À propos des livres d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right (2016), et Stolen Pride : Loss, Shame, and the Rise of the Right (2024), tous deux publiés aux éditions The New Press (New York).
Quelque part dans le sud de la Louisiane, dans le bayou, à l’ombre des cyprès et des palétuviers. Mike descend de son camion et salue avec enthousiasme la sociologue Arlie Russell Hochschild venue le rencontrer pour un entretien. Face à la chercheuse en sciences sociales, le soixantenaire livre des souvenirs d’enfance teintés de nostalgie : « Quand j’étais enfant, il suffisait de faire du stop au bord de la route pour qu’on vous prenne en voiture. Ou si vous aviez une voiture, vous preniez quelqu’un. Si quelqu’un avait faim, on lui donnait à manger. Il y avait un élan de solidarité dans la communauté (you had community). Vous savez ce qui a mis fin à tout cela ? ». Il prend une grande pause, contenant une colère à peine dissimulée. « L’État omniprésent (big government) »1.
Le big government que Mike a en ligne de mire, c’est l’État fédéral dont les financements et les programmes irriguent les territoires. Celui-ci connaît plusieurs visages. Il s’incarne parfois dans le spectre de l’assurance santé universelle qui fut promulguée par le président Barack Obama en 2011, le fameux Patient Protection and Affordable Care Act qui avait garanti une couverture santé à 32 millions d’Américains qui en étaient auparavant dépourvus. Mike conçoit à la fois cette politique comme une forme d’imposition venue d’en haut et comme un gouffre financier pour les ménages modestes, honnêtes et travailleurs dont il se représente faire partie. Dans cette même veine, Mike, lui-même fils d’un plombier, né dans la petite bourgade de Donaldsonville et résident du Bayou Corne, conspue les aides sociales versées aux personnes les plus démunies. Enfin, l’émanation de l’État fédéral sur les territoires prend aussi la forme des régulations environnementales imposées par l’Agence de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency) dans l’ensemble des États, depuis sa création en 1970 par le président Richard Nixon, que le résident de la paroisse Assumption ne voit pas non plus d’un bon œil.
Fervent soutien du Tea Party, un mouvement politique contestataire, emblématique pour son refus de la croissance de l’État fédéral et opposé à la collecte des impôts, Mike a vécu toute sa vie dans le même bourg, situé à environ 120 kilomètres de la Nouvelle-Orléans2. Pourtant, sa parole illustre un paradoxe de taille dans ce territoire majoritairement Républicain, où de nombreuses personnes administrées sont réticentes à soutenir les politiques de l’État providence : nombre d’entre elles vivent sous le seuil de pauvreté.
Parmi les personnes réticentes à soutenir les politiques de l’État providence, nombreuses sont celles qui vivent sous le seuil de pauvreté.
C’est sur ce témoignage que s’ouvre le livre d’Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right, paru dans sa première édition en 2016. L’auteure livre un récit poignant des affects et de la nostalgie ressentie par ces personnes habitant les campagnes périphériques en Louisiane vis-à-vis de l’époque relativement prospère d’avant le mouvement des Droits civiques, pour les classes populaires et classes moyennes blanches dont elles font partie. Le livre interroge le rapport qu’entretiennent les individus à ces émotions politiques, ainsi qu’à la manière dont ces ressentis modèlent leurs expériences de la politisation.
Le paradoxe de l’allée des cancers
Comment comprendre les profondes réserves, voire le rejet total, que ces personnes expriment à l’endroit de l’État providence alors que du point de vue de leurs intérêts sociaux, elles seraient toutes potentiellement bénéficiaires du filet social proposé par les politiques publiques fédérales ? Après tout, plus de 44 % du budget de l’État de Louisiane provient directement de l’État fédéral, à raison d’environ 2400 dollars pour chaque personne résidente en Louisiane3. Comment leurs positionnements traduisent-ils cette internalisation du déclin économique et des violences environnementales subies sur leurs terres et dans leur chair ?4 Enfin, comment se met en place la fabrique d’une forme de méconnaissance, voire d’ignorance vis-à-vis d’enjeux industriels, environnementaux, politiques et sociaux qui définissent pourtant en grande partie leur situation ? Car il subsiste encore un grand décalage entre la conception des services publics en France, vus comme un amortisseur des inégalités sociales dans la société, et les représentations que les personnes comme Mike, aux États-Unis, entretiennent vis-à-vis du rapport à l’État. Sans doute le ressenti de cette dépossession socio-économique est aussi nourri par la perception d’une communauté locale fragilisée, qui apparaît comme le seul rempart contre l’ordre établi et contre l’État fédéral, ce monstre froid, vu comme trop distant des préoccupations des individus résidant dans le bayou.
