À la veille de la mobilisation internationale « Stop pesticides » qui aura lieu le 3 octobre autour d’un site Syngenta dans l’Eure et alors que se profile à l’automne l’adoption au parlement européen du « paquet Omnibus X » – une déréglementation sans précédent sur les pesticides – Terrestres s’est entretenu avec les autrices de deux livres essentiels parus ces jours-ci : la toxicologue Laurence Huc, protagoniste et co-autrice avec Marguerite Boutrolle et Sophie Caron du roman graphique Pesticides : leurs ravages sur la santé des enfants (éditions Les Printanières), et les journalistes Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler, autrices du livre-enquête Pesticides kids (éditions Nouriturfu).
Cloé, Alban, Sabine, Ophélie, Lubin… C’est au plus près des enfants malades ou en rémission et de leurs parents en deuil ou en lutte, que Laurence Huc, Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle enquêtent depuis de nombreuses années. Leurs deux livres s’accordent sur un constat effroyable : derrière des drames familiaux se déroulant souvent à bas bruit, c’est la santé des enfants qui est sacrifiée par l’usage massif de pesticides et par l’inaction de l’État, d’une partie du corps médical et du monde scientifique. La France est l’une des premières utilisatrices de pesticides en Europe avec 300 substances actuellement autorisées. Résultat : dans l’hexagone ou les Antilles, les corps et l’environnement sont si massivement contaminés que l’on retrouve des pesticides partout dans les eaux, dans les nuages, et même dans les premières selles des nouveaux nés.
C’est sur cet état des lieux que s’ouvre Pesticides kids, dont les chapitres plongent parmi les victimes et les associations réduites à enquêter elles-mêmes avant de s’intéresser aux soignant·es, aux politiques et aux agences étatiques. Quant à Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants, on suit en dessins Laurence Huc dans son action auprès des familles ou dans les colloques scientifiques, en passant par les auditions au Parlement ou par la cauchemardesque séquence Duplomb.
Partout, « la mise en évidence de la responsabilité des pesticides dans les maladies des enfants requiert décidément un certain courage » ainsi que le formulent Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler. Le tableau est sombre… mais les choses bougent et de nouvelles alliances se profilent.
Tour d’horizon dans un entretien croisé exclusif.
Terrestres – Vos deux livres se recoupent de multiples façons, mais ils sont issus de deux démarches différentes, l’une scientifique et l’autre journalistique. Qu’apportent-ils dans le contexte actuel ?
Sophie Chapelle – Avec Pesticides kids, nous voulions rassembler dans un livre-enquête d’une part les connaissances scientifiques sur la question des pesticides, leur impact sur la santé des enfants et les alertes lancées, et d’autre part les témoignages des familles en métropole et dans les Outre-mer qui se heurtent soit au silence, soit au mépris de l’État. Le travail de Laurence Huc dans son roman graphique Pesticides est complémentaire car il montre ce qu’on peut vivre de l’intérieur en tant que scientifique lorsque l’on se heurte à ces graves défaillances de l’État.
En effet, les liens entre pesticides et cancers pédiatriques, malformations congénitales ou troubles du neurodéveloppement ne sont plus seulement établis par les scientifiques mais sont également reconnus par l’État lui-même, qui a créé en 2020 un Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP). Ce fonds est basé sur une liste de pathologies identifiées comme pouvant être en lien avec l’exposition professionnelle des parents et les conséquences possibles sur les enfants in utero. L’État reconnaît mais fait tout pour dissimuler.
Nolwenn Weiler – La complémentarité, c’est aussi que des scientifiques alertent les journalistes, et que des journalistes vulgarisent et relaient : Laurence fait partie des lanceurs et lanceuses d’alerte qui alimentent notre enquête et notre travail de journalistes depuis plusieurs années. Son parcours illustre ce que la « construction de l’ignorance » implique dans le quotidien des scientifiques ; de notre côté, on montre les conséquences très concrètes pour les familles frappées par des cancers pédiatriques et autres pathologies. Le déni de science et les mensonges autour des dangers de ces substances sont inhérents à l’industrie des pesticides et lui permettent de continuer à produire des molécules utilisées à très large échelle.
