il y a trois jours, et tout à l’arrivée, tout ici, maintenant. Autour de cette Madeleine qu’on nous laissait tous, miraculeusement, entourer de nos milliers, comme le totem d’une tribu disparue. Dans l’ivresse d’un tel campement on se racontait par bribes l’incroyable enchaînement, le récapitulant à voix haute ou juste chacun pour soi. Il avait suffi, vendredi, qu’une armée de boucliers interdise brutalement à une foule d’étudiants, jusqu’à les arrêter par dizaines et en traîner quelques-uns par les cheveux, de rejoindre les émeutiers d’une préfecture de banlieue pour que ceux-ci, partout, ne fassent plus l’objet d’une circonspection embarrassée mais, cette fois, d’un plus large soutien. Il avait suffi, le lendemain, que les « casseurs » barbares cloués au pilori par les médias et la police se révèlent être des lycéens des cités, déclinant sur la toile leur état civil et leur bulletin scolaire irréprochables, pour que les mères de famille et les éducateurs en titre, qui font de l’école l’unique pierre de touche, se soulèvent à leur tour contre l’injustice flagrante dont étaient victimes, assuraient-ils, quelques bons élèves des mauvais quartiers. Lorsque aux limites de Paris une alliance d’écologistes à l’ancienne et de rurbains dernier cri avait réussi à persuader les maraîchers du quartier et les petits commerçants de rejoindre leur expérience désuète de « commune autogérée », il avait suffi que celle-ci, samedi aussi, soit interrompue par la force sur ordre d’un tribunal, lui-même saisi par l’édile et les supermarchés du coin, pour que d’ânerie nostalgique elle devienne la grande cause à défendre, du jour au lendemain, jusque chez les citoyens peu suspects d’empathie communarde, ou chez les scientistes à la petite semaine qui encore hier conchiaient tous ces « Khmers verts ». Il avait suffi, loin de Paris, que les piquets de grève d’une centrale nucléaire et d’un dépôt de carburants soient rejoints au milieu du week-end, avec poussettes et grands-parents, par les familles entières des grévistes, alors que le pouvoir faisait de l’accès au combustible une question de sécurité nationale, pour que le sanglant déblocage ordonné dimanche par les deux préfets attise à l’instant la furia populaire. Et il avait suffi, en quatre jours et quatre nuits, que l’addition de zones de friction incontrôlées monopolise les efforts policiers pour que les anarchistes aguerris et les squatteurs professionnels, plus fins tacticiens que les contribuables exaspérés, s’engouffrent à leur tour dans la brèche, multipliant l’une après l’autre, entre vendredi et lundi, les occupations des bureaux d’emploi et des amphithéâtres de facultés, les occupations des hôtels particuliers inhabités et des sièges de verre et d’acier des compagnies d’assurance ou des sociétés d’investissement, toutes dirigées par des familiers du pouvoir et résolues à profiter des « réformes » en cours. Jusqu’à Richelieu-Drouot, tout près d’ici, où la veille une centaine d’amis, qui s’étaient rameutés les uns les autres par des messages circulaires, s’étaient barricadés dans les bureaux du frère du président, d’où ils n’avaient toujours pas pu être délogés. Et jusqu’à la rue de Bretagne, plus à l’est, où un collectif de familles noires avait élu domicile, avec l’aide des riches voisins, dans l’ancienne demeure d’un poète de cour. Il avait suffi, en fin de compte, que les foyers de mécontentement soient eux-mêmes assez nombreux, assez disséminés, en des endroits assez inattendus, les actions de blocage industriel ou de ralentissement routier assez bien coordonnées, d’opération escargot en gare de fret sabotée, et au contraire les chaînes humaines et les repas collectifs à même le trottoir assez spontanés – banquets tapageurs et bon enfant sans rapport avec la triste file des soupes populaires –, pour qu’à l’inverse, face à l’habileté tactique de ces bouts de ficelle, de ces mobilisations insoupçonnables, le filet policier révèle entre ses mailles, supposées si serrées, des failles d’envergure, parfois des trous béants. Jusqu’à envoyer vers les quartiers pauvres les effectifs des commissariats du centre. Jusqu’à soustraire peu à peu à la surveillance systématique ou au filtrage scientifique des quartiers entiers des centres-villes. Comme c’était le cas à Paris, on pouvait maintenant le délimiter à peu près, du quadrilatère géant qui s’étendait, rive droite, de Saint-Augustin jusqu’aux environs de Colonel-Fabien, et de la Concorde jusqu’aux Arts et Métiers : vaste pan biscornu du centre historique cerné au dehors par des cordons de soldats et de CRS, ainsi que par les accrochages plus violents de la périphérie, et caractérisé sur toute sa superficie par l’arrêt de la circulation automobile, l’afflux d’une masse piétonne sans cesse grossissante et, presque partout, la fermeture prématurée de tous les commerces. Ainsi que par un puissant mouvement de l’est vers l’ouest, palpable à même le sol, sensible à ses tremblements d’exode, un mouvement qui faisait converger pour l’heure vers la Madeleine la majorité des gens égarés dans cette zone – et qui ne pouvait pas échapper, on ne cessait de se le répéter, aux hélicoptères bleu foncé la survolant en continu. Mais rien, pourtant, ne semblait encore s’y opposer. On était cent mille, trois cent mille, peut-être un million, grouillant, affluant de partout. Une nuit chaude et lascive, couleur ombre de peau, tombait maintenant sur Paris. Et toujours pas un condé à l’horizon.