Toutefois, le lieu choisi pour cette enquête sociologique n’est pas seulement le lieu d’une dépossession socio-économique, mais aussi environnementale : Mike et les autres résidents de la paroisse Assumption vivent tout près de la Cancer Alley, cette zone qui a été sacrifiée tout au long du XXe siècle aux intérêts pétrochimiques5. Long corridor industriel s’étendant entre la Nouvelle-Orléans et Bâton Rouge sur près de trois cents kilomètres, le terme Cancer Alley a été forgé au XXe siècle pour évoquer l’implantation de plus de deux cents sites d’exploitation de combustibles fossiles et d’usines pétrochimiques de raffineries de pétrole sur des terres autrefois agricoles où les taux de cancer sont bien supérieurs à la moyenne du pays6. Le rapport de 2024 de Human Rights Watch mettait en relief le fait que les personnes résidantes dans ces territoires rapportaient des incidences de cancer sept fois plus importantes que la moyenne nationale7. Bien que Mike résiste à être présenté comme une victime directe des industries pétrolières, il a subi les conséquences notoires de leur présence. Une partie de sa propriété a été engloutie à la suite d’un mouvement de terrain causé par les actions d’une compagnie de forage pétrolier8. Autour de Mike, de nombreuses personnes sont décédées de cancers ou souffrent de maladies pulmonaires aux conséquences irréversibles. L’air du bayou est devenu irrespirable au fur et à mesure que se sont implantées de manière exponentielle les industries depuis les années 1920.

La campagne de son enfance avait été de longue date le lieu du déferlement d’autres formes de violences, pas seulement environnementales, mais aussi raciales. Fondée au tournant des années 1800, la plantation Armelise avait détenu de nombreuses personnes esclavagisées. Aujourd’hui la plantation appartient aux vestiges d’un passé mis de côté par la majorité des personnes résidentes de la paroisse comme Mike. Le déni du « terrorisme racial » qui s’est structuré à l’époque de l’esclavage, puis de la ségrégation pour reprendre la formule du sociologue Loïc Wacquant, est encore constitutif de l’ordre social dans les États du Sud des Etats-Unis9. Les personnes blanches, comme Mike, ne revendiquent pas d’empathie pour leur voisinage africain-américain, malgré les évidentes proximités socio-économiques et territoriales qui les rassemblent.
Murs d’empathie et fracture « raciale »
Arlie Russell Hochschild propose une fresque intime et personnelle d’une dizaine de personnes vivant dans le bayou, à travers une collection de récits, d’entretiens et de vignettes ethnographiques décrivant les paysages alentours. Car l’auteure fait le pari que loin d’être la résultante d’un calcul froid et distancié, l’expression des opinions et sociabilités politiques de ces personnes sont enracinées dans des sensibilités que la méthode ethnographique parvient à débusquer. Elle cherche à livrer un récit par le bas des « murs d’empathie » qui s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale, vivant le plus souvent dans les grandes villes et proches de la frange la plus à gauche du Parti démocrate, et d’autres structures politiques comme le Green Party et Democratic Socialists of America. Ces « murs d’empathie » évoquent l’absence de communication entre ces deux franges de la population, pourtant investies, à divers degrés, dans la dénonciation d’inégalités toxiques et environnementales sur les territoires ou « habitant » elles-mêmes la pollution10. Arlie Russell Hochschild tisse ainsi une sociologie qui décrypte aussi bien les structures inégalitaires et toxiques modelant ces territoires que les représentations et affects des personnes qui les habitent.
