« Étrangement, je ne pense pas un instant aux tonnes de déchets enfouis sous mes pieds », Lucie Taïeb, Freshkills, 2020 (p.66)
Baie d’Ōsaka, février 2024
Assise près de la fenêtre du bateau, je regarde s’éloigner les installations industrielles du port d’Ōsaka en essayant d’oublier l’odeur du gasoil qui imprègne la cabine. Quelques minutes plus tard, nous approchons déjà des digues en béton de Shintō, notre destination. Shintō, « l’île nouvelle », est le nom d’un terre-plein artificiel construit dans la mer de la baie d’Ōsaka afin d’y enfouir les déchets du centre du Japon. C’est un site d’enfouissement dit offshore, situé au large de la ville, à 6 km du port et à 2 km de Yumeshima, l’île la plus proche elle aussi constituée de déchets. À vrai dire, Shintō n’est pas encore une île : pour l’heure, c’est une sorte de giga-bassine de 95 hectares partiellement remblayée, où des déchets sont quotidiennement convoyés en barge pour y être enterrés – ou plutôt immergés. Le public n’y a pas accès, à l’exception de la « visite d’étude (kengaku) » qu’organise tous les mois le Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka1, l’entreprise publique qui gère le site. Ce jour-là, nous sommes une vingtaine de participant·es.
Nous voilà sur le quai, assorti·es dans nos gilets de sauvetage orange fluo et nos casques blancs, tous deux floqués d’un logo en forme d’oiseau stylisé censé figurer un phénix. Car Shintō fait partie du « Plan Phenix », un ensemble de quatre terre-pleins destinés à l’enfouissement de déchets, répartis dans la zone portuaire d’Ōsaka. En plus de deux presqu’îles déjà comblées à Amagasaki et à Izumi Sano, deux îles sont en cours de remplissage : Shintō à Ōsaka donc, et Kōbe oki, un autre site distant de 7 kilomètres et rattaché à la ville de Kōbe dans le département voisin de Hyōgo. C’est dans ces deux îles artificielles, immenses infrastructures d’« entreposage contrôlé », que sont actuellement enfouis les déchets industriels et domestiques de la région du Kinki, correspondant à un bassin d’habitation de 22 millions de personnes, à hauteur de 8000 à 10 000 tonnes par jour2. Une partie de ces déchets est composée de mâchefers, ainsi que l’on nomme les cendres d’incinérateurs. D’où le nom de « Plan Phenix » pour le projet, et de « Centre Phenix » pour l’entreprise qui le réalise3 : des cendres renaissent de nouvelles terres. Une fois comblés, les sites d’enfouissement deviennent en effet du territoire. À Shintō, l’enfouissement des déchets a commencé en 2009. Le site est désormais rempli à 50% et pourra être utilisé pendant 10 années encore. Après quoi il sera plein, et deviendra à son tour un territoire.
Après un bref topo sur le déroulé du parcours par monsieur Kotani, l’employé du Centre Phenix qui anime la visite, notre petit troupeau orange et blanc est prestement conduit vers le promontoire d’observation, sans lequel on ne verrait pas grand-chose tant le site est plat, presqu’autant que la mer qui l’entoure. Nous restons un moment sur la petite plateforme à regarder de loin les camions-benne chargés de déchets faisant des allers-retours entre les barges et les bassins, semblables à des jouets colorés. Je reconnais à peine le site que j’ai scruté depuis les cartes satellite, avec ses parties comblées recouvertes de terre et d’autres encore en eau, encadrées par des digues larges de plusieurs dizaines de mètres – car les bassins d’enfouissement ne communiquent évidemment pas avec la mer.
