À propos des livres de Thane Gustafson, Klimat : Russia in the Age of Climate Change, paru en 2021 chez Harvard University Press, et d’Alexander Etkind, Russia Against Modernity, paru en 2023 chez Polity Press (non traduits).
Thane Gustafson, professeur à Georgetown University à Washington, est l’un des meilleurs spécialistes des hydrocarbures et de l’économie politique de la Russie post-soviétique. Il nous propose avec Klimat, publié en 2021, soit juste avant la guerre en Ukraine — nous y reviendrons —, une analyse froide et minutieuse de la trajectoire russe dans l’ère du changement climatique. Sa thèse principale est dévastatrice : la Russie sera l’un des grands perdants du changement climatique, non pas parce que son territoire se réchauffera plus rapidement que la moyenne mondiale — ce qui est cependant exact — mais parce que son économie repose presque exclusivement sur l’exportation des combustibles fossiles dont la demande à l’échelle mondiale va se réduire sous l’effet des choix politiques qui orientent la transition énergétique mondiale.
Ce constat invite, d’emblée, à confronter Klimat à un autre texte majeur : Russia Against Modernity du spécialiste en études culturelles Alexander Etkind. Là où Gustafson analyse le système fossile russe comme une structure contraignante — une grille économique et politique dans laquelle le régime se trouve piégé —, Etkind l’interroge comme un choix. Pour l’un, la Russie sera victime de la transition énergétique mondiale ; pour l’autre, les élites russes ont fait de la résistance à cette transition un projet politique délibéré. Les deux ouvrages s’accordent pour diagnostiquer la fragilité à moyen terme du modèle russe, mais pour des raisons en partie différentes et avec des implications bien distinctes sur l’issue possible. C’est cette tension qu’il s’agira d’explorer dans un second temps.
L’ambition de Klimat est immense : offrir une vision systématique des effets climatiques sur la Russie à l’horizon 2050, des impacts physiques directs — dégel du pergélisol, incendies de forêts, bouleversements agricoles, etc. — aux effets induits sur l’économie russe par la transition énergétique mondiale. L’ouvrage, articulé en neuf chapitres thématiques encadrés par une introduction et une conclusion prospective, suit une logique sectorielle : après un chapitre sur les débats politiques russes, Gustafson traite du pétrole, du gaz, du charbon, des énergies renouvelables, du nucléaire, de l’agriculture, de l’Arctique et des métaux rares. Un impressionnant apparat de notes, près de soixante-cinq pages, témoigne de la profusion documentaire de son enquête.
La Russie, nous dit Gustafson, est déjà touchée de manière disproportionnée par le changement climatique et le sera encore davantage à l’avenir. Son climat se réchauffe 2,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, et en Arctique cela atteindrait les 5 à 7 fois plus vite que la moyenne selon les endroits. Plusieurs processus s’alimentent mutuellement : réduction de l’albédo par la disparition de la neige, déstabilisation des masses d’air arctiques et rétroactions du méthane dues au dégel du permafrost. La canicule de 2010, avec ses incendies gigantesques autour de Moscou, et ses milliers de morts, n’était qu’un avant-goût. Un paradoxe structurel s’impose : 4ème émetteur mondial de CO2, la Russie est pourtant l’un des pays qui subit le plus fortement les effets du dérèglement qu’elle contribue à aggraver.
