[Bonnes feuilles] Pendant ce mois des festivals, deux compagnies s’emparent du magnifique texte de Catherine Zambon. On y entend la multitude d’anonymes liés par le courage et la volonté de s’opposer à la destruction du monde, des femmes et des hommes qui un jour se lèvent et agissent, convaincus que ça ne peut plus durer.

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Pendant ce mois des festivals, deux compagnies s’emparent du magnifique texte de Catherine Zambon : Nous étions debout et nous ne le savions pas (Editions La Fontaine, octobre 2017). On y entend des voix en lutte, multitude d’anonymes liés par le courage et la volonté de s’opposer à la destruction du monde : aéroports, site d’enfouissement de déchets nucléaires, mégaporcherie, barrage, usines à vache… Des femmes et des hommes qui un jour se lèvent et agissent, convaincus que ça ne peut plus durer. Nous vous livrons l’un des nombreux récits qui composent ce texte polyphonique.

Crédit photo : ©Samuel Lahu pour l’AGIT Théâtre

Agit théâtre, Plaine de l’Abbaye 30400 Villeneuve-lez-Avignon – du 9 au 21 juillet à 19h (relâche les 14 et 15)

Théâtre de l’espoir, Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca, 84000 Avignon – du 7 au 27 juillet à 12h20 (relâche les 8, 15 et 22)

Récit 10. Les renoncules

François

Ça vous paraît normal ça ? Un gosse qui se fait flinguer juste parce qu’il est là au mauvais endroit à la mauvaise heure ? Tu es père ça veut dire que tu l’aimes un peu ce monde alors tu donnes à ton gosse l’amour des belles choses. Qu’il ait le réflexe de la camaraderie parce que sans ça il finira comme un chien et toi même si il doit un jour faire DRH tu as envie qu’il le fasse bien son job qu’il soit apprécié. Mais il y a peu de chance qu’il soit DRH parce qu’il a le goût de notre terre de la terre des autres tu lui as donné de quoi faire face à ce raz-de-marée d’individualisme. On l’a emmené en vacances au bord de la mer à la montagne on a vu des ours des violettes des vautours il a eu droit à tout ce que tu pouvais lui offrir c’est déjà beaucoup. Alors lui le fils qu’est-ce qu’il fait ? Il l’apprécie ce monde il aime les rivières les combes les oiseaux les cochons les chevreuils les feux de bois que sais-je pour autant ça ne fait pas de lui un contestataire non ? Il adore la nature et toi tu es là comme un con heureux parce que ton gosse il a le respect de ces choses il a envie de travailler dans l’environnement ou l’humanitaire ça te fait sourire.

Mon fils va ramasser des champignons avec son grand-père Léo ça lui fait plaisir à son grand-père. Un cheminot qui m’a éduqué dans le respect de l’autre un cheminot qui m’a dit : Ne traverse pas la vie sans aider l’autre ne fais pas ça. Et pourtant il était plutôt coco que catho. Léo mon père tout cheminot qu’il est il m’a fait moi je suis chercheur j’ai tout ce qu’il me faut pour vivre dignement. Je sais que si je m’écoutais on pourrait vivre dignement à 10 de plus mais je ne m’écoute pas. Ou alors pas encore. Ce n’est pas mon fils qui s’est fait tuer par une grenade explosive aux abords d’un barrage en construction ce n’est pas mon gosse mais ça me fout dans une rage il paraît que le flic qui l’a descendu est très choqué je comprends qu’il le soit c’est la moindre des choses qu’il soit choqué j’imagine flinguer un gosse qui veut consacrer ses recherches à la renoncule il y a de quoi ne plus pouvoir dormir. Il croit quoi ce type quand il s’engage dans ce métier ? Qu’il est maraîcher ? Moniteur de plongée ? Il y en d’autres des métiers non? Un tiers des blessés dans les manifestations sont des mineurs. Un tiers. C’est ce que m’a dit mon père. Il y a qui dans les manifs : des voyous ? Des hurluberlus ? De la racaille ? Et alors les hurluberlus la racaille ils n’ont pas le droit de manifester ? Dans une manif il y a aussi ma fille mon fils. Il y a des mères avec des bébés des papas oui j’y suis allé une fois ou deux il y a des vieux des riches des pauvres des chômeurs des idiots des mecs géniaux des musiciens des philosophes des étudiants des SDF il y a de tout dans les manifs tout le monde a le droit de descendre dans la rue sur les places et dire ce qu’il veut merde à la fin.

