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Derrière des luttes victorieuses emblématiques comme la Vannoise, Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes, on trouve une myriade de mobilisations d’ampleurs variées contre des projets tous plus nuisibles les uns que les autres. La socio-anthropologue Gaëlle Ronsin et les sociologues Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey se sont penchées sur quatre décennies de contestation de projets écocidaires par des habitant·es, des militant·es, des associations ou encore des élu·es. En partant des archives de la revue Silence, elles ont rassemblé des centaines d’exemples de collectifs en lutte partout en France hexagonale, et en ont tiré un livre : Territoires en résistance. Comment les collectifs locaux font capoter des projets écocidaires, paru en 2026 aux éditions Payot en collaboration avec Silence.

Entretien réalisé par Naïké Desquesnes et Emilie Letouzey.

Terrestres – Vous dites en introduction que l’idée initiale était de réhabiliter les petites victoires, les luttes environnementales contre « les aménagements ordinaires », moins flamboyantes et médiatiques que Plogoff ou Notre-Dame-des-Landes. Pourquoi avoir cadré votre travail de cette manière ?

Gaëlle Ronsin – Ce livre est la continuité d’un projet commencé en 2020 pour recenser les victoires contre les projets d’aménagement. On a réalisé une base de données avec plus de 200 victoires, dont seulement quelques-unes étaient connues1. Mais plein d’autres luttes étaient restées dans l’ombre : notre objectif était de les mettre en lumière pour ajouter notre pierre à ce qui avait déjà été écrit sur le sujet. On voulait aussi expliciter ce qui relève de l’aménagement ordinaire, avec les projets de type carrière, incinérateurs, moins médiatisés aujourd’hui que les datacenters, qui n’existaient pas il y a 30 ans.

Juliette Piketty-Moine – Il y a en effet une prolifération de toutes petites carrières, sur lesquelles a travaillé l’historien Nelo Magalhães dans ses recherches sur le programme routier français. L’aménagement ordinaire, c’est aussi la multiplication des centres commerciaux en sortie de bourg, les « petits » contournements routiers, les poulaillers industriels, etc. Revenir sur ces aménagements permet de mettre à jour ses logiques souterraines qui, mises bout à bout, ont un impact immense sur l’emprise au sol, sur la biodiversité ou sur les émissions de CO2.

La rédaction de la revue Silence souhaitait réaliser un inventaire de ces victoires éparses – en 40 ans d’existence, la revue a vu passer dans ses colonnes quantité d’histoires de luttes, depuis une époque où il n’y avait pas Internet. Nous avons donc fouillé avec enthousiasme les archives de revues écolo de ces années-là, pour aller au-delà de ce que la presse nationale avait documenté : les gros programmes d’autoroutes, les centrales nucléaires, les grands barrages.

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Terrestres – Qu’apporte ce regard attentif aux plus petites échelles ?

Gabrielle Rey – Plutôt que les grands pôles urbains, souvent mis en lumière dans le militantisme écologiste, nous avons en effet regardé du côté des économies locales, dans les petites villes, dans les campagnes. Qui se mobilise, avec quels intérêts ? On a observé des alliances improbables, par exemple entre un éleveur du coin, un maire qui estime que s’opposer à tel projet est judicieux pour être réélu, un ingénieur qui transmet des informations car son éthique fait qu’il n’est pas d’accord avec le projet. Ça donne aussi à voir comment se rencontrent les groupes sociaux dans certaines localités.

Illustration de Yann Renault tirée de l’article “Stratégies et tactiques pour gagner : l’exemple d’un Surf Park” de François Verdet, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Juliette Piketty-Moine – À la différence des mouvements ouvriers, où de grosses organisations syndicales produisent leurs propres histoires et maintiennent vivante la mémoire des grèves, les luttes locales sont beaucoup moins connectées ou même recensées. Certes, des coordinations existent : les Soulèvements de la terre représentent aujourd’hui la coordination la plus importante en France, mais il existe aussi des coordinations plus sectorielles comme la Déroute des routes, qui fait suite à Stop Autoroute dans les années 2000, ou encore la coordination Eau Bien Commun, qui rassemble des collectifs mobilisés autour des enjeux liés à l’eau. Mais souvent, ces coordinations ne durent que quelques années, cinq ou dix ans, puis disparaissent. Alors, avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car, selon plusieurs auteurices, elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté délocalisé, décentralisé.