Fonte du pergélisol et incendies monstres
Deux tiers du pays reposent sur le permafrost (ou pergélisol), un mélange de terre, de sable et de glace, sur lequel sont bâties toutes les infrastructures extractives : hydrocarbures de Yamal, mines de nickel et de palladium de Norilsk, charbon et diamants de Sakha. De plus, le pergélisol dégèle de plus en plus rapidement et au-delà même des pires prévisions des années 2010. Les effets s’additionnent : détérioration des fondations, déformation des matériaux d’infrastructures et apparition de thermokarsts (reliefs dans le sol causés par la fonte du pergélisol). La catastrophe de Norilsk de mai 2020 est emblématique de ce processus1. Quand les fondations d’un réservoir de Nornickel se sont effondrées à cause du dégel, près de 21 000 tonnes d’hydrocarbures se sont déversées dans le fleuve Ambarnaya et ses affluents. Gustafson y voit bien plus qu’un accident industriel. C’est toute la fragilité des fondations physiques de l’économie russe qui est questionnée. Il faudra plusieurs dizaines de milliards de dollars pour adapter les infrastructures, que ni l’État ni les entreprises n’intègrent encore dans leurs projets et budgets. Le Kremlin, lui, voit surtout dans la fonte des glaces un moyen d’ouvrir la Route maritime du Nord pour relier l’Europe et l’Asie par l’Arctique, de développer les gisements côtiers, et de se positionner sur l’échiquier géopolitique arctique. Or l’immensité de l’intérieur sibérien est pour l’heure abandonnée.
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Les forêts boréales russes s’étendent sur plus de 800 millions d’hectares : la moitié de la surface du territoire de la fédération de Russie, un cinquième de la surface forestière mondiale. Elles représentent un actif climatique que certains acteurs russes avancent pour échapper à des objectifs plus ambitieux de réduction d’émissions2. Mais ces mêmes forêts subissent de façon croissante les incendies géants et les sécheresses, de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses du fait du réchauffement climatique3. Les feux de forêts de 2010 ont brûlé des millions d’hectares, ont asphyxié Moscou pendant plusieurs semaines et causé des milliers de morts prématurées. À long terme, la prolifération des parasites forestiers, comme le scolyte dont le taux de mortalité hivernale diminue avec le réchauffement, représente un défi à peu près aussi grave que les dévastations causées au Canada et dans l’ouest américain.
Le risque agricole et le mythe de la « nouvelle Sibérie »
Depuis les années 1990, l’agriculture russe a subi une transformation fulgurante : doublement des récoltes céréalières, première place mondiale pour l’exportation de blé et chiffres d’affaires à l’exportation dépassant 25 milliards de dollars par an4. Gustafson vient contredire l’optimisme général en indiquant les risques climatiques pesant sur les zones céréalières du Sud, là même où se trouve la meilleure productivité. Ces zones, déjà à la limite du viable sur le plan agro-climatique, devront faire face à des sécheresses plus fréquentes et plus intenses. En 2010, ce sont déjà près d’un tiers de la récolte détruite par la canicule qui avait enclenché une flambée des prix alimentaires mondiaux qui contribua, en 2011, aux « printemps arabes ». Ce qui était alors considéré comme un événement statistiquement rare devra être requalifié en événement décennal voire quinquennal, dans les années à venir. La possibilité d’une compensation par l’ouverture agricole de la Sibérie est, pour Gustafson, un mythe. Les sols sibériens sont très pauvres en nutriments organiques (ce ne sont pas les fameux chernozems du Sud) ; les infrastructures de transport et de stockage sont quasi inexistantes ; et le déclin démographique structurel de la région depuis la fin de l’URSS interdit tout scénario d’expansion agricole crédible d’ici 2050.
Le réchauffement favorise aussi l’expansion géographique des épidémies et zoonoses vers des populations rurales privées de toute immunité (encéphalites à tiques, borréliose de Lyme) en général sans accès à des soins de qualité5. Les premières victimes du réchauffement climatique et les dernières à bénéficier des politiques d’adaptation sont les peuples autochtones de Sibérie et de l’Arctique. La seconde et principale conséquence du réchauffement sera l’accélération de la dépopulation de ces territoires, déjà affaiblis par un exode massif depuis les années 1990. La dégradation des conditions de vie, avec des habitats rendus instables par le dégel, le développement de maladies, la disparition des pratiques traditionnelles de subsistance, aggravera bien davantage ces migrations, dépeuplant des régions entières, et condamnant les villes mono-industrielles (« monogoroda »)6, constituant déjà des poches de pauvreté et de détresse, à une mort lente.
