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À propos de Wendy Delorme, Viendra le temps du feu, Éditions Cambourakis, mars 2021.

Rien ne nous est vraiment étranger dans le monde imaginé par Wendy Delorme : les jeunes sont frappés de solastalgie aiguë1Forme de détresse émotionnelle liée à la dégradation de son environnement proche et à l’absence continue de consolation à ce sujet (solace en anglais). (Glenn Albrecht, 2015) , les frontières sont fermées et le couvre-feu nocturne est la règle. Dans cette société totalitaire, deux groupes résistent à leur façon, six personnages font avancer l’action, utilisant leurs mots et leurs corps comme armes. Viendra le temps du feu est à la fois une dystopie climatique, une utopie féministe et une expérience littéraire originale. C’est un roman choral qui s’interroge sur les formes de la subversion politique : comment quitter l’Etat et le patriarcat ? Facile à lire, rythmé, il tient autant de la dystopie que de l’utopie, et adopte une forme surprenante : le roman est écrit en alexandrins.

De la dystopie à l’utopie

On ne peut nier qu’il y a une certaine « appétence pour les dystopies (…) en ces temps idéalistes. La dystopie réalise le totalitarisme en l’annonçant. On n’écrit jamais contre, on écrit avec : un écrivain dystopique jouit de la dictature qu’il invente autant que son lecteur jouit d’y pénétrer. Il épanche une impatience autant qu’il préconise la vigilance2François Bégaudeau, Notre joie, Pauvert, 2021, p.58 ». Wendy Delorme n’échappe pas à cette légère complaisance dans la mise en scène d’un État situé à une ou deux générations de nous, où les femmes sont esclavagisées et les libertés publiques, supprimées. Le féminin est mis au travail maternel comme les servantes de Margaret Atwood3Margaret Atwood, La Servante écarlate, 1984, rééd.2019 ou privé d’intériorité comme les femmes interdites de paroles du roman Vox4Christina Dalcher, Vox : quand parler tue, éditions NIL, 2019, dans lequel Christina Dalcher imagine un bracelet compteur de mots qui envoie à celles qui le portent des décharges au-delà du centième mot prononcé dans la journée.

Le supplice féminin, ici, c’est la routine des mères cantonnées à tourner en rond entre la sortie de l’école, le parc et le supermarché, sans perspective personnelle ni compagnonnage, sans autre but que la survie au service de la nation. Les femmes sont assignées à la reproduction et à l’élevage des enfants, tandis que les hommes doivent plusieurs années de leur vie à la défense des frontières (en cela, eux aussi sont esclavagisés). Les corps sont empâtés, ou dénudés dans un club de strip-tease, ou encore voûtés au-dessus d’un clavier d’ordinateur.

Mais on quitte régulièrement la dystopie pour l’utopie féministe. Rescapée d’une communauté de résistantes décimée, ayant vécu dans la montagne de l’autre côté du fleuve, le personnage d’Ève, mère solitaire, nous livre un récit ardent de regret et de désir, le souvenir d’une relation charnelle et totale vécue là-bas dans la montagne. Elle semble habiter les vers de Louise Labé : Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie5 Louise Labé, Œuvres poétiques, Poésie Gallimard n°173.

Dans la lignée de Monique Wittig

La parenté avec l’œuvre de Monique Wittig et son roman Les Guérillères6Monique Wittig, Les Guérillères, Les éditions de Minuit, 1969 (1969) forme la colonne vertébrale du roman. L’histoire d’un groupe de femmes libres, les Guérillères, était contée à partir de ce qu’elles disaient de leur histoire ( « Elles disent… »). Le procédé prenait le contre-pied d’une littérature qui parlait sur les femmes et pour les femmes depuis des siècles, avec un accord systématique des collectifs pluriels au masculin. Wittig inventait l’emploi de la 3e personne du féminin pluriel comme sujet collectif (elles). « Le narrateur se contente de rapporter ce qu’elles en disent. L’arme de ces combattantes est unique, l’arme absolue, la parole, qui devient la trame de l’action»7André Dalmas, critique des Guérillères, de Monique Wittig, La Quinzaine littéraire, 16 novembre 1969. A lire sur http://www.leseditionsdeminuit.fr/livre-Les_Gu%C3%A9rill%C3%A8res-1894-1-1-0-1.html (André Dalmas, à propos du roman en 1969). Delorme reprend ce procédé, faisant vivre un groupe de résistantes à travers ce que des femmes rescapées de la communauté en disent. On passe ainsi de la 3e personne du pluriel (elles) à la 2e personne du pluriel (nous), c’est-à-dire à un stade supérieur de réappropriation de la parole.

