Dans son nouveau roman, Alain Damasio offre un puissant contrepoint aux dystopies glaçantes dans la figure incarnée des furtifs, où les mouvements insurrectionnels qui traversent le roman vont trouver à la fois un modèle et une pratique, inaugurant des ZAG (zone auto-gouvernée) qui annoncent le dépassement possible de l'anthropocène. En voici un extrait en avant-première.

Temps de lecture : 4 minutes

À les relire, surtout à les écrire, au feeling des lieux, je trouvais ce manifeste finalement assez solide, plutôt large de portée, en tout cas très adapté à ce que l’insurrection voulait déployer ici. Très vite, en nous voyant former nos grandes lettres, des moujiks amusés nous ont rejoints, des primitives, des terrestres, des anars, un peu de tout. Au cap des Mèdes, sur l’esplanade, nous avons galéré avec des cailloux blancs pour écrire l’exorde, dont j’aimais beaucoup la poésie :

S’est étendu l’hiver où les hommes à semelles de vente te marchent
sur la gueule pour y imprimer leurs marques.
Toi, tu as le visage du printemps qui s’ignore et qui vient,
qui lève dans tes yeux. Toi, tu étais déjà debout.
Ce mantract est pour toi, pour nous. Qui sommes légion.
Et qui avançons avec cette porte ouverte entre nos deux épaules,
qui bat, et nos allures d’appel d’air

À la plage de Notre-Dame, avec du bois flotté et des cordes, nous avons marqué :

Tâtonner. Rater. Essayer encore. Rater mieux.
Faire que nos expériences prennent corps, s’offrent le temps,
ouvrent l’espace. Faire que quelque chose enfin se passe.
Faire qu’il existe un dehors, une jungle, des zag et des zoùaves,
au zoo libéral qui nous encage. Du possible, sinon j’étouffe !

[…]

Comprendre qu’ils te veulent libre pour mieux te contrôler.
Que chaque bague qui luit laisse une trace sur les cartes qu’ils compilent.
« Cours camarade, les yeux-mondes sont derrière toi. »
Comprendre ton statut d’épluchure pour les porcs du pig data.
Comprendre ce qui nous séduit, où l’on nous conduit
– et que tu es leur produit. Alors sur les réseaux en torero s’effacer – ressusciter l’angle qu’on croyait mort.
Juste passer. Se découvrir furtif… Hop !

À la Courtade, avec des bambous cassés, nous nous sommes lâchés sur une laisse de deux cents mètres de long, avec moult punchlines qu’on devait surtout à Naïme et Héloïse :

Longtemps tu fus l’individû qui crut que tout lui est… dû.
L’individu-à-liste, séquencé ; l’indivi/duel : seul contre tous !
Ta vie d’hyperliens, d’alien, d’i-rien retranché comme un pépin dans ton
grain de raison, dans ta bulle de filtre, au milieu de ta commune-ôtée.
Puisqu’on a tout fait pour nous rendre étrangers au monde,
quoi d’étrange à ce que nous voyions tout le monde comme un étranger ?
Toi que Big Tata couve dans ton technococon :plutôt chenille ou papillon ? Se lover ou s’envoler, enfin ?

Sur la place du village, devant l’église, à côté d’une petite horde de ronfleurs dans des sacs de couchage, nous avons marqué à la craie ça, un peu le noyau du combat :

Ils ont le réseau, tu n’as rien. Tu es le 0, ils sont le 1.
Alors noue ! Construis avec d’autres les communs.
Et au coeur de ce nous, explore à quel point tu es liens.
Politique de l’amitié : s’élever du solitaire au solidaire,
de la grappe au groupe, du connectif au collectif.
La liberté des autres déplie la nôtre – origami.

On a crocheté par le moulin du Bonheur où Sabrina K., une fondatrice de la Mue, a eu l’idée d’utiliser les quatre pales pour y scotcher au gaffeur blanc :

Longtemps vous nous avez travaillés au corps, chers pouvoirs.
À l’exploiter, à l’assigner, à le gérer. À le genrer.
Apprenez désormais qu’il est à nous. Tout simplement.
Et que nous l’avons libéré pour nous tisser tous à nouveau, autrement,
corps et âmes, en fil de soi, de trame, d’Ariane, en fil de faire surtout :
faire avec, faire ensemble, faire corps.

En redescendant à la plage d’Argent, une petite euphorie commençait à monter car les premières images de nos premiers mantras nous arrivaient par nos drones. Un hacker basque en avait déjà fait une sorte de diaporama avec une musique « qui-va-bien ». Les partages en ligne explosaient. Ça nous a redonné de l’énergie pour cette plage si bien nommée… qui ne pouvait qu’accueillir notre mantra sur l’économie :

S’ils pouvaient, ils numéroteraient tes cris.
Sous leurs chiffres, ta chair bruisse. Moi j’te calcule pas !
Hors de prix est toute vie véritable. Au bout du compte,
sur ce système, ça : rien ne les détruit plus que le gratuit.

Steph-le-pizzly, un ami de Zilch, a proposé la grande dalle du phare pour y taguer à la peinture :

Puisque leur monde est une pub qui nous vend de la réalité…
Puisqu’ils ont algorithmé jusqu’à l’amour, le jeu, le jouir et l’amitié…
Puisqu’en nous procurant par la technologie le pouvoir,
ils nous ont en douce retiré la puissance…
La bague : un seul anneau pour nous gouverner tous ?
Sans doute est-il temps de reprendre en main
nos outils et au sérieux notre autonomie technique ?Hacker vaillant, rien d’impossible !

Afin de parachever notre tour et puisque nous étions maintenant une cinquantaine de scribes chauffés à blanc, suffisamment nombreux pour une dernière tocade de graffland art, nous avons été chercher du sable blanc sur la plage du Grand-Langoustier, dans nos mains, des sacs, dans nos poches… Et là, laborieusement, tout en cursives et sur toute la longueur du chemin de terre entre le fort et le trou du Pirate – nous avons fait onduler des lettres de sable qui calligraphiaient ce qui aurait pu être le mantra des Terrestres :

Nous sommes la nature qu’on défonce.
Nous sommes la Terre qui coule, juste avant qu’elle s’enfonce.
Nous sommes le cancer de l’air et des eaux, des sols, des sèves et des sangs.
Nous sommes la pire chose qui soit arrivée au vivant. OK. Et maintenant ?
Maintenant, la seule croissance que nous supporterons
sera celle des arbres et des enfants.
Maintenant nous serons la nature qui se défend.