Ce texte est extrait du livre Réhabiter, une anthologie de textes de Peter Berg, choisis et traduits de l’anglais par Marin Schaffner et Mathias Rollot, paru aux éditions Wildproject dans la collection « Domaine sauvage » en octobre 2026. Il est composé de l’article « Cultiver une politique des lieux de vie » (1986), et de la « Déclaration du Premier congrès biorégional nord-américain de 1984 ».
Cultiver une politique des lieux de vie (1986)
Les conclusions les plus évidentes cachent parfois les situations les plus mystérieuses. Demandez aux habitant·es des villes d’où vient l’eau qu’ils et elles boivent, par exemple. La plupart répondront quelque chose comme : « Du robinet, bien sûr. Vous en voulez ? Il suffit de tourner la poignée. Une autre énigme intemporelle pour laquelle vous auriez besoin d’aide ? » Il en va ainsi, tout particulièrement si vous avez passé votre vie à maîtriser la survie en appartement. Mais le robinet n’est que le dernier endroit par lequel l’eau est passée, non pas là d’où elle vient. Avant cela, elle était dans les tuyaux, et avant encore dans les conduites d’eau. Elle y est arrivée depuis un réservoir, et depuis un aqueduc connecté à un lac de stockage. « Dites-moi donc le nom du lac et je saurai d’où vient vraiment l’eau. » Trouver son nom et, mieux encore, marcher sur les bords de ce lac s’apparente définitivement à une première étape vers l’acquisition d’un sens du soin et de la gratitude. Mais même ce lac n’est qu’un endroit parmi d’autres où l’eau est passée. Elle est arrivée là par le ruissellement des eaux de pluie ou de la neige tombées des nuages. Et les nuages, d’où viennent-ils alors ? Des eaux évaporées de l’océan ? De la rencontre de deux systèmes climatiques ? Quelles que soient les forces impliquées dans la formation d’un nuage particulier, la source de chaque particule d’eau qui s’y trouve demeure un profond mystère. Si quoi que ce soit peut être dit sur l’état par excellence de l’eau, c’est probablement qu’elle ne finit et ne commence nulle part, mais qu’elle est prise dans un cycle permanent qui l’emmène d’une forme et d’un emplacement vers un·e autre.
Voilà une observation simple : nous vivons toutes et tous dans un lieu géographique précis. Et voilà la situation mystérieuse et primordiale qui l’accompagne : les lieux dans lesquels nous vivons sont vivants. Ils sont des biorégions, des lieux de vie uniques avec leurs propres sols et topographies, leurs bassins-versants et climats, leurs plantes et animaux indigènes, et plein d’autres caractéristiques naturelles distinctives. Chaque caractéristique affecte les autres et est affectée par elles, comme dans n’importe quel système vivant ou n’importe quel corps. Pas seulement « des montagnes », mais les Appalaches ou les Rocheuses. Pas seulement des « vallées de rivière », mais l’Hudson ou le Sacramento.
Les populations humaines sont aussi une partie intégrante des lieux de vie. Ce que nous faisons les affecte, et nous sommes affecté·es par eux en retour. En dernier ressort, les vies des biorégions soutiennent nos propres vies, et la manière dont nous vivons en devient cruciale pour leur capacité à en faire autant.
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Savoir que l’eau est toujours prise dans un cycle a une grande valeur pratique (quelle que soit la fragilité de notre perception de chaque phase du cycle). Cela signifie, par exemple, que rejeter des eaux usées ou chimiquement polluées ne permettra pas vraiment de se débarrasser de ces polluants. Ils seront juste transportés dans le flux suivant, où qu’il soit : la prise d’eau d’une ville en aval, peut-être, ou à travers le sol pour s’infiltrer ensuite dans un puits. L’eau que nous avons utilisée a de bonnes chances de devenir rapidement celle de quelqu’un d’autre –limiter ce que nous mettons dedans et la traiter avant de la renvoyer dans le flux devient un enjeu de responsabilité et de réciprocité sociales. C’est la base de ce qu’on pourrait appeler une « politique du cycle de l’eau », qui est une sérieuse affaire. La majorité des gouvernements des métropoles, villes et comtés ont des départements officiels qui supervisent les ressources en eau et les eaux usées ; et les questions de qualité et d’usage de l’eau peuvent soulever de profonds débats publics.
Quelle est la réponse pratique pour savoir ce que nous partageons au sein des vies multiples des biorégions ? Si ce que nous faisons les dégrade, comment cela fait-il écho à nos concepts de responsabilité et de réciprocité sociales ? Qu’est-ce qu’une politique des lieux de vie ?