« Nous étions l’ailleurs. Nous nous nommions les sœurs. Nous n’étions plus des femmes au sens commun du terme. De cette classe et fonction, nous étions évadées. » (Récit de Rosa, p179)

Wendy Delorme (Photo Nicole Miquel)

Le procédé fait accéder la communauté disparue au statut de légende, ce qui permet de ne pas seulement documenter leur vie, mais d’en faire une source d’inspiration pour qui voudrait les imiter. L’autrice s’empare de la capacité qu’ont eue les hommes à écrire leur propre légende au fil des siècles, c’est-à-dire à écrire l’histoire.

Écrire en alexandrins en 2021 ?

Un autre choix formel frappe dès les premières pages : Viendra le temps du feu se présente comme un texte en prose mais il est presque entièrement écrit en alexandrins. Plus précisément, en alexandrins blancs. Il s’agit d’une variété de vers libres8Un vers libre n’a ni rime, ni strophe, ni mètre. affranchis de la strophe et de la rime, mais restant accrochés à une métrique : ici, les deux hémistiches à six syllabes de l’alexandrin. On ne visualise donc pas de strophe, on n’entend pas de rimes, mais on perçoit un rythme régulier, celui des 12 syllabes alexandrines. « Elle manquait tellement, je n’étais que souffrance. J’avais la haine des corps qui n’étaient pas le sien. » (p. 146) Ou encore :  

« Mais je ne suis pas seule, ne l’ai jamais été. Parce que j’ai aimé, et parce que j’ai écrit. L’écriture a été ma dernière compagne. » (p. 246)

Le procédé traverse tout le livre sans que l’autrice s’enferme dans un système. Tantôt il faut prononcer les syllabes se terminant par e, tantôt manger des lettres comme à l’oral, pour trouver les 12 pieds ; c’est parfois une syllabe en trop, ou une phrase qui ne ressemble plus du tout à un alexandrin… On est assez déboussolée. La romancière se sent-elle, ou non, tenue par la forme qu’elle s’impose ? On comprend qu’elle cherche moins l’exercice de style que la mise en place d’une musique de la langue. Et de fait, le texte nous emporte dans sa machinerie interne.

Pourquoi écrire en alexandrins en 2021 ? Le sens n’est pas évident. Au milieu de la lecture, je réalise que c’est la première fois que je lis en entier une œuvre de femme en alexandrins… Cela me choque, mais du même coup justifie totalement le choix poétique. Les vers blancs de Wendy Delorme deviennent un hommage aux poétesses inaudibles. Son roman leur redonne une voix à travers le temps car ils m’obligent à rechercher d’illustres anciennes. Je découvre par exemple cette élégie de Marceline Desbordes-Valmore (1786-1869), dont le rythme n’est pas sans évoquer celui de Delorme :

J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu.
Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ;
Ton nom m’en avertit par un trouble imprévu,
Ton âme s’y cachait pour éveiller la mienne.
Je l’entendis un jour et je perdis la voix ;
Je l’écoutai longtemps, j’oubliai de répondre.
Mon être avec le tien venait de se confondre ;
Je crus qu’on m’appelait pour la première fois9Marceline Desbordes-Valmore, poème « Elégie », Poésies, Gallimard n°178.

C’est avec l’espérance que « Quelqu’un plus tard se souviendra de nous » (vers de Sapphô au VIe siècle avant notre ère) que les personnages de Wendy Delorme écrivent, avec dans leurs mots un doute persistant sur le fait d’être lues un jour. Et comment ne pas douter, quand les œuvres de femmes ont été si souvent oubliées, invisibilisées, voire dérobées ? Se raconter soi-même, écrire sa légende, devient la seule issue.

