Depuis quand avons-nous connaissance de la toxicité du chlordécone ? Nombre d’entre nous situeraient probablement le début du scandale à la fin des années 1990, avec la « découverte » de patates douces contaminées en provenance de Martinique au port de Dunkerque. Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli proposent une autre chronologie, en remontant aux luttes sociales menées par les travailleur·euses agricoles martiniquais·es. À partir d’entretiens avec d’ancien·nes ouvrier·ères agricoles et de l’analyse des archives des grèves de 1974, ils montrent que ces dernier·ères avaient déjà conscience d’être empoisonné·es et réclamaient l’interdiction de ce qu’ils et elles désignaient alors comme des « poisons ». Pourtant, cette revendication reste largement ignorée par la gauche radicale comme par les mouvements écologistes. Les deux chercheurs montrent que cet effacement ne relève pas seulement d’un oubli rétrospectif : il est le produit de la blanchité et de la colonialité du savoir.
Leur chapitre, issu de l’ouvrage collectif Mettre l’environnement en gouvernement 1969-1977, dirigé par Arthur Delacquis et Christophe Bonneuil (à paraître aux Presses universitaires de Rennes), est consacré à l’institutionnalisation de l’environnement au tournant des années 1970. Xavier Dolmen travaille sur les pratiques médicales et les représentations de la santé en Martinique. Il est membre du Collectif des Ouvrier·ères Agricoles et leurs Ayants Droits Empoisonné·es par les Pesticides (COAADEP). Orian Lempereur-Castelli est doctorant en sociologie à l’IRIS-EHESS. Ses recherches portent sur les discriminations dans la mort ; il est également militant au Collectif Vietnam Dioxine (CVD).
Terrestres – En 1974, les ouvrières et ouvriers agricoles de Martinique entament une grève, qui porte à la fois sur les conditions économiques ainsi que sur une revendication demandant l’arrêt total des pesticides. Pouvez-vous revenir sur cet épisode méconnu ?
Xavier Dolmen – L’épisode est en effet méconnu. Lorsque l’on évoque le mouvement social de 1974, on le résume ainsi : le 12 février 1974, les travailleur·euses martiniquais·es entament une grève générale autour de 14 revendications. Le 14 février, les forces de l’ordre abattent Ilmany Sénier, dit Rénor, à Chalvet. Le 16, le corps de George Marie-Louise, un gréviste, est retrouvé sur une plage, mutilé. Le 21 février, un protocole d’accord est signé entre les centrales syndicales, les patrons – en grande majorité békés (blancs créoles descendants de colons) – et le gouvernement français.
Orian Lempereur-Castelli – Il est important de situer ces grèves de 1974 dans l’histoire sociale et coloniale martiniquaise. On préfère donc parler des grèves de 1974, au pluriel et les inscrire dans une histoire longue de l’île. Les archives consultées montrent bien comment dès 1973 les travailleur·euses martiniquais·es de différents secteurs sont mobilisé·es autour de revendications économiques et sociales : augmentation des salaires, traitement à égalité avec la France hexagonale, meilleures conditions de travail… en respect des principes énoncés par la loi de départementalisation de 1946. Les grèves agricoles et manifestations de 1974 s’inscrivent dans l’héritage de l’histoire sociale martiniquaise : des travailleur·euses en grèves qui passent d’habitations en habitations pour convaincre leurs camarades de rejoindre le mouvement. Ainsi, à partir du 17 janvier, les travailleur·euses cessent peu à peu le travail dans le nord de l’île. Le mouvement atteint le sud le 25 janvier, date à laquelle la quasi-totalité des habitations sont en grève. Dès 1973, les autres secteurs (dockers, hôtellerie, banques, lycées, boulangeries…) connaissent eux aussi des grèves perlées, ce qui pousse le patronat à entamer des négociations avec la CGT-M dès le 28 janvier. Face à leur échec, les syndicats actent le principe d’une grève générale le 5 février.
Xavier Dolmen – L’élément nouveau en 1974 est en effet la revendication de l’arrêt total « des poisons ». Le terme désigne dans la bouche des ouvrier·ères plusieurs pesticides dont le nemacur, le mocap ou encore le tristement connu Kepone, introduit en 1972, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone. La dénonciation d’un « poison » n’est pas une exagération. Au contraire, elle reflète un empoisonnement bien concret pour les travailleur·euses : plusieurs sources relatent l’empoisonnement d’une vingtaine d’ouvrier·ères à l’habitation Vivé, au Lorrain, dès la fin 1973. Dans les récits, cet épisode est souvent présenté comme l’un des déclencheurs de la mobilisation ouvrière.