Avec ce livre, on a voulu contribuer à faire le lien entre toutes ces luttes. Car elles forment un mouvement social, même s’il ignore son unité du fait de son côté décentralisé.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – L’ouvrage propose douze chroniques de victoires, qui s’ancrent sur des terrains divers, des années 1970 à aujourd’hui. Si vous deviez nous en décrire une, quelle serait-elle ?

Gabrielle Rey – La lutte sur la montagne de Lure, située au nord de Marseille et classée réserve de biosphère. Cette lutte, qui se poursuit depuis 2017, est exemplaire de grandes multinationales qui se lancent dans les énergies renouvelables en installant des champs de panneaux photovoltaïques sur des pans entiers de forêts ou de montagnes. Sous prétexte de lutter contre les énergies fossiles et le changement climatique, on détruit des forêts entières : l’association Amilure chiffre à 190 ha la surface des centrales en construction ou en exploitation ; quant à celles encore en projet, elles visent 350 ha.

Ces parcs photovoltaïques, qui doivent alimenter en énergie Marseille, son port et ses datacenters, sont aussi le symbole d’un processus typique de prédation des espaces périphériques au profit de grandes centralités urbaines, avec des énergies renouvelables qui viennent s’ajouter aux énergies fossiles sans qu’il ne soit jamais question de réduire la consommation d’énergie. C’est le tour de magie des politiques de durabilité : au lieu de réduire les besoins, on crée de nouveaux marchés et on continue à détruire des territoires. Les photos sont très impressionnantes.

À Cruis, la ferme solaire a fait pousser quelque 29 000 panneaux photovoltaïques sur 17 hectares et malgré l’opposition des habitants de la montagne de Lure et le combat juridique des associations. Photographie ©ANB – Association nationale pour la biodiversité, issue de l’article de Laure Bolmont « “Lure est devenue un eldorado” : un nouveau projet photovoltaïque “fait monter une colère et une rage sans dimension” chez des habitants », France3 régions, 2024.

Le droit favorise aujourd’hui ces projets d’énergies renouvelables, qualifiés de très haute utilité publique, ce qui permet de passer outre les procédures de conservation, notamment les études d’impact. De grosses entreprises capitalistes sont ainsi aidées par l’État, représenté par un préfet enclin à signer ce qu’il faut.

À Lure, les habitant·es de ces montagnes ont d’abord tenté des actions juridiques. Mais comme cela ne suffisait pas pour arrêter les chantiers, certain·nes militant·es ont bloqué les machines, se sont fait molester par les milices privées de ces multinationales, et poursuivre ensuite pour infraction à la propriété privée. Des militantes se sont ainsi trouvées en garde à vue et ont écopé de très lourdes amendes.

La lutte de Lure est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite.

Gabrielle Rey

Dans le livre, la chronique est centrée sur l’entreprise canadienne Boralex, dont le chantier à Lure a été rétrospectivement jugé illégal, mais dont la centrale solaire continue de fonctionner. L’association qui lutte a dû lancer une procédure supplémentaire, toujours en cours. C’est une des choses qu’on met fortement en évidence : ce double standard de la justice prompte à réprimer pénalement des militantes, mais qui fait par contre traîner des procédures administratives qui n’aboutissent à aucune sanction véritable, en laissant toujours à l’entreprise la possibilité de déposer des recours.

Cette lutte est exemplaire des victoires en clair-obscur : le chantier a été jugé illégal par la justice, mais il a pourtant eu lieu et l’usine a été construite. Aujourd’hui cependant, des petits villages de part et d’autre de la montagne se sont mis en lien et se sont coordonnés, en établissant par exemple une carte qui répertorie tous les projets (voir la carte des projets photovoltaïques). Et d’autres batailles continuent : la mairie d’Ongles par exemple n’a pas renouvelé la promesse de bail à Engie Green qui comptait y installer 12,7 ha de panneaux solaires.