Le vent couvre les explications de monsieur Kotani, que chacun·e fait toutefois mine d’écouter poliment. La plupart des participant·es sont des fonctionnaires des communes de la région ou des professionnels du domaine des déchets. Je suis la seule « habitante ordinaire », inscrite six mois plus tôt pour la visite. Entre temps, j’ai pu rencontrer monsieur Kotani dans les bureaux du Centre Phenix pour un entretien, visiter le site d’enfouissement de Kōbe et éplucher Ilandfill, le bulletin d’information du Plan Phenix publié quinze années durant. Je fais donc moi aussi semblant d’écouter, fascinée par le balai des petits camions-benne et par la vue dégagée sur la baie d’Ōsaka, que je sillonne depuis deux ans dans le cadre d’une enquête ethnographique : devant nous, l’île de Yumeshima et quelques immeubles de la métropole que l’on devine en arrière-plan ; à notre gauche, les terre-pleins d’Amagasaki ; à notre droite, la forêt de la presqu’île de Sakai, elle aussi faite de déchets. Et derrière nous, au loin, les montagnes de la grande île d’Awaji, dont la mythologie japonaise raconte qu’elle a été la première île à être créée par Izanami et Izanagi, le couple de divinités fondatrices du pays4.
Des îles, le Japon en compte 6000, majoritairement montagneuses et couvertes de forêts, souvent très petites mais dont beaucoup sont couvertes d’infrastructures et dont la principale, Honshū, est traversée par la première mégalopole au monde. Que faire des déchets industriels, des gravats, des terres de construction, des sédiments de dragage des ports ? Que faire des résidus produits chaque jour par les 1000 incinérateurs du pays ? Réponse : du territoire. Enterrer, boucher, combler, agrandir des ports et édifier des îles à partir de rien, comme dans les baies de Tōkyō et d’Ōsaka. Si les sites contrôlés d’enfouissement de déchets existent ailleurs dans le monde, au Japon ils n’ont pas seulement remplacé les décharges et autres empilements des bords de ville ou des fonds de vallée : le traitement des déchets est associé à l’agrandissement des zones portuaires. Dans un pays réputé pour son manque de territoire constructible, le Plan Phenix fait ainsi d’une pierre deux coups – « d’une pierre, deux oiseaux », comme on dit au Japon.
Ici, il faut que je précise comment je suis arrivée au Centre Phenix : par les oiseaux, justement. Pas ceux que l’on observe couramment au-dessus des décharges (vous l’aurez compris, les îles en déchets façon Phenix ne sont pas des empilements sauvages ouverts à tous les vents). Si je suis arrivée à Shintō, c’est via l’île voisine de Yumeshima, où des oiseaux migrateurs – sternes, limicoles, canards… – sont venus par milliers durant des décennies : sur le territoire construit avec des déchets et devenu terrain vague car trop longtemps délaissé, des zones humides s’étaient spontanément créées, comme pour remplacer les estrans de la baie, peu à peu bétonnés au cours du 20e siècle. Or, ces zones humides sont vitales pour des oiseaux qui font le trajet le long de la plus grande voie migratoire du monde, la voie de l’Est-Australasie (EAAF). Si l’artificialisation des côtes est la cause principale de leur déclin brutal, il arrive que les oiseaux y trouvent malgré tout un site où séjourner, aussi précaire qu’éphémère. C’est pourquoi, même si cet article porte sur les terre-pleins et les déchets, il se termine auprès des sternes naines (Sterna albifrons), qui nichent désormais à Shintō.
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Du point de vue des déchets, on devine l’immensité des questions que soulève une infrastructure telle que le Plan Phenix. Encore faut-il les formuler, ce qui n’est pas évident dès lors que l’on veut tenir ensemble les déchets et la fabrication du territoire. Au Japon, où le tri sélectif est méticuleusement ordonné, où le ramassage collectif des déchets est un sport national, où les camions de collecte diffusent des musiques familières et où les incinérateurs ont des mascottes, le monde des déchets paraît familier. Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka donnent l’impression de le découvrir depuis un angle inédit, monumental. Pourtant, plus j’enquêtais sur le Plan Phenix, plus j’ai eu l’impression d’un continuum. Avant de dire pourquoi, il me faut partir des terre-plein en déchets en tant qu’infrastructures : comment sont-ils faits ? Qu’impliquent-ils pour le traitement des déchets au Japon ?
