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Surtout connue pour son régime autoritaire de surveillance généralisée, la République démocratique allemande (RDA) fut aussi le laboratoire d’un extractivisme féroce dont les traces restent palpables dans l’Allemagne de l’Est d’aujourd’hui. De sa création, le 7 octobre 1949, à sa chute, le 3 octobre 1990, ce pays d’environ 17 millions d’habitant·es fut la première puissance extractrice de lignite au monde. L’exploitation de ce charbon extrêmement polluant et au rendement énergétique faible fit du régime est-allemand l’un des États les plus destructeurs de l’environnement, altérant durablement les sols, contaminant l’air et dégradant la santé de sa population. À l’heure du changement climatique et de la montée des contestations environnementales, c’est de ce lourd héritage énergétique que l’Allemagne entend se passer, en prévoyant de sortir du lignite d’ici à 2038. Cependant, ce cap politique ne cesse de créer des remous depuis qu’il a été fixé en 2019, et l’Allemagne reste à ce jour le premier pays européen extracteur de charbon1. Cette tension invite à revenir sur l’histoire de l’industrie charbonnière en Allemagne de l’Est depuis 1949. Étudier la centralité du lignite sous la RDA, puis après sa chute, permet de prendre la mesure des graves conséquences sociales et environnementales de l’extractivisme singulier à l’œuvre sous la dictature est-allemande, et des difficultés actuelles à en sortir outre-Rhin.

Selon un adage maintes fois répété par ceux et celles qui vécurent dans l’un des grands bassins miniers de RDA, situé au sud du Brandebourg, « Dieu créa la Lusace, le diable y enfouit du charbon ». C’est dans cette région à l’est de l’Allemagne, historiquement abondante en forêts et en végétation, que se trouve encore aujourd’hui l’un des fleurons de l’industrie charbonnière allemande. La mine de Welzow-Süd s’étend à perte de vue sur un immense territoire dévasté par l’extraction.

Désormais piloté par l’entreprise privée LEAG, que détient le milliardaire tchèque Daniel Křetínský – par ailleurs propriétaire de nombreux médias et maisons d’édition en France –, ce site charbonnier est construit à partir de la fin des années 1950, alors que l’industrie est-allemande entame un développement fulgurant. Pour relancer son économie après la Seconde Guerre mondiale, et pour satisfaire les besoins de sa population en électricité, chauffage et autres combustibles, la RDA bâtit un système énergétique centré sur le lignite, faute de disposer d’autres sources d’énergie dans des quantités importantes. En 1950, elle extrait à elle seule 131 millions de tonnes, soit près de 10 % du charbon mondial. Ce chiffre bondit à 251 millions de tonnes quinze ans plus tard, avant d’atteindre, en 1985, le pic vertigineux de 312 millions de tonnes, loin devant l’URSS (160 millions de tonnes) et la RFA (121 millions de tonnes), qui la suivent sur le podium des puissances mondiales extractrices de lignite. C’est pour soutenir ce productivisme fossile, dans un pays qui associa l’abondance et la prospérité de sa population à l’exploitation de hauts quanta d’énergie, que l’immense site minier de Welzow-Süd, alors le plus grand d’Europe, fut sans cesse étendu. Comme toutes les autres mines de l’Allemagne socialiste, Welzow-Süd est administrée par une entreprise minière dans le cadre de l’économie planifiée et centralisée, que pilote le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED).

Mine de Welzow-Süd en mars 2025. © David Heck

L’extraction s’y opère à ciel ouvert, au cours d’un processus particulièrement long et destructeur, dont il est difficile d’imaginer les conséquences sociales et environnementales a priori, et sur lequel il importe de revenir pour en mesurer l’ampleur.

Après avoir localisé les veines de lignite, les entreprises minières de RDA se chargent d’abord de raser les vastes étendues de forêts et de végétation situées au-dessus du minerai. L’activité minière s’opère aussi au prix de destructions de villages, et du déplacement de leurs habitant·es. En 1968 et 1969, un projet d’extension du site de Welzow-Süd force par exemple 130 résident·es du village de Gosda à quitter leur foyer.  Au total, plus de 3 000 individus ont vu leur lieu de vie englouti par cette mine. Les maisons, les églises et autres lieux de vie démolis en Lusace sont autant de marqueurs visuels d’un certain rapport à l’énergie qui privilégie l’extraction systématique du lignite, en dépit de ses graves conséquences sociales pour les individus forcés d’abandonner le « Heimat », la terre natale où ils et elles étaient enraciné·es2.