Système racinaire
Il convient peut-être mieux de commencer par regarder les conditions réelles qui existent là où les gens vivent. Cela peut faire courir le risque d’une particularisation outrancière, mais on évitera au moins la généralisation excessive et l’abstraction qui font que la pensée politique est pourrie par l’idéologie.
En ce moment même, je suis dans un bassin-versant de 90 kilomètres de long, clairement défini, et qui se jette dans l’océan Pacifique sur une portion assez reculée de la côte nord de la Californie. J’ai enseigné des sonnets de Shakespeare (« Quand je considère que tout ce qui grandit… ») dans la petite école où va ma fille, j’ai participé à un programme de travail-études au sujet des arbres fruitiers avec un maître local de l’élagage, et j’ai apporté mon aide à des projets communautaires. On nous a prêté un chalet qui nous fournit de la chaleur grâce à un poêle à bois et de la lumière via des lampes à kérosène. L’eau provient du même ruisseau qui coule ensuite dans des bassins d’élevage de saumons, tenus par des fermi·ères autodidactes qui essaient de ramener les poissons indigènes à leur niveau de population historique dans ce cours d’eau.

Dessin de la biorégion de Shasta, Arthur Okamura et Dennis Breedlove. Dans Peter Berg & George Tukel, brochure « Renewable Energy and Bioregions », 1980.
La vie ici n’a jamais été très prospère. Des familles qui vivent là depuis cinq générations coupent et transportent encore du bois de chauffage, maintiennent d’excellents jardins et font des bocaux avec à peu près tout – des cerises au saumon. C’est ainsi que font nombre de ces précurseur·es d’un genre nouveau. La plupart des tâches demandant le travail de plus d’une personne sont réalisées grâce à des échanges informels ou sur une base volontaire qui perdure grâce à la bonne volonté du voisinage (les compétences des gens et les services qu’ils peuvent offrir sont vastes et parfois stupéfiants). Dans la ville d’à côté, l’institution municipale la plus visible est une caserne de pompiers volontaires, et le seul signe d’existence d’un gouvernement national distant est un petit bureau de poste. Si jamais on appelle la police, leurs voitures viennent du bureau du shérif du comté, à une heure et demie de route à travers les crêtes montagneuses. « Anarchisme populaire » ne serait pas un mauvais terme pour définir l’éthos social qui guide ces relations généralement respectueuses entre les résident·es de la vallée. La majorité d’entre elles et eux sont là car ils et elles aiment ce mode de vie.
« Tu rends ça un peu trop idyllique », fait remarquer mon ami élagueur. « Je vis ici, et ça me donne envie de déménager dans ce lieu que tu décris. Tu as oublié de parler de la mentalité qui t’autorise à faire n’importe quoi sur le terrain qui t’appartient, y compris le détruire. Et qu’en est-il des querelles sur les droits d’eau ou des rancunes personnelles qui peuvent durer des années ? »
« Anarchisme populaire » ne serait pas un mauvais terme pour définir l’éthos social qui guide ces relations généralement respectueuses entre les résident·es de la vallée.
Il y a tout cela aussi, en effet – mais un·e visiteu·se qui aurait un quelconque intérêt à inverser la dégradation des lieux de vie ne pourrait s’empêcher d’être frappé·e par la profondeur du système racinaire qui existe ici pour habiter le futur de façon soutenable. Une abondance de bois local renouvelable pour se chauffer, de l’eau de qualité en provenance des chutes et des ruisseaux, des matériaux de construction naturels, des sols variés et cultivables, et un approvisionnement naturel en nourriture – du poisson comme des ressources indigènes. Les ressources humaines comprennent des compétences larges, un esprit de mutualisme informel, un travail scrupuleux de préservation naturelle et d’amélioration des projets piscicoles, et une culture tournée vers l’écologie en pleine expansion.
Dans les faits, parvenir à une harmonie viable avec les systèmes naturels de cette vallée est une autre affaire, et c’est bien plus difficile qu’il ne pourrait sembler à un·e visiteu·se occasionnel·le. En un sens, cela demanderait l’acceptation d’une perspective politique différente de tout ce que les gens ici (ou ailleurs) ont pu connaître.
Vue biorégionale de la baie de San Francisco. Affiche du Frisco Bay Mussel Group, 1977.