Gaëlle Ronsin – Pour ma part, je pense à une toute petite lutte contre un projet ordinaire de carrière dans un village de Haute-Saône, qui a duré deux ans à peine et qui avait tout juste fait l’objet d’un article dans L’Est républicain et d’un autre dans Bastamag – ce qui montre l’importance des médias indépendants pour relayer ces résistances.

Une entreprise locale de BTP voulait ouvrir une carrière de calcaire sur six hectares de forêt à 500 mètres des habitations du village, avec des risques importants de nuisances du fait de la poussière et des camions. C’est un viticulteur amateur qui a lancé l’alerte, un habitant plutôt aisé. Il en a parlé autour de lui, puis il y a eu une réunion publique. Au départ, il y avait très peu de gens – il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Une association a été créée, Pro Natura Jussey, nommée, à l’instar de plein d’autres, en référence à une localité et à la sauvegarde du cadre de vie. Ils ont affiché des pancartes puis organisé la première manif de l’histoire du village, qui a quand même réuni 80 personnes malgré un arrêté d’interdiction de manifester – lequel a été détourné pour faire une espèce de rassemblement statique avec des mises en scène. Puis ils ont récupéré le dossier d’aménagement, repéré des malfaçons, monté un contre-dossier, moyennant quoi l’enquête publique a été défavorable ! En l’espace de deux ans, le projet a été enterré. Ce qui n’est pas toujours le cas : une enquête défavorable ne permet pas toujours l’annulation.

Depuis lors, l’association s’attache à transmettre à d’autres l’expertise acquise durant la mobilisation, lorsqu’elle est contactée par des personnes en lutte contre des projets similaires. C’est une transmission informelle, qui fonctionne au bouche-à-oreille.

Il faut rappeler que de nombreuses luttes commencent avec deux ou trois personnes !

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – De mon côté, je pense à une lutte qui nous fait revenir 50 ans en arrière, au début des années 1970 : celle contre les boues rouges au large de la Corse, une pollution causée par les résidus de la fabrication de dioxyde de titane dans les usines de l’entreprise italienne Montedison (ndlr : voir le récit qu’en fait François Jarrige dans cet extrait de son livre Verts de rage).

Ce qui est très intéressant avec cette mobilisation est qu’il y a eu des alliances étonnantes entre des secteurs très différents : des pêcheurs empêchés de travailler par la pollution, des scientifiques, des lycéen·nes ou encore le mouvement autonomiste corse. Les liens entre luttes environnementales et mouvements autonomistes régionaux (breton, occitan, alsacien…) sont très forts à l’époque. C’est d’ailleurs suite à une action directe revendiquée par le mouvement autonomiste que l’usine polluante ferme définitivement. Un autre point intéressant est que cette lutte a donné lieu à tout un processus juridique qui a abouti à la reconnaissance du dommage environnemental, avec une obligation de réparation économique pour l’entreprise envers une municipalité. Même si c’était une somme ridicule au regard de la gravité de la pollution, ça a constitué un précédent.

Un dernier point notable est que cette pollution aujourd’hui inenvisageable dans des eaux européennes a en fait été délocalisée : à Gardanne dans les Bouches du Rhône, l’usine d’alumine qui rejetait aussi des boues rouges dans la Méditerranée a finalement, en 2022, déplacé ses activités les plus polluantes en Guinée.

Manifestation contre les boues rouges déversées par l’entreprise Montedison en 1973.

Terrestres – Parmi les luttes que vous listez, beaucoup concernent des projets parfois très réduits, ne concernant parfois qu’une seule commune. Vous parlez d’ailleurs de « petits projets inutiles et imposés : PPII » (en référence aux Grands projets inutiles et imposés). Est-ce que ce n’est pas une échelle difficile à appréhender, aussi bien en tant qu’habitant qu’en tant que sociologue, avec un risque que des projets ou des luttes passent sous les radars ?