Les terre-pleins de la baie d’Ōsaka
Lorsqu’on est dans la zone du port à Ōsaka, on est souvent sur des déchets. En général on ne le sait pas, et quand bien même on le sait, on l’oublie. Mais j’ai été stupéfaite en découvrant les sites Phenix : malgré plusieurs années de vie à Ōsaka, je n’avais jamais fait attention à ces îles en forme de polygone pourtant bien visibles sur les cartes satellite, que j’utilise fréquemment. Je ne suis pas la seule : il est arrivé que des habitant·es de la région découvrent leur existence quand nous en parlions. Certes, ces sites sont éloignés de l’expérience ordinaire puisqu’on ne peut pas y aller. Mais pour un enfouissement, c’est gagné : en plus de faire disparaître les déchets, le site lui-même est oublié.
En japonais, « terre-plein » se dit umetate, contraction de umeru, « enterrer » et tateru, « ériger ». Umetatechi, le territoire gagné sur la mer, signifie donc « construire en comblant » – on enfouit et on édifie en même temps – et peut désigner des extensions du territoire existant ou bien des îles créées de toute pièce. Pour la zone du port, le terme est vraiment approprié tant elle est le résultat de creusements et comblements successifs, d’énormes déplacements de matière. À commencer par les sédiments de dragage, qui ont constitué Tenpōzan (la « montagne [de l’ère] Tenpō [1830-1844] »), un monticule résultant d’une vaste opération de dragage des sédiments des fleuves se jetant de part et d’autre du port d’Ōsaka à l’époque d’Edo en 1831, encore bien visible aujourd’hui. Aux sédiments de dragage, produits en quantités d’autant plus grandes que les navires puis les cargos ont eu besoin d’un tirant d’eau de plus en plus profond, se sont ajoutés au 20e siècle – et surtout à partir de 1950 – les terres d’excavation des travaux d’infrastructure, les gravats de construction (produits eux aussi en quantité d’autant plus grande que le renouvellement du bâti est rapide et les séismes fréquents), puis les déchets.
Jusque-là, les déchets étaient entassés tels quels dans des décharges terrestres. À Ōsaka, dans les années 1960, la principale décharge est située sur la zone humide de Tsurumi au nord-est de la ville. Elle a produit un monticule de 40 mètres lui aussi toujours visible aujourd’hui, devenu un parc où affleurent des conduits pour le méthane qui continue à s’échapper du sous-sol5.
Avec la création de nouveaux terrains artificiels sur la mer, des décharges portuaires sont créées, d’abord sur le même principe élémentaire de déverser quotidiennement les déchets tels quels. À Tōkyō, au début des années 1960, une montagne de déchets s’est ainsi formée sur l’île de Yume no shima (« l’île des rêves »). Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère. En 1965, les mouches infestent l’arrondissement voisin, provoquant une mobilisation des habitant·es et nécessitant l’intervention des forces d’autodéfense – l’épisode est connu sous le nom de « guerre des ordures »6. Il a engendré un effort national contre les méga-décharges à ciel ouvert.
Sur l’île de Yume no shima à Tōkyō, une montagne de déchets se forme dans les années 1960. Elle est tellement envahie de mouches qu’on y largue de l’insecticide par hélicoptère.
