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Figure majeure du socialisme libertaire allemand du début du XXe siècle, Gustav Landauer a construit une critique lumineuse du socialisme autoritaire articulé au constat implacable des dégâts de l’industrialisation forcenée. Face au culte du progrès, « cette poursuite neurasthénique et essoufflée du nouveau pour le nouveau », Laudauer livre sa définition du socialisme comme « Le rétablissement de la relation entre travail et consommation ». Ce texte essentiel, à la fois profond et précurseur, contribue à dessiner les contours d’une politique Terrestre.

Extraits de Gustav Landauer, Appel au socialisme. 1911, traduit de l’allemand par Jean-Christophe Angaut et Anatole Lucet, Paris, La Lenteur éditions, 2019

I.

Celui qui appelle au socialisme doit être d’avis que le socialisme est une chose qui ne se trouve pas ou presque pas, qui ne se trouve pas encore ou ne se trouve plus dans le monde. On pourrait rétorquer : « Naturellement, il n’est dans le monde nul socialisme, pas plus que de société socialiste. Cette dernière n’existe pas encore, mais il existe des efforts pour l’atteindre, des vues, des connaissances, des doctrines sur la manière dont elle adviendra. » Non, ce n’est pas ainsi qu’est compris le socialisme auquel on appelle ici. J’entends bien plutôt par socialisme une tendance de la volonté humaine et une vision des conditions et des voies qui mènent à l’accomplissement. Et assurément je le dis : ce socialisme n’existe quasiment pas, et il est au plus mal. Pour cette raison, je m’adresse à quiconque veut bien m’entendre et espère que ma voix finira aussi par atteindre les quelques oreilles, les nombreuses oreilles de ceux qui ne veulent pas m’entendre, j’appelle au socialisme.

Qu’est-ce que le socialisme ? que veulent les êtres humains qui parlent de socialisme ? et qu’est-ce donc qui porte aujourd’hui ce nom ? À quelles conditions, à quel stade de la société – ou comme on dit habituellement, de l’évolution – peut-il devenir réalité ?

