Temps de lecture : 17 minutes

Enceinte de 7 mois, fraichement arrivée dans le Jura, je m’apprêtais à commencer ma préparation à l’accouchement lorsque l’épidémie de Covid19 est arrivée. Salles de naissance impossibles à visiter, cours de préparation annulés, accompagnants interdits lors des rendez-vous de suivi et des échographies, je me suis retrouvée désemparée, dans l’angoisse de devoir accoucher seule ou avec un masque. Mon partenaire et moi avons alors rencontré une sage-femme libérale procédant à des accouchements à domicile. Après plusieurs discussions et rendez-vous, nous avons décidé de lui faire confiance. C’était la seule manière de faire naitre notre enfant avec la certitude de pouvoir être ensemble jusqu’au bout. Ce fut le début d’une nouvelle préparation : celle à l’accouchement physiologique, sans masque ni péridurale.

Le choix de l’accouchement naturel est de moins en moins pratiqué en France, où le démantèlement des moyens publics dans les hôpitaux et maternités empêche les sage-femmes d’offrir l’accompagnement émotionnel et temporel que cette expérience demande. Sans décrier les accouchements médicalisés qui offrent de nombreux avantages, y compris celui, inestimable, du soulagement de la douleur, il est intéressant de se questionner sur les raisons qui font que les accouchements physiologiques sont de moins en moins pratiqués, et, je dirais même, de moins en moins proposés. Serions-nous entrain de voir disparaitre une pratique ancestrale, qui pour certaines femmes peut s’avérer être une expérience sensorielle, libératrice et profondément puissante ?

Le récit relaté ici ne se veut pas comme un manifeste, mais comme le témoignage de l’expérience  d’un projet de naissance bouleversé par la crise sanitaire qui a su finalement trouver un nouveau chemin.


Laissez-moi vous parler de Chantal Dugnas. C’est une femme qui parle une drôle de langue. Il y a peu de mots, mais beaucoup de touchers. Des présences. Des silences. La langue que parle Chantal s’appelle l’haptonomie et s’utilise depuis le début de la grossesse jusqu’à la naissance, et même après.

Au début, on n’y croit pas trop. Comment une simple pression de la main avec une intention du cœur pourrait-elle vouloir dire quelque chose ? Et puis au fur et à mesure, on remarque : le ventre se détend, la chaleur s’installe. Il se passe des choses, on se sent bien, détendu.e. Le corps parle et le bébé répond. C’est peut-être un hasard ? Oui peut-être. N’empêche, ça fait du bien.

Alors, quand le COVID est arrivé, et que le stress s’est emparé des maternités, on a réfléchi. Pas question d’accoucher seule, pas question d’accoucher masquée, il fallait une solution. Chantal a accepté de nous suivre. Nous, les parents débutants, fraîchement arrivés dans le Jura, à peine préparés pour un premier bébé.

Après Chantal l’haptonome, nous avons découvert Chantal la sage-femme. On s’est assis tous les trois sur des ballons et des tapis, et on a regardé des poupons en tissus et des bassins en mousse. Certains mots étaient plus techniques, mais c’était toujours la même langue, celle de la douceur. Toujours physiologiques, jamais médicales, les préparations de Chantal nous ont aidés à comprendre et à visualiser ce qui allait nous arriver.

La confiance s’est installée et nous avons décidé de tenter un accouchement à la maison. Quitte à être dans une bulle, autant que celle-ci soit la plus familière possible.

On a descendu le matelas, protégé les tapis, tamisé l’éclairage, préparé les tisanes et les bougies pour le Jour J.

Et quand l’imprévu est arrivé, Chantal ne nous a pas lâchés.

Fissure de la poche des eaux sans contractions, c’est le scénario catastrophe qui mène normalement droit à la maternité et au déclenchement.

Au lieu de ça, on s’est donné le temps de réfléchir. De mesurer les risques. Écouter l’enfant, écouter les signes du corps (pas de température, liquide clair et peu abondant). Et décider qu’on était suffisamment en confiance pour essayer de déclencher le travail naturellement.

Faire descendre bébé un dimanche de l’ascension c’était un beau challenge.

Tisane de sauge, marche dans la forêt, massage à l’huile de clou de girofle, promenade en voiture, on a tout fait avant de se décider le soir pour un déclenchement mécanique.