C’est à la même époque qu’apparaissent les premiers projets d’enfouissement des déchets dans des infrastructures maritimes conçues à cette fin. Avec les terre-plein en déchets, non seulement des déchets sont employés pour combler la baie et fabriquer du territoire, mais combler la baie devient la manière de traiter des flux de déchets en augmentation constante. Une version maritime des « sites d’entreposage finaux (saigo shobunjō) », équivalent japonais des « Centres d’enfouissement techniques » français. L’île de Yumeshima à Ōsaka (autre « île des rêves » homonyme de celle de Tōkyō) et la presqu’île dite « Secteur 7-3 » de la ville voisine de Sakai sont alors les plus vastes sites d’entreposage maritimes du pays. Leur remplissage démarre au début des années 1970, alors qu’au Japon sont promulguées deux lois encadrant d’une part la gestion des déchets et d’autre part les activités industrielles en mer Intérieure de Seto, obligeant à modifier les plans de construction des terre-plein pour les conformer (étanchéité avec la mer, zonage par catégorie de déchets…)7 ; au même moment, la Convention de Londres interdit les déversements de déchets dans la mer8. Désormais, ces sites accueillent l’essentiel des gravats, sédiments de dragage, terres d’excavation et terres polluées. L’île de Yumeshima est accréditée pour recevoir les cendres des déchets ménagers de la région et de nombreuses catégories de déchets dangereux, dont les PCB ou l’amiante.
De nombreux terre-pleins de la zone du port sont fait de déchets, mais pas tous : combler avec des déchets prend du temps (et l’objectif est justement de faire durer la capacité d’accueil des sites), or il arrive qu’il faille aller vite. Plusieurs îles au large de Kōbe sont par exemple issues du programme « De la montagne à la mer (Yama kara umi e) », qui consistait à extraire de la terre et des pierres dans les montagnes voisines de Sanda et à les convoyer sur d’immenses tapis roulants jusqu’à la côte, d’où elles étaient transportées en barge jusqu’aux chantiers maritimes. Quant à l’aéroport du Kansai (plus de 1000 hectares à près de 20m de profondeur), comblé avec des terres apportées depuis trois montagnes de la région et inauguré en 1994, il a été construit si vite que l’affaissement combiné de la structure et du fond alluvial sous-marin oblige à rehausser régulièrement les pistes9.
Du point de vue du métabolisme urbain, c’est-à-dire de l’étude des flux de matière et d’énergie sur le territoire de la ville, la zone du port est donc le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y extrait des sédiments pour les déposer plus loin, on y enfouit les déchets de matières et de marchandises qui, pour beaucoup, y ont un jour transité… L’immense infrastructure qui s’étend en croissant sur 60 km, longtemps support de l’industrie lourde, est en effet lentement gagnée par la logistique et son monde (cargos, containers, grues, entrepôts, routes et camions). C’est dans ce contexte que s’est déployé le Plan Phenix.
La zone du port est le résultat de gigantesques brassages : on y édifie du territoire avec des bouts de montagne ou des gravats, on y coule du béton, on y enfouit les déchets.
Comment fabriquer une île en déchets : le Plan Phenix
Le Plan Phenix de la baie d’Ōsaka (Ōsakawan Fenikkusu keikaku), ou Centre Phenix, est une infrastructure multi-site d’entreposage contrôlé des déchets gérée par une entreprise publique, dont la construction et la maintenance sont assurées par des entreprises privées sous contrat. Le projet, élaboré au milieu des années 1970, est approuvé en 1977. La construction des deux premiers terre-plein, les presqu’îles d’Izumi Ōtsu au sud d’Ōsaka (203 hectares) et d’Amagasaki au nord (103 hectares), démarre en 1982. Ces deux sites, où des déchets ont été enfouis tout au long des années 1990, ont fermé dans les années 2000 et accueillent désormais des entrepôts logistiques ou des événements (concerts, courses de voiture…). Les deux sites d’enfouissement offshore en cours de remplissage sont plus récents : celui de Kōbe réceptionne des déchets depuis 2001 (88 hectares), et Shintō, à Ōsaka, a ouvert comme on l’a vu en 2009.
