Jocelyne Porcher a longtemps défendu l'élevage (comme relation et travail en commun) contre les « productions animales » (l'élevage industriel, générateur de souffrance des travailleurs comme des animaux). Elle le défend à nouveau, cette fois contre l'alimentation biotech en soulignant que ce qui définit l'humain n'est pas qu'humain.

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« La viande in vitro de bovin est 100% naturelle, elle grossit en dehors de la vache» explique le professeur néerlandais Mark Post, promoteur de la viande in vitro qualifiée par ses promoteurs de cultured meat ou de clean meat1.

Les recherches de Mark Post, lequel avait présenté aux médias en 2013 le premier hamburger in vitro, sont notamment soutenues par Sergey Brin, le co-fondateur de Google pour qui « cette technologie a le pouvoir de transformer notre vision du monde2 ». Mark Post a depuis co-fondé la société Mosa Meat dont l’objectif est d’arriver sur le marché alimentaire d’ici 2021. Le prix de revient du burger in vitro était de 44 $ en 2015, le but de Mosa meat est de descendre rapidement à 10 $, soit 70 $/kg. Mosa Meat n’est pas la seule entreprise à s’intéresser à ce produit. Des dizaines de start-up dans différents pays se sont lancées sur ce créneau et plus largement sur celui de l’agriculture cellulaire. L’argument central de ces start-up est écologique et moral. Il s’agit de protéger la planète des dégâts causés par l’élevage, notamment l’effet de serre, et de cesser de conduire des millions d’animaux à l’abattoir. Et en cela, avec les multinationales, en tout premier lieu les GAFA, les fonds d’investissement les plus puissants, et les libérateurs des animaux, ils prétendent construire un monde meilleur.

Ainsi, en 2008, People for the Ethical Treatment of Animals (PETA) proposa d’offrir un million de dollars au laboratoire capable, avant 2012, de produire de la viande de poulet in vitro à la condition que le goût et la texture ne soit pas différentiables de ceux d’un vrai poulet aussi bien pour les végétariens que pour les consommateurs de viande. Faute de lauréat, la remise du prix avait été reportée à 2014. PETA continue aujourd’hui de soutenir ce mode de production car « comme de nombreuses personnes refusent de renoncer à leur dépendance à la viande, PETA souhaite les aider à passer à une chair qui ne cause ni souffrance ni mort »3. Cet argument est également celui de Florence Burgat, pour qui l’irrésistible pulsion carnivore de nos contemporains pourrait trouver son objet dans la viande in vitro, considérant que le passage du produit industriel au produit in vitro se ferait quasiment à l’insu des consommateurs4. C’était effectivement le but de PETA dès 2008. Le poulet in vitro devait ressembler à un « vrai poulet », c’est-à-dire, pour PETA, à un poulet produit en moins de deux mois par d’industrie. Le soutien des défenseurs des animaux, associations et théoriciens, à cette technologie fait évidemment désordre chez certains militants qui positionnent leur défense des animaux du côté de l’émancipation et n’imaginent pas être finalement les « idiots utiles » de la fondation Bill Gates.

Peter Verstrate, le président de Mosa Meat affirme pour sa part que « la science pourrait éclipser les productions animales (animal factory) ». Cette étrange affirmation repose sur un double oubli. D’une part, sur le fait que la science est au fondement des productions animales et que donc le projet biotechnologique de viande in vitro n’est pas une rupture avec les productions animales mais au contraire leur continuation logique. D’autre part, sur le fait que les productions animales ne résument pas nos relations aux animaux de ferme et que l’élevage existe encore et constitue toujours donc une alternative pertinente aux productions animales.