Mine de Welzow-Süd en mars 2025. © David Heck

En amont de l’extraction, les entreprises minières procèdent en outre à la déshydratation des sous-sols, nécessaire au processus d’excavation, par le pompage de quantités gigantesques d’eau. En 1980, ce sont en moyenne 150 000 litres qui sont pompés chaque minute dans la seule mine de Welzow-Süd3. Une partie de l’eau est ensuite rendue potable et acheminée vers les populations alentour.

La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse.

La phase d’excavation réduit l’espace minier à l’état de paysage lunaire, selon l’expression consacrée en Allemagne, à savoir une zone recouverte de poussière, où rien ne pousse. Le lignite de RDA se caractérise, comme son jumeau ouest-allemand, par son caractère hautement technologique : il requiert l’intervention d’immenses machines qui, pour l’extraire de sa gangue, procèdent d’abord au terrassement de quantités gigantesques de terres – appelées déblais ou morts-terrains – recouvrant le minerai sur environ cent mètres de profondeur. La plus emblématique en est probablement le pont convoyeur de déblai F60, dont la mine de Welzow-Süd est la première à s’équiper en 1973. Cet engin colossal d’environ dix-mille tonnes, qui doit son nom à sa hauteur de soixante mètres par rapport au niveau du sol et qui mesure alors près de cinq-cents mètres de long, constitue encore aujourd’hui la plus grande machine terrestre du monde. Dans les années 1980, son moteur représente l’équivalent de six-cents voitures Trabant réunies. Relié à des excavateurs (au loin à gauche sur l’image) qui creusent le ventre de la terre, il transporte ensuite les morts-terrains sur une bande roulante avant de les éjecter dans la fosse adjacente (à droite sur l’image ci-dessous). Composés en partie de fer et de pyrites qui, une fois à la surface, s’oxydent au contact de l’air, ces derniers affectent durablement les sols en les acidifiant. 

Pont F60 de la mine de Welzow-Süd au début des années 1970.

À l’excavation des morts-terrains succède enfin la phase d’extraction du lignite par un excavateur (ci-dessus au centre), puis son acheminement par des bandes roulantes (à droite sur l’image).

L’extraction du lignite, loin d’être immédiate, repose donc sur un processus particulièrement chronophage. Il faut souvent compter plus de dix ans entre le lancement du projet et la phase effective d’extraction. Pour Welzow-Süd, sept années séparent la phase de pompage de l’eau, qui débute en 1959, de l’extraction, amorcée en 1966, quatre ans après que l’excavation des mort-terrains y a débuté.

Il faut souvent compter plus de dix ans entre un projet d’extraction du lignite et la phase effective d’extraction.

Cependant, le processus minier ne s’arrête pas après l’extraction. Celui-ci est en effet conditionné à l’obligation, inscrite dans la loi et imposée par l’autorité de surveillance minière de RDA, de réhabiliter les territoires dévastés après la fermeture des mines. Cette politique témoigne de l’existence d’une sensibilité environnementale qui, loin d’avoir émergé ces dernières décennies, s’est exprimée dès les années 1950 chez les scientifiques est-allemands, étudiés par l’historien Michel Dupuy. Pionnier en la matière, le paysagiste Reinhold Lingner lança ainsi, au sein du ministère de la Planification, un programme de recherches sur le « Diagnostic du paysage » afin de documenter l’impact des pollutions paysagères, atmosphériques et de l’eau4.

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Wilhelm Knabe, spécialiste des politiques de réhabilitation, affirme à la fin des années 1950 qu’« à la dévastation, entendue comme une altération négative du paysage due à l’exploitation minière, s’opposait la remise en état des terres », présentée comme une forme de compensation5. Celle-ci s’effectuait toutefois à un rythme bien plus lent que l’activité extractive : sur 69 000 hectares d’anciens territoires excavés, 53,6 % ont bien été réhabilités en 1989, majoritairement en y faisant pousser des forêts (60 %) mais aussi en les transformant en lacs artificiels (9 %) ou en surfaces agricoles (21 %), ces dernières ayant également un but productif6.

Également à l’œuvre en Allemagne de l’Ouest, cette politique de revalorisation de l’ancien espace minier s’accélère après la chute du régime socialiste en 1990 : trente ans plus tard, l’entreprise LMBV, chargée de restaurer les territoires miniers dans l’ensemble de l’ancienne RDA, affichait un taux de réhabilitation de 88 %7.