Le déni de science et les mensonges autour des dangers de ces substances sont inhérents à l’industrie des pesticides.
Nolwenn Weiler
Laurence Huc – C’est avec le « cluster » de Sainte-Pazanne, un village de Loire Atlantique de 2700 habitants où 25 enfants sont atteints de cancers depuis 2015, ou encore avec Ophélie, la maman de Lubin, un enfant atteint de cavernome portal (une maladie congénitale rare), exposée pendant sa grossesse à pas moins de 108 produits phytosanitaires, que j’ai constaté l’absence de prise en compte des causes environnementales des maladies d’enfants. En commençant à travailler sur la BD, je pensais donc qu’il s’agirait de raconter l’histoire de ces familles. Mais l’éditrice m’a convaincue qu’il est important de raconter ce que cela signifie d’être percuté·e dans sa pratique ou d’interagir avec des agences étatiques en tant que scientifique. Contrairement à Sophie et Nolwenn, je ne pouvais pas aller interroger les agences de santé, le personnel de l’ARS ni même des oncopédiatres : leur enquête journalistique permet cet élargissement précieux.
Plus généralement, au-delà de la question des pesticides, je travaille sous un angle plus global de santé environnementale – car il n’y a pas que les pesticides, loin de là ! – et j’ai voulu montrer toute la complexité de la production de preuves.

Terrestres – Dans vos livres, il est question du « cancer backlash » : vous expliquez que, alors qu’il était admis jusque dans les années 1970 que le cancer est une maladie environnementale, il y a eu un retournement au tournant des années 80. Aux États-Unis notamment, le lobby industriel a imposé l’idée que le cancer serait d’origine génétique, ou la faute à pas de chance (ou au hasard). Les causes environnementales ont été sciemment invisibilisées – alors même qu’on estime que 90% des cancers sont liés à une exposition environnementale à des polluants.
Laurence Huc – C’est l’objet de mon mémoire en philosophie des sciences : dans les années 60 il était en effet admis que le cancer était une maladie environnementale1. En biologie et en toxicologie, on arrivait expérimentalement à provoquer des cancers en exposant à des cancérigènes. Et quand on regarde la littérature scientifique, les questions étaient posées comme ça. Les liens de cause à effet étaient admis par les scientifiques2. Et puis dans les années 70 est arrivée l’ère du tout génétique, avec les énormes financements qui vont avec. Car la génétique promettait de caractériser toutes les maladies : le diabète, les troubles neurodégénératifs, les troubles immunitaires et les cancers.
Pour les cancers, un grand nombre de gènes ont de fait été identifiés : à partir du moment où ces gènes-là deviennent « mutés » et ont une séquence altérée, cela conduit à des cancers. Les années 70, c’est aussi l’essor de la chimie, et en particulier de l’agrochimie dont les lobbies ont beaucoup financé les études génétiques : les scientifiques se sont retrouvés à focaliser sur les gènes responsables du cancer et à moins documenter les causes exogènes des cancers, voire plus du tout. Résultat, quand on regarde les publications sur le cancer à partir des années 80, il y a si peu de papiers sur les causes exogènes qu’on se dit logiquement que le cancer est une maladie génétique.
Dans les années 70 est arrivée l’ère du tout génétique, avec les énormes financements qui vont avec. Résultat : le cancer apparaît comme étant une maladie génétique.
Laurence Huc
Terrestres – Il y a un parallèle frappant avec le traitement du changement climatique…
Laurence Huc – Organiser les financements pour orienter la recherche est une stratégie connue : c’est une des formes de production culturelle de l’ignorance, l’agnotologie. On retrouve en effet les mêmes mécanismes pour le changement climatique ou le tabac. Les recherches sur l’épigénome se poursuivent de façon très pointue, mais on ne se pose pas la question de savoir pourquoi le gène va être tout à coup altéré. On sent bien que sur le plan épistémologique, il y a un vide.