La non-mixité : sortie de secours du patriarcat ?

Les personnages de Wendy Delorme, pour la plupart appartenant à des minorités sexuelles, choisissent d’évoluer dans des groupes communautaires mono-genrés. D’un côté un groupe de « sœurs » réfugiées dans la montagne, créatrices d’un mode de vie alternatif, de l’autre un groupe de « frères » luttant depuis le cœur de la dictature. Chez les frères on ne peut accéder et agir que dans un corps masculin ou un accoutrement masculin ; dans la montagne, à l’inverse, la puissance d’agir et le droit de cité sont exclusivement féminins. Chaque groupe de résistance a choisi un genre et s’y tient, quel que soit le sexe de naissance de ses membres.

Comment comprendre cela ? L’une des interprétations possibles, et sans préjuger de l’intention de l’autrice, est que la puissance d’agir ne puisse être pratiquée et partagée par les membres d’un groupe qu’en l’absence de différence de genre, c’est-à-dire de rapports hiérarchiques entre les sexes. Pour ces deux communautés, le choix du mono-genre serait une stratégie pour se reconstruire hors du patriarcat. S’il n’y a plus qu’un genre au sein d’un groupe, le rapport hiérarchique sexué disparait, ce qui ne supprime pas les autres rapports de pouvoir à l’œuvre dans tout groupe humain… 

Patriarcat persistant

De fait, quand dans le roman les deux genres se rencontrent, le patriarcat surgit, même chez les mieux intentionnés. L’autrice crée avec malice un personnage d’anarchiste homosexuel macho. « Mère, après mon départ, reste proche de Louise, je t’en fais la demande. Elle est fragile, tu sais » (p.137), écrit-il à sa mère. Le récit de Raphaël est une longue lettre à sa mère lui expliquant en quoi il est différent, quelle est sa démarche politique mais aussi en quoi elle, sa génitrice, est d’une banalité à pleurer. Cette mère qui a élevé seule six enfants après que son mari, incapable de supporter cette société totalitaire, est parti, se voit « racontée » par son fils, qui croit la connaître et se permet de la décrire.

« Je sais que tu as aimé père, que pour toi contribuer n’était pas une semonce, que tu chéris tes fils et tes petits-enfants, sans une once de regret pour tous tes sacrifices. L’amour reste ta force, ce qui te tient debout. Mère, moi aussi j’aime. Mais les amours que j’ai n’ont pas droit de cité. » (p164)

Le fils naïf assimile les amours licites à des amours faciles. Il croit, de façon étrangement traditionnelle, que le mariage de ses parents était fait d’un amour solide, d’une joie totale des conséquences de l’enfantement. Il confond le fait d’assumer ses responsabilités – quand l’homme est parti – avec la joie de le faire.

On pense à l’un des premiers romans de Marguerite Yourcenar, Alexis ou le Traité du Vain Combat10Marguerite Yourcenar, Alexis ou le Traité du Vain Combat, 1929, une lettre d’aveu et de rupture d’un mari à sa femme, chef-d’œuvre de concision et d’intelligence, auquel il manque – Marguerite Yourcenar le reconnaîtra elle-même plus tard – la réponse de la destinataire de la lettre, décrite par l’homme qui parle. On apprécie chez Delorme la mise en mots d’un paternalisme qui s’ignore, et qui persiste chez un homme qui se croit pourtant loin des stéréotypes masculins.

Sortir de l’impasse

Mais alors comment sortir de l’impasse ? Car à travers ces récits de fraternités et sororités vivifiantes, à travers la mise en récit de ces communautés exclusives, c’est bien à une impasse que nous conduit l’autrice : comment faire cohabiter les corps biologiques des femmes et des hommes, sans qu’une hiérarchie vienne s’en mêler ?

Une simple piste est tracée : la cohabitation pourrait devenir possible quand femmes et hommes « ne se rechercheront plus comme des contraires, mais comme des frères et sœurs, comme des proches » (p215). Ni opposés, ni complémentaires, juste différent.es l’un.e de l’autre, comme deux femmes sont différentes entre elles, deux hommes différents entre eux. Peut-être quand la différence sexuelle ne sera pas plus importante qu’une différence de couleurs de cheveux ? Tout corps pourra être désiré, parce qu’il sera autre, certaines relations étant fécondes, d’autres pas. Mais c’est une simple hypothèse. Le roman a cette qualité de nous bousculer, de nous amener à nous interroger sur les conditions de la cohabitation.