La zootechnie et l’effacement des animaux

La zootechnie qui naît au 19ème siècle est en effet un projet scientifique qui ressemble étonnamment à celui que porte Mosa Meat. Il s’agit d’inscrire l’élevage dans la dynamique industrielle de l’époque et cela à l’appui de la science et de l’industrie. Cette discipline est créée ex nihilo afin de conceptualiser les relations de travail aux animaux de ferme de façon à ce qu’elles servent pleinement l’objectif industriel. Les cadres théoriques principaux de la zootechnie qui vont servir à fonder la production animale sont la biologie et l’économie. Les zootechniciens partent du constat que les animaux sont sous-utilisés et donc bien en deçà de la rentabilité qu’ils pourraient fournir. Et s’ils sont si mal utilisés, c’est à cause du statut inadéquat qu’ils ont pour les paysans et donc du mauvais usage que ces derniers en font. Ainsi que l’explique André Sanson : « Les animaux domestiques sont des machines, non pas dans l’acception figurée du mot, mais dans son acception la plus rigoureuse, telle que l’admettent la mécanique et l’industrie5 ». Quoique Sanson reconnaisse par ailleurs que si les animaux sont des machines, ce n’est pas par nature, mais par destination, du fait de leurs fonctions économiques. En fait, les animaux ne sont pas vraiment des machines mais ils doivent être considérés comme tels pour justifier leur exploitation. Car la zootechnie est auto définie comme la science de l’exploitation des machines animales au service du progrès scientifique et technique et social. Et donc implicitement aussi au service d’un monde meilleur.

Il s’agit de fait d’effacer l’animal réel derrière le concept de machine animale et concrètement de le réduire à l’état d’automate, ce qu’explique clairement Dechambre qui reconnaît que les animaux non seulement ne sont pas des machines mais sont de plus des êtres intelligents, ce pourquoi : « le dressage doit avoir pour effet de soumettre cette intelligence et de transformer l’animal en un de ces automates dont parle Descartes, qui n’exécutera d’autres actes que ceux qui lui sont commandés6».

L’effacement programmé des animaux par la zootechnie du 19ème prendra une forme concrète avec le développement des systèmes industriels à partir des années 1960 grâce à des innovations techniques (diffusion des antibiotiques notamment). Dans les systèmes industriels, les animaux n’ont plus d’existence en tant que tels. Ils ne sont plus que le support de leur production de matières, le lait, la viande, les œufs. Des animaux, on extrait ce qui compte, à savoir la matière animale. Celle-ci est produite à partir de savoirs scientifiques, qui mêlent comme au 19ème siècle biologie et économie, par exemple, dans la reproduction, le transfert de gamètes, le clonage… L’animal n’est rien, la matière animale est tout et avec elle le profit.

Comme le soulignait Tibon Cornillot en mettant en évidence le caractère minier du rapport de la biologie au vivant : « une étude systématique de l’histoire de la biologie permet de montrer qu’il existe une corrélation entre les niveaux de réduction aux éléments fondamentaux – organes, tissus, cellules, constituants cellulaires, macromolécules et molécules – et les possibilités opératoires, depuis la classification des organismes jusqu’au stade ultime de l’ultramécanisation rapprochant sans cesse le traitement du vivant de celui de la matière inerte dans les laboratoires et l’industrie : extraction de la matière première, stockage, purification, transport, transformation, fabrication, réparation, échange-standard, etc7».

Le système de pensée qui préside aux innovations biotechnologiques actuelles est bien le même que celui des zootechniciens des 19ème et 20ème siècles. Les animaux sont des ressources qu’il s’agit d’exploiter avec le maximum de rentabilité. Qu’il s’agisse de la vache, de ses ovocytes, d’une de ces cellules à partir de laquelle sera fabriquée la viande in vitro, ou de son ADN à partir duquel des levures OGM produiront des protéines « laitières8 ».

Plus de mort ou plus que de la mort ?

Les animaux, en tant qu’êtres sensibles et doués de puissance de vie, ont été statutairement exclus de la production au 19ème siècle parce qu’ils ne pouvaient pas exister à la fois comme animaux et comme machines ou objets. Au 20ème siècle, ils ont été enfermés, soustraits à la vue, réduits, non plus métaphoriquement comme le proposaient les zootechniciens du 19ème mais au premier degré, concrètement, à des machines et à des marchandises. L’organisation du travail dans les systèmes industriels ne laisse aucun doute sur leur non existence. Ils sont traités de leur naissance à leur mort comme des choses.