Et c’est là qu’intervient la notion de hasard (en anglais random ou bad luck comme le formulait une publication de 2015), où malgré les expositions ultra documentées aux cancérigènes dans notre environnement, on explique que c’est le hasard qui va faire que la séquence d’un gène va soudainement changer. Ce qui exclut toutes les connaissances sur les substances qui s’intercalent à l’ADN, qui provoquent du stress oxydant ou encore qui perturbent le métabolisme énergétique – parmi plein d’autres mécanismes.
On assiste à un déni bien ancré dans les communautés scientifiques. En tant que scientifiques, on est minoritaires à travailler sur les facteurs exogènes. L’unité INSERM de Rennes où je travaille est la seule unité INSERM en France entièrement dédiée aux recherches sur « santé-environnement-travail ». Et il ne s’agit pas d’une unité parisienne majeure. Parmi les cancéropôles, qui sont des regroupements de plusieurs laboratoires réparties sur un territoire donné, très peu sont pourvues d’une thématique environnement.
Et quand on intervient en rappelant qu’il faut faire attention aux substances cancérigènes, on passe pour des militants écolos. Alors que les présentations des autres collègues sont tellement hors-sol que le décalage m’est personnellement insupportable.
On se retrouve donc avec une recherche qui sert les intérêts privés afin qu’il y ait toujours plus de médicaments. Énormément d’équipes travaillent sur les cancers d’enfants mais elles ne questionnent jamais ce qu’est un cancer d’enfant. Et pourtant : hormis peut-être les 10 % qui seraient génétiques, les cancers d’enfants, ça ne devrait pas exister.
Mais les recherches restent sur leur sacrosaint « alcool, tabac et manque d’activité physique ». Lorsqu’un enfant déclare un cancer à deux ans, n’est-il pas complètement inadéquat et indécent d’agiter ces facteurs ? Certains soignants nient complètement cette réalité-là. Des oncopédiatres de La Société Française des Cancers de l’Enfant ne veulent pas entendre parler des causes exogènes des cancers, ce qui bloque la recherche sur les aspects uniquement cliniques. C’est évidemment important de trouver des traitements mais ignorer la prévention est une grave erreur.
Hormis peut-être les 10 % qui seraient génétiques, les cancers d’enfants, ça ne devrait pas exister.
Laurence Huc
Sophie Chapelle – Ce cancer backlash se nourrit au quotidien de phrases assassines chez nos politiques. De la ministre de l’agriculture Annie Genevard disant qu’il faut cesser l’amalgame entre les cancers et les pesticides à Marine Le Pen qui affirme qu’il n’existe aujourd’hui aucun lien entre les causes environnementales et les cancers de l’enfant ou Laurent Duplomb, qui n’a cessé de répéter que ces cancers sont essentiellement liés aux comportements individuels et non aux pesticides.
Des médias tentent aussi de discréditer les scientifiques documentant la catastrophe. C’est le cas de la journaliste Géraldine Woessner, rédactrice en chef du Point, qui ose affirmer lors d’une audition à l’Assemblée nationale en mars 2026 pourtant consacrée à l’information scientifique : « la méthodologie de l’Inserm, c’est six personnes qui se sont cooptées et qui ont travaillé ensemble pendant quelques mois ». Or, elle fait ici référence à une revue de littérature sur les liens entre pesticides et santé où 15 expert·es nommé·es par le gouvernement ont analysé plus de 5 000 documents scientifiques ! Et pourtant les propos de Géraldine Woessner, qui n’a pas été contredite à l’Assemblée, circulent sur les réseaux sociaux et dans certains médias.
Terrestres – En vous lisant, on apprend avec stupéfaction que le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides (FIVP), cette instance où siègent le Ministère de l’agriculture, la MSA (Mutualité sociale agricole), une organisation professionnelle des pesticides ou une association de victimes, fait appel contre une jeune victime qui sollicitait une indemnité ? Pouvez-vous y revenir ?