Conscience climatique et inertie structurelle
Gustafson récuse la représentation d’un Kremlin unilatéralement climatosceptique ; il identifie quatre types de coalitions : les « modernisateurs » ouverts à la diversification énergétique ; les acteurs de l’industrie gazière qui voient dans le gaz naturel une énergie de transition profitant du déclin du charbon ; un groupe autour de Rosatom, l’agence nucléaire russe, qui promeut le nucléaire comme l’énergie décarbonée de demain ; et les « résistants » des industries pétrolières et charbonnières. Igor Sechin, le président de Rosneft et proche allié de Poutine, dénonce comme un complot occidental visant la Russie l’idée selon laquelle la demande de pétrole pourrait atteindre un pic. L’analyse de Poutine lui-même, pourtant peu accessible, est d’un grand intérêt : l’auteur dégage le concept des « deux Poutine », l’un ayant accepté le réchauffement et reconnu dès 2019 que la demande pétrolière pourrait décliner, et un chef d’État défendant un modèle rentier basé sur les hydrocarbures, qui minimise l’impact du changement climatique devant les audiences russes et qui s’oppose aux conséquences politiques de la transition énergétique. Il ne s’agit pas seulement d’une incohérence personnelle mais d’une contradiction structurelle dictée par les intérêts à court terme du régime. La reconnaissance du défi climatique est encore très moscovite ; au-delà de la capitale, fonctionnaires, industriels, populations y sont généralement majoritairement indifférents.
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Les chapitres abordant les problématiques du pétrole et du gaz occupent une place déterminante dans l’analyse de Gustafson. Pour le pétrole, il met en perspective deux scénarios : la « transition lente » des grandes entreprises pour lesquelles le pic de demande se situerait aux environs de 2030-2040, et la « transition rapide » des analystes financiers et des écologistes. Il ne tranche cependant pas entre les deux options, qui engendreront dans les deux cas un choc majeur pour la Russie : les gisements de la Russie sont de plus en plus difficiles d’accès en Sibérie orientale ou dans l’Arctique. Le gaz offre des perspectives plus favorables : il peut au moins profiter du retrait du charbon et être doté de nouvelles infrastructures d’exportation. La Russie dispose d’atouts considérables dans ce secteur : une génération de nouveaux grands gisements mis en valeur sous Poutine. Mais il souligne aussi les limites structurelles du modèle gazier russe : la consommation intérieure massive à des prix très subventionnés, qui constitue un élément central du contrat social implicite entre le Kremlin et la population ; le faible rendement énergétique de l’économie, qui maintient une surconsommation structurelle de gaz ; et surtout les incertitudes croissantes sur les marchés d’exportation au fur et à mesure que la décarbonation s’accélère.
Géographie et démographie du changement climatique
L’un des arguments les plus contre-intuitifs et les plus robustes de Klimat tient à une réalité démographique et géographique. La géographie physique du réchauffement ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie, et c’est précisément pour cela que les effets économiques et politiques indirects du changement climatique — via la transition énergétique mondiale — précèdent et surpassent les effets physiques directs dans l’expérience vécue de la grande majorité des Russes. La Russie couvre 17 millions de km2, mais sa population de 145 millions d’habitants est distribuée de manière extrêmement inégale. La vaste majorité est concentrée dans la Russie européenne occidentale — Moscou et sa région, Saint-Pétersbourg, la vallée de la Volga, l’Oural — et dans quelques agglomérations de Sibérie occidentale comme Novossibirsk ou Ekaterinbourg. Ces zones forment un croissant dense entre le 50e et le 60e parallèle nord, à l’écart des deux fronts du réchauffement climatique.
La géographie physique du réchauffement climatique ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie.
Au nord, le pergélisol couvre les deux tiers du territoire, mais seulement 10 % de la population (13 millions) y vit, et ce en plein déclin depuis la fin de l’URSS. Cette présence urbaine, héritée du modèle soviétique — et notamment du Goulag —, est déjà en recul : au nord du cercle arctique, on compte 46 villes de plus de 5 000 habitants, issues d’un peuplement forcé devenu obsolète. Le dégel du permafrost accélère cet exode : dans certaines villes, plus de 60 % des bâtiments sont endommagés. Mais ces zones restent marginales à l’échelle nationale. Au sud, la zone agricole méridionale concentre les cultures d’exportation, mais seulement 11 % des Russes y vivent. Bien que cette région soit la plus exposée aux sécheresses et à la baisse des rendements liée au réchauffement, elle demeure démographiquement et géographiquement périphérique.