Juliette Piketty-Moine – C’est à double tranchant : effectivement il y a une échelle où les réseaux militants ne sont pas forcément au courant, ça va par exemple passer sous les radars de France Nature Environnement ou de la LPO. Mais en même temps, ce sont des projets sur lesquels des habitant·es qui se mobilisent peuvent avoir une prise, et le pouvoir de l’empêcher. Pour l’A69, l’énergie militante colossale qui a été investie – avec d’énormes manifestations, une lutte juridique victorieuse, de la désobéissance civile avec les écureuils ou encore des actions plus directes contre des engins de chantiers – n’a pas eu raison du projet, parce qu’on est sur des rapports de force gouvernementaux qui se décident à une échelle très haute. Sur des petits projets, il y a quand même davantage de possibilités pour les habitant·es qui voient venir un projet d’aboutir à une victoire.

Gabrielle Rey – C’est en effet une échelle à hauteur d’hommes et de femmes, qui se tiennent généralement au courant de ce qui se passe dans leur commune. Dans le cas de la carrière en Haute-Saône, c’est en se promenant que le viticulteur avait croisé des ouvriers du chantier, qui lui avaient parlé du projet de carrière. Cette échelle permet des rencontres improbables, entre des gens qui arrivent avec une conscience écologique, d’autres qui ont d’autres préoccupations, et qui se rejoignent sur le fait qu’ils n’ont pas envie, par exemple, d’avoir un incinérateur à côté qui va augmenter leurs probabilités d’avoir des cancers.

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Gaëlle Ronsin – J’ai discuté avec un collectif en Isère dont une personne est engagée contre la construction d’un entrepôt de stockage de matériaux agricoles, notamment des engrais, prévu pour être construit à proximité des sources d’eau potable du village. La mobilisation a pris mais les militant·es ne voulaient pas la médiatiser, notamment parce que des gens de sensibilité plutôt gauche écolo ont réussi à faire alliance avec des personnes qui votent plutôt conservateur et même extrême-droite. Si cette lutte se retrouvait sur les médias de gauche de type Reporterre, ça aurait pu desservir cette fragile construction politique.

Gabrielle Rey – Ce qui nous a frappé sur les moyens d’action locale, c’est que les séquences électorales sont des occasions de faire basculer des rapports de force. Des habitant·es arrivent ainsi à mettre à l’agenda un projet dont les politiques locaux ne se préoccupaient pas trop et un·e candidat·e concurrent·e au maire en place va alors s’emparer de ce sujet. C’est ce qu’on a vu à Verneuil-sur-Seine, dans les Yvelines, où un candidat macroniste pas spécialement versé dans l’écologie s’est emparé d’un projet de marina sur la Seine pour faire concurrence au maire LR sortant – et effectivement, il a fait annuler ce projet de marina.

Gaëlle Ronsin – D’un autre côté, l’échelle locale, c’est aussi de grosses engueulades entre « pro » et « anti », qui peuvent être vraiment très dures à vivre quand on partage un village et des activités, et ainsi créer des formes de fractures dans la vie locale. On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

On a entendu des histoires de gens qui ne se parlent plus, d’autres qui ne rentrent plus dans certains magasins.

Gaëlle Ronsin
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre partie sur « la résistance s’organise » vous dépliez un ensemble de « stratégies gagnantes ». Vous parlez de l’importance de « cumuler les actions ». Les militant·es combinent recours aux procédures juridiques, contre-expertises, campagnes d’information et médiatisation avec des opérations plus subversives comme l’occupation de sites menacés. L’action directe de type sabotage y est peu présente. Pourquoi ce choix ?

Gaëlle Ronsin – Certes, le sabotage attire l’attention et on adore voir des images de bulldozers qui brûlent, mais sur les 300 luttes qu’on a regardées, ça reste assez minoritaire. Car pour que cette stratégie soit choisie, il faut que ce soit des conjonctions de force particulières. Il y a une lutte que j’adore, c’est celle du village de Fumel dans le Lot et Garonne, où un groupe – les CLASH (Chômeurs libres, actifs, solidaires et heureux) – ont saboté un incinérateur très polluant. C’est un vrai sabotage, mais qui s’est produit dans un contexte de forte politisation préalable des personnes engagées dans la lutte. C’est loin d’être le cas tout le temps.