Katherine Bradford, Capes in the Wind

« Je ne t’ai jamais dit de quel feu je suis fait »

Viendra le temps du feu s’interroge aussi sur les formes de la subversion politique. Les deux communautés ne choisissent pas le même registre d’action – le même genre d’action, pourrait-on dire. Tandis que la communauté de sœurs dans la montagne mise sur la construction d’une vie en marge, d’une alternative autogérée, les frères choisissent la subversion par le feu, organisée depuis le cœur du système. Ils annoncent ainsi leur programme. D’après les mots que Wendy Delorme emprunte à Paul Préciado11Wendy Delorme cite Un appartement sur Uranus, de Paul Préciado, Grasset et Fasquelle, 2019, comme sa source principale pour la rédaction des affiches des Uraniens.:

« Nous sommes le réseau vivant décentralisé. Nous refusons une citoyenneté définie par notre force de production ou notre force de reproduction ». (…) « Nous ne voulons pas être des travailleurs, des pères, ni des consommateurs » (p. 205).

Mais alors que veulent-ils ? Dans cette question spontanée, il y a une certaine difficulté à concevoir une vie hors de la mise au travail, hors de la reproduction, et sans actes d’achat.

Ces activistes refusent qu’une valeur marchande soit associée à leur existence. Ils refusent l’employabilité, la mise au travail, la mise au pas du corps au service de l’économie. « Nous disons Révolution », proclament-ils. C’est la limite de leur proposition politique. Tout le monde ne dit-il pas « révolution », des libéraux aux libertaires, des souverainistes aux anarchistes ? Ce groupe rebelle n’appelle pas à autre chose qu’à une disruption supplémentaire, un nouveau dynamitage, par le feu. Ne sommes-nous pas déjà dans le « temps du feu » – le feu nucléaire qui maintient un équilibre précaire sur la planète, le feu des centrales à charbon qui attise la production mondiale de déchets, le temps des méga-feux qui détruisent les forêts ? Nous faut-il encore du feu, pour annuler ces combustions ? Viendra le temps du feu interroge le pouvoir de la littérature et l’émancipation des corps, avec cette question centrale : agir dans un monde en crise, est-ce mettre le feu à un système oppresseur, ou créer un monde en marge ? C’est au fond à cette interrogation que nous invite Wendy Delorme, en donnant vie d’un côté à des activistes adeptes du feu de l’action directe, de l’autre à des êtres désirants, laissant brûler leur feu intérieur pour construire un monde nouveau. L’autrice ne choisit pas, traçant plutôt la voie d’une convergence. 

Le roman pêche par une envie un peu trop visible d’illustrer des convictions théoriques, et un esprit de sérieux qui plombe parfois quelque peu la lecture. Wendy Delorme évite de justesse le didactisme grâce à des choix poétiques forts, un récit à plusieurs voix qui nous entraîne, et le récit cru d’une passion sauvage rarement lue sous cette forme.

Je m’attendais, à vrai dire, avec Viendra le temps du feu, à un roman apocalyptique sur les méga-feux qui ravagent nos étés (!) mais pas du tout : ce sont bien des actions humaines et des désirs humains qui brûlent ici, même si l’action se déroule sur fond de dérèglement climatique. Au final, c’est une force non-humaine qui agit – le feu – et peut-être faut-il voir dans l’action des activistes un « mouvement d’accompagnement et d’amplification de certaines puissances non-humaines déjà à l’œuvre» 12Léna Balaud, Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls, Politique des soulèvements terrestres, Seuil, coll. Anthropocène, 2021, p.190. Cette puissance du feu, puissance de destruction, faut-il l’accompagner, ou au contraire la délaisser au profit de la construction de voies alternatives, au cœur de la catastrophe ? C’est toute la question que pose ce beau roman, tout en ambiguïtés.

Image principale: Katherine Bradford, Camping trip

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