Pourtant, la sociologue elle-même n’est pas originaire de cette région, bien au contraire. Là où des chercheurs et chercheuses ont pu s’intéresser aux communautés affectées par les pollutions environnementales en revendiquant un capital d’autochtonie, voire une perspective d’insider, Arlie Russell Hochschild représente pour les personnes enquêtées une figure repoussoir tantôt politique, tantôt géographique. Vivant à Berkeley, en Californie, dans l’une des villes les plus progressistes de la côte Ouest, se présentant elle-même comme réticente à l’usage des armes à feu, optant le plus souvent pour les mobilités douces et les transports en commun et enseignant les sciences sociales dans l’une des plus importantes universités publiques du pays, la sociologue fait figure de rareté dans ce paysage versé aux intérêts de la pétrochimie.
Des “murs d’empathie” s’érigent entre l’électorat conquis aux idées de la droite conservatrice et les personnes affiliées aux mouvements de justice sociale et environnementale.
Si ce livre ne traite pas directement des mandats de Donald Trump, puisqu’il a été publié dans sa première édition en 2016, juste avant la prise de pouvoir du 45e président des États-Unis, il permet cependant de réfléchir à de nombreux enjeux qui expliquent le vote majoritaire pour l’extrême-droite dans ces campagnes rurales. En effet, une nette majorité de l’électorat de la paroisse Assumption dont Mike est originaire a voté pour le président actuel en novembre 2016 (61,6 %) puis en novembre 2024 (67,2 %)11.
Le livre se fait tout d’abord le relais du sentiment de distance rapporté par de nombreuses personnes vis-à-vis de Washington DC où la majorité des décisions constitutives de l’État fédéral sont prises. Distance géographique bien sûr, mais aussi distance politique, puisque la majorité des personnes dont le parcours est retracé dans l’enquête sont résidentes de la région des bayous dont Mike est originaire. Ressentant toutes une forme de relégation symbolique, elles partagent aussi le même profil socio-économique et professionnel, allant de femme au foyer, personne retraitée ou salariée dans des petites entreprises de moins de dix salariés, ou encore exerçant une profession liée au monde du bâtiment. Cette relégation provoquent en elles un rejet systématique des instances fédérales, perçues comme ne représentant que peu leurs intérêts12. Alors que les politiques fédérales sont associées aux villes, aux personnes vivant dans des territoires urbanisés, ayant accès à une multitude de services publics, les personnes interrogées dans le bayou parlent d’une forme d’autonomie et d’indépendance pour définir la valeur travail qu’elles pensent incarner. Elles revendiquent une certaine forme de fierté dans leur travail, reflet des discours des industries présentes sur place, qui sont aussi les principales pourvoyeuses d’emplois sur le territoire. Les potentielles régulations environnementales imposées par les instances fédérales et les taxes sur les entreprises sont, dans ce contexte, perçues comme entravant les seuls emplois disponibles dans le coin.

Les ferveurs catholiques sont aussi constitutives des intuitions politiques locales. Une mère vivant dans la petite bourgade de Mossville, dont l’air est pollué par les industries, et qui voyait la santé de son enfant dépérir, confie à la sociologue trouver un réconfort particulier dans la Bible. « Je ne sais pas comment j’aurais fait face sans l’Église », explique-t-elle13. La chrétienté tient une place importante dans la définition de la coloration politique des fidèles, dans un contexte où les étagères des librairies locales sont bien souvent tapissées de Bibles de toutes les couleurs, formes et tailles, et constituent un refuge face à l’adversité14.