Le socialisme est un effort pour créer une nouvelle réalité à l’aide d’un idéal. Il faut que cela soit dit d’emblée, même si le mot idéal est tombé en discrédit du fait de tristes hypocrites et de vils freluquets, qui se nomment volontiers idéalistes, puis du fait de philistins et de boutiquiers de la science, qui se nomment volontiers réalistes. En période de décadence, d’inculture, d’absence d’esprit et de misère, les êtres humains qui ne souffrent pas seulement extérieurement, mais avant tout intérieurement de cette situation dans laquelle ils sont pris et qui veut s’emparer d’eux jusqu’à la moelle, jusque dans leur vie, dans leur pensée, leur sentiment et leur volonté, les humains qui se défendent contre cela doivent avoir un idéal. Ils ont une idée du caractère indigne, opprimé et dégradant de leur condition ; ils ont un dégoût indicible pour la désolation qui comme un marais les enceint, ils ont de l’énergie qui les pousse vers l’avant, et ainsi un désir ardent du meilleur, et de là s’élève pour eux, dans les hauteurs de la beauté et de la perfection, une image d’une façon bonne, pure et féconde, joyeuse, de vivre ensemble pour les êtres humains. Ils voient devant eux, en grands traits généraux, comment cela peut être lorsqu’une petite partie, une plus grande, une très grande partie des êtres humains veut qu’il en soit ainsi et agit, lorsque tout un peuple, des peuples tout entiers saisissent intérieurement et avec ardeur cet élément nouveau et œuvrent extérieurement à son accomplissement ; et maintenant ils ne disent plus : cela peut être ainsi ; ils disent bien plutôt : il doit en aller ainsi, il le faut. Lorsqu’ils ont ne serait-ce qu’un aperçu de l’histoire passée des générations humaines telle que nous la connaissons, ils ne disent pas : cet idéal, dans sa nudité, tel qu’il a été pensé et calculé sur le papier, doit devenir réalité. Ils le savent bien : de tout ce qui se présente à leur cœur, à leur esprit, l’idéal est le point ultime, l’extrême en termes de beauté et de vie joyeuse. Il est une part d’esprit, il est raison, il est pensée. Mais la réalité ne ressemble jamais tout à fait à la pensée d’êtres humains singuliers ; il serait par ailleurs ennuyeux qu’il en aille ainsi, que nous ayons de la sorte redoublé le monde : une fois dans les pensées anticipatrices, l’autre fois exactement à l’identique dans le monde extérieur. Il n’en a jamais été ainsi et il n’en sera jamais ainsi. Ce n’est pas l’idéal qui devient réalité, mais c’est par l’idéal et par l’idéal seulement que notre réalité advient dans ces temps qui sont les nôtres. (…). Elle sera différente, au final, de ce qu’était l’idéal, semblable à lui, mais pas identique. Elle sera meilleure, car elle n’est plus le rêve de ceux qui sont pleins d’un pressentiment, riches d’un ardent désir et de souffrances, mais une vie, une vie partagée, une vie sociale de ceux qui sont vivants. Alors adviendront un peuple, la culture et la joie. Qui sait aujourd’hui, ce qu’est la joie ? Celui qui aime, quand il a rétabli son unité en saisissant qu’il n’est rien de plus que cet amour qu’il ressent, dans un sentiment obscur ou clair comme le parangon de tout ce qui est vie et qui engendre la vie, celui-là le sait ; l’artiste, celui qui crée dans de rares heures passées seul avec l’ami, le semblable, ou bien quand il anticipe dans son cœur et dans l’accomplissement la beauté et la plénitude, qui en tant que peuple devra un jour devenir vitalité ; l’esprit prophétique, qui devance les siècles et qui est certain de l’éternité. Qui d’autre connaît une telle joie aujourd’hui, qui sait seulement ce qu’est la joie, entière, grande et exaltante ? Aujourd’hui, personne ; depuis bien longtemps déjà personne ; en maintes époques, des peuples tout entiers furent saisis et poussés par l’esprit de la joie. Ils le furent dans les époques de révolution ; mais il n’y avait pas assez de clarté dans leur impétuosité ; il y avait bien trop d’obscurité et de latence dans leur braise ; ils voulaient, mais ils ne savaient pas quoi ; et les ambitieux, les politicards, les avocats, les intéressés ont de nouveau tout corrompu, et l’absence d’esprit caractérisant l’avidité et la soif de domination a emporté ce qui cherchait à faire le lit de l’esprit, à grandir pour faire un peuple. Nous avons aujourd’hui aussi de tels avocats, même s’ils ne s’appellent pas avocats : nous les avons et ils nous ont et nous tiennent. Soyons sur nos gardes : nous sommes prévenus, prévenus par l’histoire.

II.

Le socialisme est la tendance volontaire d’êtres humains unis pour créer du nouveau au nom d’un idéal.

Prêtons donc attention à ce qu’est l’ancien, à ce dont a l’air le passé, à notre propre époque. Pas seulement à notre propre époque au sens de maintenant, des dernières années ou décennies ; notre propre époque : quatre cents ans au moins.

Rappelons-nous donc cela, et disons-le tout de suite pour commencer : ce dont il s’agit avec le socialisme, c’est d’une cause qui est vaste et de longue portée ; il veut aider à conduire à nouveau des lignées déclinantes d’êtres humains vers la hauteur, la floraison, la culture, l’esprit et pour cela vers l’alliance et la liberté.

De telles paroles sonnent faux aux oreilles des professeurs et des auteurs de petits traités, elles déplaisent aussi à ceux dont la pensée est imprégnée de ces empoisonneurs qui délivrent la doctrine suivante : les êtres humains, tout comme les animaux, les plantes et le monde entier seraient pris dans un progrès constant, dans un mouvement ascendant depuis ce qui est tout en bas vers ce qui est tout en haut ; toujours plus loin, depuis la boue des profondeurs infernales jusqu’au plus haut des cieux. Et donc l’absolutisme, la servilité, la vénalité, le capitalisme, la détresse et la dépravation, tout cela est censé n’être qu’étapes, marches progressives sur le chemin du socialisme. Nous ne nous attachons ici en aucune manière à ces représentations illusoires qu’on dit scientifiques, nous voyons autrement le monde et l’histoire humaine, nous les disons autrement.