Je suis chargé de recherche au CNRS les matériaux hybrides –trop compliqué à expliquer. Ça n’a rien à voir avec les aéroports les barrages le gaz de schiste rien. Mais j’ai lu sur ces sujets environnementaux. J’habite dans le 92 et à un chiffre près on me prendrait pour un délinquant. Vous êtes du 93 ? Non 92 vieille pomme. Ça commence à m’exaspérer cette culture élitiste de la réussite l’avenir radieux croissance tout ça, ça commence à m’exaspérer. Mon père n’a pas cru en une élévation sociale pour qu’on en arrive à ce monde-là. Il était polonais il a bossé comme un dingue et tous on a un métier qui fait de nous des gens aisés. Hier soir mon père a pleuré devant les infos. Il a pleuré. L’histoire du gosse là Rémi mort à Sivens. Il m’a dit : Ne renonce pas Titi – il m’a toujours appelé Titi, en vrai il aurait aimé m’appeler Tito mais ça aurait nui à ma carrière – Titi il m’a dit – je m’appelle François en vrai – Titi ce petit gars qui est mort là faudrait y aller là-bas quand même et…je ne sais pas…faire quelque chose. Il voulait lui planter un champ de renoncules. Il marche mal mon père quand il va aux champignons jamais il ne dira qu’il souffre. Mais il était prêt à traverser la France pour aller planter des renoncules. Non non non j’ai dit tu restes là ça ne changera rien. Depuis que je l’ai quitté ça gonfle en moi. Parce qu’il a dit : Ça aurait pu être Balou. Balou c’est mon fils. Je ne sais pas ce que ça m’a fait. C’est monté d’un coup au cerveau. Mon cerveau archaïque je suppose. Celui d’avant l’opulence et la maison dans le 92. Celui de la terre polonaise envahie et trahie. Celui du miséreux et du brutalisé par l’histoire.

J’ai cru que j’allais avoir un malaise sur l’autoroute. J’ai dû m’arrêter. Oui ça aurait pu être Balou qui a déjà fait un camp climat je ne sais trop quoi. Je m’arrête sur une aire d’autoroute j’appelle ma femme Lisette. Il est où Balou ? Elle ne sait pas. Ça ne va pas Titi ? Ma femme aussi m’appelle Titi c’est ridicule je sais mais ça ne nous a pas empêché d’être d’excellents explorateurs du kamasoutra. Si si ça va. Il est où mon fils ? Et là sur cette aire d’autoroute cet espace hors temps et hors beauté un camion qui transporte des bestiaux s’arrête le chauffeur descend et va aux toilettes. Je sors je m’approche du camion je vois des bêtes entassées : deux étages de veaux entassés qui vont Dieu sait où probablement pas en estive. Et là je vomis. Je vomis un monde qui laisse mon vieux père en larmes devant la mort d’un gosse assassiné je vomis un monde qui agglutine plus de cent jeunes bêtes épouvantées dans un camion un monde qui n’enterre pas les migrants percutés sur une autoroute des migrants que des nantis comme moi sont effrayés à l’idée d’accueillir au bout de leur rue. Il est où mon fils ?

Le type aux bestiaux repart je vais boire un café. J’appelle Balou 10 fois. Je me dis que si ça se trouve il est là-bas. Là où le jeune est mort. Si ça se trouve il… Je chiale. Tout à coup j’entends : S’il vous plait Monsieur vous allez où ? Et à ce visage de gamine de 20 ans cheveux en bataille un brin timido-arrogante je réponds : Je ne sais pas. – Nous cherchons une voiture pour Calais répond-elle. A priori je vais dans l’autre sens retrouver le 92 mais je ne le lui dis pas.

Dehors un jeune gars aux yeux clairs dreadlocks et compagnie l’attend. Sourire en bandoulière. J’appelle Lisette. Je retourne voir Papa je t’expliquerai. Je prends un autre café et je préviens mon père. Je reviens j’ai oublié un truc. Et j’embarque Ludo et Tiphaine qui vont à Calais faire je ne sais pas quoi avec des no-borders dans la jungle de Calais je ne sais même pas ce que c’est des no-borders je ne suis pas certain d’avoir tout compris ce sont aussi des matériaux hybrides -mais humains à ce que je crois en percevoir. En revanche la honte de la jungle j’ai bien compris. Je les ai beaucoup fait rire je crois. En les quittant j’ai juste dit : Faites gaffe les deux là. Je ne leur ai pas dit merci pourtant je n’avais plus envie de pleurer.

Lorsque je suis arrivé chez mon père il avait déjà préparé un sac pour partir le lendemain. On a mangé une Zurek une soupe polonaise à la saucisse héritage des congélations de ma mère et on a bu un verre de vodka. Je me suis dit que je risquais de le flinguer avec ce voyage. Quand Balou a appelé le lendemain on était déjà quasiment arrivé à Sivens. À ce que j’ai compris mon fils était en week-end avec Angie une jeune Anglaise visiblement très accaparante. Il s’excusait de ne pas avoir pu appeler plus tôt. Je ne sais pas ce qu’il a pensé du fait que son père Titi et son Pépé Léo étaient en route pour le sud-ouest pour aller planter des renoncules. J’ai cru sentir qu’il était fier. Moi aussi. Mon père Léo a survécu.