En 1974 est revendiqué un arrêt total « des poisons ». Le terme désigne plusieurs pesticides dont le tristement connu Kepone, que l’on appelle aujourd’hui chlordécone.
Terrestres – Vous parlez « d’habitations » ou de « béké », à quoi renvoient ces termes en Martinique ?
Orian Lempereur-Castelli – Les premières plantations agricoles, de canne à sucre notamment, remontent au XVIIe siècle dès l’arrivée des Français en Martinique. À l’époque, les colons français esclavagisent leur main-d’œuvre. En 1848, avec l’abolition de la Traite négrière, les travailleurs sont enfin payés, mais cette rémunération est dérisoire. Les colons, eux, sont indemnisés à la suite de la Commission d’abolition de l’esclavage… instituée et présidée par Victor Schoelcher1 ! Avec cet argent, leur contrôle économique sur l’île continue de sorte que leurs descendants, les Békés, sont aujourd’hui les propriétaires des mêmes terres et les descendants des personnes esclavisées travaillent toujours cette terre pour un salaire minime et dans des conditions particulièrement pénibles.
Xavier Dolmen – La structuration de l’économie agricole martiniquaise n’a pas beaucoup évolué depuis la période servile, en témoigne la survivance du modèle de la monoculture de bananes et de canne à sucre en Martinique et en Guadeloupe. Concrètement, le terme d’habitation renvoie non pas simplement à un bâtiment ou à un lieu de production mais à un véritable système de fonctionnement de l’économie coloniale dans les Amériques. Regroupant un ensemble de terres cultivées, de bâtiments de production, de logements d’esclavisé·es ainsi que la demeure des maîtres ou géreurs, l’habitation a permis l’encadrement et l’exploitation centralisés et organisés d’une main d’œuvre non-blanche, meuble, par de grands propriétaires terriens blancs créoles. Il est important de noter que ce système d’exploitation des êtres humains et de la Terre était encadrée par de nombreux textes règlementaires dont le Code Noir dès 1685.
Terrestres – Il est important de rappeler que la « bananisation » de la Martinique est le résultat d’un projet politique et économique colonial. Vous parlez également de colonialité du pouvoir.
Orian Lempereur-Castelli – La bananisation, que Malcom Ferdinand définit dans son livre S’aimer la Terre, s’inscrit pleinement dans une démarche assumée de « colonisation agricole » proclamée au moins par les soutiens du maintien du système colonial à la fin du XIXe siècle. La monoculture de bananes, instaurée au lendemain de la crise de la canne marquée par la fermeture de nombreuses usines sucrières dans les années 1960 et 1970, est donc évidemment un choix politique. En 1960, le gouvernement français négocie avec les pays européens pour exclure le secteur de la banane du marché commun. Il instaure des quotas : deux tiers des bananes importées dans l’Hexagone doivent venir de Martinique ou de Guadeloupe. En conséquence, en 1965 la Martinique exporte 86 % de sa production vers l’Hexagone. Il faut donc bien l’avoir en tête : malgré nos représentations, la banane que nous consommons en Europe n’est pas un produit antillais. Originaire d’Asie de l’Est, elle est le fruit d’une histoire coloniale bien plus longue qui fit d’elle un fruit cultivé dans les colonies pour leur métropole.
Xavier Dolmen – Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes. D’un côté, on a une métropole qui organise encore la vie économique, sociale et législative de son ancienne colonie. De l’autre, la Martinique reste un territoire d’exception : cela s’est vérifié avec l’extension de l’autorisation de l’utilisation du chlordécone de 1990 à 1993, ou encore avec le maintien en Martinique et en Guadeloupe du SMAG (Salaire Minimum Agricole Garanti), supprimé en 1968 pour les ouvrier·ères agricoles de l’Hexagone au profit d’un alignement au SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti). Alors qu’en Hexagone les travailleur·euses agricoles gagnent 35,46F par jour en janvier 1974, en Martinique iels ne gagnent que 20 à 28F par jour – parfois moins selon les habitations. Les ouvrier·ères agricoles ne sont aussi embauché·es qu’à la journée, selon le bon vouloir des patrons, les heures supplémentaires ne sont pas toujours rémunérées et le travail n’est bien souvent pas déclaré. Aujourd’hui, cela amène de nombreux problèmes pour percevoir une retraite ou faire reconnaître des maladies professionnelles liées aux pesticides par exemple.