Mais l’un des éléments les plus déterminants du vote Tea Party est sans nul doute la question de la fracture « raciale »15. Celle-ci renvoie à la manière dont les personnes enquêtées, toutes blanches, perçoivent leur blanchité comme une caractéristique de distinction et de pureté sociale. Toutes cherchent à se distinguer des personnes africaines-américaines vivant des réalités socio-économiques et environnementales pourtant similaires, dans des bourgs et des villages éloignés de quelques kilomètres seulement16. C’est dans ce contexte d’évitement systématique qu’elles en viennent à catégoriser les personnes africaines-américaines, immigrées ou descendantes d’immigrées, comme menaçant leur cadre de vie, sans toutefois les côtoyer17. Nul doute que l’identité de la chercheuse ayant menée l’enquête joue un rôle non négligeable dans la collecte des résultats, même si elle est relativement peu discutée par Arlie Russell Hochschild : l’accueil qui lui fut réservé était globalement positif, malgré les réticences initiales des personnes enquêtées à se livrer à une étrangère, californienne de surcroît. Pourtant la blanchité de l’enquêtrice constitue ici une dimension importante de l’acceptation de l’enquête, qui permet de franchir ces « murs d’empathie » si justement nommés.
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Identités bouleversées
Cette représentation que les personnes enquêtées ont d’elles-mêmes et des autres est en partie motivée par la manière dont leur identité cadienne a été historiquement associée à la ruralité, à la pauvreté et à l’illettrisme. Les Cadiens, ces descendant·es réels ou fantasmés d’immigrés de l’Acadie, une province canadienne française d’où ont été chassés de nombreux paysans francophones au XVIIIe siècle, portent toujours le stigmate d’une identité ethno-linguistique relativement marginale et précaire. Perçus comme parlant un français appauvri (broken French) par rapport au français dit « parisien » ou au français parlé par les créoles louisianais appartenant à l’élite économique, sociale et politique cosmopolite de la Nouvelle-Orléans, les Cadiens sont vus comme associés à une forme de blanchité dévalorisée, non hégémonique.
La revendication de cette identité historique stigmatisée est d’autant plus forte que les personnes habitant dans le bayou sont associées à des « gardiens du souvenir » (Rememberers)18. Ces derniers se souviennent avoir vu leur identité sociale, politique et économique bouleversée depuis les années 1960, notamment depuis la fin du mouvement des Droits civiques. Héritiers d’une Amérique ségréguée, dans laquelle les personnes blanches étaient relativement prospères, du moins plus que leurs voisins africains-américains, ces résidents et résidentes du bayou construisent leur perception du monde comme relative au profond dépit qu’ils et elles ressentent à ne pas occuper une position dominante dans l’espace social, politique et économique.
Les habitant·es du bayou ont vu leur identité sociale, politique et économique bouleversée depuis les années 1960, notamment depuis la fin du mouvement des Droits civiques.
Mais l’ouvrage d’Arlie Russell Hochschild contribue aussi à affiner la compréhension de ce que Rob Nixon appelle « l’environnementalisme des pauvres »19. Cette notion définit la manière dont des personnes ne pouvant pas s’extraire de leurs lieux de vie ou de travail en raison de fortes contraintes socio-économiques voient leur quotidien bouleversé par la violence lente des émissions industrielles toxiques dans leurs quartiers de résidence. Loin de rester silencieuses et passives face à ces violences lentes et sourdes, ces personnes prennent part à des mouvements sociaux dénonçant les injustices environnementales dont elles font les frais. Alors que Nixon insiste sur le fait que des expériences sanitaires délétères pour ces personnes les conduisent à s’organiser et lutter, Arlie Russell Hochschild montre que le poids de la mémoire et des fiertés territoriales conditionne les individus à ne pas vouloir faire leurs valises ou à ne pas s’impliquer dans la dénonciation des entreprises, malgré les préjudices subis.
Par extension, la posture des personnes résidant dans les bayous de Louisiane s’apparente à des formes de rejet de l’écologie populaire. Celle-ci a émergé dans des espaces où les classes sociales les plus défavorisées investissaient de nombreuses pratiques liées à l’environnementalisme, en contestant le fait que l’écologie était avant tout « un problème de riches »20. Bien que vivant dans des campagnes reculées, et faisant face à des formes certaines de précarité socio-économique, ces personnes résidant en Louisiane à proximité d’industries polluantes ne cherchent pas à s’engager dans de telles pratiques ou de tels mouvements. Elles revendiquent, au contraire, une certaine défiance, voire un profond malaise vis-à-vis de la dénonciation d’inégalités systématiques et des luttes dont la rhétorique découle historiquement du mouvement des droits civiques, duquel elles souhaitent se démarquer21.