Comment construit-on un site d’enfouissement en pleine mer ? Prenons le cas de Shintō, où les travaux d’établissement des fondations commencent en 2001. Première étape : l’amélioration du sol (jiban kairyō). Afin de stabiliser le fond marin situé de 13 à 15 mètres de profondeur et éviter un affaissement des couches alluviales anciennes sous le poids de l’infrastructure, on y enfonce d’épais pieux creux que l’on remplit de sable compacté10. Seconde étape : la construction des fondations. Des pierres – venues de carrières situées sur des îles de la mer Intérieure de Seto – sont empilées, qui vont supporter les digues. Troisième étape : l’installation des caissons sous-marins, qui à Shintō commence en 2005. Quinze caissons en béton de 300 m de long sont immergés et entourés d’une paroi de palplanches en acier destinée à isoler l’infrastructure de l’eau de mer. Les digues extérieures sont ensuite consolidées par un amas de béton destiné à produire un plan incliné11. Toutes ces étapes sont réalisées sous l’eau : c’est le domaine très développé au Japon de la construction marine (marine construction, abrégé en maricon, par opposition à zenecon, general construction, pour les travaux terrestres)12. Enfin, un ensemble de terrassements est réalisé en pierre et terre pour constituer des digues internes, délimiter des secteurs et permettre la circulation des véhicules.
L’ensemble requiert près de dix ans de travaux. C’est pourquoi ce n’est qu’en 2009 que démarre l’enfouissement des déchets à Shintō, déchets que l’on va progressivement déverser dans l’immense réservoir ainsi créé.
Les déchets sont convoyés depuis les neuf bases de chargement réparties sur l’ensemble de la baie, d’où les barges font des allers-retours avec Shintō13. Le Centre Phenix distingue jusqu’à une cinquantaine de catégories de déchets – gravats, boues et cendres contenant ou non du mercure, déchets métalliques, résidus de caoutchouc ou de verre, déchets traités par pyrolyse, etc. – mais les regroupe en 15 catégories sur la grille tarifaire. À l’instar de beaucoup d’infrastructures reconnues d’intérêt public, il faut en effet payer pour l’usage du Centre Phenix : entreprises et municipalités paient au prorata de la quantité et selon la catégorie de déchet, la tonne revenant de 50 à 135 euros (9000 et 25 000 yens)14. Elles doivent fournir des certificats de contenu, acheminer elles-mêmes les déchets sur les bases où ils sont inspectés visuellement et analysés à partir échantillonnages. Sur les sites d’enfouissement, les déchets sont ensevelis par catégories générales : les déblais, les déchets généraux, déchets industriels privés, sédiments de dragage, boues d’épuration…15 et des secteurs sont prévus pour les déchets dangereux (amiante, mercure, PCB, etc.), dont l’acceptation est limitée. Pour les autres catégories, les substances polluantes sont réglementées16. (Malgré cette diversité de catégories, les déchets que l’on voit être déversés par les camions benne ressemblent invariablement à du gros sable gris-noir mouillé, comme une purée de déchets.)
Les bassins d’enfouissement sont remplis l’un après l’autre. À Shintō, la quantité maximale de déchets pouvant être traitée en une journée est de 6 000 tonnes, soit 600 camions-bennes. Ces quantités peuvent être temporairement relevées lors d’aléas : à la suite du séisme de terre de Kōbe en janvier 1995, les deux îles du Plan Phenix ont par exemple accueilli 2,8 millions de tonnes de déchets supplémentaires, essentiellement des gravats.
À mesure qu’un bassin se remplit, l’eau de mer qui y est enfermée est évacuée et traitée dans une usine d’épuration flottante17. L’eau y subit une série de traitements – prétraitement mécanique, traitement bactérien, traitement dit de « floculation-décantation », traitement stérilisant – avant d’être rejetée en mer.
Dans son contour actuel, le site de Shintō s’étend sur 95 hectares – « environ 24 [fois la taille du stade de baseball de] Kōshien », pour reprendre l’unité de mesure des surfaces de référence dans la région – et est rempli à hauteur de 50%, ce qui laisse environ dix années supplémentaires d’enfouissement avant remplissage. Le site de Kōbe est quant à lui comblé à 85% et sera rempli d’ici à 2028. Sur les deux îles, des extensions sont en cours de construction, dont on voit clairement les contours sur les photos satellite (109 hectares pour Shintō, au moins 200 hectares pour Kōbe). Mais le Centre Phenix ne communique pas sur ces extensions à venir pourtant visibles même depuis le port, et ses employé·es éludent les questions sur les extensions. La raison est que des évolutions de la loi de protection de la mer Intérieure de Seto pourraient entraver la construction de nouveaux terre-pleins – dans une mer qui compte 700 îles naturelles et une quarantaine de terre-pleins artificiels.