Cet effacement des animaux atteint son stade ultime avec la production cellulaire de matière animale. La viande est produite, comme l’explique Mark Post, en dehors de l’animal. La viande, le muscle, est abstrait de sa raison d’être. Il n’y a plus d’organisme, de corps, plus de subjectivité. Et il n’y a plus d’abattoirs, donc plus de mort se réjouissent les promoteurs de cette technique. Plus de mort ou plus que de la mort ? Comme je l’ai noté par ailleurs9 [8], la viande in vitro est le prototype du mort-vivant. Vivant biologique, la cellule qui se multiplie, mais mort de l’existant, de la subjectivité, de l’affectivité.

Libération animale, viande in vitro et disparition des animaux

Ce projet d’effacement des animaux de la production alimentaire grâce aux biotechnologies est activement soutenu par une majorité d’associations de défense des animaux et par leurs théoriciens10. Ce qui de facto créer une collusion d’intérêts entre ces deux types d’acteurs qui poursuivent un même but, mettre en place une agriculture sans élevage. Ainsi, L214 défend la viande in vitro au titre du moindre mal, moins ouvertement qu’il y a quelques années du fait de l’opposition de certains militants, mais on attend encore à ce jour une prise de position contre ces produits biotech de la part d’intellectuels ou d’organisations végan. Ainsi que l’expliquait Sébastien Arsac en 2016 « La question n’est pas : est-ce naturel ou pas ? Si des solutions valables d’un point de vue environnemental et éthique permettent de produire une alimentation saine, sans souffrance animale, j’applaudis. Je peux ingérer de la viande in vitro. Je ne fais pas un rejet de principe, même si le principe de naturalité a le vent en poupe11 ».

La défense de la viande in vitro pourrait sembler un paradoxe de la part de personnes qui prétendent œuvrer pour la cause des animaux. On devine en effet que se passer d’élevage, c’est se passer des animaux de ferme et donc les condamner à disparaitre. Sauf à entretenir l’illusion, comme le font les auteurs de Zoopolis12, que nous pourrions continuer à vivre avec des animaux de ferme en dehors du travail. Quoique Donalson et Kymlicka reconnaissent eux-mêmes que dans le monde merveilleux qu’ils imaginent, le fait de ne plus travailler avec les vaches « ne signifie pas qu’il n’y aura plus de vaches, simplement il y en aura peu (…) ces animaux (ils) seront de moins en moins nombreux à faire partie de la communauté des humains et des animaux13 ». Exit les vaches.

L’éviction des animaux de ferme par les défenseurs des animaux, supposés antispécistes, se comprend si l’on prend en compte l’intérêt différencié qu’ils portent aux animaux de ferme et aux animaux dits de compagnie. Car s’il est question de libérer les vaches et de les renvoyer à la sauvagerie comme le proposait Levi-Strauss14, il n’est pas question de libérer les chiens ni les chats mais au contraire d’en faire des « citoyens ». Pour les tenants de l’abolitionnisme au contraire, il s’agit de libérer tous les animaux domestiques car tous sont appropriés et victimes de notre domination depuis le début des processus de domestication. La domestication en effet est le crime originel de l’humanité, « une monstrueuse cohabitation » comme l’écrivait Sloderdijk15, et consommer des produits animaux la preuve de son égarement moral multi millénaire.

A quoi sert alors la viande in vitro pour les supposés amis des animaux ? Tout d’abord à régler, socialement, et non pas à titre individuel, le problème moral que pose non seulement l’alimentation carnée mais plus largement la consommation de produits animaux. Car ce n’est pas pour se nourrir eux-mêmes que les végans, théoriciens et militants, soutiennent la viande in vitro mais dans l’optique d’en nourrir nos concitoyens ceux qui actuellement achètent de la viande industrielle.