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Une logique de la responsabilité individuelle
À bien des égards, Strangers in their Own Land est annonciateur de son successeur, l’ouvrage Stolen Pride. Loss, Shame, and the Rise of the Right écrit par Arlie Russell Hochschild dans la foulée de cette enquête louisianaise et publié en 2024. Distingué par le New York Times et cité par Barack Obama comme l’un des ouvrages de l’année, Stolen Pride poursuit l’exploration entamée par la sociologue de l’Amérique rurale conservatrice, l’amenant cette fois à partager temporairement le cadre de vie des habitants et habitantes de la petite commune de Pikeville, dans l’État du Kentucky. Rencontrant des personnes résidentes majoritairement blanches au cœur des Appalaches, au sein du deuxième district le plus pauvre du pays, Arlie Russell Hochschild est frappée par la manière dont le sentiment de relégation sociale, culturelle et économique alimente la représentation que ces personnes ont d’elles-mêmes et de la politique. Dans cette petite ville minière du Kentucky, les emplois sont de plus en plus fragilisés à mesure que ferment les dernières mines de charbon de l’État et suite à la désindustrialisation massive depuis la fin des années 1980 qui a profondément restructuré le marché économique du pays20. Là où les mines de charbon fournissaient plus de 76 000 emplois dans les années 1940, en 2014 ils n’étaient plus que 8000 à être employés par l’industrie, dans un État rural où la perte de ces emplois a initié un important déclin économique pour de nombreuses familles de mineurs22.

La perte de ces emplois a sonné le début d’une longue faillite morale à Pikeville. Dans un entretien enregistré avec une fille de mineur, celle-ci se remémore la fierté qui animait son père lorsqu’il rentrait du travail, heureux de ramener le salaire qui allait faire vivre sa mère et ses six sœurs. Jusqu’au jour du licenciement qui fit sombrer la famille. Elle se souvient que sa mère devait alors se procurer des bons d’alimentations (food stamps) et éprouvait une grande honte à l’idée de voir son mari perdre son statut professionnel d’antan : « On se débrouillait pour utiliser le chèque des aides sociales dans un magasin qui était loin de la ville, où personne ne nous connaissait. On ne voulait pas être reconnus. »23 Les anciens mineurs, en plus de la perte de leurs emplois, portent les marques dans leurs corps d’années passées à respirer de la poussière de charbon dans les mines24. Nombre d’entre eux développent « la maladie du poumon noir », une forme d’inflammation chronique résultant du dépôt de particules abrasives dans les poumons qui provoque une toux persistante, un essoufflement et une fatigue, allant jusqu’à causer des cancers du poumon.
Les récits de la responsabilité individuelle sont bien souvent plébiscités par les premières personnes intéressées. Les processus sociaux et économiques demeurent invisibilisés.
Arlie Russell Hochschild montre que la crise économique causée par la perte massive des emplois sur le territoire est loin d’être le seul bouleversement vécu par les familles. La crise économique se mue en une autre crise, sanitaire celle-là, notamment la crise des opioïdes, qui touche de nombreuses familles de la ville à partir des années 1980. Les pages du livre sont peuplées de dizaines de récits de femmes et d’hommes confrontés à des situations de précarité socio-économique qui se tournent vers la drogue : « une jeune mère qui était tombée en dépression était devenue accro aux drogues, et fut forcée de placer son bébé auprès des services sociaux ». Ou encore « un père de famille, ayant été licencié de son emploi en tant que mineur de charbon qui faisait du stop pour se rendre dans d’autres mines en espérant trouver du boulot mais qui, plus tard, tomba dans la drogue et fit une overdose »25. Alors que de ces personnes disqualifiées socialement consomment des opioïdes, les victimes et leurs familles entretiennent ce ressenti de faillite morale et s’auto-blâment pour ces comportements d’addiction. Ainsi, les récits de la responsabilité individuelle sont bien souvent plébiscités par les premières personnes intéressées, qui ne parviennent pas à reconnaître la systématicité des processus sociaux et économiques qui sous-tendent l’apparition de telles souffrances. Ces processus sociaux et économiques demeurent ainsi invisibilisés.
