Dans un entretien sur son expérience de terrain en Asie du Nord, l'anthropologue Charlotte Marchina nous montre à quel point le rapport aux animaux et aux territoires en vigueur chez les éleveurs de Sibérie et de Mongolie diffère de celui que nous connaissons en Europe.

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Cet entretien a été réalisé suite à la publication du livre Nomad’s Land, chez Zones Sensibles (juin 2019).

Pour quelles raisons personnelles et intellectuelles avez-vous décidé de faire une recherche sur les relations entre les éleveurs, les animaux et la steppe en Mongolie et en Russie ?

Charlotte Marchina en Mongolie

Cette recherche constitue en quelque sorte la réalisation d’un rêve d’enfance, puisque mon intérêt pour les peuples mongols et leurs animaux a plus de vingt ans. Quand j’étais petite, mes parents m’ont offert un poster qui présentait des races de chevaux du monde entier. J’ai longtemps été intriguée par la morphologie et le nom singuliers du cheval mongol de Przewalski avant de me décider à faire une recherche dans une encyclopédie, où j’ai appris, à dix ans, l’existence des Mongols et de leur mode de vie, qui m’ont tout de suite fait rêver. Amatrice de chevaux et cavalière, j’ai entamé des recherches sur les relations au cheval en Mongolie quand j’étais étudiante en Master d’anthropologie, tout en étudiant le mongol. J’ai profité de ma connaissance du russe, que j’avais appris plus tôt, pour étendre l’enquête à un peuple mongol de l’autre côté de la frontière, en Russie : les Bouriates. Ca tombait bien, la Sibérie aussi me faisait rêver. Sur le plan intellectuel, ce travail m’a permis de poser les premiers éléments de réflexion sur l’individuation des chevaux (notamment leur sélection et le système de nomination) et sur leur agentivité à travers la minimisation du rôle du cavalier, dans les courses ou encore dans les traditions orales. Dans ces recherches, j’ai montré l’importance de la reconnaissance par les éleveurs de caractéristiques physiques et psychologiques des chevaux en tant qu’individus et les implications concrètes qu’elles avaient dans les techniques d’élevage. Le fait que, chez les peuples mongols, le cheval soit considéré comme intelligent et le chameau stupide m’a incitée à continuer d’élargir la comparaison : dans mon travail de thèse, dont est issu ce livre, j’envisageais d’étudier non plus seulement deux peuples mongols, mais encore les relations différenciées qu’ils entretiennent avec chacune des espèces qu’ils élèvent conjointement (chevaux, chameaux, bovins, ovins et caprins, ainsi que les chiens).

Y a-t-il des différences significatives entre les éleveurs d’un pays à l’autre ? Et qu’est-ce qui les rapproche malgré tout ?

Je vais prendre votre question dans l’autre sens, car en réalité ce sont des peuples qui partagent un même fond culturel et linguistique, mais qui se sont inscrits dans des destinées historiques différentes qui les ont amenés à se retrouver pour les uns en Mongolie et pour les autres en Russie. J’en profite pour rappeler qu’on trouve également des Mongols en Chine, mais que je n’en traite pas dans cet ouvrage.

En Mongolie comme à Aga, les éleveurs pratiquent un élevage extensif simultané de plusieurs espèces. Cette multispécificité leur permet d’exploiter de façon complémentaire non seulement les produits de leurs animaux mais encore les pâturages. Cette communauté partage des lieux de vie – pâturages, espaces du campement, pays (nutag/nyutag) – auxquels elle s’attache. L’absence d’enclos et de modes de gardiennage intense, qui laissent une grande liberté au bétail, pousse les animaux à développer une autonomie qui se manifeste dans leurs capacités à rentrer au campement par eux-mêmes, à se défendre des prédateurs et à trouver leur propre nourriture sur les pâturages. Le mode de vie nomade et la communauté que forment les éleveurs mongols et bouriates se caractérise par une grande flexibilité.