La Russie centrale et européenne, où vivent la majorité des Russes, dans des grandes villes comme Moscou, Kazan, Nijni-Novgorod, n’est ni sur le front du pergélisol ni sur celui des sécheresses agricoles. Elle est, au sens littéral, relativement à l’abri des effets physiques les plus immédiats du réchauffement. Gustafson tire de cette réalité géographique une conséquence politique directe. Parce que les effets physiques du changement climatique frappent des régions lointaines et peu peuplées, ils ne créeront pas de pression politique intérieure suffisante pour obliger le Kremlin à agir. Les événements extrêmes — les incendies de 2010 autour de Moscou sont une exception — susciteront périodiquement des émotions dans l’opinion, mais ils resteront des phénomènes régionaux ne générant pas de mobilisation soutenue à l’échelle fédérale. L’opposition politique elle-même — et rappelons que Gustafson écrit avant la guerre russo-ukrainienne —, reste focalisée sur les questions de corruption et de retraites, pas sur le climat. La géographie du réchauffement désamorce ainsi la pression politique que le peuple russe pourrait exercer dans les temps à venir.
Règlements de comptes à venir
Si les effets physiques restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale, eux, les atteindront directement — et universellement. C’est là le cœur du raisonnement de Gustafson. Les recettes pétrolières et gazières représentent entre un quart et la moitié des recettes du budget fédéral selon les années. Elles financent le système de protection sociale, les retraites, les subventions sur le gaz domestique, les salaires de la fonction publique et les investissements d’infrastructure. C’est le gaz bon marché vendu bien en dessous des prix mondiaux qui, comme Gustafson le formule, constitue « une part essentielle de la rente que le Kremlin redistribue à la population dans le cadre d’un contrat social implicite ». Ce contrat social est le ciment du régime de Poutine.
Si les effets physiques du changement climatique restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale les atteindront directement.
Or c’est précisément ce contrat implicite que la transition énergétique mondiale va venir fragiliser. À mesure que la demande mondiale de pétrole déclinera, les recettes d’exportation russes se contracteront. L’Institut Gaïdar à Moscou projette, à l’horizon 2030-2035, un déficit budgétaire chronique entre 9,4 et 10,1 % du PIB, dont les deux causes principales sont le vieillissement de la population et « le problème non résolu du remplacement des recettes pétrolières et gazières ». La Russie devra financer à la fois des besoins sociaux croissants et des coûts d’adaptation physique au changement climatique en hausse, avec des ressources budgétaires en déclin structurel. C’est ce cercle vicieux que Gustafson appelle le « reckoning ahead » ou le « règlement de comptes à venir ». Pour le Russe moyen, le changement climatique ne se manifestera donc pas d’abord par la montée des eaux, des vagues de chaleur mortelles ou le dégel du sol sous ses pieds. Il se manifestera par la baisse de son niveau de vie, par la dégradation des services publics financés par la rente pétrolière, par le ralentissement de la croissance économique.
Cet enchaînement aboutit à une impasse politique. En effet, les Russes qui subissent le changement climatique au plus près sont les plus marginalisés politiquement, donc les moins capables de faire bouger le Kremlin : les populations autochtones de Sibérie, les travailleurs des villes arctiques, les agriculteurs du Caucase du Nord. D’où l’idée qu’il ne fait probablement pas sens de penser qu’un enjeu politique pourrait émerger en Russie avant que la génération Z — la première génération de Russes à avoir grandi dans l’ère numérique et familiarisée avec le débat climatique mondial —, ne parvienne à l’âge de décision, à partir des années 2030, juste au moment où le niveau des recettes pétrolières commencera à infléchir irrémédiablement le niveau de vie de la population. La Russie pourrait s’éveiller à l’urgence climatique quand il sera trop tard pour modifier rapidement son modèle économique.