Sophie Chapelle – Le FIVP est assez invisible puisque l’État fait tout pour qu’il ne soit pas connu. Mais depuis sa création en 2020, une liste de pathologies est établie : concernant les enfants, il s’agit des leucémies et tumeurs cérébrales pour les cancers pédiatriques, des hypospadias et fentes labio-palatines pour les malformations congénitales, mais aussi – c’est trop peu connu – des troubles du neurodéveloppement. Il faut absolument faire savoir tout cela : de nombreux parents pourraient alors faire un lien entre leur histoire familiale et l’exposition aux pesticides lors de la grossesse.
Rappelons que sur les 3000 victimes reconnues et indemnisées depuis 2020, il y a seulement 20 enfants. Ce faible nombre peut devenir un argument pour les défenseurs des pesticides : « Regardez, il y a si peu d’enfants concernés ! ». Mais si ce nombre est si bas, ce n’est pas que les victimes n’existent pas, c’est que l’État fait tout pour minimiser et multiplier les obstacles à leur déclaration. C’est pourquoi dans Pesticides kids, nous avons insisté sur les difficultés rencontrées par les familles pour faire reconnaître les maladies de leurs enfants. Beaucoup ne savent même pas que le Fonds existe, et quand elles constituent un dossier, les difficultés sont incommensurables. Sabine Grataloup, maman du jeune Théo, exposée au glyphosate pendant sa grossesse, a dû rassembler plus de mille pages avec de nombreuses études scientifiques qu’elle a traduites en français. C’est un travail de combattante qui exige une détermination monumentale, alors qu’elle s’occupait de son enfant malade.
Ce Fonds, où siègent des représentants de l’État, des chercheurs, Phytéis le représentant des vendeurs de pesticides et une (seule) association de victimes, Phytovictimes, est aujourd’hui presque entièrement financé par les taxes sur les ventes de pesticides. C’est à dire par l’extension de l’empoisonnement.
Si le nombre d’enfants reconnus comme victimes est si bas, c’est que l’État fait tout pour multiplier les obstacles à leur déclaration.
Sophie Chapelle
Nolwenn Weiler – Alors que beaucoup de scientifiques, dont Laurence, ont accepté de nous rencontrer et de partager leurs travaux, cela a été plus compliqué du côté des oncopédiatres. Jacques Grill, spécialiste des tumeurs cérébrales à l’Institut Gustave Roussy à Villejuif, est le seul oncopédiatre qui a accepté de répondre à nos questions. Il nous expliquait que dans la formation des oncopédiatres, la place de la génétique et du hasard est extrêmement forte. La plupart de ses collègues évacuent les causes environnementales pour se focaliser sur le hasard ou les prédispositions, alors même que, dit-il, « les cas héréditaires ne représentent que 10% des cancers pédiatriques ».
Tout cela est notamment lié au financement des recherches qui favorisent les sujets liés à la génétique, et orientent ensuite l’enseignement médical. S’intéresser à l’environnement relève d’une démarche personnelle, souvent réalisée après les études. Il y a un espoir du côté des jeunes médecins qui s’impliquent et qui vont à contre-courant de leur formation et de leurs certitudes.
Laurence Huc – Les connaissances scientifiques sont là, il y a consensus, il y a des expertises collectives, des études internationales validées, la reconnaissance des maladies professionnelles : tout cela est acté. Même s’il existe des scientifiques qui nient et demandent encore des études pour avoir la certitude que l’acétamipride est toxique par exemple. Pour moi, on n’en est plus là et c’est cela que j’ai voulu raconter.
Quand j’interviens sur le terrain, je dis bien, en tant que toxicologue, que le plus grand cancérigène, c’est l’inaction politique.
En 2017, j’ai formulé des alertes scientifiques par rapport aux pesticides SDHI [une famille de 11 substances fongicides] et à cette époque on avait encore quelques députés, y compris macronistes, qui nous recevaient et qui écoutaient. C’est terminé. On se retrouve face à des politiques antisciences qui nous attaquent.
En 2017, on avait encore quelques députés qui nous recevaient et qui écoutaient. C’est terminé. On se retrouve face à des politiques antisciences qui nous attaquent.
