Le théâtre peut-il venir au secours de l’écologie ? Sans doute, si l’on juge que la faiblesse de celle-ci s’explique en partie par son incapacité à bouleverser nos sens. Il est heureux que des artistes comme Anne-Cécile Vandalem s’emparent de l’enjeu du siècle dans ces lieux où s’agrège un public venu spécialement pour être troublé par la circulation de la parole et l’enchevêtrement des corps.

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A propos d’Arctique, un spectacle d’Anne-Cécile Vandalem, Das Fräulein (Kompanie), 18 janvier – 10 février 2019, Berthier 17e.

A première vue il s’agit d’un meurtre et d’un huis clos : celui d’une poignée de passagers clandestins embarqués à bord d’un navire faisant route vers l’Arctique, ultime refuge d’une humanité en perdition. Ces passagers clandestins, réunis par un mystérieux commanditaire qui les a invités à prendre part à la traversée, sont mus par un obscur désir de vengeance. Le spectateur découvrira, à mesure que se dénouent les fils de l’intrigue, qu’ils ont tous partie liée au meurtre d’une militante écologiste, survenu sur ce même navire, quelques années plus tôt, dans des circonstances tragiques. Par action ou par omission, ils ont également pris part à cet horrible forfait.

Du réchauffement climatique, qui fournit le prétexte à l’intrigue, il n’est en apparence question que comme d’une toile de fond. Frigorifiés, les passagers  à la dérive sur la mer de Baffin, abandonnés par l’équipage, pris au piège d’une conjuration machiavélique, assistent à leur interminable agonie, comme aux crépuscules de l’été boréal. Mêlant humour noir, blues (au sens propre, puisque la salle de bal du navire tient lieu de scène : sur l’estrade des musiciens d’un autre âge enchaînent les riffs avec une sorte de lascivité morbide) et suspense emprunté aux meilleurs romans policiers, faisant usage de tous les media (un écran est suspendu, où se trouvent projetées les images filmées hors scène, lorsque les personnages déambulent dans les entrailles du navire fantôme), Anne-Cécile Vandalem nous conduit d’une main sûre vers le dénouement qui restitue, rétrospectivement, toute sa signification au drame tragique de cette descente aux enfers. La militante décédée quelques années plus tôt, abandonnée par ses propres camarades alors qu’elle prenait part à une opération de sabotage visant à empêcher la mise en coupe réglée du Groenland par des entreprises chinoises, et dont le souvenir hante les coursives comme un spectre, troue l’espace scénique, plaie béante qui ne cesse de s’agrandir à mesure que les personnages, floués et mystifiés, se reconnaissent coupables du seul crime décidément impardonnable : l’égoïsme.

Dans une atmosphère glaciale, devenus loups (ou plutôt « ours polaires ») les uns pour les autres, retournés à l’âge de barbarie dépeint par Hobbes pour désigner les temps infra historiques, ils préfigurent notre avenir : et nous devenons cette femme qui assiste, impuissante, à son propre dépeçage, par l’ours primordial, la bête immonde, laquelle déambule dans les couloirs et se charge de faire place nette. De la chaloupe, ou plutôt du « remorqueur », sur lequel l’équipage a pris la fuite, il n’est plus question. Elle ne reviendra pas, et pour cause : elle n’a sans doute plus de port où faire relâche ; il n’est plus de terre ferme, il n’est plus de havre ni de salut. Arctique sonne le glas, le sauve-qui-peut général d’un monde courant à sa perte, comme ce navire naufragé, errant dans les eaux internationales, autrement dit dans le désert, chez nobody : il n’est plus d’ inter d’aucune sorte, il n’est plus de relation ni de monde, la communauté humaine a depuis longtemps fait route vers les abysses. Seuls les pauvres hères réfugiés dans la salle de bal témoignent encore qu’un langage fut un jour possible : leurs stratagèmes ourdis dans l’illusoire espoir d’arracher encore quelques heures à la mort, sont d’autant plus pathétiques qu’ils ressemblent étrangement aux nôtres. À se crêper le chignon, à inventer des fariboles pour aller, l’une vider sa vessie trop étroite (entendez son trop plein de soupe, de « liquidités »), l’autre se fabriquer une statue de Grand Témoin (dont nul ne lira jamais le témoignage), c’est toujours la même pantomime. Ne sommes-nous pas comme eux, tiraillés entre le désir de survivre à tout prix, et le besoin de conjurer la catastrophe ?

La clef nous est finalement donnée : l’effondrement inéluctable, en condamnant tout horizon eschatologique, nous abandonne au brouillard givré de la mort. Anne-Cécile Vandalem n’en conclut pas, comme d’autres, au Mal qui vient1Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps, Paris, Editions du Cerf, 2018.. Ses personnages, burlesques et tragiques, sont parfois capables de bienveillance et d’empathie (à l’exception notable de celle que les autres ne désignent que par son sobriquet, « la bourgeoise »). Ces jaillissements d’humanité sont fugaces comme les élans sublimes de la trompette de Frédéric Dailly, qui viennent darder leurs rayons cuivrés dans les vapeurs opalescentes de l’Arctique. Les glas-glas de la mort (on croirait par moments entendre les échos de la « Cold Song » du Roi Arthur de Purcell) auront encore fourni l’occasion d’une dernière étreinte.

Notes   [ + ]

1. Pierre-Henri Castel, Le Mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps, Paris, Editions du Cerf, 2018.