Nous disons que les peuples ont leurs apogées, leurs points culminants sur le plan culturel, et qu’ils finissent par déchoir de ces cimes. Nous affirmons que nos peuples d’Europe et d’Amérique sont depuis longtemps – à peu près depuis la découverte de l’Amérique – des peuples déchus.

Ainsi, des peuples parviennent à leur apogée et s’y maintiennent lorsqu’ils sont sous l’emprise d’un esprit. De nouveau, cela sonne terriblement faux aux oreilles de ceux qui de nos jours se proclament socialistes sans l’être, ceux que nous avons fugitivement aperçus dans leur costume darwinien et que nous pourrions maintenant considérer comme des partisans de ce qu’on appelle la conception matérialiste de l’histoire. Mais laissons cela à plus tard, pour l’heure il nous faut avancer, nous rencontrerons encore le marxisme sur notre chemin et nous lui dirons en face ce qu’il est : la peste de notre temps et la malédiction du mouvement socialiste !

C’est l’esprit – l’esprit des penseurs, l’esprit de ceux qui sont sous l’emprise du sentiment, des grands amants, l’esprit de ceux chez qui le sentiment de soi et l’amour se fondent en une grande connaissance du monde – c’est l’esprit qui a conduit les peuples à la grandeur, à l’alliance, à la liberté. C’est là que le devoir pressant de s’allier à leurs frères humains en quelque chose de commun a jailli des individus comme une évidence. Alors la société était faite de sociétés, et le commun de libre volonté.

[…] cette contrainte naturelle de la propriété fédératrice, de l’esprit commun, a jusqu’à maintenant, dans l’histoire humaine que nous connaissons, toujours eu besoin de formes extérieures : de symboles et de cultes religieux, de mises en scène de la croyance et de prières préventives ou d’autres choses semblables.

Pour cette raison, dans les peuples, l’esprit est toujours en connexion avec le non-esprit1Le terme Ungeist peut désigner l’esprit malfaisant, mais c’est surtout la négation de l’esprit., la pensée profonde du symbole côtoie toujours la croyance superstitieuse ; la raideur et le froid du dogme viennent recouvrir la chaleur et l’amour de l’esprit fédérateur ; au lieu de la vérité de ce que l’on est allé chercher si profondément qu’il ne peut être dit qu’en images, s’installe l’absurdité de la littéralité.

Et à cela s’ajoute ensuite l’organisation extérieure : l’Église, et les organisations séculières de la contrainte extérieure se renforcent et empirent : le servage, le féodalisme, la multiplicité des autorités et des pouvoirs publics, l’État.

Alors, lentement ou rapidement, l’esprit se met à décliner dans les peuples, l’esprit qui planait sur eux, et avec lui l’évidence qui jaillit des individus singuliers et les conduit à s’allier. L’esprit se retire dans les individus singuliers. C’étaient des individus singuliers, dotés de puissance intérieure, des représentants du peuple, qui l’avaient fait naître au peuple ; désormais il vit dans des individus singuliers, géniaux, qui se consument dans toute leur puissance, qui sont dépourvus de peuple : des penseurs, des poètes et des artistes esseulés qui, à la dérive, comme déracinés, semblent presque en suspension dans l’air. Parfois ça les prend comme au sortir d’un rêve venu d’un passé depuis longtemps révolu : alors, d’un royal geste de déplaisir, jetant la lyre et empoignant la trompette, ils parlent au peuple depuis l’esprit, à propos du peuple qui vient. Toute leur concentration, toute la forme qui vit en eux d’une émotion puissante et qui souvent est bien plus forte et bien plus ample que ce que leur corps et leur âme peuvent supporter, les innombrables figures, et la bigarrure, le fourmillement, le grouillement du rythme et de l’harmonie : tout cela – entendez, artistes ! – c’est du peuple mort, c’est du peuple vivant qui s’est concentré en eux, qui est enterré en eux et qui va renaître d’eux.