Commençons par le lieu lui-même, qui n’a pas été très bien traité au cours du siècle dernier, depuis que les colons sont arrivés et que les habitant·es autochtones ont été déplacé·es de force ou exterminé·es. Le surpâturage des bovins et des moutons (qui implique de brûler des forêts pour élargir les pâturages), ainsi que le bûcheronnage brutal ont abîmé la majorité des collines. L’érosion consécutive a emporté de vastes quantités de sols, a causé d’immenses glissements de terrain, et a rempli la rivière autrefois cristalline de bancs de graviers. Un futur soutenable devrait reposer avant tout sur un engagement local à restaurer et conserver la rivière, les sols, les forêts et toute la vie sauvage qui garantit en dernier ressort la possibilité d’habiter ici.
Ensuite viendrait le développement de moyens de satisfaire les besoins humains qui seraient à la fois durables et autosuffisants. La production actuelle de nourriture, bien que plus visible qu’en d’autres endroits, est en réalité minimale. Même le foin pour les animaux vient souvent de l’extérieur de la vallée. Les besoins en énergie, maintenant partiellement satisfaits grâce au bois local, pourraient être complètement couverts en utilisant d’autres techniques et d’autres sources renouvelables telles que l’énergie solaire ou l’énergie micro-hydraulique. L’essence est actuellement un cinquième plus chère ici qu’elle ne l’est juste à l’extérieur de la vallée. Presque tous les biens manufacturés sont importés, par camion ou par bateau. Il y a quelques professionnel·les de santé, mais les cas compliqués (ou ceux requérant des soins optiques ou dentaires) sont obligés de voyager au-delà des limites du bassin-versant pour être soignés. Et les transports publics sont inexistants.
Enfin, il y a le problème de gagner sa vie dans un lieu où il y a peu d’emplois réguliers. Les revenus liés à l’actuel boom de la culture de marijuana (qui existe aussi dans de nombreuses autres régions profondément rurales) sont perpétuellement mis en péril par les zélateurs du maintien de l’ordre. Même si la marijuana était légalisée, la solution économique la plus efficace à long terme serait de s’appuyer sur des activités existantes qui résistent aux fluctuations et sont compatibles avec la restauration des systèmes naturels, plutôt que de continuer à les appauvrir – des projets d’amélioration des conditions naturelles, l’éducation (particulièrement autour de pratiques piscicoles, forestières, pastorales et agricoles soutenables), des services aux visiteu·ses, ainsi qu’une culture et un artisanat locaux. Dans le même temps, le besoin interne d’argent pourrait être réduit grâce à des engagements communautaires qui « créent de l’argent sans utiliser d’argent » – quelques grandes fermes gérées en commun, des coopératives de partage d’outils et de machines, des échanges de main-d’œuvre en vue d’améliorations telles que la rénovation des maisons pour augmenter leur efficacité énergétique, une monnaie locale ou un système de crédits local pour échanger biens et services, un système de partage des moyens de transport, et d’autres façons formelles d’augmenter les interdépendances sociales.
Restaurer les systèmes naturels, satisfaire les besoins humains essentiels et développer le soutien aux individus : voilà les prérequis fondamentaux de la soutenabilité, qui devraient être les objectifs d’une politique biorégionale.
Restaurer les systèmes naturels, satisfaire les besoins humains essentiels et développer le soutien aux individus : voilà les prérequis fondamentaux de la soutenabilité, qui devraient donc être les objectifs, dans notre vallée, d’une politique biorégionale à l’échelle du bassin-versant. Certain·es d’entre nous se préoccupent déjà d’atteindre cela, et ces personnes pourraient être facilement de plus en plus nombreuses à l’avenir. Néanmoins, celles et ceux qui sont investi·es depuis longtemps sentent qu’ils et elles n’en verront jamais la réalisation complète de leur vivant. Combien de générations cela pourrait-il prendre de restaurer cette vallée ? (D’ailleurs, cela a-t-il déjà véritablement eu lieu quelque part ?) Jusqu’à quel point ce lieu peut-il devenir autonome en ce qui concerne la nourriture, l’énergie, les biens manufacturés, l’éducation et la santé ? Dans quelle mesure un soutien extérieur continu serait-il encore nécessaire, et sous quelles modalités devrait-il être assuré au-delà du bassin-versant ? En vue d’augmenter l’interdépendance sociale, quels moyens politiques pourraient permettre à toutes les croyances, individuelles et différentes, qui existent ici de se fondre dans une coopération formelle sans perdre l’esprit de liberté que la vallée nourrit en ce moment ?