Le décollement des membranes, j’avais lu dans un livre que ça faisait très mal, mais au chaud dans mon lit dans les bras de Samuel avec Chantal pour guide, je n’ai quasiment rien senti.

Une heure plus tard, les contractions commençaient et on a pu allumer les bougies et commencer à faire un gâteau.

Et quand le lendemain après-midi, après quasiment 24 h de présence à notre domicile Chantal nous a annoncé que malgré tous nos efforts la phase active du travail n’était toujours pas entamée, elle a continué de nous soutenir.

« Et puis merde c’est 2020, si tu as besoin d’une péridurale, on te met une péridurale et puis c’est tout ». La fée physio était capable de remettre son travail en question pour mon bien-être.

Raquel Esquives – Women of my Family

Nous avons décidé de partir tous les trois à la maternité. Dans la voiture, j’étais soulagée. J’ai dit à Samuel que la douleur était trop dure à supporter que je ne me voyais pas y arriver.

Samuel a compris même si nous étions tristes tous les deux de nous dire que notre enfant n’allait pas arriver comme nous le souhaitions : le plus naturellement possible.

Dans la discussion nous est alors venue une idée folle : si l’enfant n’arrivait pas, c’est qu’il/elle n’en avait peut-être pas encore envie. N’était-il pas possible alors d’arrêter le travail pour attendre qu’il recommence naturellement, au moment voulu ?

Sans vraiment y croire, j’espérais que l’hypothèse pourrait trouver une oreille bienveillante.

En arrivant sur le parking de la maternité, nous avons exposé notre plan à Chantal.

Après tout le temps qu’elle nous avait déjà donné, elle aurait pu douter de ce plan biscornu, de nos capacités à mettre au monde un enfant, ou simplement comme tout.e humain.e en avoir marre de travailler et avoir envie de rentrer chez elle auprès de sa propre famille.

Au lieu de ça, elle nous a écoutés et nous a simplement répondu que oui, c’était possible, que ça ne lui était arrivé que deux fois en sept ans, mais qu’elle l’avait déjà fait.

Avec Samuel, on bouillonnait. L’inespéré était peut-être en train d’arriver.

Chantal a mis cependant une condition : vérifier qu’il n’y avait plus de pertes de liquide amniotique afin de ne pas mettre en danger la grossesse.

Nous sommes allés en salle d’examen. Malgré la douleur des contractions (irrégulières, mais fortes), je me concentrais sur ce test. Pourvu que ça marche.

Le prélèvement était indolore et les résultats rapides : pas de liquide amniotique. J’étais aux anges.

En quelques minutes seulement, Chantal s’est activée pour nous trouver une chambre, imposant la présence de Samuel à mes côtés. Je me suis allongée dans un lit. Elle m’a fait une piqure dans les fesses. Je n’ai pas posé de questions. À ce stade-là, j’étais au-delà de la douleur et comme une enfant, je me suis laissée faire, en totale confiance avec les personnes qui m’entouraient.

Alors que le produit commençait à agir, j’ai entendu Chantal expliquer à Samuel que le calmant allait ou bien arrêter le travail ou bien au contraire l’accélérer. Dans tous les cas, il me laisserait quelques heures de répit pour me reposer et reprendre des forces loin de la folle danse de la douleur.

Les voix sont devenues lointaines et les lumières noires. J’ai glissé dans le sommeil avec une joie immense. Tout est devenu doux et flottant. Je sentais le mouvement des contractions, mais plus leur douleur. Ça me rendait tellement heureuse que je délirais à voix haute, racontant à un Sam effrayé que chaque contraction avait un nom et que j’entendais sa voix.

J’ai dormi. C’était plus un voyage qu’un sommeil.

À un moment donné, j’ai commencé à sentir la douleur revenir. Comme si j’étais dans la mer et que je sentais les pointes les plus hautes des vagues m’atteindre. Mais je ne voulais pas abandonner mon merveilleux sommeil. Alors j’ai commencé à respirer dans les vagues. Plaquant mes mains contre le rebord du lit, je laissais les cimes les plus hautes me transpercer avant de vite replonger dans l’eau calme et du sommeil.

Raquel Esquives – 28 days Yonis

Dans un état de demi-conscience, j’ai alterné ainsi des contractions de plus en plus fortes avec des phases de micro-sommeil.