Laurence Huc
Pour en revenir au Fonds d’indemnisation pour les victimes des pesticides (FIVP), à partir du moment où il y a leucémie, ou bien une exposition professionnelle de l’un des deux parents, la maladie est reconnue de façon automatique. Mais le FIVP poursuit systématiquement en cassation quand de nouveaux liens avec une maladie pourraient être établis, par exemple avec une malformation rare. Le cas d’Ophélie et de Lubin n’est pas isolé. Est-ce que c’est dû aux manques de moyens pour financer toutes ces maladies rares ? Je ne sais pas. Mais le fait que le FIVP s’attaque à la science est assez perturbant. Dans le cas de Lubin, les experts du FIVP ont jugé « peu probables » les liens entre l’exposition à 108 substances pesticides pendant la grossesse et la malformation congénitale avec laquelle l’enfant est né. Quand on connaît le caractère toxique pour le fœtus de beaucoup de pesticides, l’effet cocktail, et la période de vulnérabilité qu’est la grossesse, c’est assez affligeant de voir toutes ces connaissances non mobilisées et la conclusion que le lien n’est pas établi.
Il y a aussi un mélange des genres entre des intérêts communs publics et des intérêts privés. Un exemple : dans le procès porté par l’association Justice pour le Vivant, qui a condamné l’État à revoir les autorisations de mise sur le marché en prenant en compte les connaissances scientifiques disponibles, l’État demande un pourvoi en cassation aux côtés de l’organisation des professionnels des produits chimiques agricoles Phytéis.
Nolwenn Weiler – Le fait que les victimes soient visibles met des visages sur la catastrophe. Et c’est comme si l’État ne souhaitait pas que ces visages soient trop nombreux. Si un trop grand nombre de victimes sont reconnues, le budget lié aux versements des indemnités va être de plus en plus élevé. Mais en plus, avec tous ces visages, toutes ces victimes, le coût humain faramineux du modèle agro-industriel devient très visible, trop sans doute…
Au départ, quand le FIVP a été mis en place, il était par exemple question d’inclure les riverains. Au fur et à mesure des discussions, seuls les professionnels ont été retenus comme pouvant saisir le Fonds. Récemment, le cap des 1000 victimes reconnues en une seule année a été passé. Mais d’après le collectif des victimes des pesticides de l’ouest, il est désormais question de baisser les indemnisations dont chacun bénéficie, plutôt que d’augmenter le budget du FIVP.
Avec tous ces visages, toutes ces victimes, le coût humain faramineux du modèle agro-industriel devient très visible, trop sans doute…
Nolwenn Weiler
Terrestres – Les mesures à prendre pour faire cesser les ravages des pesticides sont énormes. Cependant, imaginer un pays sans pesticides est un objectif plus atteignable à court terme qu’un pays sans pétrole, alors pourquoi rien n’est fait ?
Nolwenn Weiler – Dans les années 2010, il y a eu une croissance de l’agriculture bio, en termes d’installation et de consommation. Mais cette période a été suivie d’un violent retour de bâton, avec des arrêts brutaux de financements et des choix de répartition de la PAC à l’opposé du soutien à l’agriculture bio qui représente seulement 10% de la surface agricole utile3. Alors que même au niveau purement économique, c’est financièrement beaucoup plus stratégique de soutenir cette agriculture-là, puisque l’agro-industrie coûte extrêmement cher : ce sont des productions sous perfusion d’argent public4. Si on enlève les aides, des entreprises entières s’écroulent car elles ne sont pas viables.
L’agriculture conventionnelle coûte également extrêmement cher aussi en coût de dépollution de l’eau – plus d’un milliard d’euros par an. De nombreux élus locaux commencent à paniquer : il y a des endroits où l’on ne peut plus boire l’eau, où elle est interdite pour les femmes enceintes et les enfants. Il faut alors en acheter : on revient à la corvée d’eau. C’est quand même surréaliste de ne plus pouvoir boire l’eau du robinet… Il y a enfin le coût énorme en termes de santé, c’est d’ailleurs pour cela que des mutuelles se mobilisent et demandent une sortie progressive du modèle dépendant des pesticides.
Mais cet arrêt impliquerait une grosse perte de revenus pour les entreprises qui les commercialisent : c’est le cœur de la bataille. Ces entreprises ont vraiment intérêt à ce que ce cancer backlash prospère.