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Klimat, après février 2022
Klimat, publié quelques mois avant la guerre, se voulait une expérience de pensée à long terme — la Russie en 2050. Or, l’actualité des événements en Ukraine impose une mise à jour immédiate du propos du livre. Le diagnostic soutenu — la vulnérabilité structurelle d’une économie intégrant la rente fossile — s’avère dans l’ensemble pertinent. Le calendrier et le contenu du « règlement de comptes » sont toutefois modifiés par l’irruption de la guerre. Le conflit produit dans l’immédiat un effet paradoxal : il renforce temporairement la situation financière du régime avant de fragiliser ses bases. Les sanctions occidentales n’ont été contrecarrées que par la Chine et l’Inde, venues compenser la perte des hydrocarbures non livrés en Europe — environ 75 % des exportations russes de brut en 2023. Ce « sursis fossile » renforce la logique centrale de Klimat : la dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification. La guerre a même précipité ce à quoi Gustafson ne s’attendait pas : une rupture occidentale soudaine avec les hydrocarbures russes. L’Europe, qui s’approvisionnait auprès de la Russie à hauteur de 40 % de ses besoins en gaz naturel, a brutalement effectué le tournant du GNL américain, norvégien, qatari.
La guerre a causé à l’industrie pétrolière russe des dysfonctionnements structurels et potentiellement catastrophiques. Le recours à des substituts chinois, dont la fiabilité dans les conditions extrêmes de la Sibérie orientale et de l’Arctique reste à prouver, fragilise durablement la capacité à exploiter les gisements, déjà jugés problématiques. Le virage vers l’Asie s’est opéré, mais dans des circonstances peu favorables. Les exportations de gaz vers la Chine demeurent largement inférieures aux volumes autrefois destinés à l’Europe, et Moscou se trouve en position de faiblesse dans ces négociations. Le « contrat social implicite » décrit dans Klimat, qui renvoie à la redistribution des bénéfices des ressources fossiles entre le régime et la population, est désormais financé par des rentes réduites.
La dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification.
La guerre a également mis fin à la tension interne que Klimat avait mise en lumière entre les « modernisateurs » et les « résistants ». Le départ d’Anatoli Tchoubaïs en mars 2022 a emporté avec lui la majeure partie du plaidoyer en faveur d’une diversification vers des énergies plus vertes. Dans un contexte de guerre et de censure, le débat sur les risques climatiques à long terme est devenu plus marginal que jamais, comme l’illustre le dernier ouvrage de Gustafson, Perfect Storm, où le thème climatique occupe une place presque accessoire7. La véritable question que soulève Klimat, relue depuis les tranchées ukrainiennes, est la suivante : combien de temps ce choix de la confrontation plutôt que de la transformation pourra-t-il tenir face à la confluence des sanctions et du dérèglement climatique ?
Klimat n’est pas le travail d’un historien mais celui d’un expert de l’économie politique de la Russie et de son système énergétique. L’une des forces de Gustafson est de proposer un scénario prospectif à l’horizon 2050. Mais le présupposé de toute l’enquête repose sur la certitude d’une transition énergétique mondiale à venir : « d’ici 2050, le changement climatique sera devenu la préoccupation la plus urgente de l’humanité. Il sera également la question dominante dans les affaires mondiales » ; or on sait grâce aux travaux de Jean-Baptiste Fressoz qu’une telle transition n’a pas de précédents historiques8. Gustafson demeure prudent sur la rapidité avec laquelle cette transition pourrait advenir, mais il ne remet jamais en cause la croyance dans un processus mondial pointant vers cet avenir énergétique. Il faut rappeler ici que la sortie des énergies fossiles n’est pas un processus naturel : les réserves de charbon s’étendent sur plusieurs siècles et celles de gaz naturel sur plus d’un siècle. C’est pour des raisons éminemment politiques, et non pas de raréfaction physique, que cette sortie pourrait advenir — ce qui signifie qu’elle pourrait tout aussi bien ne pas advenir. Si le « carbo-fascisme » venait à se stabiliser à l’échelle mondiale, le scénario de Gustafson perdrait une partie de sa force.