Et à côté d’eux s’élèvent d’autres individus singuliers qu’un mélange d’esprit et d’absence d’esprit a isolés : despotes, amasseurs de richesses, tenanciers de fermes humaines, voleurs de terre. Lorsque s’amorcent ainsi des périodes de déclin et de transition, du genre de celle que représente pour nous, de la manière la plus clinquante et la plus somptueuse, la Renaissance (le début du baroque), ces types possèdent encore maints traits de cet esprit qui a été diffusé et qui en est aussi venu pour partie à se rassembler en eux ; et dans tout ce qu’ils ont de massif et de puissant, on aimerait presque dire que nombre de ces phénomènes possèdent encore un trait de la mélancolie, de l’inflexibilité et de l’étrangeté, du caractère surnaturel et visionnaire qui raconte que même en eux vit un élément fantomatique, qui est plus puissant qu’eux-mêmes, un contenu pour lequel le vase de la personnalité isolée est trop étroit. Et très, très rarement, l’un d’entre eux s’éveille aussi, comme d’un rêve confus, balance sa couronne et grimpe sur le mont Horeb2Suivant le Deutéronome, c’est sur le mont Horeb que Dieu aurait remis le décalogue à Moïse. pour chercher son peuple du regard.

Et il arrive parfois de ces natures mélangées, au berceau desquelles la fée a longuement hésité : doit-elle faire d’eux un grand conquérant, un grand héros de la liberté, un génie de la pensée et de l’imagination divagante, ou bien un marchand en gros : des hommes comme Napoléon et Ferdinand Lassalle.

Et à ces quelques isolés dans lesquels l’esprit s’est réfugié, comme le pouvoir et la richesse, correspondent ceux qui sont isolés les uns des autres, le grand nombre des atomisés auxquels n’est restée que l’absence d’esprit, l’ennui et la misère : les masses, qui portent le nom de peuple mais qui ne sont qu’un monceau d’êtres échoués et abandonnés. Échoués, dans une étrangeté mélancolique, les quelques individus singuliers dans lesquels l’esprit du peuple est enseveli, quand bien même ils ne savent rien de lui. Échouées, fragmentées dans la détresse et la pauvreté, les masses dans lesquelles il faut que l’esprit s’écoule à nouveau si lui et le peuple doivent à nouveau s’assembler, et redevenir vivants. […]

Les époques du genre humain qui brillent de la manière la plus belle dans la postérité sont celles où cette tendance de l’esprit à suinter depuis le peuple dans les ravins et les cavités de personnes qui se trouvent esseulées s’est justement mise en branle mais n’est pas encore allé loin ; celles où se tiennent dans toute leur force l’esprit commun, la société des sociétés, l’imbrication des nombreuses alliances qui ont prospéré sur le terreau de l’esprit, mais où les personnalités géniales, déjà devenues grandes, sont pourtant encore soumises naturellement au grand esprit du peuple, lequel pour cette raison ne tombe pas dans la banale admiration de leurs grandes œuvres mais les perçoit plutôt comme un fruit naturel de la vie partagée et se réjouit d’elles avec des sentiments sacrés, bien souvent sans transmettre à la postérité les noms des créateurs originaux.

C’est une telle époque que fut l’apogée de la vie du peuple grec ; c’est une telle époque que fut le Moyen-Âge chrétien.

Ce qui existait alors n’était aucunement un idéal : c’était la réalité. Et ainsi, à côté de toute cette hauteur, de cette libre volonté, de cet élément spirituel, nous voyons encore les restes d’une violence antérieure et les prémisses d’une violence ultérieure, celle de ce qui est extérieur, de la brutalité, de la contrainte imposée, de l’État. Mais l’esprit était plus puissant : oui, souvent il pénétra et même embellit de telles institutions de violence et de dépendance qui, dans les périodes de ruine, deviennent abomination et exécration. Tout ce que les bons historiens nomment esclavage ne fut pas toujours et totalement « esclavage ».

Il n’existait alors aucun idéal, car l’esprit régnait. L’esprit donne un sens à la vie, il la sanctifie et la consacre ; l’esprit crée, engendre et pénètre le présent avec joie, force et bonheur ; l’idéal se détourne du présent pour se tourner vers le nouveau ; il est aspiration à l’avenir, au meilleur, à l’inconnu. Il est le chemin qui sort des périodes de décadence et mène à une culture nouvelle.