Par ailleurs, à l’instar de nombreuses installations de traitement des déchets, le Centre Phenix se visite, communique auprès du public et a même une mascotte. En 2025, ses employé·es ont par exemple participé au tournage d’un clip vidéo qui met en scène des travailleur·ses des centres de tri, incinérateurs et sites d’enfouissement de la région d’Ōsaka, détournant une chanson du groupe à succès AKB48 afin d’en faire une « Version installations de traitement des déchets [dans la région du] Kansai » (ci-dessous). On peut y voir plusieurs installations Phenix : les bases de chargement, les sites d’enfouissement ou les usines flottantes de traitement de l’eau.
Évoquant davantage un poussin mignon qu’un oiseau mythique, la mascotte du Centre Phenix est donc l’emblème d’un plan de recyclage géant : « les déchets renaissent sous la forme de territoire (gomi ga tsuchi ni yomigaeru) ». On peut cependant demander, à la suite de l’écrivaine Lucie Taïeb à propos de la décharge de Freshkills à New-York : s’agit-il vraiment de « recycler la terre » ?18
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Que veut dire « améliorer l’environnement » ?
Lorsque, de retour en France, je parlais des îles en déchets de la baie d’Ōsaka, la réaction était de les voir non pas comme du recyclage ou comme une « renaissance », mais comme une aberration écologique. Ne fuient-elles pas, polluant l’eau ? Ne vont-elles pas se rompre et se répandre dans la mer au prochain séisme ? La réponse rapide à ces questions est « non » : on ne peut exclure des fuites, mais en vertu de la loi déjà mentionnée sur la mer Intérieure de Seto, qui porte essentiellement sur la qualité de l’eau, il y a trop de contrôles pour laisser échapper des pollutions graves19 ; concernant les risques liés aux séismes, le puissant séisme de Kōbe en 1995, qui a affecté la côte nord de la baie, a provoqué de profondes brisures dans le béton des terre-pleins mais ceux-ci ont tenu, y compris les terrains Phenix20. Du fait des techniques d’ingénierie et du système bureaucratique et législatif propres au Japon, le Centre Phenix est un site effectivement contrôlé. Les déchets ne sont plus amoncelés dans des décharges, ils ne quittent pas la technosphère, ni d’ailleurs la région de consommation – même s’ils en sont soustraits (enfouis) et éloignés (offshore) –, alors que l’exportation des déchets des pays riches du Nord dans les pays pauvres du Sud reste courante. Avec Phenix, les déchets finissent dans la mer, non pas sous forme de décharge ou de soupe de plastique, mais confinés dans des boites. Bien rangés.
Avec Phenix, les déchets finissent dans la mer, non pas sous forme de décharge ou de soupe de plastique, mais confinés dans des boites. Bien rangés.
Cela ne veut pas dire que les îles du Centre Phenix ne posent aucun problème écologique : elles en posent.