Juliette Piketty-Moine – Dans notre base de données, le sabotage concerne moins d’une victoire sur 10 et l’occupation des lieux type ZAD se retrouve dans un cas sur 5. Mais ça ne veut pas dire que l’imaginaire de l’action directe ne joue pas de rôle dans les victoires, car cela peut inquiéter et faire peur aux aménageurs. Dans le cas du projet d’autoroute A45 entre Lyon et Saint-Etienne, qui devait traverser les collines des Monts du lyonnais, le fait que des autonomes stéphanois se soient impliqués avec les agriculteurs locaux et brandissent la menace d’une occupation sur le mode « on va faire un autre Notre-Dame-des-Landes », a joué dans le rapport de force (même si au final il n’y a pas eu occupation). Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Les occupations ou les sabotages s’envisagent s’il y a vraiment une grosse mobilisation derrière, parce que ça clive énormément le voisinage.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – Parmi les stratégies de lutte qui ont l’air d’être particulièrement efficaces, il y a la création de coalitions ou de coordinations, qui rassemblent plusieurs associations pour mettre leurs forces en commun. Si bien que l’on se dit en vous lisant que la création ou le renforcement de ces réseaux, souvent thématiques – sur l’eau, le numérique, les mines, l’agro-industrie… – apparaît comme une nécessité, ou en tout cas une priorité. Qu’en est-il ?

Juliette Piketty-Moine – Mettre beaucoup d’énergie pour créer des coordinations nationales thématiques, c’est aussi mettre moins d’énergie pour s’ancrer localement. J’ai l’impression que les deux sont vraiment nécessaires. Par exemple, la grosse coordination qui a permis dans les années 1980 d’empêcher l’enfouissement de déchets nucléaires dans plein de coins de France, notamment dans le Centre-Val de Loire, c’est une coordination qui permettait de se transmettre les savoirs juridiques, les compétences techniques, mais aussi d’avoir des mobilisations très massives. C’était extrêmement efficace. D’un autre côté, localement, les luttes sont facilement délégitimées s’il n’y a que des militant·es qui viennent de très loin aux manifestations parce qu’il y a une grosse coordination qui fonctionne. J’ai l’impression que les mobilisations sont aussi puissantes quand on réussit à avoir une masse critique localement, sans forcément une coordination nationale derrière.

Gabrielle Rey – On a croisé pas mal de coalitions autour de thématiques de luttes, comme les routes ou les mines. C’est intéressant et c’est même nécessaire quand il faut faire de la transmission de connaissances juridiques ou techniques – pour les mines par exemple, cela peut éviter à un nouveau groupe de se coltiner le code minier alors que deux ans plus tôt, un autre groupe ailleurs en France a fait un gros travail là-dessus.

Dans le cas des autoroutes ou du nucléaire, la coordination est nécessaire parce que ce sont des plans globaux et qu’il est vital d’avoir une vue d’ensemble : le gouvernement peut reculer sur un endroit, mais va essayer d’implanter son projet ailleurs, donc il faut être réactif et poursuivre la lutte à d’autres endroits.

Mais cela demande énormément d’énergie militante et de temps, ce qui explique peut-être leur côté éphémère. Les coalitions constituent en tout cas une manne de savoir précieux. C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

C’est aussi un objectif de notre livre : garder les luttes en mémoire pour savoir à qui s’adresser pour éviter de recommencer à zéro.

Gabrielle Rey
“Recette pour une victoire” : illustration d’Elise Gautier, textes et idées de Juliette Piketty-Moine et Gabrielle Rey, issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Dans votre livre, vous décrivez l’importance du recours juridique dans les luttes, notamment avec l’appui de structures comme France Nature Environnement. Qu’en est-il aujourd’hui, alors que, comme vous l’écrivez, la puissance publique est incapable de défendre ses propres lois sur la protection de l’environnement, et qu’on assiste à une déconstruction inédite surtout ces dernières années du code de l’environnement ?