J’ai commencé à me réveiller quand les contractions se sont rapprochées. Je sentais leurs vagues, fortes et régulières. Quelque chose se passait. Tout doucement, presque à regret, j’ai lâché mon sommeil. Dans la chambre noire, un écran d’un téléphone brillait. Dans son lit, attentif et concentré, Samuel était parfaitement réveillé. Guidé par ma respiration, il avait chronométré toutes mes contractions et avait noté leur accélération. 5 minutes. 4 minutes. 2 minutes 30.

Nous avons parlé calmement. Restant dans le noir et chuchotant. Je lui ai demandé s’il pensait qu’il fallait appeler Chantal. Nous avons décidé d’attendre encore un peu, histoire d’être sûrs. Je me suis levée. J’étais très calme. La douleur était forte, mais j’avais maintenant de l’énergie pour l’encaisser. Après m’être baignée dans la mer, j’avais à présent besoin d’air. J’allais à la fenêtre, j’ouvrais, je respirais l’air, puis quand je sentais la contraction arriver, je mettais mon sifflet en bouche, et j’allais me suspendre, une main sur la table, le temps que la douleur passe.

5, 4, 3, 2, 1. stupéfait par la synchronisation, Samuel comptait, le nez fixé sur son chronomètre.

La routine s’est accélérée. La fenêtre. Le sifflet. La contraction. Je ne lâchais pas. Chaque bouffée d’air à la fenêtre me faisait un bien fou. On était maintenant à 2 minutes d’intervalle.

Sam est sorti appeler Chantal.

Je suis restée dans ma bulle, concentrée sur mes trajets. Fenêtre. Lit. Sifflet. Douleur. Fenêtre. Lit. Sifflet. Douleur.

À aucun moment je n’ai réfléchi à où j’en étais dans le travail et à ce qui me restait. Rien d’autre n’existait que ce rituel qu’il fallait tenir inlassablement. Je ne sais combien de fois j’ai ouvert et fermé la fenêtre. Dans mon souvenir, Chantal est arrivée assez vite. Avec Samuel, ils m’ont emmené en salle d’accouchement, respectant mon silence et mon besoin de concentration. Je n’avais pas envie de m’habiller, pas envie de voir de la lumière. J’ai enfilé des baskets et mis un drap sur ma tête. En culotte/t-shirt, nous avons traversé les couloirs silencieux de la maternité. Quelques têtes se sont tournées, mais à ce stade-là je n’en avais rien à faire.

Nous sommes arrivés dans la salle. Chantal a tamisé les lumières et a suspendu au plafond une écharpe ramenée de chez elle. J’ai tout de suite su qu’elle allait me servir. J’ai laissée Chantal m’examiner, entendant à peine son diagnostic (« le col est ouvert, tu vas avoir ton bébé ») et je suis allée me suspendre. Je ne voulais pas perdre le rythme. Sam était toujours à mes côtés. Nous avons remplacé la fenêtre (trop loin, et ne s’ouvrant pas complètement, protocole hospitalier oblige) par un éventail, qu’il agitait au-dessus de moi.

Les contractions ont continué.

Chantal a fait une bouillotte d’eau chaude et l’a installée dans mon dos.

J’ai fermé les yeux, les bras en croix, agrippée à l’écharpe. La douleur était terriblement intense. Dans ma nuit retrouvée je sentais Samuel et Chantal s’agiter autour de moi comme des petites abeilles, parfois me prenant dans leurs bras, parfois pressant chacun d’un côté de mon bassin pour lui permettre de s’ouvrir tout en m’aidant dans la douleur. Au bout d’une heure, Chantal a suggéré d’avancer le travail en perçant la poche des eaux. J’étais d’accord, je commençais à sentir mes forces diminuer.

Je me suis allongée sur le lit. Sam s’est mis derrière moi. Comme pour le décollement des membranes, nous sommes restés dans la douceur. Chantal a installé une petite bassine sous mes fesses. J’ai demandé si je pouvais faire pipi. Je n’avais plus de pudeur, j’étais en confiance.

La poche s’est percée doucement, alors que je me relevais du lit. Du liquide chaud et rosé s’écoulait de moi en abondance.