Lac de Cottbus et centrale de Jänschwalde. © David Heck

La réhabilitation des territoires s’est poursuivie ces dernières années. L’ancienne mine située au nord de la ville de Cottbus, en Lusace, exploitée de 1975 à 2015, laisse désormais place à un lac de plus de sept kilomètres de long, inauguré en décembre 2024. Comme l’indique le panneau à proximité, la baignade y reste toutefois interdite – et ce au moins jusqu’au début des années 2030 – pour des raisons de sécurité.

Les opérations de remise en état des espaces miniers s’avèrent, tout comme le processus d’extraction qui les précède, très chronophages, s’étalant souvent, encore aujourd’hui, sur plus de dix ans. Surtout, celles-ci peinent à venir à bout des dégâts environnementaux causés par l’extraction, la qualité des sols et de l’eau des lacs restant médiocre, malgré l’usage massif de chaux pour les rendre moins acides. Ainsi, par exemple, du dénommé « Paradis naturel de Grünhaus », ayant succédé à la mine de Lusace de Kleinleipisch. Dans cet espace de 2200 hectares entretenu par Nabu, ONG spécialisée dans la protection de l’environnement, les agriculteurs préfèrent installer des panneaux solaires et des éoliennes du fait des difficultés à y faire pousser des cultures8.

Très nocive pour l’environnement, l’industrie charbonnière de RDA n’épargna pas non plus celles et ceux qui y travaillèrent des années durant. Érigée en nécessité impérieuse par un régime qui en était intrinsèquement dépendant, l’extraction du lignite s’opérait 24 heures sur 24, tous les jours de l’année. Cela signifie que les employé·es des mines travaillaient de nuit, conditions qui provoquent fatigue chronique et problèmes de santé. Les mineurs, notamment, se relayaient selon un système de roulement en trois temps pour extraire le précieux minerai de 6 à 14 heures, puis de 14 à 22 heures, et de 22 heures à 6 heures. À ces conditions de travail écrasantes s’ajoutait une quantité considérable d’heures supplémentaires, qui se chiffraient parfois chaque année à plusieurs centaines par travailleur ou travailleuse. La spécificité de l’expérience du travail dans l’industrie charbonnière est-allemande tient encore davantage aux conditions météorologiques singulières des mines à ciel ouvert, au point qu’un poncif encore employé de nos jours en Allemagne fait du printemps, de l’été, de l’automne et de l’hiver les « quatre ennemis du mineur »9. L’été, alors que les températures vont jusqu’à 50 degrés, la poussière dégagée par l’excavation des déblais et l’extraction du lignite s’accumule dans l’air, sur le sol et dans les machines, faisant flamber les moteurs et provoquant des incendies récurrents. Au printemps et à l’automne, la boue et la pluie rendent les conditions de travail particulièrement difficiles et désagréables, tout en complexifiant le déplacement des machines. Mais c’est l’hiver que la rudesse du quotidien des mineurs atteint son paroxysme. Durant les jours de givre, qui, de novembre à mars, surviennent plus d’un jour sur deux dans les mines de Lusace, les travailleurs et travailleuses doivent supporter des températures allant jusqu’à – 25 degrés. Alors même que les besoins de la population en lignite pour se chauffer sont plus importants, l’ensemble du processus d’extraction se trouve lui aussi grandement affecté. Pour la déshydratation des sols d’abord, l’eau bloquée dans les parois des puits filtrants se transformant en glace. Pour l’excavation des déblais ensuite : l’acier se fragilisant au contact du gel, les excavateurs sont sujets à de multiples défaillances. De plus, d’épaisses couches de gel restent collées à la surface du sol, rendant plus difficile l’extraction du minerai.

➤ Lire aussi | Face aux pénuries d’énergies fossiles・Charles-François Mathis (2022)

Durant l’hiver, les directions des entreprises minières distillent alors une atmosphère guerrière en convoquant un imaginaire de la bataille. En 1973, le « combat de l’hiver » est déclaré dès novembre dans le combinat Schwarze Pumpe, chargé de la finition du lignite qu’achemine notamment la mine de Welzow-Süd. Dès lors, 900 policiers du district de Potsdam sont mobilisés dans les usines et dans les mines du grand combinat pour aider les mineurs, notamment en raclant le gel et en le dégageant à la pelle. En février 1974, en plein cœur de l’hiver, 120 agents supplémentaires viennent en aide à Schwarze Pumpe. L’armée intervient également pour décoller le gel des machines et des wagons déplaçant le lignite des mines vers le combinat situé à quelques kilomètres, à l’aide d’anciens pulvérisateurs d’avions. L’analogie avec la guerre s’explique enfin par les accidents mortels, qui surviennent presque chaque année à Welzow-Süd – avant de fortement diminuer dès les années 1990 –, et qui se concentrent en partie dans la période hivernale.