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Nombre de problèmes demandent une attention immédiate. Il devrait y avoir un moratoire sur l’abattage des quelques peuplements d’arbres primaires qui subsistent encore. Un programme de recyclage complet devrait remplacer le transport des déchets non triés de la décharge locale. Un plan énergétique à l’échelle de la vallée devrait être planifié et mis en action. Une éducation relative au bassin-versant, bien que déjà un peu présente au lycée, devrait être une préoccupation élargie aux écoles primaires et aux collèges, et devrait aussi être offerte aux adultes. Il y a beaucoup à faire pour occuper tout le monde avant que la politique puisse être profondément remaniée autour des principes de restauration des systèmes naturels, de satisfaction des besoins humains et de développement du soutien aux individus.
Photo de P. Berg sur la Billy Goat Hill, San Francisco, 1990 (© C. Kennard)
Des gouvernements évolutifs à l’échelle des bassins-versants
Cultiver une politique des lieux de vie requiert de s’appuyer sur la réalité de ce qu’est la vie en un lieu donné, et rappelons-nous qu’aucun fait ne s’établit sans preuve. Avant que qui que ce soit de raisonnable n’adhère à la perspective de s’adapter à des processus naturels en cours, il faut d’abord réussir à en faire un programme cohérent.
Par exemple, aucune agence extérieure n’a proclamé que l’augmentation du nombre de saumons devait commencer dans cette vallée. Le désir de voir autant de saumons qu’avant nager de nouveau dans la rivière a conduit quelques personnes à enquêter sur la manière dont cela pouvait être accompli. Ils et elles se sont ainsi engagé·es dans un travail chronophage (avec de nombreux et frustrants faux départs et erreurs) qui a finalement abouti à quelques petites réussites. Ils et elles ont communiqué leur vision à d’autres personnes, les ont impliquées dans le projet, et ont par conséquent augmenté les chances d’y arriver. Maintenant que plus de voisin·es sont impliqué·es, les menaces qui pèsent sur la restauration des populations de saumons – telles que la perte d’habitat des poissons à cause de l’exploitation forestière, le surpâturage, la surpêche et la destruction des courants – deviennent des problématiques plus largement connues et comprises. Si cela devient une éthique globalement partagée, la phrase « Ne faites rien qui puisse nuire au cycle de reproduction » pourrait conduire à de profonds changements dans cette vallée.
Une politique biorégionale émane d’individus qui s’identifient à des lieux réels et trouvent des moyens d’interagir positivement avec la toile du vivant autour d’elles et eux.
Une politique biorégionale émane d’individus qui s’identifient à des lieux réels et trouvent des moyens d’interagir positivement avec la toile du vivant autour d’elles et eux. S’impliquer de proche en proche entre voisin·es d’un même bassin-versant (watershed) crée un bassin social (socialshed). Ce groupe originel est et restera l’unité la plus importante des interactions politiques biorégionales. Plusieurs bassins sociaux de voisin·es travaillant sur une grande variété de projets (coopératives, jardins communautaires, énergies renouvelables, éducation biorégionale, recyclage, et bien d’autres) peuvent facilement se fédérer pour former une organisation élargie à l’ensemble de la communauté locale. Dans les faits, ce serait un conseil de bassin-versant, pouvant légitimement revendiquer la représentation de ce lieu partagé en étroite collaboration.
Un conseil de bassin-versant est le forum approprié pour aborder les problématiques d’habitation, et aussi pour définir de nouveaux objectifs qui seraient fondés sur les principes de restauration naturelle, de satisfaction des besoins humains et de soutien aux individus. Il pourra, de fait, affronter les institutions de gouvernement les plus proches (village, ville et département) pour défendre une position. Ces gouvernements établis peuvent être des unités arbitraires d’un point de vue biorégional – avec leurs frontières non naturelles tracées à la règle et leur contrôle sur une myriade de géographies naturelles –, mais leurs politiques ont des effets réels sur les lieux de vie et ne peuvent être ignorées si jamais un conseil autonome faisait pression pour s’autodéterminer au sein d’un bassin- versant.
Les biorégions entières sont généralement plus vastes qu’un seul bassin-versant et sont recouvertes de formes de gouvernement tout aussi arbitraires mais souvent plus puissantes : plusieurs départements, des régions, des États, des directions nationales, des agences extérieures – bien trop, en réalité, pour être des institutions utiles, à même de résoudre des problèmes à l’échelle d’une biorégion. Plutôt que de chercher à influencer quoi que ce soit de plus large que les gouvernements locaux, les conseils de bassin-versant doivent s’unir pour former un corps indépendant qui puisse représenter leur biorégion entière. Un conseil à l’échelle de notre vallée, par exemple, tout en tenant des positions sur les problématiques des villages et des villes, pourrait aussi s’allier à des groupes similaires de la Californie du Nord (la biorégion Shasta) dans une fédération ou un congrès.