Gaëlle Ronsin – Il est rare qu’une mobilisation n’envisage pas de recourir à la lutte juridique à un moment. Le recours juridique sert à gagner du temps pour organiser la mobilisation ou pour ralentir l’aménagement. J’ai par exemple entendu ce week-end que le chantier d’un datacenter près de Valence a été stoppé car – pour une fois – il y a un référé suspensif : les travaux ne commencent pas malgré le fait qu’il y aura un appel. Mais la voie juridique peut aussi être une stratégie pour les aménageurs, qui peuvent tirer profit des délais de la justice et miser sur un essoufflement de la mobilisation, qui doit en outre assumer des frais parfois importants.

Du côté de France Nature Environnement (FNE), on était plutôt sur une dynamique d’expansion de l’organisation depuis les années 2000, avec une stratégie de soutien des luttes locales et d’embauche de juristes dans les branches régionales de la fédération. Toutefois, depuis deux ans, leurs subventions sont peu à peu coupées, ce qui réduit leurs moyens d’action.

Par ailleurs, il y a toujours des ambivalences sur le recours au droit en fonction des tendances politiques des personnes engagées : certaines vont être enclines à privilégier la voie juridique alors que d’autres ont des relations beaucoup plus distantes avec l’État et les institutions.

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Gabrielle Rey – Le droit est un terrain de lutte comme un autre, il y a des avancées et des reculs. Récemment, le tribunal de Dijon a permis à un maire de s’opposer à un méga-poulailler en raison des volumes d’eau qu’il exigerait, en contradiction avec le changement climatique et le contexte de sécheresses récurrentes. Cela fait donc une jurisprudence où le contexte climatique permet de faire aboutir une lutte.

Juliette Piketty-Moine – Rappelons que, pour l’essentiel, ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. La FRAPNA, qui est la grosse association naturaliste en Rhône-Alpes, est issue des mobilisations contre l’assèchement des marais de la Dombes dans les années 1970 ; dans le Nord, une autre fédération luttait contre la disparition des dunes sur le littoral. FNE fédère des associations issues des mobilisations des années 1970 – bien qu’elle soit aujourd’hui perçue comme éloignée des luttes par des militants plus contestataires. C’est grâce à ces mobilisations que la législation sur l’environnement a été arrachée, petit à petit : l’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Ce sont les luttes qui ont enfanté le droit de l’environnement. L’histoire du droit de l’environnement est complémentaire de celle des luttes environnementales.

Juliette Piketty-Moine
Photographie tirée de l’article “La RN88 ou la route de l’absurde”, d’Elise, Lucie, Alice et Milena, étudiantes à Sup’écolidaires, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

Terrestres – Vous consacrez la dernière partie de votre ouvrage à l’« après victoire ». Racontez-nous ce que cela transforme sur un territoire, entre les gens, ou même à l’échelle de la société.

Juliette Piketty-Moine – Il nous a semblé important d’observer l’après-victoire : il se passe parfois des choses vraiment intéressantes. On raconte le cas d’une lutte contre des déforestations dans le Morvan. Suite à la victoire, tout un écosystème s’est créé : sur place avec un café associatif, qui est encore aujourd’hui un lieu de rencontre militant important, et à l’échelle nationale, un réseau pour les alternatives forestières (RAF) qui consiste à acheter en collectif des parcelles de forêt pour les soustraire à la voracité de la sylviculture industrielle. On voit ici comment une lutte locale peut avoir un effet sur l’ensemble du territoire.

On a aussi essayé de repérer les conséquences sur le plan législatif ou sur celui des politiques générales. Par exemple, dans le domaine de la gestion des rivières, les grands barrages structurants sur fleuves comme on en faisait beaucoup jusque dans les années 1990 ne seraient plus possibles aujourd’hui. C’est sans doute lié aux mobilisations de SOS Loire Vivante qui ont empêché la construction de barrages mais qui ont aussi obtenu d’en démanteler : les militant·es ont participé à l’instauration d’un nouveau paradigme sur la gestion des cours d’eau. Cependant il est difficile de déterminer ce qui est dû à des luttes, et ce qui est dû à d’autres facteurs.

