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En cette époque de fantasmes complotistes, il est toujours utile d’entrer dans ce que pensent les militants du capital à partir de leurs propres écrits, quand ils se parlent entre eux. Comment ils analysent le dérèglement écologique et climatique en cours et ses dégâts asymétriques sur les sociétés, comment ils envisagent les gagnants et les perdants de la pandémie et comment ils entendent traverser les transformations géopolitiques et politiques du monde pour défendre leurs intérêts supérieurs. 

Ce rapport de septembre 2020 de la Deutsche Bank (en intégralité ici), initialement réservé, à prix d’or, à ses clients, a fuité sur les réseaux et nous nous permettons d’enfreindre la propriété intellectuelle afin de le verser au débat dans le monde francophone1Nous aimerions proposer une traduction de ce texte et accueillerons avec joie toutes les bonnes volontés de personnes qui pourraient traduire collectivement ce rapport afin de lui donner un plus vaste écho – vous pouvez nous écrire à contact@terrestres.org.

Ces quatre dernières décennies de globalisation, avec le recul de tous les obstacles démocratiques à la circulation des capitaux et des marchandises, ont connu la plus forte croissance du capital de tous les temps historiques, ainsi que d’excellents rendements des actifs financiers dans tous les domaines. Ce fut, lit-on, un système optimal pour la croissance globale, un monde de « gagnants-gagnants »,  un « sweet spot for the globalisation era ». Voilà l’ancien « ordre » que regrette maintenant la Deutsche Bank. Celle-ci prophétise la fin de cette ère de la mondialisation sans entrave et l’avènement d’une « ère du désordre », qui menace les valorisations financières et les équilibres conquis par le capital dans les décennies précédentes. Cette fin annoncée a été précipitée par la survenue de la pandémie de Covid-19. Les intérêts du capital financier se préparent ainsi à défendre leurs positions menacées sur plusieurs fronts ainsi que leur vision du monde.

Le rapport développe quelques thèses clefs que nous résumons simplement ici. La revue Terrestres sera heureuse de recevoir, à la suite de cette première publication, d’autres contributions analysant plus avant ce document.

Une nouvelle donne géopolitique défavorable à la mondialisation des échanges.

La détérioration des relations entre les États-Unis et la Chine, une « guerre froide », un « choc des civilisations » pourrait a minima approfondir les guerres commerciales et mettre fin à la mondialisation sans entraves des décennies passées. Dans cette nouvelle bipolarisation, l’Europe perd du terrain et a moins de chances de s’en sortir après le choc économique de Covid-19. Des forces de désordre sont à l’œuvre, qui pourraient par exemple instituer une taxe carbone aux frontières, avec des générations plus jeunes et sensibles au réchauffement climatique, qui s’engagent et arrivent au pouvoir.

Les privilèges menacés de la bourgeoisie mondiale

Après l’ouverture « de la boîte de Pandore du financement public » avec la crise sanitaire, la classe bénéficiaire du capitalisme financiarisé et mondialisé qui a profité depuis 40 ans d’une mise en concurrence généralisée et d’un monde inégalitaire devra désormais faire face à :

  • une évolution démographique défavorable à l’accumulation du capital. Après une croissance jusque dans les années 2010, la contraction du nombre de personnes en âge de travailler dans le monde va rendre le travail low-cost moins disponible et réduire les taux de profit (pic mondial du nombre de travailleurs). 
  • un risque d’inflation (terreur Outre-Rhin). Contrairement à la période précédente, caractérisée par des politiques de désinflation par baisse des salaires réels, réalisées sans trop d’encombre grâce à la pression de la concurrence et la mise au pas des travailleurs, le désordre de la nouvelle ère viendra selon la Deutsche Bank de l’impossibilité de telles politiques. La déflation ou la désinflation estime-t-elle, ne seront plus acceptées du fait d’un « ressentiment accumulé » par les plus pauvres et, ce qu’elle nomme les « populismes ».  Contrairement aux possédants, les jeunes générations, nées après 1990, bien plus pauvres que les populations plus âgées et potentiellement plus contestataires, sont notamment bien moins réticentes à l’inflation, et pourraient même y voir une option pour alléger les dettes futures. Voilà de quoi inquiéter la DB qui espère alors que « l’intérêt personnel de la génération plus âgée garantira le statu quo », avant que les générations plus jeunes n’arrivent au pouvoir ;
  • des mobilisations populaires demandant plus de justice fiscale (la fiscalité des entreprises, du revenu et du patrimoine, qui avait chuté depuis 1980 pourrait remonter), résultant de la hausse des inégalités, de plus en plus intolérable avec la massification de la misère au cœur de l’OCDE dans les mois et années à venir ;

L’affrontement entre la vie et le monde de l’économie

Le dérèglement climatique s’aggravant et accroissant ses dégâts écologiques et humains, nous allons vers « des années de conflit agressif entre ceux qui priorisent l’économie et ceux qui luttent pour l’environnement ». Le conflit entre économie et écologie est explicitement reconnu. La DB a donc la sincérité de ne plus croire au mythe du développement durable et de la croissance verte ?

La situation Covid a montré certains avantages à vivre plus sobrement, ce qui est inquiétant pour l’impératif de la croissance et donc pour la profitabilité du capital, que la banque juge nécessaire pour les investissements verts et les mécanismes de marché supposés sauver la planète via les « énergies renouvelables » … la croissance verte reste finalement le logiciel idéologique de la DB !

Pendant les confinements du début 2020, les émissions ont diminué en moyenne dans les pays confinés de 27% par rapport aux mêmes périodes en 2019. Conclusion de la banque : « le monde a expérimenté une baisse des émissions de 26% cette année et les sociétés ne peuvent aller plus loin ». Il n’est pas possible de recommencer cela et les objectifs de l’Accord de Paris ne sont pas atteignables. 

Face à « l’agressivité » des mesures environnementalistes conduisant selon elle à un accroissement des inégalités, la banque compte sur le refus des classes populaires déjà affectées par le COVID, pour réduire la portée des politiques écologiques. Bref, ce que propose le rapport, c’est une alliance populiste (que l’on a déjà pu observer avec Trump, Bolsonaro mais aussi en Europe) autour de l’idéologie de croissance entre les intérêts du capital et ceux des couches populaires. S’oppose ainsi, en termes presque gramsciens, une stratégie du capital financier à ce qui pourrait être une autre stratégie alliant écologie et conquête de l’égalité. 

Conclusion de la Deutsche Bank

« L’âge des désordres est probablement devant nous. Dans les années qui viennent, voir l’avenir en prolongeant les courbes passées pourrait constituer votre plus grave erreur ». 

Nous vous laissons lire en détail ce rapport, écrit dans des termes « experts », lisses et apparemment neutres… Mais avec comme horizon une guerre sociale et écologique pour la survie du capital financier et un retour de « l’ordre », en contrant les aspirations des pauvres et des jeunes. L’avenir de la démocratie ? « Naturellement, la démocratie a toujours un côté perdant » (Of course, democracy always has a losing side). Le libéralisme autoritaire n’est pas très loin.

G. Morris remercie M. Dobruska d’avoir attiré son attention sur ce rapport.

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