Il s’agit, tout comme au 19ème siècle lorsque la SPA défendait l’hippophagie pour nourrir les classes populaires et éviter aux chevaux la mort cruelle au travail que générait la frénétique recherche de profits de la bourgeoisie, d’éduquer nos concitoyens et d’orienter leur consommation dans la bonne direction morale.

En effet, du point de vue des entreprises, il ne suffit pas de produire de la viande in vitro, encore faut-il que les consommateurs consentent à la consommer et donc à l’acheter. Les résultats d’enquêtes menées aux USA et en Europe témoignent de la réticence des consommateurs à aller vers ce type de produits biotech. C’est pourquoi, comme le préconise les développeurs de ce projet, il est important de faire connaître aux gens la réalité du traitement des animaux en systèmes industriels, afin que, par comparaison, ils comprennent combien la viande in vitro est préférable.

C’est à fournir cette information que travaillent les associations de défense des animaux, notamment L214 en France : mettre l’accent sur la violence industrielle en arguant qu’elle est inhérente à l’élevage lui-même et promouvoir une seule voie alternative, se passer complètement des animaux via le véganisme et plus concrètement d’ici quelques années via la viande in vitro et les produits de l’agriculture cellulaire. Plus les militants végans et les medias qui les soutiennent seront actifs à dégoûter nos concitoyens de la viande et à les enfermer dans des choix binaires, et plus effectivement, la viande in vitro apparaîtra comme la seule solution.

Notons que cette clean meat est d’ores et déjà reconnue comme casher. Israël investit actuellement massivement dans ce domaine et vient de signer un partenariat avec la Chine.

Notons également que l’aporie qui consiste pour un antispéciste à transformer un animal de compagnie carnivore en un animal végan trouvera sa résolution dans la viande in vitro. Les chats notamment étant d’irréductibles carnivores, il est important pour pouvoir continuer à vivre avec eux, de leur fournir une alimentation ad hoc (quelques exemples ici et ). Exit les vaches et bienvenue aux chats et chiens nourris à la viande in vitro.

Pourquoi ce projet biotechnologique est-il inhumain ?

Ainsi que je l’ai noté plus haut, industriels des biotechnologies et végans, qui concourent à exclure les animaux de notre alimentation et plus largement de nos vies, prétendent agir pour un monde meilleur. Ils affichent des valeurs éthiques comme le respect, la bienveillance… notamment envers la planète et les animaux. Au contraire, exclure les animaux domestiques de nos vies n’est-elle pas une visée extrêmement violente ?

Concrètement, il s’agit de en effet de détruire l’élevage, c’est-à-dire de faire disparaître les animaux de ferme et leurs éleveurs. Autrement dit de détruire tout un pan de notre culture multi-millénaire avec les animaux, culture largement partagée, sous des formes multiples, de par le monde. Même si l’on considère que, actuellement, ces orientations biotechnologiques concernent surtout les pays industrialisés, l’impact de la dénonciation de nos relations de travail avec les animaux touchent déjà de nombreux pays non industrialisés. Par exemple, les Inuits aux prises avec les libérateurs des animaux parce qu’ils chassent les phoques qui sont la base de leur alimentation. On se doute par ailleurs que la viande in vitro, une fois produite en routine, et considérant qu’elle le sera à des coûts de plus en plus faibles, ne sera pas seulement destinée aux pays industrialisés. Le marché visé par les entreprises est mondial.