La désindustrialisation massive apparaît comme le terreau fertile de l’apparition à la fois de ces souffrances et vulnérabilités économiques et sociales, mais aussi de mouvements politiques réactionnaires, comme celui porté par Donald Trump, dont les soutiens au Kentucky furent nombreux, à la fois en 2016 et en 2024. Pikeville représente en quelque sorte une « opportunité de placement » pour les leaders néo-nazis locaux, dont Matthew Heimbach, le fondateur du Traditionalist Worker Party, actif entre 2013 et 2018. Celui-ci parvint à investir ce territoire à la démographie relativement homogène, « des petits blancs, une population vieillissante, rurale, ayant étudié jusqu’au lycée, victimes de crises économiques, nés sur place, pauvres », en espérant défendre une vision agressive de l’identité blanche26. Arlie Russell Hochschild documente ainsi comment des jeunes hommes rencontrés dans cette petite bourgade du Kentucky reprirent à leur compte des idées lancées par des suprémacistes blancs. La ville devint même le lieu de rassemblement de la marche orchestrée par Heimbach en avril 2017, quelques mois avant la marche Unite the Right de 2017 et le meurtre de Heather Heyer à Charlottesville par le néo-nazi James Alex Fields Jr, qui furent relayés par les médias nationaux et internationaux.
Rhétorique de victimisation
On touche ici à un angle mort de l’ouvrage, que l’on retrouve aussi dans le premier opus, Strangers in Their Own Land qui traite de la Louisiane. À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie vis-à-vis des souffrances relatées par les hommes et les femmes qu’elle rencontre, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas suffisamment la manière dont la victimisation produite par ces « petits Blancs » vis-à-vis de leur situation, qui les poussent à adopter une attitude ouvertement violente vis-à-vis des personnes étrangères à leur communauté, relève avant tout d’un mythe : en réalité, ces personnes bénéficient largement d’un ordre politique et social qui les place dans une posture avantageuse de dominants vis-à-vis des personnes immigrées, descendantes d’immigrées ou des minorités ethno-raciales, ce qu’elles refusent de reconnaître27. Bien que cela n’efface pas le déclassement socio-économique qu’ils et elles subissent depuis la moitié des années 1970, dû à une quasi-stagnation de leurs salaires réels, faire l’impasse sur une telle critique ne permet pas d’étudier avec rigueur la rhétorique de Donald Trump et de ses alliés d’extrême droite qui, justement, cherchent à légitimer cette rhétorique de victimisation pour gagner en popularité.
À trop vouloir se livrer à un récit guidé par l’empathie, Arlie Russell Hochschild n’analyse pas assez la manière dont la victimisation relève avant tout d’un mythe.
Au-delà des différences géographiques et historiques entre les deux territoires observés, l’un en Louisiane, dans un État du Sud anciennement agricole, et l’autre au Kentucky, dans un État anciennement industrialisé, la fracture sociale, symbolique, raciale mais aussi géographique ressentie par les résidents du bayou et des Appalaches explique la manière dont ces personnes se construisent vis-à-vis des personnes perçues comme « étrangères » à leur communauté. Si l’empathie guide toujours les deux livres d’Arlie Russell Hochschild, elle montre la manière dont la violence sociale, environnementale et économique encourue génère, en creux, l’ignorance et la haine des autres, dans un pays de plus en plus polarisé.
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Image principale : raffinerie de Baton Rouge en 2016. Wikimedia.