Pour nous, ces faits sont symptomatiques de la colonialité du pouvoir. Ce concept, issu des études décoloniales, désigne la persistance de structures coloniales dans nos organisations politiques modernes.
Terrestres – Vous insistez sur le fait que les ouvrières et ouvriers sont exposé·es quotidiennement à des doses importantes sans protection ni recommandation et que fatalement, cela engendre des intoxications…
Orian Lempereur-Castelli – Effectivement, le moteur de l’action des ouvrier·ères agricoles en 1974 a été leurs conditions de travail dans les bananeraies : des conditions toxiques, dangereuses, injustes au regard de l’égalité citoyenne prônée par la départementalisation de 1946, et déshumanisantes. Ces dernières sont comparées par les ouvrier·ères elles et eux-même à celles de l’esclavage tant leurs droits étaient bafoués. Beaucoup déplorent un travail sans les protections minimales que sont des bottes et des gants alors même qu’étaient manipulés à main nus des produits toxiques dont le Képone-chlordécone. S’y ajoutent la pénibilité d’un travail peu rémunéré au regard des inégalités déjà extrêmement fortes entre l’Hexagone et la Martinique et l’absence de prévention des patrons et gérants d’habitations sur la dangerosité des produits en question.
Xavier Dolmen – Ici comme dans bien des luttes ouvrières ou populaires, la place des femmes dans la mobilisation a été centrale. En effet, si le mouvement de grèves s’est déployé par la rencontre entre d’une part de jeunes militants martiniquais revenus après avoir étudié dans l’Hexagone dans les années 1968 et d’autre part des travailleur·euses de la banane, c’est en grande partie par la mobilisation active de femmes ouvrières meneuses comme Raymonde Cabrimol, dite Man Toy, Josette Bomaré et d’autres femmes dont l’histoire retire le nom. Leur mobilisation fut d’autant plus importante que les femmes étaient bien davantage exposées aux pesticides que les hommes, notamment car ce sont elles qui s’occupaient du transport des régimes de bananes (entre 20 et 50kg pour une cadence minimale de 120 à 150 régimes transportés par jour) et qu’elles participaient, parfois directement avec l’aide de leurs enfants, à l’épandage au pied des bananiers.
Terrestres – Les propriétaires de plantation avaient-ils conscience de la dangerosité des produits chimiques ?
Xavier Dolmen – Tout laisse à penser que les propriétaires connaissaient la dangerosité de ces produits, et notamment celle du chlordécone : en 1968 l’État refuse une première homologation du Képone pour sa trop grande dangerosité pour la vie humaine; au début des années 1970, une étude scientifique menée par le CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) conclut à une forte toxicité de plusieurs pesticides dont le Némacur et le Mocap – présents sur les tracts ouvriers de 1974; en 1973, la thèse de médecine du Docteur Martin insiste sur la rémanence dans les sols et dans les corps de pesticides organochlorés comme le chlordécone; en 1975, un accident industriel a lieu à Hopwell dans une usine fabriquant du Képone : l’État étasunien interdit sa production, sa distribution et son utilisation sur son territoire; en 1979, l’OMS classe le chlordécone en cancérigène probable. Et pourtant… Au début des années 1980, la société Lagarrigue, dirigée par Yves Hayot, rachète le brevet de production du Képone pour délocaliser sa production au Brésil, le renommant ensuite Curlone. Difficile, donc, de croire que les grands planteurs ne connaissaient pas la dangerosité des produits employés dans les bananeraies.
Orian Lempereur-Castelli – Mais dans notre travail, on a souhaité déplacer la question pour se placer du point de vue des ouvrier·ères. Que savaient-iels ? Comment ? Certes, ils et elles ne produisaient pas d’études scientifiques mais avaient bien conscience d’utiliser des produits néfastes pour leur propre santé. Iels appelaient ces produits « tête de mort ». Certain·nes de leurs camarades intoxiqué·es devaient se rendre à l’hôpital. Et surtout, iels réclamaient leur interdiction totale. On a qualifié cette connaissance de « corporelle ». Malheureusement, ce type de connaissance a été complètement disqualifié, de sorte que le scandale n’a éclaté qu’au tournant des années 2000 quand des produits gorgés de chlordécone ont été susceptibles d’être ingérés par des hexagonaux… un autre exemple de l’inégale valeur des vies.