Carte de San Fancisco comparant la vie sauvage locale en 1750 et en 1990. Par Nancy Morita (Planet Drum Foundation, 1992).
Les conseils de bassin-versant et les congrès biorégionaux ont, de fait, éclos dans certaines parties de l’Amérique du Nord, se reliant de la Cascadia (sur la côte nord-ouest du Pacifique) jusqu’à NewYork (en bas de l’estuaire de l’Hudson). On pourrait se demander –et même l’establishment environnementaliste le fait– si ces nouveaux groupes sont vraiment nécessaires. Les objectifs de soutenabilité ne peuvent-ils être atteints à travers les formes existantes ? Et ne serait-ce pas mieux si l’on s’efforçait de faire fonctionner ces formes plutôt que d’en créer d’autres qui seront, de toute façon, considérées comme inacceptablement radicales ? Et quid pour les autres lieux que les vallées reculées, et notamment les régions plus peuplées ou plus proches des centres métropolitains ?
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Cela va sans dire que créer un nouveau canevas de formes politiques est difficile et que ce sera inévitablement vu, au départ, comme radical (ce qui est en partie justifié si l’on considère les personnes frustrées ou ambitieuses que cela peut attirer). Si cela en vaut la peine, c’est uniquement pour gagner quelque chose d’absolument nécessaire, et que nous ne pouvons pas atteindre à travers les moyens existants. La question devient alors : n’y a-t-il aucune autre manière de préserver les lieux de vie ? Les instances les plus locales mises à part, les divers gouvernements et partis politiques dominants ne sont pas ouverts, en général, à faire de la soutenabilité un objectif sérieux. Ils semblent déjà à peine capables d’entendre les protestations des environnementalistes réformistes contre la destruction à grande échelle de la biosphère de notre planète, et ne sont pas susceptibles de prendre au sérieux les biorégionalistes avant que le district de Columbia (la région située autour de la capitale nationale de Washington) lui-même ne devienne totalement inhabitable. Le gouvernement a confisqué la défense des lieux de vie aux gens qui y vivent. Des conseils de bassin-versant et des groupes biorégionaux sont nécessaires pour sécuriser les droits à l’habitation.
La soutenabilité est-elle vraiment nécessaire ? Plutôt que de passer en revue les histoires horribles de colonisation et d’épuisement des ressources environnementales qui se sont déroulées tout au long du 20e siècle, qui sont encore à l’œuvre aujourd’hui et qui, sans opposition, s’étendront assurément sous une forme aggravée au siècle prochain, concentrons-nous simplement sur qui nous voulons être. Souhaitons-nous nous dégrader nous-mêmes en participant à la dégradation de l’humanité et de la planète ? Et ces deux processus ne commencent-ils pas là où nous vivons ? L’insoutenabilité n’est simplement pas une voie en faveur de la vie. La lutte est nécessaire pour atteindre la soutenabilité, comme elle l’est pour la liberté.
Le gouvernement a confisqué la défense des lieux de vie aux gens qui y vivent. Des conseils de bassin-versant et des groupes biorégionaux sont nécessaires pour sécuriser les droits à l’habitation.
En nous abstrayant de la situation d’une vallée du nord de la Californie pour penser d’autres lieux, ne commettons-nous pas de nouveau la même erreur que celle qui a conduit la pensée politique à être pourrie par l’idéologie ? Eh bien, franchement, oui. Il n’y a pas deux lieux de vie qui soient les mêmes, d’une part, et les différences entre une région reculée, rurale, suburbaine ou urbaine sont énormes. Y a-t-il pour autant des similarités ? Là aussi, oui. Chaque site d’habitation humaine fait partie d’un bassin-versant ou d’un autre et existe à l’intérieur d’une biorégion spécifique. Les objectifs appropriés à cette vallée – de restauration des systèmes naturels, de satisfaction des besoins humains et de soutien aux individus – s’appliquent partout ailleurs où des gens vivent. Pour tout lieu de vie, l’enjeu est de dévoiler la manière dont les activités humaines s’enracinent dans des processus naturels, et de comprendre comment s’intégrer à ces processus.