Mais ici, il y a encore une chose à dire. Avant ces périodes de grandeur brillante, qui déjà se trouvent au tournant, il y a eu d’autres périodes, et cela pas à une seule reprise dans ce qu’on appelle l’évolution, mais toujours à nouveau dans les hauts et les bas des peuples se dissolvant et se mélangeant les uns les autres. Là, il y avait aussi de l’esprit fédérateur, il y avait aussi de la vie commune délibérée, partant de la contrainte naturelle à entrer dans des rapports d’appartenance réciproque. Mais nulle tour de cathédrale ne s’élevait vers le ciel, scintillante de beauté dans ses moindres détails et édifiée collectivement dans l’harmonie et la singularité, et point de salle hypostyle dans une paisible sécurité vis-à-vis du bleu transparent des cieux. C’étaient là des alliances plus simples ; nulle personnalité dotée d’une subjectivité et d’une individualité géniales n’était encore le représentant de l’élément populaire : c’était une vie primitive, communiste. Ce furent – et ce sont – de longs siècles, et souvent des millénaires, de passable stagnation – la stagnation, entendez cela, chers contemporains instruits et libéraux, est pour ces époques, pour ces peuples vivant encore presque à côté de nous, un signe de leur culture ; le progrès, ce que vous appelez le progrès, cette fébrilité et cette indécision incessantes, cette fatigue prématurée et cette poursuite neurasthénique et essoufflée du nouveau pour le nouveau, le progrès et ce qui lui est associé : les folles idées des adeptes du développement, ainsi que l’habitude maniaque de dire adieu à peine arrivé, le progrès, cette absence erratique de repos et cette hâte, cette incapacité à se tenir tranquille et cette fièvre de voyage, ce soi-disant progrès est un symptôme de notre situation monstrueuse, de notre inculture ; et c’est de quelque chose de tout autre que d’un tel symptôme de notre corruption que nous avons besoin pour sortir de notre corruption – ce furent et ce sont, dis-je, des époques et des peuples menant une vie prospère, des époques de la tradition, de l’épopée, de l’agriculture et du travail manuel de la terre, sans trop d’art qui sorte du lot, sans trop de science écrite. Des époques qui furent moins brillantes, qui érigèrent moins de monuments commémoratifs et de tombeaux que ces hautes époques qui sont si magnifiques parce que leur legs est déjà auprès d’elles, et qui passent leur jeunesse toujours merveilleuse avec lui : bien plutôt une époque de vie longue et ample, pour ainsi dire confortable. Alors l’esprit conscient de soi n’existait pas encore, avec la magie de son pouvoir conquérant, déjà en passe de se séparer et d’aller sur terre comme un messager supérieur et de charmer les âmes. Ces époques furent, elles aussi ; ces peuples sont, eux aussi ; et de telles époques reviendront, elles aussi.

En de telles époques, l’esprit semble comme caché ; c’est à peine si on le reconnaît, lorsqu’on observe d’un œil scrutateur, à ses manifestations extérieures : aux formes de la vie sociale, aux institutions économiques de la communauté. […]

VII.

Aujourd’hui, l’appel au socialisme s’adresse à tous, certes pas dans la croyance que tous pourraient le réaliser sous prétexte qu’ils le voudraient, mais dans l’espoir de conduire des individus singuliers à prendre conscience de leur commune appartenance, de les inciter à former l’alliance de ceux qui font les premiers pas.

Les êtres humains qui n’en peuvent plus, qui ne veulent plus supporter tout cela, voilà à qui s’adresse cet appel.

Il faudrait dire aux masses, aux peuples de l’humanité, aux gouvernants et aux gouvernés, aux héritiers et aux déshérités, aux privilégiés et aux dupes : c’est une honte immense et ineffaçable de cette époque que l’économie soit gérée au nom du profit, et non pour les besoins d’êtres humains réunis en communes. Tout cet état de guerre qui est le vôtre, tout votre système étatique, toute votre oppression de la liberté, toute votre haine de classe, tout cela provient de la bêtise brutale qui vous domine. Si aujourd’hui le grand moment de la révolution s’emparait d’un seul coup de vous tous sans exception, ô peuples, à quoi voudriez-vous mettre la main ? Comment voudriez-vous parvenir à ce que dans le monde, dans chaque pays, dans chaque province, dans chaque commune, nul ne soit plus affamé, nul n’ait plus froid, à ce qu’aucun homme et aucune femme et aucun enfant ne soit plus sous-alimenté ? Pour ne parler que du pire ! Et même, si la révolution éclatait dans un seul pays ? À quoi pourrait-elle servir ? que pourrait-elle viser ?