L’expérience des travailleurs et travailleuses de RDA invite à relire l’éloquente comparaison dressée par Lewis Mumford dans The Myth of the Machine : « Par son effet destructeur sur l’environnement et son mépris des risques imposés à l’homme, l’activité minière se rapproche beaucoup de l’activité guerrière – comme la guerre, la mine produit souvent un type d’homme dur et digne, habitué à affronter le danger et la mort (…), le soldat vu sous son meilleur jour. »10

Vue aérienne de Welzow, avec la mine au fond. Wikimedia.

Mais les effets dévastateurs du lignite est-allemand doivent aussi être mesurés à l’aune des graves pollutions atmosphériques dégagées par sa combustion, en aval de l’extraction. Celle-ci prend place dans les usines de raffinage, très émettrices en dioxyde de carbone, peu considéré par le régime de RDA, et en dioxyde de soufre, dont les conséquences directes sur la santé des populations expliquent sa prise en compte sur le plan politique. Malgré la montée des préoccupations environnementales dans les décennies 1970 et 1980, qui s’accentuent après la catastrophe de Tchernobyl, en avril 1986, les appareils de désulfurisation, testés dès les années 1970 mais dont le coût s’avérait trop élevé, ne furent jamais généralisés à l’ensemble des centrales, contrairement à la RFA, où les émissions de dioxyde de soufre sont divisées par plus de trois entre 1986 et 1990.

Les effets de ce gaz toxique se font particulièrement sentir dans le bassin de Lusace. Ne parvenant pas à se maintenir sous les normes de pollutions fixées par le régime, Schwarze Pumpe doit payer 19,8 millions de marks d’amende à l’État en 1988. Les requêtes environnementales constituent alors un moyen d’action privilégié de la population. Principalement rédigées par des habitant·es vivant aux alentours des centrales de lignite et par les membres d’organisations écologistes, souvent encadrées par l’Église protestante, celles critiquant les méfaits du combinat se portent à 50 cette même année. Signée en novembre 1988 par 24 habitant·es de la ville de Spremberg, située à six kilomètres de Schwarze Pumpe, une lettre adressée à Hans Reichelt, ministre de la protection de l’environnement, rend par exemple compte des graves pollutions engendrées par la centrale : « La poussière noire de charbon recouvrait les rues, les maisons, les voitures, les rebords de fenêtres, les balcons et les terrasses. Cette fine poussière de charbon s’est également répandue dans les chambres. Après que les habitants ont passé toute la matinée du samedi à éliminer les traces de la nuit, le même spectacle s’offrait à eux le dimanche matin »11.

Dans les années 1980, les requêtes environnementales constituent un moyen d’action privilégié de la population de la région.

Mais c’est en Saxe, autre région minière de RDA, que les dommages de l’exploitation du lignite sont les plus forts, du fait de la plus forte teneur en dioxyde de soufre du minerai. Les plaintes à l’égard du complexe industriel de raffinage du lignite d’Espenhain, au sud de Leipzig, dont les alentours constituent l’une des zones les plus polluées d’Allemagne de l’Est, se multiplient durant les dernières années du régime sous l’effet des pollutions croissantes. Le 22 septembre 1988, Bernd et Margret Wetzstein, deux habitant·es de la ville de Markkleeberg, qui avoisine la centrale, envoient ainsi une requête au ministre de la protection de l’environnement. Leur lettre témoigne d’une fine connaissance des effets des pollutions, alors même que les données sur les quantités des émissions sont classées secret-défense depuis 1982 par un régime qui cherche à masquer son bilan écologique catastrophique pour préserver sa légitimité : 

Nous vivons depuis cinq ans à Markkleeberg-Est et avons l’impression que la pollution de l’environnement, en particulier à cause des émissions de substances nocives, causées entre autres par l’usine de transformation du lignite d’Espenhain […], ne cesse d’augmenter […]. La combustion de combustibles fossiles produit du dioxyde de soufre, ce qui entraîne une forte pollution de l’atmosphère, des lésions des muqueuses, des bronchospasmes et une toux irritative […]. Par notre lettre, nous souhaitons attirer votre attention sur la dégradation constante des conditions de vie due à la pollution et vous assurer que nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi.12