Le travail a continué. L’écharpe encore. Les contractions toujours. Je me suis visualisé un instant avec mes bras en croix et ma souffrance : un Jésus écartelé. Chantal, qui sentait que j’avais besoin d’aide, a proposé d’aller chercher le gaz hilarant. À ce moment-là, je me suis accordé un instant de lucidité. Je sentais ma fatigue et mes limites arriver. Demander une péridurale voudrait sans doute dire changer de pièce, appeler un anesthésiste, faire une injection, puis possiblement une perfusion. Tout cela me paraissait beaucoup trop long. Suspendue à mon écharpe, je me suis dit qu’il serait beaucoup plus rapide de faire sortir l’enfant maintenant.

J’ai enlevé mes lunettes et je les ai tendues à Sam.

Je me suis cramponnée au tissu. Descendre, descendre. Une contraction. Puis une autre. Chantal arrivait dans la pièce avec la bouteille de gaz en main quand d’un coup j’ai senti le bébé arriver dans mon bassin.

J’ai crié ce qui se passait.

Chantal a réagi immédiatement. La table ! Guidés par ses indications, nous nous sommes installés dans la position dont nous avions discuté pendant les préparations : Sam assis sur le lit, moi à genoux, face à lui, les mains appuyées sur ses épaules.

Derrière moi Chantal s’affairait à toute allure.

Dans mon bassin la sensation était incroyable : il y avait quelqu’un à l’intérieur. Je n’ai pas eu peur. Je savais ce qui allait se passait. J’avais beaucoup lu à ce sujet et on en avait parlé.

J’ai commencé à pousser. Je savais qu’il ne fallait pas pousser en continu, qu’il fallait essayer de détendre son périnée entre. Je pensais à ça en me cramponnant aux épaules de Sam.

J’ai commencé à sentir la tête arriver et étirer mes tissus. Je ne sais pas comment décrire cette sensation. C’était en même temps très douloureux, et tellement inédit et intense que j’ai commencé à crier sans m’en rendre compte.

J’ai pensé aux vidéos de Magali Dieux qu’on avait regardés avant l’accouchement et avec Sam on a commencé à faire des AAAAAAaaaa et des OOoooOO très graves, qui accompagnaient les poussées. Entre ou en même temps, je criais très fort, beaucoup plus que ce que ma pudeur habituelle laisse sortir de mes cordes vocales.

Des phrases absurdes me sont venues, lancées au bébé à tue-tête et de manière désorganisée Viens. Je t’aime. Tu peux venir. Descends.

Je ne sais pas dans quel ordre tout cela s’est déroulé ni avec quelle temporalité. Mon souvenir est un mélange confus de cris, de sons, de sensations de la tête qui avance et qui m’étire jusqu’à ce que tout à coup Chantal nous dise qu’on peut toucher.

Je mets la main entre mes jambes et je sens sous mes doigts quelque chose. Ce n’est pas dur et lisse comme l’impression que je pourrais me faire d’une tête d’enfant qui pointe, c’est chaud, irrégulier, et humide. Sam touche à son tour.

À ce moment-là, je prends conscience que ça y est, notre enfant va naitre et que je suis en train d’accoucher sans péridurale.

Je me dis qu’il faut que j’ouvre les yeux et que je le dise à Sam. Il est en face de moi et a l’air complètement transfiguré. Je lui dis que l’enfant arrive, il dit oui et on s’embrasse.

Je pousse encore. Tant pis pour mon périnée. Je fais le maximum pour essayer de me rendre la plus ouverte et la plus souple possible, mais je continue de pousser. Il y a en moi quelque chose d’irrémédiable qui me dit de faire sortir l’enfant.

Je m’agrippe. Je hurle. Plusieurs fois. Je pense vaguement à ce reportage radio que nous avions écouté une dizaine de jours auparavant et dans lequel on entendait une femme accoucher. J’avais l’impression que ses cris venaient d’ailleurs.

C’est exactement ce qui m’arrive. Je m’entends sans m’entendre, mes cris ne viennent pas de moi, ils viennent de plus loin, de mes entrailles, et peut-être de plus loin encore, comme celui ou celle qui arrive depuis mon col. Je sens Chantal qui appuie sur différents points de mon périnée et qui passe des langes chauds dessus pour m’aider.

Je pousse, je pousse de toutes mes forces et je sens de plus en plus fort cette tête qui essaye de passer quand d’un coup une sensation nouvelle vient me surprendre : tout glisse de moi. En une poussée, la tête, l’enfant et tout un tas de liquide chaud jaillissent.