Une zone rurale plus peuplée, par exemple, peut partager le même bassin-versant qu’un centre urbain avoisinant. C’est le cas de la plupart des régions agricoles près des villes sur le littoral atlantique, de Boston à Atlanta – bien que la bande côtière densément peuplée soit communément vue comme une longue mégalopole, et que la connexion entre chaque ville (généralement située le long d’une rivière ou à son embouchure) et leur bassin-versant de soutien soit quasiment ignorée. Cette continuité naturelle doit être ramenée à la conscience. Et reconnaître les différences entre des biorégions entières – qui s’étendent à l’intérieur du territoire séparant la côte Atlantique et les montagnes Appalaches – est une première étape importante en vue de développer la soutenabilité dans cette partie du continent.

Affiche pour une randonnée à l’aube, le 3 mai 1978, du mont Twin Peaks à la plage, organisée par le Frisco Bay Mussel Group.
Dans les Grandes Plaines, cependant, les villes sont plus petites et s’identifient déjà souvent avec la campagne environnante. Le problème là-bas, c’est que les usages agricoles ont presque complètement supplanté les particularités autochtones. Des exploitations agricoles gigantesques minent totalement le sol et l’eau en vue de les exporter sous forme de céréales et de viande vers des lieux aussi éloignés que le Japon. La région des Grandes Plaines (comme les grandes vallées de Californie) est une « colonie de ressources » pour la monoculture mondiale, et elle a été rapidement dépouillée des composantes de base à même d’assurer sa soutenabilité. Les conseils de bassin-versant et les groupes biorégionaux, dans cette partie du continent qui est de plus en plus mise en danger, militent pour la restauration des prairies originelles, pour des méthodes agricoles non abusives, et pour une plus grande diversification afin de limiter la dépendance aux monocultures.
Il existe une grande diversité de biorégions, du désert du Sonora au golfe du Maine, des Grands Lacs aux monts Ozarks, mais le schéma pour cultiver une politique des lieux de vie – en commençant par des conseils de bassin social entre voisin·es, en les reliant via des conseils de bassin-versant, et en poursuivant avec la création de fédérations ou de congrès biorégionaux – peut assurément leur convenir à toutes.
Bienvenue chez vous ! (1984)
Déclaration du Premier congrès biorégional nord-américain de 1984
Nous faisons partie d’un nombre croissant de personnes reconnaissant que pour sécuriser la qualité de l’air, de l’eau et de la nourriture dont nous avons besoin pour vivre en bonne santé, nous devons devenir gardiennes et gardiens des lieux dans lesquels nous vivons. Nous ressentons une certaine perte à ne pas connaître nos voisin·es et nos environnements naturels, et nous découvrons que la meilleure manière de prendre soin de nous et de connaître nos voisin·es est de protéger et restaurer notre région.
Le biorégionalisme reconnaît, nourrit, soutient et célèbre nos connexions locales avec :
• les sols et la terre ;
• les plantes et les animaux ;
• les sources, les rivières, les lacs, les eaux souterraines et les océans ;
• l’air ;
• les familles, les ami·es et les voisin·es ;
• les communautés ;
• les traditions natives ;
• les systèmes autochtones de production et d’échange.
Cela prend du temps d’apprendre les possibilités d’un lieu. C’est une pleine conscience et une pleine attention envers l’environnement local, l’histoire et les aspirations de la communauté qui nous conduit vers un futur soutenable. Cela repose également sur des sources sûres et renouvelables d’alimentation et d’énergie. Cela assure l’emploi en offrant une riche diversité de services au sein de la communauté, en recyclant nos ressources, et en échangeant des surplus mesurés avec d’autres régions. Le biorégionalisme travaille à satisfaire les besoins locaux basiques, tels que l’éducation, la santé et l’autogouvernement.
La perspective biorégionale recrée un sens largement partagé de l’identité régionale, fondée sur une conscience critique renouvelée et sur un respect de l’intégrité de nos communautés écologiques.
Toutes les personnes se reconnaissant dans ce texte peuvent s’organiser avec leurs voisin·es, en vue de travailler ensemble à :
1. Apprendre ce que sont nos ressources locales particulières.
2. Planifier comment produire et utiliser au mieux ces ressources naturelles et culturelles.
3. Partager notre temps et notre énergie en vue de satisfaire au mieux nos besoins quotidiens et de long terme.
4. Enrichir les connaissances locales et planétaires de nos enfants.
La sécurité commence par le fait d’agir de façon responsable là où nous vivons.
Bienvenue chez vous !

Image principale : Annie Spratt sur Unsplash.
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