Qu’à cela ne tienne : dans un pays qui entend tirer sa légitimité de sa politique sociale, l’atteinte des objectifs économiques reste la priorité absolue. La part du PIB consacrée à la protection de l’environnement y est plus faible que dans la grande majorité des puissances capitalistes, de l’aveu même de son ministère de la protection de l’environnement. En 1988, elle se chiffre selon lui à 0,4 % contre 1, 07 % en RFA13. Du fait de ces investissements trop faibles, et du caractère très polluant du lignite, le régime est-allemand cumule à lui seul les records d’émissions de dioxyde de soufre, de carbone et de poussière par habitant·es au monde.

Excavateur à la mine de Welzow-Süd. Wikimedia.

Son absorption par la RFA, en 1990, s’accompagne d’une baisse de l’exploitation du lignite et d’une amélioration relative de la situation environnementale, toutefois encore pleinement préoccupante. S’ils ne prennent pas fin avec la RDA, les déplacements de populations connaissent également une diminution relative à partir de 1990. Les contestations écologiques, naissantes en Allemagne de l’Est depuis la décennie 1970, s’affirment réellement dans le cadre de la démocratie représentative qui succède au régime autoritaire de RDA. Par la suite, les grandes actions de désobéissance civile menées à partir du milieu des années 2010 par des mouvements militants tels qu’Ende Gelände ont contribué à politiser le lignite en sensibilisant la population allemande, à l’Ouest comme à l’Est, aux graves méfaits de l’industrie charbonnière. Si elles traduisent une sensibilité accrue aux questions écologiques à l’heure du changement climatique, elles s’inscrivent aussi dans les marges d’une démocratie représentative qui en a permis l’éclosion. En 2016, les militant·es d’Ende Gelände occupent ainsi la mine de Welzow-Süd et la centrale de Schwarze Pumpe14, une manœuvre impensable sous la dictature est-allemande. Ces actions ont poussé à la création d’une commission pour la croissance, les mutations structurelles et l’emploi qui, en 2019, fixa la sortie du lignite pour 2038, ensuite votée par les députés du Bundestag en janvier 2020.

➤ Lire aussi | Où est la maison ? Ende Gelände : récit d’une excursion・Margaux Le Donné et Enno Devillers-Peña (2019)

Au vu des dynamiques actuelles, l’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra cependant pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin. Si la baisse de son extraction ces dernières années – de 131 à 84 millions de tonnes entre 2019 et 2025 – s’opère au profit des énergies éolienne et solaire pour la production d’électricité, elle doit pour le reste être compensée par la hausse des importations d’hydrocarbures. En témoignent les nombreux contrats signés entre l’Allemagne et les filiales pétrolières et gazières des États-Unis et des pays du Golfe après le déclenchement de la guerre d’Ukraine en 2022, et la fin consécutive des importations de gaz et de pétrole russes15.

L’abandon du lignite, qu’il advienne ou non en 2038, ne mettra pas fin à la dépendance aux énergies fossiles outre-Rhin.

Les problèmes liés à la réhabilitation des territoires miniers resteront eux aussi d’actualité : même si l’Allemagne s’émancipe du minerai brun d’ici à 2038, les gigantesques cratères que l’extraction laisse sur son passage continueront de consteller le paysage est-allemand (et ouest-allemand) pour au moins des années, voire plus d’une décennie.

Mais, pour l’heure, le lignite, loin d’être enterré, garde une certaine importance dans le système énergétique allemand. En 2023, l’entreprise RWE a rasé le village de Lützerath puis démantelé un parc éolien pour agrandir la gigantesque mine de Garzweiler dans la Ruhr. Arrivé au pouvoir en mai 2025, le chancelier conservateur Friedrich Merz remet régulièrement en cause l’objectif de sortie du lignite pour 2038, tout en fustigeant celle du nucléaire, définitivement abandonné par l’Allemagne en 2023. Qu’on en juge par la phrase lourde de sens qu’il prononça au congrès du journal Frankfurter Allgemeine Zeitung en mars dernier : « Je ne suis pas prêt à mettre en péril le cœur de notre approvisionnement énergétique simplement parce que nous avons fixé, il y a des années, des dates de sortie qui sont irréalistes »16.