Quant à l’entreprise Center Parcs, qui a dû renoncer à plusieurs projets suite à des luttes victorieuses comme celle de Roybon en Isère, elle a officialisé le fait qu’elle abandonne la construction de Center Parcs en France car les mobilisations y sont trop importantes.

Gabrielle Rey – Il y beaucoup d’aspects positifs dans les luttes locales : de nombreuses personnes sont enthousiasmées par le fait d’avoir réussi, et constituent une manne militante qui se mobilisera volontiers dans d’autres luttes. Ainsi, une victoire peut créer d’autres victoires, au niveau local comme au niveau national. Mais une dimension plus ambivalente est que si la mobilisation a permis de rallier des gens aux motivations différentes, l’après-victoire voit parfois l’éclatement de ces collectifs et l’irruption de dissensions qui s’étaient tues face à l’ennemi commun.

À Neuvy-Bouin, dans les Deux-Sèvres, l’Andra voulait enterrer des déchets nucléaires dans le granit. Lors de l’“opération Obélix”, en août 1987, 700 militant·es ont déposé 50 tonnes de granit devant leurs bureaux. Photographie issue de l’article “La lutte paye” de Gaëlle Ronsin dans la revue Silence, à retrouver en ligne ici.

Gaëlle Ronsin – On constate que certaines victoires ont lieu dans des endroits où il y avait déjà eu des succès : les collectifs veillent sur les lieux et restent réactifs pour se mobiliser contre un projet si besoin, même 10 ou 20 ans après. Et il y a de quoi rester vigilant : un exemple médiatisé depuis cet été est le projet de centre de rétention administrative à côté de Nantes prévu sur des terres compensées sur celles qui ont été préservées à Notre-Dame-des Landes. Pour les personnes qui sont engagées contre le projet d’aéroport, il doit être affligeant de constater que le bocage qu’elles ont réussi à sauvegarder va être considéré comme une compensation pour les politiques ignobles d’enfermement des personnes exilées.

Juliette Piketty-Moine – Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important, ce sont les années dont elles se rappellent avec beaucoup de joie et d’enthousiasme – et de fatigue aussi. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Dans les récits des personnes qu’on a rencontrées, la mobilisation est le moment important. C’est sûr que ça bouleverse des vies.

Juliette Piketty-Moine

Terrestres – On a un sentiment très ambivalent en vous lisant : il y a plein d’exemples de luttes victorieuses, et pourtant vous le dites : « les victoires sont numériquement faibles ». Vous qui avez quelques statistiques et un regard panoramique sur plusieurs décennies de luttes, est-ce vous diriez qu’il est plus difficile de lutter aujourd’hui ? Aussi, qu’en est-il du nucléaire ?

Juliette Piketty-Moine – Il est quasiment impossible de donner un pourcentage de luttes gagnées. Déjà parce qu’il est difficile de déterminer quand est-ce qu’une lutte commence : est-ce que c’est quand il y a trois voisins qui se mettent ensemble autour d’un café à se dire « bon, il faut qu’on fasse quelque chose », qui vont publier des messages sur Facebook – et parfois ça s’arrête là ? Mais il est certain que c’est numériquement faible : Bruno Charlier, qui avait fait un travail de recension de toutes les mobilisations entre 1974 et 1994 à partir de la revue Combat nature (revue des associations écologiques et de défense de l’environnement), en avait dénombré 1619 : parmi les luttes débutées à cette période nous avons recensé 114 victoires. Les deux chiffres sont sans doute largement sous-estimés mais on peut penser que moins d’une lutte sur 10 parvient à empêcher l’aménagement écocidaire.

Ensuite sur les évolutions, il est dur de trancher : il est très différent de s’opposer à une carrière dans les années 1970 et à l’époque actuelle, où il existe un droit de l’environnement et des zones Natura 2000. Mais une évolution vraiment majeure, apparue dans les 15 dernières années, est le fait que beaucoup de projets écocidaires sont désormais menés au nom de l’environnement. Un exemple est celui de la montagne de Lure dont parlait Gabrielle, et de l’ensemble des projets d’énergie renouvelable industriels. Un autre exemple est celui des centres commerciaux « verts » avec des plantations d’arbustes, des magasins bio et des bancs en bois, représentatifs d’un greenwashing aujourd’hui quasi-systématique sur les projets. C’est une difficulté supplémentaire pour les mobilisations, qui exige beaucoup d’énergie pour expliquer que ce qui se fait au nom du climat détruit en fait l’environnement proche.

