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Là où le feu et l’ours – Histoire de Violette1Là où le feu et l’ours. Histoire de Violette – Corinne Morel Darleux, éditions Libertalia. Parution le 6 mai 2021. Illustration de couverture : Cyril Pedrosa. A partir de 11 ans. https://editionslibertalia.com/catalogue/hors-collection/morel-darleux-la-ou-le-feu-et-l-ours débute par la rencontre entre une jeune femme, Violette, qui erre sans mémoire dans la steppe, et un ours nouveau-né, Têtard, qu’elle va adopter. Sur cette étendue déserte et aride, le climat est déréglé et l’incendie frappe au hasard. Avec leurs compagnons de fortune, ils vont devoir, pour survivre, suivre des rivières, trouver des jardins éphémères et fuir l’incendie avant de parvenir jusqu’à l’Oasis, un lieu légendaire où humains comme non-humains vivent, apprennent et grandissent dans l’harmonie, la frugalité et la mise en commun. Jusqu’à l’attaque et l’occupation de l’Oasis par des guerriers sauvages, les berserkers…

Les berserkers étaient les guerriers-fauves d’Odin, le dieu principal de la mythologie nordique. Ils devaient passer un rituel initiatique qui consistait à tuer symboliquement l’image de l’ours, puis boire son sang afin que le pouvoir de l’ours se répande en eux. Ils devenaient alors berserkers et obtenaient le don de métamorphose : lors de leurs crises de fureur, les berserkers laissaient l’esprit animal prendre le contrôle de leurs actes et leur insuffler sa puissance.

Les berserkers étaient des guerriers mythiques dont tout le monde parlait sans les avoir jamais vus. Des récits épiques circulaient à leur sujet et ils jouissaient d’une réputation ambiguë, entre crainte et dévotion, chez les enfants de l’Oasis. Des villageois prétendaient, avec une once d’admiration et de fierté dans la voix, qu’ils étaient Fils de l’ours, mi-hommes mi-animaux. D’autres pensaient que la steppe et le gaz de l’oubli les avaient rendus fous. Selon eux, les berserkers avaient oublié qu’ils étaient humains. Mais de l’avis de la plupart, ces guerriers étaient simplement sous l’influence des plantes psychotropes à la tige visqueuse et velue qu’on trouvait dans la plaine. Tous étaient néanmoins d’accord sur un point : les berserkers étaient redoutables.

Chimère avait fait partie d’un de leurs clans. Il avait été enlevé alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Quand il était arrivé à l’Oasis, il avait raconté sa captivité puis sa conversion. Il était devenu berserk dans la plaine, au fur et à mesure que ses souvenirs s’effaçaient, peut-être aussi sous l’effet des plantes macérées qu’ils chiquaient à longueur de journée. Mais il s’était enfui quand les berserkers avaient voulu le forcer à tuer un de leurs prisonniers en signe de courage et de loyauté. Il n’avait participé à aucun combat mais en avait suffisamment vu pour témoigner que les berserkers étaient des brutes sanguinaires, sans aucune pitié. Pour Chimère, les berserkers n’étaient pas mi-hommes mi- animaux, mais ni humains ni animaux. C’étaient des monstres.

Depuis quelques jours, nous avions, comme lui, remarqué des signes inhabituels dans le désert. Lorsque nous montions sur la plateforme de l’anacardier pour nos enseignements de paysage, des rapaces et des essaims d’étourneaux, plus nombreux que d’habitude, tournaient à l’horizon. Nous observions aussi des nuages de poussière que le vent ne suffisait pas à expliquer. Cela pouvait être l’effet de troupeaux sauvages, de hardes d’antilopes, d’un incendie poussant les animaux à la fuite ou de nouveaux phénomènes météorologiques, mais cela pouvait aussi être le signe d’un déplacement massif de berserkers avec leurs chevaux. Chimère n’était pas un homme craintif, il était d’un ordinaire taiseux et je n’arrivais pas à croire qu’il puisse nous alerter à la légère. L’insouciance de Violette ne suffisait pas à me rassurer.

Cela arriva exactement un an jour pour jour après l’arrivée de Têtard et Violette. Je m’en souviens car ce jour-là nous devions fêter leur premier anniversaire dans l’Oasis.Violette espérait encore réconcilier Têtard avec les villageois. Ce ne fut pas le cas.

Cette nuit-là je me réveillai en sursaut. Trempée de sueur, le cœur affolé. Il ne faisait pas encore jour. Je venais de rêver de Miyou. Le margay était venu m’avertir : la canopée rugissait de cris d’oiseaux affolés, les singes étaient en train de s’enfuir, les dik-diks déjà terrés. Il n’y aurait bientôt plus un seul animal dans l’Oasis. Les berserkers arrivaient.

***

Ils étaient des dizaines et des dizaines, accompagnés d’un imposant troupeau de chevaux sauvages capturés dans la plaine. Sur l’espace dégagé de la steppe, la caravane produisait un tourbillon épais qui nimbait la horde d’un brouillard crépusculaire et laissait une traîne poussiéreuse derrière elle. Des lames d’acier produisaient de brusques éclairs aveuglants au soleil, qui perçaient le bloc compact comme autant d’étincelles. Les pas et les sabots ébranlaient le sol d’un murmure grandissant qui résonnait encore de la fureur des combats passés.

Alors qu’ils approchaient, nous vîmes, du haut de la plateforme où nous nous étions hissés avec Atoll et Atlas, que certains allaient à pied quand d’autres chevauchaient. Les montures étaient chargées de bidons, de sacs grossièrement tressés, d’un capharnaüm qui menaçait à chaque pas de valser. De petites cages tressautaient sur les flancs de certains chevaux, on y distinguait des singes et des oiseaux. Derrière la première troupe de cavaliers, un groupe de prisonniers marchait avec peine, entravé par d’épaisses cordes qui liaient les captifs entre eux, conduits comme un troupeau.