La viande in vitro, et plus largement l’agriculture cellulaire, signe le passage du travail vivant au travail mort dans nos relations aux animaux. En effet, en systèmes industriels, en dépit de l’organisation du travail et de leur traitement comme choses par les procédures, les animaux restent des animaux pour ceux qui travaillent avec eux. Ainsi que je l’ai montré par ailleurs, travailler avec les animaux, même en systèmes industriels, reste de l’ordre du travail vivant. L’organisation industrielle du travail a échoué à réduire les humains et les animaux à des automates. C’est pourquoi la souffrance est ce qu’il y a de mieux partagé dans ces systèmes. Humains et animaux sont supposés être, pour les uns des opérateurs semblables à des robots et pour les autres des machines, mais les uns et les autres restent vivants, affectifs et affectés et souffrant de ce qu’impose l’organisation industrielle du travail. Notons en aparté que la problématique scientifique du « bien-être animal depuis trente ans au service de l’acceptabilité sociale des filières industrielles, a aggravé la situation en plaçant les travailleurs devant des injonctions paradoxales : d’un côté, il faut suivre l’organisation du travail et traiter sans pitié les animaux comme des choses (gazer un porcelet chétif, électrocuter une truie mal à pied) et de l’autre suivre les injonctions « bien-être animal » et se rappeler que les animaux sont des êtres sensibles, voire sentients… De fait, les travailleurs savent fort bien que les animaux avec qui ils travaillent sont des êtres sensibles et c’est pourquoi le travail est cause de souffrance. Mais l’injonction « bien-être animal » fait porter sur eux et sur eux uniquement la violence de l’organisation du travail16. Ce qu’on a pu constater dans les procès relatifs à la violence en abattoirs. Ce sont les travailleurs qui se retrouvent devant les tribunaux, salariés, direction de l’abattoir. Ce ne sont pas ceux qui décident en amont de notre modèle agricole.

Contrairement à l’élevage, la production de viande in vitro est complètement du côté du travail mort. D’une manière un peu réductrice, je dirais que le travail vivant, c’est la force de travail produite par l’être vivant. La force et l’intelligence humaine, écrit Marx, à quoi j’ajouterais la force et l’intelligence des animaux au travail. Comme le souligne Christophe Dejours17, le travail est là où s’investissent l’intelligence et l’affectivité des individus. Pour qu’il y ait travail, il faut que quelqu’un travaille. Les produits animaux, le lait, la viande sont le résultat du travail vivant des humains et des animaux. La production de viande in vitro supprime le travail vivant de l’animal et le ramène à un travail mort, la multiplication de cellules en boîte de pétri lesquelles pourront être manipulées par des robots. L’insertion des robots dans le travail agricole est déjà bien amorcée et signe l’augmentation du travail mort dans les organisations. Citons à titre d’exemple, la production de salades par une entreprise japonaise (Spread) dont les usines sont presqu’entièrement robotisée (8 millions de salades par an). La viande in vitro donc, c’est du mort-vivant du point de vue de l’alimentation et du mort du point de vue du travail.

Les « libérateurs » des animaux envisagent une rupture des liens domestiques entre humains et animaux, au nom supposé du respect des animaux. Ils participent ainsi à construire non seulement un monde alimentaire de mort-vivant mais également une société sans animaux. Or, depuis des milliers d’années, les humains se construisent avec les animaux. Autrement dit, la condition humaine est coprésence et relation aux animaux autres qu’humains. Vouloir rompre avec notre humanité toute imprégnée d’animaux, c’est proposer quelque chose d’inédit. Un autre humain. A priori, ce n’est pas parce que cet humain n’a jamais existé qu’il ne doit pas exister. Il ne s’agit pas ici d’invoquer un ordre sacré et immuable de la nature. Mais il est important de souligner que nous ne savons pas ce qu’est un être humain détaché du monde animal. Ou plutôt, dans le contexte actuel, nous le savons fort bien. L’humain diminué des animaux prépare l’homme augmenté, le cyborg, l’humain updaté par la technologie dont rêvent les transhumanistes. Celui qui vaincra la mort. Car au bout du compte, c’est ce point nodal que rejoignent toutes ces orientations, refuser la mort. Refuser la mort des animaux, refuser la mort humaine. Or refuser la mort, c’est refuser la vie car l’une est inséparable de l’autre. Comme le souligne Jankélévich18, il n’y a que ce qui ne vit pas qui ne meurt pas. Derrière la viande in vitro, il n’y a pas de mort parce qu’il n’y a pas de vie. Derrière le robot, il n’y a pas de travail vivant, parce qu’il n’y a pas de vie. Comme je l’ai écrit par ailleurs19, les humains et les animaux travaillent. Les robots fonctionnent. Il n’y a personne à l’intérieur, il n’y a pas de corps.