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Terrestres – Votre enquête montre que les mouvements d’extrême gauche d’alors, censés être des alliés, ont été incapables de prendre la mesure des revendications contre les pesticides et de proposer une lecture à la fois anticoloniale et anticapitaliste de la grève.
Orian Lempereur-Castelli – De manière générale, ce qu’on note c’est plutôt un non-traitement de l’actualité sociale martiniquaise : comme s’ il ne s’y passait rien. Lorsque les grèves atteignent les colonnes des journaux, on observe deux traitements. D’une part, les journaux les plus mainstream comme France-Antilles n’évoquent les grèves que sous l’angle sécuritaire. Comme pour de nombreux mouvements sociaux en hexagone, les revendications des grévistes ne sont même pas évoquées. D’autre part, dans les journaux d’extrême gauche, la demande d’arrêt d’utilisation des pesticides est complètement ignorée au profit de mots d’ordres anticapitalistes ou anticoloniaux.
Pour des raisons différentes chez les gaullistes ou à l’extrême gauche, la voix des travailleur·euses agricoles est donc systématiquement effacée. Cette incapacité des mouvements d’extrême-gauche à écouter les ouvrier·ères agricoles est particulièrement marquante avec la une de Combat Ouvrier. Le journal trotskiste réalise un dossier spécial sur les grèves. En première page, il place une photo des manifestations du 12 février à Fort-de-France sur laquelle on aperçoit une banderole qui dit : « Non au Némacur ». À aucun moment dans le dossier cette revendication n’est explicitée, comme si la revendication n’existait pas… C’est pour cette raison qu’on parle d’une production de l’ignorance. C’est un concept intéressant qui souligne que plus qu’une absence de savoir, l’ignorance est une situation sociale qui résulte de la destruction ou l’occultation délibérée de la connaissance. Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticides au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.
Terrestres – Que vous inspire ce rendez-vous manqué au regard des luttes contemporaines et de l’importance de réussir à transformer l’écologie pour qu’elle devienne effectivement décoloniale ?
Orian Lempereur-Castelli – Notre article a une résonance particulière avec nos propres expériences militantes et ça le rend très actuel. En tant que militant au collectif Vietnam Dioxine, je suis toujours frappé par le manque de considérations de nos luttes antiracistes de la part des mouvements écolo. Pourquoi les grévistes de 1974 n’entrent-ils pas dans le panthéon des luttes écolo ? Pourquoi l’écocide dû à l’Agent Orange au Vietnam est si peu connu ? Les mouvements écologistes auraient beaucoup à apprendre des luttes pour l’indépendance et plus largement des mouvements antiracistes. On espère que notre texte permettra de montrer que les luttes pour l’émancipation sont des luttes écologiques.
Xavier Dolmen – Les luttes anticoloniales, anti-impérialistes et décoloniales restent encore trop souvent à la marge de l’écologie politique française. Pourtant, notre article montre bien que les questions environnementales, sociales et coloniales sont profondément intriquées pour peu que l’on déplace le regard et que l’on arrête de séparer les humains du reste du vivant. Le mouvement de grèves de 1974 et la non prise en compte de la revendication anti-pesticides apparaissent ainsi non seulement comme un moment clé dans l’histoire de l’emprisonnement des Martiniquais·es au chlordécone et à l’imposition à ces dernier·ères d’un environnement toxique, mais aussi comme un cas significatif de ce que Malcom Ferdinand nomme la double fracture : d’un côté il y a une fracture environnementale, c’est à dire une opposition entre humains et non humains, de l’autre une fracture coloniale qui oppose colons et colonisé·es, sans jamais que soient pensés ensemble exploitation de l’être humain, des animaux et des écosystèmes. Bien que l’on observe, dans le champ militant de l’écologie politique française, une visibilité lentement grandissante des luttes décoloniales et de quelques groupes (presque exclusivement de l’Hexagone !), on observe tout de même encore des phénomènes d’exclusion ou de marginalisation de ces groupes minoritaires, en témoignent les violences racistes subies par ma camarade militante Lilith, lors du festival des Résistantes en août 2025. Un travail en profondeur reste encore à mener pour que soit adopté le prisme de l’écologie décoloniale. Je pense qu’il sera fait lorsque l’on n’aura plus besoin de ce qualificatif et que l’écologie sera par défaut décoloniale.