Alors que l’élevage des Mongols a essentiellement une orientation domestique, l’élevage bouriate est à orientation marchande – pour les éleveurs privés – ou repose sur un salariat – pour les éleveurs membres d’une coopérative. Les éleveurs mongols prônent une propriété publique ou du moins collective de la terre pour maintenir une flexibilité, tandis que les Bouriates se voient contraints de devenir propriétaires de leurs terres, réduisant leur flexibilité en même temps que les espaces de pâturage. À Aga, l’influence russe dans les pratiques de l’élevage se caractérise par une importance plus marquée des structures collectives de l’héritage soviétique (kolkhozes transformés en coopératives), par l’emploi d’auxiliaires russes et exclusivement russophones sur les stations bouriates, et par la présence de nombreux animaux de races exogènes. Ces deux derniers facteurs renforcent les liens affectifs et de dépendance des animaux vis-à-vis des humains, qui diminuent l’autonomie animale.

Pourriez-vous nous expliquer ce qu’est le « nutag » et ce qu’il implique pour les éleveurs ?

Le terme mongol de nutag peut-être traduit par « pays ». Il désigne le territoire sur lequel les éleveurs nomadisent. La taille du « pays » dont il est question et l’échelle à laquelle se situe l’éleveur lorsqu’il en parle dépend de son interlocuteur. Selon l’origine de ce dernier, le nutag d’un éleveur mongol peut correspondre au pays (État), à la province (aimag) ou au district (sum) d’origine. Dans son acception la plus restreinte, le nutag renvoie à l’endroit où l’on vit, au sein du district, soit aux localisations des différents campements et donc le territoire de nomadisation, voire au campement d’hiver ou de printemps, seul lieu de résidence officiellement déclaré par les éleveurs auprès des autorités.

Si la conception du nutag est bien connue des spécialistes de la Mongolie, j’ai souhaité souligner l’importance du rôle des animaux domestiques dans le façonnage du nutag et dans l’attachement qu’on peut ressentir pour lui. Le nutag est parcouru quotidiennement par les éleveurs et leurs animaux selon des modes routiniers, qui créent des sentiers et chemins dans le paysage. Humains et animaux sont ancrés dans leur nutag : les éleveurs le glorifient dans leurs chansons et n’aiment pas s’en éloigner de manière prolongée, tandis que les chevaux et chameaux qui sont vendus cherchent souvent dans un premier temps à rejoindre leur ancien nutag.

Vous vous êtes beaucoup appuyée sur la cartographie et les relevés GPS dans votre travail, notamment pour mieux comprendre les parcours des animaux et de leurs éleveurs. Pouvez-vous nous dire ce que ces outils vous ont apporté ?

Les éleveurs de Mongolie et Sibérie du Sud pratiquent un élevage extensif de plusieurs espèces, qui pâturent dans des troupeaux distincts sur des steppes non clôturées. Dans ce contexte il est impossible d’étudier les modalités concrètes d’occupation et de partage des espaces – non seulement entre les différents troupeaux d’un même éleveur, mais encore entre les troupeaux d’éleveurs voisins – en ayant recours uniquement aux techniques d’enquête classiques de l’anthropologie. Grâce aux relevés GPS, j’ai retracé les mouvements de plusieurs troupeaux de manière simultanée, sur plusieurs jours consécutifs. Cela m’a ainsi permis d’affiner l’étude de l’exploitation complémentaire par les différentes espèces des pâturages. Par exemple, les chameaux et les moutons ne broutent pas les mêmes espaces, tandis qu’il arrive aux chevaux et moutons de le faire, mais pas nécessairement au même moment, de sorte qu’ils ne se rencontrent pas. On observe également une rotation quotidienne et saisonnière dans l’utilisation des zones de pâturages, qui limite la pression sur ces ressources naturelles. J’ai aussi utilisé les GPS pour suivre les déplacements des éleveurs, et reconstituer ainsi les techniques mises en œuvre lorsqu’ils sont à la recherche de leurs animaux, souvent laissés sans surveillance. Mais si j’ai initialement eu recours au GPS, c’était pour étudier les pratiques de nomadisation des éleveurs et cartographier leurs itinéraires, avec la localisation des différents campements. La cartographie offre à cet égard des possibilités incomparables en termes de restitution des résultats : rien ne vaut une carte pour montrer les principes qui régissent l’occupation d’une même vallée par une dizaine de familles d’éleveurs, qui suivent chacune un itinéraire propre. La représentation cartographique de ces données donne à voir aisément à la fois les tendances locales (saisons froides passées à flanc de colline, sur le mode de la dispersion ; saison chaude passée en plaine, le long d’un même cours d’eau) et les variations d’une famille à l’autre (fréquences et distances de nomadisation : de 2 à 4 fois par an sur une amplitude maximale de 500 m à plus de 15 kilomètres, pour l’une des vallées où j’ai enquêté). Le dispositif du GPS donne en outre accès à de nouvelles données quantitatives telles que des surfaces occupées, et des distances et vitesses de déplacement.