Dans l’Oasis, les villageois oscillaient entre effroi et désolation. L’ambiance était pourtant étrangement calme. Le village était pétrifié. On n’entendait ni chants d’oiseaux ni cris d’animaux. La forêt s’était tue et même le vent était tombé.

Il n’y eut pas de mouvement de panique, ni consignes précipitées ni brouhaha intempestif : pris au dépourvu, nous n’avions pas de stratégie de défense, pas d’armes à déployer et nulle part où aller. Les alertes de Chimère avaient été négligées, nous nous étions cru à l’abri et nous nous étions trompés. Nous étions piégés.

Violette serrait pathétiquement son petit couteau d’une main et de l’autre m’entourait en me pressant fébrilement contre elle, comme si elle voulait me faire disparaître dans les plis de ses vêtements. Elle m’étouffait et me faisait mal au cou mais je n’osais bouger ni rien dire, terrifiée de voir mon rêve prendre corps dans la rumeur de la caravane qui montait jusqu’à nous. Le grondement sourd, grave et tellurique s’élevait au fur et à mesure que la caravane progressait. Le martèle- ment semblait faire trembler le sol de la clairière où les villageois s’étaient rassemblés.

Les berserkers suivaient le ruisseau, ils seraient là bientôt.

Toute à mon horreur, j’avais à peine remarqué que Têtard nous avait rejoints. Il se tenait juste derrière nous. Je sentais son souffle rauque et la chaleur de son corps se diffuser entre mes omoplates. Je n’aurais su dire si cela me rassurait ou si cette présence invisible, dans mon dos, aggravait le caractère irréel du moment.

Quand les premiers cavaliers berserkers pénétrèrent dans le village, je sentis mon cœur rompre. Une odeur poivrée de musc et de crasse envahit soudain la clairière. Une rangée serrée d’hommes nous faisait face, tous montés sur des chevaux courts et trapus. Ils formaient une masse hirsute et velue de cheveux, de barbes, de poils, de crinières, de sabots et de fourrures d’animaux. On peinait à distinguer encore figure humaine parmi elle. Cavaliers et montures ne faisaient qu’un. Nous étions face à une armée de centaures formant un être hybride et monstrueux.

Les villageois étaient épouvantés. Certains, figés sur place, étaient restés debout. D’autres étaient tombés à terre, vaincus par la faiblesse qui s’était emparée d’eux. Saphir, sans s’en rendre compte, gémissait doucement, le regard absent. Elle murmurait une longue plainte venue du fond des temps. Apache serrait les poings en l’enlaçant. Les visages étaient livides. Le figuier lui- même semblait terni, comme si on l’avait recouvert d’un voile gris.

Chimère fut le premier à sortir des rangs. Il s’avança bravement vers la colonne de centaures et, sans hésiter, se dirigea vers une des têtes qui mit alors pied à terre. C’était bien un homme, au poitrail démesurément large et aux jambes trapues. Il portait, à même la peau, une fourrure de fauve en cape sur le dos et un pantalon de facture grossière noué par une corde. Ses pieds étaient nus. Son torse était barré d’une ceinture de couteaux. Autour de son cou pendait un long collier de dents et de griffes.

Je sentis Violette défaillir à mes côtés. Elle émit un petit râle et s’écroula sans connaissance dans l’herbe de la clairière.

Alors que je m’occupais de Violette avec Ondine, Têtard, lui, ne perdait pas une miette de ce qu’il se passait à l’avant. Je le vis se frayer un chemin de son pas lourd parmi les villageois médusés et rejoindre Chimère qui parlementait à voix basse avec le berserk. Le guerrier ne bougeait pas un cil face à Chimère. Il l’écoutait avec dédain et pianotait ostensiblement sur les horribles trophées fixés à son cou. Mais soudain il sursauta et perdit de sa superbe en voyant l’ours arriver.

Têtard avait encore grandi depuis son arrivée, c’était désormais un grizzly imposant. Ses muscles puissants roulaient sous un poil dru et dense, son pas était à la fois souple et pesant. Il dégageait une force impressionnante. Arrivé devant la horde berserk, il se dressa sur ses pattes arrière et poussa le rugissement le plus féroce que j’ai entendu de ma vie. Notre stupéfaction était à son comble. Plus personne ne bougeait. Plus personne ne respirait. On aurait pu entendre un moustique voler dans la canopée. Si notre ahurissement avait pu encore s’accroître, nos yeux seraient tombés de leurs orbites : le berserk sanguinaire venait de mettre un genou à terre et s’inclinait devant Têtard.

Je crois que c’est seulement à ce moment-là que nous comprîmes tous vraiment qui était Têtard. Pas seulement le fils de Violette, ce jeune orphelin à la timidité bourrue que nous avions accueilli dans notre communauté. Têtard était aussi un grizzly à part entière, privé de territoire et de congénères, assoiffé de conquêtes et secoué de pulsions solitaires. Le combat que s’étaient livrés en lui le combattant et le compagnon, l’ours et le fils, le fauve et l’oasien, venait de trouver une issue fatale dans le regard admiratif et respectueux des berserkers.

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1 Là où le feu et l’ours. Histoire de Violette – Corinne Morel Darleux, éditions Libertalia. Parution le 6 mai 2021. Illustration de couverture : Cyril Pedrosa. A partir de 11 ans. https://editionslibertalia.com/catalogue/hors-collection/morel-darleux-la-ou-le-feu-et-l-ours