➤ Lire aussi | La fabrique d’un boycott : comment Israël a perdu le charbon colombien・Andreas Malm et Maxy Guedes (2025)

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Notes

  1. Energy Institute, Statistical Review of World Energy, 75th edition, 2026, p. 57.[↩]
  2. Ces destructions et leurs conséquences émotionnelles et matérielles pour les populations de deux villages détruits près de Leipzig ont été captées dans le film de Kurz Tetzlaff intitulé Souvenir d’un paysage – pour Manuela, paru en RDA en 1983.[↩]
  3. Deutsches Rundfunkarchiv, Babelsberg, PrismaF419-Anti-Havarie_145926_332111, 23.10.1980. Pour plus de précisions sur l’exploitation de l’eau et ses conséquences en Lusace du milieu du XIXᵉ siècle à nos jours, voir : https://www.umweltbundesamt.de/system/files/medien/11850/publikationen/90_2023_texte_wasserwirtschaftliche_folgen.pdf[↩]
  4. Michel Dupuy, « Les scientifiques et le politique : l’exemple de la question de la pollution atmosphérique en RDA (1949-1989) », Natures Sciences Sociétés/EDP Sciences, vol. 12, 2004 p. 327-336[↩]
  5. Uwe Steinhuber dans Einhundert Jahre bergbauliche Rekultivierung in der Lausitz. Ein historischer Abriss der Rekultivierung, Wiederurbarmachung und Sanierung im Lausitzer Braunkohlenrevier [Cent ans de remise en culture minière en Lusace. Un aperçu historique de la remise en culture, de la réhabilitation et de l’assainissement dans le bassin de lignite de Lusace] (thèse), Berlin, 2005, p. 230.[↩]
  6. Ibid, p. 276.[↩]
  7. https://www.lmbv.de/wp-content/uploads/2021/03/LMBV-Broschuere-Rekultivierung-deutsch.pdf.[↩]
  8. Thomas Schnee, « En Allemagne, des terres ravagées par les mines reprennent vie », Reporterre, 31 juillet 2023.[↩]
  9. Kathi Gertsner, « Schnee und Kälte fordern Bergleute », LEAG Seitenblick Blog, 2021.[↩]
  10. Cité par Ivan Illich dans La convivialité, Paris, éd. Points, [1973] 2014. p. 56.[↩]
  11. Bundesarchiv Berlin, DG12/ 2996, Eingaben zur Rationellen Energieanwendung, zu Ortsverlagerungen und zum Umweltschutz, « Werter Herr Minister Dr. Reichelt ! » [Requêtes concernant l’utilisation rationnelle de l’énergie, les transferts de sites et la protection de l’environnement : « Monsieur le Ministre, Dr Reichelt ! »], Spremberg, 15.11.1988.[↩]
  12. Bundesarchiv Berlin, DG12/ 2996, Eingabe zur Luftverschmutzung durch den VEB Braunkohlenveredlung Espenhain [Requête sur la pollution de l’air par l’entreprise de finition du lignite d’Espenhain], Bernd et Margret Wetzstein, 7113 Markkleeberg H.-Heine Str. 22 Ministerium für Chemische Industrie, 28.9.1988.[↩]
  13. Bundesarchiv Berlin, DK/5/3388, Ministerium für Umweltschutz und Wasserwirtschaft [Ministère de la protection de l’environnement et de la gestion de l’eau], 1989 : « En 1988, la part des investissements environnementaux dans le produit intérieur brut de la RDA était d’environ 0,4 %. Les dix principaux pays capitalistes industrialisés ont consacré en moyenne 0,7 % de leur produit national brut aux investissements environnementaux, avec en tête les Pays-Bas (1,34 %), le Canada (1,11 %), la RFA (1,07 %) et les États-Unis (0,87 %), tandis que la France (0,62 %) et l’Italie (0,55 %) affichent les pourcentages les plus faibles. ». Jade Lindgaard, « Contre le charbon, un mouvement de désobéissance prend forme en Allemagne », Mediapart, 21 mai 2016.[↩]
  14. Ibid.[↩]
  15. GEM, « When enough Is Enough Enough ? The State of Play with Europe New LNG Terminal Projects in Response to the Energy Crisis”, décembre 2022.[↩]
  16. https://www.dw.com/de/friedrich-merz-kohleausstieg-energiepolitik-zieljahr-2038-v2/a-77211049[↩]