En Europe, nous avons désormais tendance à associer l’élevage à la domination et à l’exploitation des animaux. Vous soutenez en revanche que « le pastoralisme nomade, loin d’être réductible à un simple rapport de domination de l’humain sur l’animal, doit davantage être appréhendé comme un système complexe composé d’interactions multiples et perpétuelles entre éleveurs et bétail ». Qu’entendez-vous par là ?

Dans le pastoralisme nomade, éleveurs et animaux se déplacent ensemble afin que les animaux puissent disposer de pâturages frais. Ces déplacements cycliques visent à épargner les ressources d’un lieu de manière à pouvoir y revenir tous les ans. C’est donc essentiellement pour le besoin des animaux que les humains se déplacent, mais les itinéraires et calendriers de nomadisation sont conçus par les éleveurs. Les animaux, en empruntant ces mêmes parcours aux mêmes moments chaque année, intériorisent ces déplacements du point de vue spatial et temporel. En cas d’irrégularité climatique (sécheresse, neige très abondante en hiver ou au contraire absente), les éleveurs peuvent décider de modifier le calendrier, pour retarder ou avancer le moment de la nomadisation, ou le parcours, pour rejoindre par exemple une zone de pâturage qui n’est habituellement pas fréquentée. En Sibérie, j’ai ainsi vu un éleveur retarder d’un mois sa nomadisation vers la station d’été car les pluies étaient tardives cette année-là et, de ce fait, l’herbe n’avait pas encore assez bien poussé dans la vallée en question. Les vaches s’étaient, elles, déjà mises plusieurs fois d’elles-mêmes en marche et l’éleveur avait dû les reconduire vers la station principale, qu’ils n’avaient toujours pas quittée. « Elles nous attendaient », m’avait-il alors dit. Les ajustements mutuels entre animaux et éleveurs sont nécessaires dans les systèmes pastoraux d’une manière générale, mais ils sont plus prégnants dans les sociétés nomades, et plus encore en cette période de changements climatiques, qui viennent régulièrement déstabiliser les pratiques de nomadisation des éleveurs d’Asie du Nord.

Dans la même veine, vous soutenez que ces éleveurs ne cherchent pas à vivre en symbiose avec leurs animaux, qu’ils ont même tendance à mépriser les liens affectifs trop étroits qui peuvent unir les humains à leurs chiens. Ils encouragent au contraire les animaux à être le plus autonomes possible, dans le cadre de ce que vous nommez une coexistence intermittente. Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste celle-ci et nous donner des exemples ?