Ce n’est plus comme autrefois, où l’on disait aux membres d’un peuple : votre terre recèle ce dont vous avez besoin en termes d’alimentation et de matières premières pour l’industrie : travaillez et échangez ! Unissez-vous, pauvres que vous êtes, faites-vous mutuellement crédit ; le crédit et la mutualité sont du capital ; vous n’avez pas besoin de capitalistes financiers ni de maîtres-entrepreneurs ; travaillez dans les villes et les campagnes ; travaillez et échangez !

Il n’en va plus ainsi, quand bien même le moment serait proche où de grandes mesures globales seraient à prendre.

Une confusion énorme, un chaos véritablement bestial, une détresse enfantine surgiraient si jamais une révolution advenait. Jamais les êtres humains ne furent moins autonomes et plus faibles qu’à présent, où le capitalisme est parvenu à son apogée, c’est-à-dire au marché mondial du profit et au prolétariat.

Aucune statistique mondiale ni aucune république mondiale ne peut nous aider. Le salut ne peut venir que d’une renaissance des peuples à partir de l’esprit de la commune !

La forme fondamentale de la culture socialiste est l’alliance des communes économiques produisant d’une manière autonome et échangeant entre elles.

Notre épanouissement en tant qu’êtres humains, notre existence dépend à présent de ce que l’unité de l’individu singulier et l’unité de la famille, les seuls groupements naturels qui nous restent encore, se renforcent jusqu’à l’unité de la commune, la forme fondamentale de toute société.

Si nous voulons la société, alors il faut la construire, alors il faut la pratiquer.

La société est une société de sociétés de sociétés ; une fédération de fédérations de fédérations ; un être commun de communautés de communes3En allemand : ein Gemeinwesen von Gemeinschaften von Gemeinden. Le terme qui précède pour fédération est Bund. ; une république de républiques de républiques. Là seul existent la liberté et l’ordre, là seul existe l’esprit ; un esprit qui est autonomie et communauté, lien et indépendance.

L’individu autonome, auquel nul ne prescrit ce qui ne relève que de lui ; la communauté domestique familiale, qui a pour monde le foyer et son domaine ; la commune locale, qui est autonome ; le service administratif ou le groupement de communes, et ainsi de suite, les groupements plus englobants ayant d’autant moins de tâches qu’ils sont plus vastes – voilà à quoi ressemble une société, et cela seul est le socialisme pour lequel il vaille la peine d’œuvrer, qui puisse nous sauver de notre misère. Vaines et ratées sont les tentatives de poursuivre, dans des États et des groupements étatiques, l’aménagement du régime de contrainte de notre époque (régime qui n’est qu’un succédané pour ce qui fait défaut : le lien spirituel libre) et l’extension de sa sphère au domaine de l’économie. Ce socialisme de police, qui étouffe toute singularité et toute vivacité d’esprit originelle, ne ferait que sceller la déchéance complète de nos peuples, il se contenterait de faire tenir ensemble les atomes complètement séparés par un anneau de fer mécanique. Un regroupement naturel ne se produit, pour nous êtres humains, que là où nous nous côtoyons dans une proximité locale, dans un contact effectif. L’esprit fédérateur, l’alliance de plusieurs afin de faire œuvre commune, pour des raisons communes, trouve dans la famille une forme trop étroite et insuffisante pour la vie partagée. Dans la famille, il ne s’agit que d’intérêts privés. Nous avons besoin d’un noyau naturel d’esprit commun pour la vie publique, afin qu’elle ne soit plus – comme c’était exclusivement le cas auparavant – assumée et conduite par l’État et la froideur, mais par une chaleur qui s’apparente à l’amour familial. Ce noyau de toute véritable vie en communauté est la commune, la commune économique, dont nul ne peut se figurer l’essence en la jugeant au regard de ce qui porte aujourd’hui le nom de commune.