Ici, c’est l’occultation de la revendication anti-pesticide au profit des revendications anticoloniales ou anticapitalistes qui produit son effacement.
Terrestres – Quelles leçons politiques tirez-vous de l’usage du chlordécone aux Antilles françaises ?
Orian Lempereur-Castelli – Avec mes travaux de recherche doctorale, je constate que les discriminations se poursuivent dans tous les aspects de la vie, même dans la mort. En tant que militant antiraciste, je rencontre des enjeux similaires à ceux qui concernent le chlordécone : absence d’indemnisation des victimes, traitement exceptionnel pour des territoires colonisés. Au fondement de chacune de ces situations, on retrouve donc le système colonial qui trie, hiérarchise et exploite les vies. Au fond, le chlordécone n’est qu’une illustration du système colonial. Sans changements structurels on sera malheureusement confronté à de nouveaux empoisonnements. En conséquence, la principale leçon politique qui vaille est celle de la nécessité de l’organisation collective, et en priorité autour d’organisations antiracistes, anticoloniales.
Xavier Dolmen – C’est au cours de notre recherche que j’ai rejoint la lutte contre le chlordécone et les empoisonnements coloniaux. Martiniquais et Marie-galantais ayant grandi en banlieue parisienne, je n’avais que vaguement connaissance de la pollution au chlordécone. C’est par un travail de recherche sur archives, de lecture et par entretiens avec des ouvrières et des militants de l’époque que j’ai pris conscience de l’ampleur de ce scandale sanitaire et de ses impacts concrets. J’ai aussi pu observer que la condition toxique détermine les rapports au corps, à la Terre et à la santé des Martiniquais·es : on parle ainsi d’un phénomène total en ce qu’il affecte tous les aspects de la vie sociale.
Le scandale du chlordécone est un parfait exemple de ce qu’est la colonialité : les rapports de pouvoirs hérités des débuts de l’arrivée des colons français sur l’île, s’ils ont évolué dans leur forme au cours des siècles, n’ont en vérité pas changé dans le fond. Ces rapports de pouvoir entre une métropole et ses colonies, mais aussi de classe socio-ethnique entre ses habitant·es békés possédant·es et ses habitant·es majoritairement nèg, tristement héritier·ères de la Traite et dépossédé·es, se reproduisent et se perpétuent. Ce sont ces rapports qui ont conditionné l’empoisonnement. Pour une pleine réparation de l’empoisonnement massif commis, il me semble qu’il est nécessaire d’entreprendre une décolonisation du système économique, social et politique par une reconstruction populaire et collective.
Pour approfondir, vous pouvez consulter cette carte réalisée par les auteurs qui permet de se représenter l’ensemble des acteurs impliqués dans ces grèves (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Espace des mobilisations des grèves ouvrières de 1974 en Martinique (Version 2)”, 2026) et cette chronologie de 1972 avec l’introduction du Kepone jusqu’aux grèves de 1974 (Xavier Dolmen et Orian Lempereur-Castelli, “Chronologie des grèves de 1974 en Martinique”, 2026).
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Image d’ouverture : ©Archives territoriales de Martinique.
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Notes
- Victor Schoelcher était un homme politique français de gauche qui a milité en tant que député pour l’abolition de l’esclavage dans les vielles colonies (Martinique, Guadeloupe, Guyane, La Réunion). Une ville de la Martinique porte son nom. Dans le discours national, il est présenté comme le sauveur, « libérateur de la race noire » – cette expression apparaît encore sur de nombreux lieux mémoriels aux Antilles françaises (exemple à Beauséjour, à la Désirade). Aux Antilles françaises et notamment en Martinique, sans nier le rôle de Schoelcher, ce discours a longtemps été – et est encore – contesté par les populations car il invisibilise les nombreuses luttes anti-esclavagistes et anti-coloniales qui ont en réalité forcé l’État français à abolir l’esclavage le 22 mé 1848 en Martinique et le 27 mé 1848 en Guadeloupe.[↩]