L’arrêt des pesticides impliquerait une grosse perte de revenus pour les entreprises : c’est le cœur de la bataille. Ces entreprises ont vraiment intérêt à ce que ce cancer backlash prospère.
Nolwenn Weiler
Sophie Chapelle – 82% des agriculteurs et agricultrices qui aujourd’hui utilisent des pesticides disent qu’ils seraient prêt·es à s’en passer si les règles étaient les mêmes pour toutes et tous. En février dernier, une étude de l’INRAE menée sur 10 ans dans des systèmes de grande culture conventionnels a montré qu’il était possible de produire sans pesticide en restant productifs tout en assurant un revenu décent aux agriculteur·ices5. Les travaux menés depuis 2010 dans le cadre du dispositif DEPHY sont aussi inspirants : les 2000 agriculteur·ices engagé·es dans ce réseau ont réussi à réduire les usages de pesticides grâce notamment aux groupes de discussions mis en place entre pairs. Si la transition est actuellement impossible, c’est parce que les gouvernements successifs n’ont pas cessé de favoriser l’agro-industrie et de ratifier des accords de libre-échange qui mettent le monde agricole dans une situation de concurrence internationale intenable.
Laurence Huc – Pourquoi ces recherches de l’INRAE ou les expertises de l’INSERM n’ont-elles pas de retentissement sur les Ministères de l’agriculture, de la santé et de l’environnement ? Il y a un dysfonctionnement sur le plan institutionnel. Cela fait très longtemps que des rapports de l’INRAE ou de l’ANSES avertissent des problèmes sur le glyphosate ou les néonicotinoïdes mais ne sont pas pris en compte6.
Dans le domaine des politiques publiques concernant la pollution, il y a un retard spécifique sur les pesticides par rapport aux connaissances scientifiques qui démontrent les effets. On est très en retard sur la prise en compte des pesticides dans la pollution de l’air : dans les années 1980, les pesticides ont été exclus des molécules préoccupantes à rechercher dans l’air. Ils ne font donc pas l’objet d’alertes, et on est en retard sur les risques pour les riverains lors des épandages : tout se fait sur la base du volontariat et il n’y a aucun seuil sanitaire établi à ce jour. De même, l’effet cocktail n’est toujours pas pris en compte pour évaluer la toxicité des pesticides. Pour les hydrocarbures, les dioxines ou les PFAS, même si on n’évalue pas l’effet cocktail, maintenant, on prend au moins en compte la somme de toutes ces familles-là pour évaluer les niveaux de contamination. Mais sur les pesticides, on ne le fait pas du tout.
Tout cela est le résultat de l’intervention des grands groupes industriels et de leurs lobbies, qui étaient très présents lors de la mise en place des politiques publiques censées nous protéger.
Dans le domaine des politiques publiques concernant la pollution, il y a un retard spécifique sur les pesticides par rapport aux connaissances scientifiques qui démontrent les effets.
Laurence Huc
Terrestres – Vos deux livres portent essentiellement sur la situation en France, mais évoquent les ravages du chlordécone aux Antilles ou ceux des « agrotoxiques » au Brésil, comme les appelle la géographe exilée Larissa Mies Bombardi, qui parle de « colonialisme chimique ». Qu’en est-il de la dimension internationale ? Est-ce que le commerce global de pesticides n’est pas une difficulté supplémentaire, sachant que même si on interdit une molécule quelque part, elle ne disparaît pas si est employée ailleurs ?
Nolwenn Weiler – Dans Pesticides kids, on a voulu dire la violence coloniale dans cette pollution du corps des enfants, terrible aux Antilles notamment. Dans ces îles, les ravages du chlordécone sont documentés et des mobilisations existent parmi les victimes, chercheurs et médecins. Leur travail nous a permis de raconter une partie de cette histoire.