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Notes
- Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land : Anger and Mourning on the American Right, The New Press, The New Press, 2018 (2016), p. 4.[↩]
- À propos du Tea Party, voir Agnès Trouillet, « “Jeux d’échelle” : de l’intérêt d’une analyse multiscalaire pour mesurer l’impact de la Droite radicale sur le Parti républicain (2010-2019) », Politique américaine, 34(1), 2020, p. 101-130 et Marion Douzou, « De la sphère domestique à la sphère politique : l’engagement des militantes Tea Party », Politique américaine, 27(1), 2016, p. 113-129.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land, op. cit., p. 9.[↩]
- En 2013, le journaliste et essayiste Thomas Franck montrait dans un livre à succès la manière dont le sentiment de déclassement transforme un populisme de gauche en un populisme de droite, voir Thomas Franck, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, 2013.[↩]
- Voir Barbara Allen, Uneasy Alchemy : Citizens and Experts in Louisiana’s Chemical Corridor Disputes, MIT Press, 2003.[↩]
- Kimberly A. Terrell et Gianna St. Julien, “Discriminatory outcomes of industrial air permitting in Louisiana, United States”, Environmental Challenges, n°10, janvier 2023.[↩]
- « “We’re Dying Here”: The Fight for Life in a Louisiana Fossil Fuel Sacrifice Zone », Human Rights Watch, 25 janvier 2024.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land, op. cit., p. 4.[↩]
- Loïc Wacquant, Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique, Raisons d’agir, 2024.[↩]
- Christelle Gramaglia, Habiter la pollution : expériences et métrologies citoyennes de la contamination, Presses des mines, 2023.[↩]
- Voir “Louisiana Election 2016 : Live Results”, The Wall Street Journal, 24 février 2022, et “Louisiana Election 2024 : Live Results”, The Wall Street Journal, 5 novembre 2024.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land, op. cit., p. 97.[↩]
- Ibid., p. 125.[↩]
- Ibid., p. 18.[↩]
- En France, voir le récent livre du sociologue Félicien Faury qui enquête sur les racines du vote RN en lien avec le racisme systémique sur les territoires : Félicien Faury, Des électeurs ordinaires : Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Le Seuil, 2024.[↩]
- Sur les personnes africaines-américaines vivant dans la Cancer Alley, voir Thom Davies, « Slow Violence and Toxic Geographies : ‘Out of Sight’ to Whom? », Environment and Planning C : Politics and Space, 40(2), 2022, p. 409-427 ; Jennifer Klein, « Terres dévastées [Wastelands] : une géographie économique du déchet, de la coercition et de la marginalisation dans le sud-est de la Louisiane, 1890-1990 » in Vivre et lutter dans un monde toxique : Violence environnementale et santé à l’âge du pétrole, Le Seuil, 2023.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land, op. cit., p. 138.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Strangers in Their Own Land, op. cit., p. 49.[↩]
- Rob Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Harvard University Press, 2011.[↩]
- Gabriel Winant, The Next Shift : The Fall of Industry and the Rise of Health Care in Rust Belt America, Harvard University Press, 2021.[↩][↩]
- Sur la congruence entre les mouvements de justice environnementale et le mouvement des droits civiques, voir Valérie Deldrève, Nathalie Lewis, Sophie Moreau et Kristin Reynolds, « Les nouveaux chantiers de la justice environnementale », VertigO, 19, n°1, 2019.[↩]
- Ryan Van Veltzer, “Coal’s Dying Light: The decline of coal is hurting Kentucky and communities across the country”, Louisville Public Media, 19 juillet 2023.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Stolen Pride. Loss, Shame, and the Rise of the Right, The New Press, 2024, p. 38.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Stolen Pride, op. cit., p. 84.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Stolen Pride, op. cit., p. 10.[↩]
- Arlie Russell Hochschild, Stolen Pride, op. cit., p. 17.[↩]
- Sylvie Laurent, Pauvre petit blanc. Le mythe de la dépossession raciale, Maison des Sciences de l’Homme, 2020. Les personnes blanches ne se perçoivent pas nécessairement racistes mais elles sont dominantes du point de vue de l’ordre social et racial en place. En cela, elles bénéficient de la répartition inégalitaire de ces dispositions, sans toutefois nécessairement s’en réclamer.[↩]