Chantal crie à Samuel de rattraper l’enfant. Je suis tellement surprise que je ne bouge pas, les mains encore cramponnées, jointures exorbitées sur les épaules de Sam.

J’entends Chantal dire à Samuel de faire attention au cordon, très court, et de me donner l’enfant.

Vite, ton-tshirt ! Chantal m’aide à enlever le t-shirt blanc que j’avais gardé, pendant que Sam me tend une petite chose humide et visqueuse qui pleure. Je me saisis de ce petit être et guidés par Chantal, nous nous tournons tous les trois, pour nous coucher dans le lit.

Je suis encore dans la stupeur de la rapidité de la naissance.

L’enfant pleure et avec Sam nous essayons de le calmer, pendant que Chantal s’affaire autour de la table, vérifiant que nous sommes bien installés, et que mon périnée va bien, préparant sans doute la délivrance pendant que nous assistons, muets et saisis aux premiers instants de vie.

Je n’en reviens pas que l’enfant soit là. C’est un bébé, un vrai, qui pleure, et qui s’agite dans nos bras. Je réalise que je n’ai pas regardé son sexe au moment où nous l’avons pris contre nous et où Chantal l’a enveloppé d’un lange. Ce n’est pas grave, on a le temps. Je mets ma tête contre son crâne, pour l’embrasser. Il a plein de cheveux, mais je ne suis pas surprise. Je réalise que je le savais déjà. Je suis née pareil. J’embrasse ce petit crâne tout visqueux. Ça sent l’amande ! Je dis à Sam, regarde, sens ! On rigole ! L’enfant sent la même odeur que le gâteau que Sam a fait la veille. Je ne vois pas très bien parce que je n’ai pas mes lunettes, tout est d’un coup, flou, sonore, et lumineux, c’est la réalité qui revient, en même temps que le jour se lève et que les oiseaux chantent. Il est 5 h 53, Billie est là et je n’en reviens pas.

Dans les jours qui suivent, je prends conscience de ce que j’ai vécu. Avec Sam, on se raconte encore et encore le récit de l’accouchement. Ce scénario fou, plein de rebondissements. Je repense à la douleur, aussi. À son intensité. Au choc qu’elle a laissé dans mon corps.

Je lâche quelques larmes pendant la consultation de sortie où une sage-femme de la maternité lit mon dossier et me félicite d’avoir accouché sans analgésie. C’est un merveilleux cadeau que vous avez fait à votre enfant, me dit-elle. Elle-même a accouché de son premier enfant sans péridurale. C’était très dur. À sa voix tremblante et à son émotion, je sais qu’on a vécu la même douleur.

Je réalise ce que j’ai fait.

Ce qu’on a fait.

Car quand je repense à tout ce parcours, une évidence m’apparait. Jamais je n’aurais pu avoir un pareil accouchement sans un accompagnement personnalisé.

J’ai parfaitement conscience que je suis — miraculeusement — passée au travers des mailles de la médicalisation et que je ne le dois qu’au choix que nous avons fait il y a maintenant quelques mois de ne faire confiance qu’à une seule personne.

J’ai également conscience que ce choix est un choix de privilégié.e puisqu’il demande un (raisonnable) investissement financier ainsi qu’une connaissance ou un intérêt pour des pratiques de santé alternatives qui sont vu.e.s par beaucoup comme douteuses, loufoques, voire dangereuses.

Pourtant, je ne me suis jamais sentie une seule seconde en danger avec Chantal.

Je lui dois mon accouchement, et dans les semaines qui ont suivi, mon allaitement et mon post-partum.

Chantal a pris soin de nous, de mon périnée, de mon enfant, de ma rééducation, de nos débuts en tant que parents. Pourquoi avons-nous eu cette chance, alors que tant d’autres autour de nous ont souffert de non-respect de leurs choix, de décisions médicales précipitées, ou de souffrances gynécologiques ? Je n’en ai aucune idée. Mais quand je lui en ai parlé, elle m’a répondu que c’était peut-être simplement pour que je puisse en témoigner. Alors, laissez-moi vous parler de Chantal Dugnas. C’est la femme qui m’a permis de devenir mère.

Image principale: Niki Saint Phalle