Le fait qu’il existe des cancers d’enfants doit en soi être une alerte. Mais si on regarde dans les Suds, les niveaux d’alerte sont ahurissants. Les travaux de Larissa Mies Bombardi documentent pour le Brésil – premier importateur de néonicotinoïdes français – les malformations et le nombre de cancers, ainsi que l’âge extrêmement précoce des enfants concernés. On peut supposer, vu l’ampleur des ravages dans ces pays, que si les corps des enfants des pays colonisés comptaient autant que ceux de la métropole, les alertes auraient été entendues beaucoup plus tôt.
Notons que des liens internationaux peuvent aussi exister à travers les victimes. Par exemple lors du procès Monsanto, Sabine Grataloup, maman du petit Théo, né avec une grave malformation de l’œsophage, raconte qu’elle a bénéficié des recherches qui ont été faites en Argentine pour prouver les dommages sur son propre enfant.
Sophie Chapelle – Lors des débats dans l’hémicycle, on nous répète sans cesse que les pires substances ne sont aujourd’hui plus utilisées. Mais le débat est très mal posé puisque ces substances-là persistent dans l’environnement de façon considérable. Le cas du chlordécone, interdit en France alors qu’il était produit et exporté aux Antilles, est effarant. L’étude Timoun, qui suit plus d’un millier d’enfants et de mères en Martinique, montre à quel point les cordons ombilicaux sont imprégnés de chlordécone alors qu’il est interdit aux Antilles depuis 1993 (depuis 1990 en France hexagonale). Le sang maternel, le lait maternel sont contaminés. On demande donc aux populations sur place de vivre avec cette pollution, de la subir et de se responsabiliser à l’échelle individuelle. Alors que ce sont des choix politiques qui ont été faits voilà plusieurs décennies, dont enfants et parents paient aujourd’hui le prix. C’est d’une violence incroyable : cela fait des décennies qu’on sacrifie des populations sur l’autel de la seule compétitivité.
L’espoir qu’on peut avoir est que des alliances se nouent entre les populations, celles de métropole et des Antilles, en passant par les populations brésilienne et argentine. Je pense aussi à l’Indonésie qui fait partie des pays les plus consommateurs de pesticides, en volumes comme en quantité à l’hectare.
L’espoir qu’on peut avoir est que des alliances se nouent entre les populations, celles de métropole et des Antilles, en passant par les populations brésilienne et argentine.
Sophie Chapelle
Laurence Huc – Il faudrait revoir tous nos modes de production et de consommation. J’ai fait du terrain sur l’usage des pesticides en Tanzanie : j’ai vu des enfants jouer avec les coupelles utilisées pour répandre les pesticides, qui sont par ailleurs répandus sans réelle protection. Les conséquences sont flagrantes, mais aucune cohorte épidémiologique ne couvre les pays du Sud : on n’y documente pas l’exposition et la survenue des maladies.
Les pesticides sont massivement utilisés pour produire du thé, du café et du chocolat, que les gens intoxiqués sur place ne consomment pas mais qui sont exportés dans les pays occidentaux. Des productions coloniales donc, de même que les fleurs comme les roses de la Saint Valentin, produites en Tanzanie ou au Kenya. Nous n’accepterions pas des productions qui exigent autant de pesticides. Les populations du sud subissent la pollution de la production et ensuite celle des déchets toxiques que les pays « riches » exportent.
Terrestres – Le 3 octobre prochain a lieu une journée de mobilisation contre les pesticides ; cet automne, le catastrophique projet de loi OMNIBUS sera discuté au parlement européen ; au printemps prochain auront lieux les élections présidentielles. Comment voyez-vous ces échéances ?
Nolwenn Weiler – J’observe une vivacité du mouvement social, qui est plein d’une énergie et d’alliances très nouvelles : l’implication des soignants, l’existence de liens forts entre le milieu agricole et les malades, tout cela a émergé ces dernières années avec le travail remarquable de certaines associations.
Pour l’échéance présidentielle, des Mutuelles mobilisées pour la Santé planétaire (plusieurs millions d’assuré·es) sollicitent les candidats à la présidentielle pour leur demander leur position sur les pesticides.