La Russie contre la modernité
Dans Russia Against Modernity, un essai écrit dans l’urgence de la guerre par le spécialiste des cultural studies russe Alexander Etkind, on trouve en discussion tout ce qu’on ne trouve pas dans le travail de Gustafson : non pas une structure contraignante mais une théorie de l’intentionnalité. Etkind fait valoir que les acteurs russes ne sont pas simplement prisonniers de leurs infrastructures fossiles ; ils militent activement pour un ordre social et culturel dont le pétrole est le fondement. Il faut également dire un mot de la forme du livre, très différente de celle de Klimat et que la recension croisée oblige à prendre au sérieux. Etkind assume explicitement le pamphlet — bref, tranchant, écrit dans les premiers temps de la guerre — et mobilise une gamme bigarrée de références, de Bauman à Latour, en passant par les anthropologues politiques du pétro-État latino-américain. Cette hauteur théorique a un prix : les arguments se succèdent parfois sans l’étayage empirique que Gustafson multiplie sur trois cents pages. Mais elle produit une cohérence explicative que l’expertise sectorielle ne peut atteindre seule.
La guerre en Ukraine est comprise à ce titre comme une bataille de « la grande guerre de l’Anthropocène », une contre-offensive délibérée contre ce qu’Etkind appelle la gaïamodernity. L’auteur oppose en effet à la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — un régime de progrès défini par l’expansion maximale de la consommation de ressources — une nouvelle configuration historique : la gaïamodernity, un ordre réflexif, durable et décentralisé, qui fait de la réduction de la consommation d’énergie et de matières premières la mesure du progrès. Face à l’avancée de cette nouvelle modernité — portée par la prise de conscience climatique mondiale, la transition énergétique et le travail numérique —, les « oiligarchs » et les bureaucrates russes ont perçu un danger existentiel pour leur rente. Leur riposte — le stopmodernism — n’est pas la simple résistance passive d’intérêts menacés. C’est une contre-offensive active : négationnisme climatique, soutien des extrêmes droites en Occident, ingérences électorales, et finalement invasion territoriale.

Mais Etkind ne s’en tient pas aux grandes catégories conceptuelles. L’un des apports les plus originaux du livre est de descendre au niveau de l’élite russe elle-même pour montrer en quoi le pétro-État n’est pas simplement un système économique mais une formation sociale qui se reproduit selon ses propres lois. Seul 1 % de la population russe travaille dans le secteur de l’extraction et du transport des hydrocarbures, et un groupe bien plus restreint en capte les bénéfices — pourtant cette rente représente plus de la moitié du budget fédéral. Cette disproportion entre travail et valeur est, pour Etkind, constitutive du pétro-État : une formation où la richesse échappe à la population. L’élite qui en bénéficie incarne ce que l’auteur appelle une gouvernance parasitaire : elle prélève la rente fossile sans la redistribuer, contourne les institutions qu’elle est censée servir, et investit ses profits non dans les biens publics — écoles, hôpitaux, infrastructures — mais dans des actifs privés à l’étranger, dans les mêmes économies fondées sur le travail qu’elle méprise publiquement. Ce paradoxe — une élite qui détruit chez elle ce qu’elle protège ailleurs — est le ressort profond de l’impasse russe. L’arrogance et l’incompétence militaire révélées par la guerre en Ukraine en seraient la conséquence directe : des dirigeants dont le pouvoir repose sur la rente et non sur le mérite ne peuvent produire qu’un État structurellement incapable, sauf à réprimer.