La question du corps renvoie à Michel Henry et à ce qu’il décrit comme la barbarie, c’est-à-dire la destruction de la culture20. C’est à mon sens ce qui est en train d’arriver. La destruction de la vie subjective, des affects, de ce qui fait la vie, ce qui s’éprouve. Eliminer les animaux de nos vies et les remplacer par de la viande in vitro et des robots, c’est une destruction de notre capacité d’éprouver la vie qui fait précisément que nous sommes vivants. Eliminer les animaux de nos vies n’est donc pas un évènement qui s’inscrirait dans le fil de l’évolution humaine, c’est une rupture radicale avec la vie elle-même21.

Etre humaniste avec les animaux

La pensée humaniste n’a guère fait de place aux animaux. Au contraire même, c’est au nom de l’humanisme, du progrès technique et humain, que ces derniers ont été réduits à l’état de choses. Les théories des droits des animaux en s’affichant comme animalistes prétendent annuler les différences entre humains et animaux et donc libérer les animaux de la sujétion humaine.

Peut-on être humaniste et penser que les différences entre humains et animaux sont moins grandes que ce qu’ils ont en commun et que donc être humaniste, c’est vouloir le développement et l’épanouissement des humains et des animaux notamment domestiques, car ce sont eux qui vivent et travaillent avec nous depuis des millénaires ? Je pense que oui. Il ne s’agit pas d’être animaliste à la place des animaux, mais d’être humaniste avec les animaux. Ce n’est pas déchoir, bien au contraire. C’est reconnaître que sans les animaux, nous ne sommes pas humains.


2 Ibid.

3 « But because many people refuse to kick their meat addiction, PETA wants to help them switch to flesh that doesn’t cause suffering and death ». https://www.peta.org/features/vitro-meat-contest/

4 Florence Burgat, L’Humanité carnivore, Seuil, Paris 2017

5 André Sanson, 1907, Traité de Zootechnie. Tome I, p 4

6 Dechambre P., 1928, Zootechnie générale. 4ème éd. Librairie agricole de la maison rustique, p 448

7 Tibon-Cornillot M., 1998, « A propos du clonage humain », Nature, Sciences, Sociétés, vol. 6, n°3, juin 1998, pp 5-17

9 Jocelyne Porcher. « La production de viandes in-vitro, stade ultime ? », La Revue Politique et Parlementaire n° 1057, Oct/nov/dec 2010, pp 97-104

10 P. Shapiro, Clean meat : How growing meat without animals will revolutionize dinner and the world ?, Gallery books, New York, 2018

12 Donalson S., Kymlicka W., 2016. Zoopolis. Une théorie politique des droits des animaux. Alma éditeur, Paris, 2016

13 Ibid. p197

14 Lévi-Strauss C., 2001, « La leçon de sagesse des vaches folles », Études rurales,157-158, 2001

15 Sloderjijk P., Règles pour le parc humain. Mille et une nuits, Paris 2000

16 Porcher J., 2017. Elmo et Paro®, pourquoi l’un travaille et l’autre pas, et ce que ça change, Ecologie & politique 2017/n° 54, p. 17-34.F

17 Dejours C.,Travail vivant. Tome 2 Travail et émancipation. Payot, Paris, 2013

18 Jankélévitch V.,La mort. Champs-Flammarion, Paris, 2008

19 Porcher J., « Elmo et Paro®, pourquoi l’un travaille et l’autre pas, et ce que ça change », Ecologie & politique 2017/n° 54, p. 17-34, 2017

20 Henry M., La barbarie. PUF, Paris, 1987

21 Porcher J., Vivre avec les animaux, une utopie pour le 21ème siècle. La Découverte, Paris, 2011