Sophie Chapelle – On peut s’attendre à une dynamique importante le 3 octobre : ce mouvement social est en effet très fort, il réunit des paysannes et des paysans – qui font partie des premières victimes comme les enfants –, des militant·es issu·es notamment des Soulèvements de la terre, ainsi que le monde des soignants et le monde de la recherche : avec la proposition de loi Duplomb, on a vu le Conseil national de l’Ordre des médecins monter au créneau, on a vu 22 sociétés savantes médicales se positionner très clairement contre.
Cette opposition ne se manifeste plus seulement avec des tribunes ou des pétitions mais aussi dans la rue, avec des mouvements comme Cancer Colère, qui essaime partout en France. On peut compter sur cette mobilisation pour pointer les responsabilités de l’État et des firmes et l’écart grandissant entre les connaissances scientifiques et les décisions politiques.
On peut compter sur cette mobilisation pour pointer les responsabilités de l’État et des firmes.
Sophie Chapelle
Laurence Huc – Une autre manière de se ressaisir de la démocratie, ce sont les instituts citoyens ou éco-citoyens qui bourgeonnent à plein d’endroits. Avec l’ICREPSE, né à Sainte-Pazanne, qui est dédié à la santé des enfants, on a été le deuxième ou le troisième après celui de Fos sur mer et celui de l’Aude. Il y en a désormais un sur la pollution aux PFAS à Lyon, sur la pollution de l’air dans la vallée du Mont-Blanc, un autre encore qui est en train de se former à Lille.
Tous ces instituts naissent du sursaut citoyen face au fait que l’État, en l’occurrence les ARS ou Santé publique France, ne font pas les études environnementales qu’on est en droit d’attendre. Des collectifs citoyens créent leurs propres instituts indépendants pour formuler des questions de recherche et travailler avec des gens compétents pour mener les études. Cela remet la science au cœur de la démocratie.
Sophie Chapelle – Des collectifs de parents se créent, en faisant du porte-à-porte pour sensibiliser et agir en amont sans attendre que les enfants tombent malades, en essayant de mobiliser autour de la prévention. Les collectivités locales peuvent avoir leur rôle à jouer.
Avec Nolwenn, on partage cette même conviction que la santé des enfants peut permettre de renouer le dialogue entre des mondes présentés comme irréconciliables, riverain·es d’un côté, milieu agricole de l’autre. Plusieurs actrices de terrain rapportent qu’aujourd’hui, ils et elles arrivent à échanger avec des agriculteurs sur les pesticides dès lors qu’il est question des enfants.
Image principale : Annie Sprat sur Unsplash.
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Notes
- Le mémoire de philosophie des sciences de Laurence Huc, « Qu’est-ce qu’un cancérigène ? Des îlots de connaissances scientifiques dans de profonds océans de controverses : Cas des pesticides inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI) », est à retrouver à l’adresse https://hal.inrae.fr/hal-05200619. Voir également les travaux de Robert Proctor et de Samuel Epstein aux États-Unis ou ceux de Mathias Girel en France.[↩]
- À compter du moment où l’on a commencé à maitriser l’expérimentation animale puis in vitro, la recherche en biologie s’est concentrée sur les tests de multiples polluants pour décrypter leur pouvoir cancérigène. Ces connaissances ont aussi motivé la création du CIRC (Centre international de recherche sur le cancer) en 1965, chargé de coordonner les recherches sur les cancérigènes, les classer afin de mettre en place des mesures de prévention majeures.[↩]
- Voir « Évolution des fermes et des surfaces bio ou en conversion » (Agence Bio, chiffres publiés en 2026).[↩]
- En l’occurrence 48 milliards d’euros par an selon le bureau d’études Basic, en incluant les exonérations de cotisations sociales et niches fiscales[↩]
- « Une étude expérimentale menée sur 10 ans montre le potentiel de systèmes de production agricoles sans pesticides », Inrae, février 2026.[↩]
- La famille des pyréthrinoïdes, par exemple, qui a des impacts en termes de troubles neurodéveloppement chez l’enfant, est traitée par la revue de littérature de l’INSERM en 2021 et a fait l’objet d’une alerte de l’ANSES en 2025.[↩]