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Ce que Gustafson considère comme une inertie structurelle ou une ambivalence de Poutine pris entre la raison d’État et les intérêts à court terme, Etkind le lit comme une stratégie, aussi incohérente soit-elle dans son exécution. Gustafson est un expert des hydrocarbures : il raisonne dans un cadre de revenus budgétaires, de coûts de production, de marchés d’exportation. Etkind, lui, prend en compte la variable énergétique dans une morphologie beaucoup plus large — la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — dont il montre qu’elle engendre une esthétique politique, un rapport au corps, au genre et à l’autorité, qui rend la transition non seulement coûteuse mais proprement impensable pour la classe dirigeante russe. Le concept de pétromasculinité élaboré par la politiste Cara Daggett9 éclaire utilement cette dimension : dans les économies fossiles, l’extraction, le transport et la sécurisation des hydrocarbures constituent des bastions masculins qui engendrent une culture politique spécifique, où la résistance au changement climatique s’articule à la défense d’un ordre de genre et d’un mode de vie. La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La démographie du désastre et la logique de la “défédéralisation”
Un des chapitres les plus frappants du livre Russia Against Modernity est celui qu’Etkind consacre à la dégénérescence démographique. Il y montre que la Russie de Poutine concentre les pathologies sociales d’un pétro-État à population pléthorique : une espérance de vie masculine parmi les plus basses d’Europe, un taux de suicide élevé, une mortalité routière et industrielle massive, une natalité classée 178e mondiale. Loin d’être des accidents, ces chiffres sont les symptômes d’une société où la rente fossile a rendu la population structurellement dispensable. Etkind articule cela à ce qu’il appelle la guerre des générations : les baby-boomers russes nés dans les années 1950 occupent indéfiniment la scène politique, laissant les millennials dans les coulisses et la génération Z dans l’ombre. Face à eux, Zelensky — né en 1978 — incarne précisément cette modernité réflexive que le régime russe ne peut pas admettre : un dirigeant issu de l’ère numérique, de la société civile, de la création sans ressources. Le conflit russo-ukrainien apparaît alors moins comme un choc d’identités nationales que comme un conflit de temporalités : la paleomodernity contre la gaïamodernity, la géologie contre le numérique, les hommes nés avant la chute du mur contre ceux qui ont grandi après. Cette grille intergénérationnelle permet à Etkind de lire la guerre au-delà des seuls intérêts économiques immédiats, et de comprendre pourquoi la mobilisation de septembre 2022 — qui a prélevé ses morts principalement dans les régions les plus pauvres et les plus éloignées de la Fédération, Daghestan, Bouriatie, Bachkortostan, peuples non-russes surexposés faute de moyens de se soustraire à la conscription — révèle la géographie du sacrifice impérial : Moscou, avec 9 % de la population, n’a fourni que 0,2 % des morts recensés dans les cimetières ukrainiens au printemps 2022. Ce n’est pas seulement une inégalité sociale ; c’est la signature spatiale d’un pétro-État où le centre prélève et les marges payent — en or noir d’abord, en sang ensuite.