Le capital qui est utilisé pour l’activité, pour l’élaboration des matières premières, pour le transport des biens et des personnes, n’est en vérité rien d’autre qu’esprit commun. La faim, les mains et la terre – toutes trois sont là, elles sont là par nature ; pour ce qui est de la faim, les mains s’appliquent à créer à partir de la terre ce dont on a fondamentalement besoin. Il faut ajouter à cela les traditions séculaires de certaines contrées spécialisées dans l’exercice de tel secteur d’activité ; la constitution spécifique de la terre, qui fait que certaines matières premières ne se trouvent aujourd’hui qu’à tel et tel endroit ; la nécessité et la commodité de l’échange. Que les êtres humains échangent d’une commune à l’autre ce qui ne peut ou ne doit être élaboré sur place, de la même manière qu’ils échangent d’individu à individu au sein des communes ; qu’ils échangent des produits contre des produits de même valeur – c’est la force de travail moyenne qui détermine la valeur – et, dans chaque commune, chacun aura autant qu’il veut pour sa consommation, c’est-à-dire autant qu’il travaille. […]

Les socialistes ne couperont pas à la lutte contre la propriété du sol. La lutte du socialisme est une lutte pour le foncier ; la question sociale est une question agraire. On peut désormais commencer à voir quelle énorme erreur a été la théorie marxiste du prolétariat. Si une révolution advenait aujourd’hui, aucune strate de la population ne saurait moins que nos prolétaires de l’industrie ce qu’il y aurait à faire. Pour leur aspiration à la rédemption – car ils aspirent bien davantage à la rédemption et à la détente qu’ils ne savent ce qu’ils veulent établir en termes de nouvelles relations et de nouvelles conditions – la vieille parole de Herwegh est extrêmement tentante : « Homme du travail, réveille-toi ! Et prends conscience de ton pouvoir ! Tous les engrenages s’arrêtent quand ton bras puissant le veut4Début du Bundeslied composé en 1863 par le poète Georg Herwegh (1817-1875) pour l’ADAV, le premier parti ouvrier allemand.. » Ce mot est tentant comme tout ce qui confère une expression universelle à des faits et donc est logique. Que la grève générale doive engendrer une terrible confusion, que les capitalistes doivent capituler si les travailleurs pouvaient la tenir ne serait-ce que pour un temps très bref, voilà qui est complètement vrai. Mais il s’agit d’un grand « si », et les travailleurs n’ont pas suffisamment conscience aujourd’hui des grosses difficultés que poserait leur approvisionnement en cas de grève générale révolutionnaire. Cependant, une grève générale globale et vigoureuse dotée d’un élan impétueux pourrait sans aucun doute conférer une puissance décisive aux syndicats révolutionnaires. Mais au lendemain de la révolution, les syndicats devront prendre possession des fabriques et des ateliers dans les grandes villes et les villes industrielles, ils devront aussi fabriquer pour le marché mondial du profit les mêmes produits et se partager entre eux les profits entrepreneuriaux économisés – ils s’étonneront alors de ce qu’il n’en ressort rien, sinon une dégradation de leur situation, une stagnation de la production et une impossibilité absolue.

Il est devenu absolument impossible de passer directement de l’économie d’échange dominée par le capitalisme de profit à l’économie d’échange socialiste. Que cela ne se fasse pas d’un coup, cela va de soi ; mais si l’on tentait d’accomplir cela graduellement, cela conduirait au plus effroyable effondrement de la révolution, aux luttes les plus sauvages entre les partis rapidement apparus, au chaos économique et au césarisme politique.

Nous sommes bien trop éloignés de la justice et de l’intelligence dans la fabrication et la répartition des produits. Aujourd’hui, toute personne qui consomme est tributaire du marché mondial parce que l’économie du profit s’est installée entre elle et ce dont elle a besoin. Les œufs que je mange viennent de Galicie, le beurre du Danemark, la viande d’Argentine, et de même le blé panifiable vient d’Amérique, la laine de mon costume d’Australie, le coton de ma chemise d’Amérique, et ainsi de suite, pour mes bottes le cuir et les agents de tannage qu’il nécessite, le bois des tables, des armoires et des chaises, etc.