Dans le pastoralisme extensif des peuples mongols, en plus largement d’Asie du Nord, les éleveurs ont recours à des modes de surveillance et de gardiennage différenciés selon les espèces. D’une manière générale, l’autonomie des animaux dans leurs déplacements et l’alimentation est hautement valorisée. De fait, les éleveurs peuvent passer des semaines sans voir certains de leurs animaux (et du coup des jours à les chercher !). L’affouragement des animaux mongols est minimaliste et généralement réservé aux animaux faibles, malades, ou sur le point de mettre bas. La situation est différente chez les Bouriates, où l’introduction de races exogènes et les croisements avec des races occidentales nécessitent un affouragement plus conséquent. Néanmoins, on observe la même valorisation (voire l’idéalisation, parfois) d’une autonomie alimentaire. Sur les deux terrains, mongol et bouriate, on attend du gros bétail (chevaux, chameaux, bovins) qu’il se défende seul contre les prédateurs. A cette fin, les éleveurs mongols et bouriates s’appuient sur la structure sociale du troupeau et sur les qualités innées de certains animaux pris dans leur individualité. Par exemple, chez les chevaux, c’est l’étalon qui mène le troupeau et qui organise la défense contre les attaques de loups. Les éleveurs mongols veillent donc à choisir comme étalon – en castrant les autres chevaux mâles – un cheval qui sera le mieux à même de remplir ces fonctions, d’après une série de critères, morphologiques et psychologiques. Ils recherchent ainsi un cheval robuste, courageux et au hennissement bruyant.

La capacité des chevaux à être autonomes permet aux éleveurs de relâcher leur surveillance pour la concentrer sur les espèces qui en ont le plus besoin, notamment les moutons et les chèvres, qui sont des proies plus faciles et qui peuvent par ailleurs aisément se mélanger avec les troupeaux voisins. Cette coexistence intermittente se caractérise donc par une alternance de périodes où humains et animaux sont séparés et réunis, qui varient selon l’espèce, mais aussi selon les périodes de l’année et les utilisations qui sont faites des animaux. Le caractère intermittent de la coexistence implique que les liens affectifs ne soient pas trop forts, et le cas des chiens bouriates que je prends dans le livre est à cet égard éloquent. Les éleveurs bouriates emploient des auxiliaires d’élevage russes qui ont une manière d’interagir avec les animaux qui est très différente de celle que l’on rencontre chez les peuples mongols : ils parlent aux chiens et les caressent, alors que les éleveurs bouriates les ignorent souvent. Les chiens bouriates sont donc particulièrement enclins à suivre les auxiliaires russes, dont ils préfèrent visiblement la compagnie. Une des conséquences directes de cette préférence est un attachement de certains chiens non plus pour la station d’élevage qu’ils sont censés garder, mais pour les auxiliaires, qu’ils suivent presque partout. Les éleveurs bouriates méprisent de tels chiens, qui n’effectuent plus du tout leur tâche principale.

En Occident, la question de notre rapport aux animaux et des traitements que nous leur infligeons se pose avec toujours plus d’insistance. Certains plaident même en faveur d’une abolition de l’élevage. Quel regard portez-vous sur ces positions et questionnements depuis votre expérience asiatique ?

Il est difficile de transposer ces questions au contexte nord-asiatique. Les humains ne pourraient que difficilement survivre dans les conditions qui sont celles de la Mongolie et de la Sibérie sans tuer et manger des animaux (que ce soit en les élevant ou en les chassant). De l’élevage intensif hors sol au pastoralisme nomade mongol il y a en tout cas un gouffre, non seulement d’un point de vue écologique ou économique mais encore en termes de relations entre éleveurs et animaux. Les éleveurs mongols ne tuent pas leurs animaux avec plaisir et chaque abattage est généralement précédé d’une prière ou de paroles d’excuses vis-à-vis de l’animal dont on prend la vie. Alors que l’identité mongole est très liée à l’élevage nomade, au cheval et à la consommation de viande, il est intéressant de voire apparaître en Mongolie des pratiques végétariennes – il y a même depuis quelques années un restaurant vegan à Oulan-Bator ! Ces pratiques rares sont toutefois totalement circonscrites au milieu urbain. A moins d’apporter sa propre nourriture, il est impossible de se passer de produits issus de l’élevage dans les steppes mongoles.