Manifestation antinucléaire à Colmar le 3 octobre 2009. Wikimedia.

Gaëlle Ronsin – Les luttes actuelles sont issues de décennies durant lesquelles les stratégies n’ont pas beaucoup changé. Si ce n’est peut-être qu’on est aujourd’hui bien plus sensibles à la question des inégalités environnementales : pourquoi choisit-on d’implanter un incinérateur à Firminy (Loire) dans une région pauvre et polluée, qui reçoit déjà les déchets du département ? Idem pour les projets de renouveau minier, par exemple avec le lithium pour les batteries : on n’en veut pas ici, mais on n’en veut pas non plus ailleurs. Il faut des formes d’égalité entre les territoires en métropole et à l’international.

Quant au nucléaire, ce sont en effet des luttes particulières : s’attaquer au nucléaire, c’est s’attaquer directement à l’État central au plus haut niveau. Dans beaucoup de projets, on a par exemple un petit acteur local du BTP, puis le maire qui est ami avec untel, puis la préfecture, ainsi que divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Dans beaucoup de projets, on a les divers niveaux de pouvoir de notre millefeuille français. Mais avec le nucléaire, il n’y a pas beaucoup d’entre-deux.

Gaëlle Ronsin

Juliette Piketty-Moine – Pour autant, par rapport aux projections du plan Messmer (de développement du parc nucléaire français) dans les années 1970, on voit que les luttes ont permis d’empêcher ou de ralentir la construction de nombreuses centrales nucléaires : car ça aurait pu être encore pire ! Ce n’est pas pour rien que Plogoff fait partie des mobilisations qui restent le plus dans la mémoire collective. Ou la lutte contre Superphénix, qui a d’abord perdu puisque le réacteur a été construit, mais qui a perduré jusqu’à ce que la fermeture soit annoncée en 1997 – 23 ans après les premières manifs ! – par le gouvernement, en vertu d’un accord obtenu par le parti des Verts. Mais si la lutte antinucléaire, qui a été très forte, s’est effacée, c’est aussi parce qu’on a passé plusieurs décennies sans construire de nouvelles centrales.

Gabrielle Rey – Est-ce plus dur de lutter aujourd’hui ? On peut se dire qu’il y a une conscience politique écolo, que les motifs de mobilisation pour l’écologie sont clairs et reconnus. L’écologie n’est plus un truc d’utopistes alternatifs, c’est devenu quelque chose qui touche les gens dans leur quotidien, et qui peut être une source de mobilisation. Mais c’est aussi devenu un rapport de force : on voit bien l’acharnement que met le gouvernement actuel pour surveiller et réprimer les militant·es ou détricoter le droit de l’environnement.

On sait que les changements électoraux sont décisifs : en 1981, la victoire de Mitterrand avait conduit à l’abandon de projets de centrales ou de barrages. Avec les présidentielles de 2027, ça peut basculer dans un sens ou dans l’autre : si un gouvernement de gauche est élu, il y aura sans doute des annulations de projets, les luttes seront facilitées. Si un gouvernement de droite ou d’extrême-droite se fait élire, on aura davantage de freins et d’obstacles. Mais on luttera quoiqu’il arrive !

➤ Lire aussi | Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse・François Jarrige (2026)


Image principale : photographie d’Adrien, tirée de l’entretien « Contre l’A45 : souvenirs, amitiés et carnaval » par Gaëlle Ronsin, paru dans la revue Silence et à retrouver en ligne ici.

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Notes

  1. Il s’agit d’une enquête qui a mobilisé de nombreuses personnes dont Michel Bernard, Guillaume Gambin, Noé Sotto, Hermine de Francqueville, Louise Fontan-Ducret, Clémence Hamot, Mathis Mallet, Mathis Chipaux, Judith Hadengue, Gaetan Renaud, Victor Vauquois.[↩]