Les êtres humains de notre époque sont devenus sans relations et irresponsables. La relation est un trait qui relie les êtres humains les uns aux autres et qui les conduit à travailler pour fabriquer ce dont ils ont besoin. Cette relation, sans laquelle nous ne sommes pas des vivants, a été externalisée, elle a été chosifiée. Ce dont le commerçant fait commerce lui est égal, ce que travaille ou ce à quoi travaille le prolétaire lui est égal ; l’entreprise n’a pas pour finalité naturelle de satisfaire des besoins, mais une finalité artificielle, celle d’acquérir la chose, d’acquérir, en la plus grande quantité possible, sans ménagement et autant que possible sans travail – c’est-à-dire, puisque sorcellerie et miracle n’existent pas, par le travail d’autres personnes, de personnes soumises – la chose par laquelle tous les besoins peuvent être satisfaits – l’argent. […]

Le socialisme est retour ; le socialisme est nouveau départ ; le socialisme est reconnexion à la nature, rechargement spirituel, reconquête de la relation.

Il n’est pas d’autre voie vers le socialisme que d’apprendre et de pratiquer ce pour quoi nous travaillons. Nous ne travaillons pas pour le dieu ou pour le diable auquel se vouent aujourd’hui les êtres humains, mais pour nos besoins. Le rétablissement de la relation entre travail et consommation : c’est cela, le socialisme. Le dieu est à présent devenu déjà si fort et tout-puissant qu’il ne saurait plus être supprimé par une simple reconfiguration des choses, par une réforme de l’économie d’échange.

Les socialistes veulent donc converger à nouveau dans des communes et c’est dans les communes que doit être fabriqué ce dont ont besoin les membres de la commune.

Nous ne pouvons attendre l’humanité ; nous ne pouvons non plus attendre que l’humanité se rassemble pour une économie commune, pour une économie d’échange équitable, tant que nous n’avons pas trouvé et recréé l’humanité en nous, individus.

C’est par l’individu que tout commence ; et c’est de l’individu que tout dépend. Comparé à ce qui nous entoure et nous encercle aujourd’hui, le socialisme est la tâche la plus énorme que les êtres humains se soient jamais donnée ; on ne saurait le mettre en œuvre par les remèdes extérieurs de la violence ou de la sagesse.

Beaucoup de choses existent auxquelles nous pouvons nous raccrocher, qui recèlent encore de la vie, y compris parmi les figures extérieures de l’esprit vivant. Des communautés villageoises avec des restes d’ancienne possession communale, avec les souvenirs qu’ont les paysans et les travailleurs agricoles du territoire originel qui depuis des siècles est passé à la possession privée ; des institutions d’économie commune pour le travail aux champs et l’artisanat. Le sang paysan bruisse encore dans les veines de nombre de prolétaires des villes ; ils doivent apprendre à y prêter de nouveau l’oreille. Certes le but, le but encore très éloigné est ce qui se nomme aujourd’hui la grève générale : le refus de travailler pour autrui, pour les riches, pour les idoles et pour la chose absurde. Grève générale – mais assurément d’une autre sorte que la grève générale passive, les bras croisés, que l’on prône aujourd’hui et qui crie aux capitalistes, avec une bravade dont le succès momentané est très douteux et l’insuccès final tout à fait indubitable : voyons voir qui tiendra le plus longtemps ! Grève générale, oui, mais une grève générale active, et on entend ici une autre activité que celle que l’on rapporte parfois à la grève générale révolutionnaire et qui, à proprement parler, s’appelle du pillage. La grève générale active n’adviendra et ne vaincra que lorsque les travailleurs se seront mis dans la position de ne pas donner à d’autres une once de leur activité, de leur travail, mais de ne travailler encore que pour leurs besoins, leurs besoins effectifs. Il y a du chemin à faire et il sera long – mais qui donc ignore que nous ne sommes pas au terme ou au milieu du socialisme, mais face à ses premiers balbutiements ? D’où notre hostilité mortelle envers le marxisme dans toutes ses nuances, parce qu’il a dissuadé les travailleurs de se mettre au socialisme. La formule magique qui nous conduit en dehors du monde pétrifié de la cupidité et de la nécessité, ce n’est pas la grève, mais – le travail.

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