La résistance au changement climatique n’est ainsi pas un calcul intéressé mais une affirmation identitaire. Ce qui expliquerait ce que Klimat laisse en suspens : pourquoi, même un régime rationnel comme celui de Poutine, ayant reconnu en 2019 le déclin annoncé des hydrocarbures, ne peut pas tout simplement décider de se diversifier. En revanche, les deux ouvrages s’opposent sur un point crucial. La confiance mesurée de Gustafson — la génération Z russe réceptive au débat climatique et l’avenir d’une Russie qui s’orienterait de nouveau vers l’Occident après Poutine — s’oppose au tableau bien plus sombre que dresse Etkind des structures de gouvernance parasitaires et autoritaires qui assurent le blocage de toute modernisation. Le problème selon lui n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Pour Alexander Etkind, le problème n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Etkind entrevoit alors dans la « défédéralisation » de la Russie l’issue inévitable de ce double épuisement — de la rente et de la guerre. Il le formule en termes de prédiction et non d’appel, et préfère ce terme à celui de « décolonisation » parce que le processus touche toutes les composantes de l’État fédéral, y compris le cœur métropolitain lui-même. Sa thèse est que la Fédération de Russie est vouée à suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs : l’Empire s’est effondré au sortir d’une guerre impérialiste, l’URSS au sortir de la Guerre froide, et la guerre contre l’Ukraine donnerait le coup d’envoi d’un processus similaire. Le concept central qu’il mobilise est celui de « prime fédérative » : une fédération ne tient que si elle génère une valeur ajoutée pour ses composantes. Or dans un pétro-État parasite, cette prime est négative — la Fédération prélève sans redistribuer. Les districts autonomes de Khanty-Mansi et Yamalo-Nénets, vastes marécages sibériens dont les populations autochtones ont été dépossédées de leurs terres par les foreurs, contribuent à eux seuls davantage au budget fédéral que Moscou. La suppression progressive des autonomies régionales — le référendum du Tatarstan rétroactivement inconstitutionnel en 2001, l’enseignement du tatar interdit dans les écoles en 2017 — n’est pas un accident de gouvernance mais la logique d’un régime dont la survie dépend de la centralisation de la rente. La mobilisation militaire a rendu cette géographie du sacrifice encore plus lisible : les morts de la guerre en Ukraine proviennent massivement des régions les plus pauvres et les plus éloignées. C’est ce même déséquilibre qui, couplé à l’échec militaire et au déclin de la rente, pourrait soulever selon Etkind les forces centrifuges. Il se trouve ainsi en désaccord profond avec Gustafson, dont l’éventualité d’une Russie post-Poutine réconciliée avec l’Occident semble passer sous silence la question centrale : l’enjeu n’est plus de savoir si la Fédération de Russie se désagrègera, mais quand.
Image principale : Du gaz associé au pétrole (GAP) sort d’une torche dans la taïga de Sibérie occidentale au début des années 1980. Wikimedia.
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Notes
- « 2020, une marée rouge en Sibérie », atelier coordonné par Laurent Coumel, https://www.politika.io/fr/atelier/2020-maree-rouge-siberie[↩]
- Bobo Lo, « La Russie et le changement climatique : entre déni et adaptation », Russie.Nei.Visions, n° 121, Ifri, mars 2021.[↩]
- Voir le beau documentaire d’Alexander Abaturov sur la lutte contre les incendies monstres en Yakoutie à l’été 2021. Abandonnés par Moscou, située à des milliers de kilomètres du danger, les habitants du village de Shologon ont tenté de ralentir le feu. L’État russe a en effet décidé de ne pas intervenir dans certaines zones jugées peu peuplées et sans intérêt stratégique, laissant les villageois livrés à eux-mêmes, Alexander Abaturov, Paradis, Petit à Petit Production, 2022.[↩]
- Voir Caroline Dufy, Le retour de la puissance céréalière russe. Sociologie des marchés du blé, 2000-2018. Bruxelles, Peter Lang, 2021.[↩]
- C’est le cas alors que j’écris ces lignes, une épidémie sévit actuellement en Sibérie, notamment dans la région de Novossibirsk qui a déclaré l’état d’urgence. Les autorités russes l’attribuent officiellement à la pasteurellose (pneumonie bactérienne) mais le service agricole américain (USDA) soupçonne une épidémie non confirmée de fièvre aphteuse, ce qui expliquerait les abattages massifs de bétail.[↩]
- Sur l’évolution des monogoroda, Kirsti Stuvøy et Irina Shirobokova, “Multiscalar Entanglements in the Post-Socialist City : Monotown Restructuring, Spatial Re-ordering and Urban Inequality in Russia”, Eurasian Geography and Economics 63, n° 5 (2022) : 625–652.[↩]
- Thane Gustafson, The Perfect Storm: Russia’s Failed Economic Opening, the Hurricane of War, and the Economic Consequences of Sanctions (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2025).[↩]
- Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie (Paris : Seuil, 2024).[↩]
- Cara Daggett, “Petro-masculinity : Fossil Fuels and Authoritarian Desire”, Millennium : Journal of International Studies, 47(1), 2018, p. 25–44.[↩]