D’abord non pas tant comme site d’enfouissement que comme terre-pleins construits dans la baie. Ainsi que l’explique le professeur Nabeshima Yasunobu, chercheur retraité du département des ressources halieutiques de la préfecture d’Ōsaka, les terre-pleins du front de mer, en plus d’ensevelir les fonds marins, ont causé leur asphyxie en immobilisant les sédiments pollués charriés par les fleuves et en faisant obstacle aux courants de la baie, ou en les inversant21. Si les populations de poissons sont effondrées depuis longtemps, les « marées bleues (aoshio) » dues à l’asphyxie, qui ont succédé aux « marées rouges (akashio) » causées par la pollution, les empêchent de se reconstituer. « Il aurait fallu interdire les terre-pleins », soutient Nabeshima, qui est encore aujourd’hui sidéré que la population tout entière se soit laissée séparer de la mer et de la pêche par le port industriel. « Mais c’est ainsi : à l’époque de la Haute croissance [1955-1973], tout le monde s’est résigné ». Les terre-pleins du Centre Phenix affectent donc l’écosystème, nonobstant leur programme dit de « Conservation des habitats marins », basé sur des digues sous-marines inclinées plantées d’algues et mené avec des scientifiques et l’ONG Blue Ocean. Nabeshima, qui en fait lui-même partie, déplore ce pis-aller, qui relève à ses yeux du pur greenwashing (un terme passé tel quel en japonais). Rien que pour cela, le « Centre d’amélioration environnementale du front de mer de la baie d’Ōsaka » porte mal son nom car il n’améliore pas la baie mais la détériore.
Quant au Plan Phenix en tant que site d’enfouissement des déchets, il oblige à étendre l’analyse environnementale à la chaîne des déchets : considéré seul, il semble se dérober.
Que les déchets soient massivement enfouis pour devenir du territoire n’est pas nouveau et on trouve partout dans le monde des villes en partie construites sur des détritus du passé. Mais le Plan Phenix date d’une époque bien particulière, les années 1970-1980, où dans de nombreux pays industriels, on passe d’un paradigme de l’abandon basé sur la décharge (on empile les déchets tels quels) à un paradigme de la gestion basé sur des techniques de « traitement », notamment l’incinération et l’enfouissement22. Au Japon, c’est par centaines que l’on construit des incinérateurs : le pays en compte aujourd’hui près de 1030 (contre 125 incinérateurs en France, pour une population deux fois moindre), dans lesquels sont brûlés 80% des déchets courants (foyers, PME, établissements publics…), ce qui en fait le premier pays incinérateur au monde, en proportion comme en quantité23. Les incinérateurs ayant « besoin » de déchets à brûler pour fonctionner – déchets dont ils permettent de réduire la masse de 85% en moyenne – leur seule existence est un appel à alimenter un flux constant de déchets. En outre, l’existence d’infrastructures d’enfouissement telles que les terre-plein en déchets a permis d’absorber l’explosion de la production d’artefacts de la société de consommation et du déménagement de territoire par le secteur du BTP, et même de la « valoriser » en produisant du territoire24.
Outre que la gestion technique des déchets est elle-même à l’origine de graves cas de pollution (notamment à la dioxine25), elle a non seulement permis l’explosion des quantités de déchets (davantage qu’elle ne l’a « solutionné ») mais également créé un puissant verrou technique du fait de son besoin de déchets. La gestion des déchets est donc structurellement dépendante de leur production, et empêche leur réduction. En tant qu’installation de traitement des déchets, le Plan Phenix participe de cette incitation systémique à la production : il n’est donc pas un problème écologique en lui-même mais en tant qu’il est le maillon d’un système. Outre que son modèle économique repose sur l’enfouissement constant de déchets puisque l’entreprise Centre Phenix dépend du paiement à la tonne des déchets qu’elle réceptionne, sa configuration en « giga-bassine » incite au remplissage.
Les terre-plein en déchets ont permis d’absorber l’explosion des déchets du secteur du BTP et de la production d’artefacts, et même de la “valoriser” en produisant du territoire.
Les rares opposant·es au Plan Phenix qui se sont mobilisés à Ōsaka dans les années 1990 l’avaient bien compris. Parmi eux, l’Association pour éliminer la pollution à Ōsaka écrivait : « Avec des îles en déchets, tout ce que vous ferez pour réduire les déchets sera vain : à quoi bon réduire quand on peut remplir de tels volumes ? Les terre-plein passent pour une solution mais ils sont l’obstacle suprême au problème des déchets26 ».
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Aspirer les déchets, aspirer l’attention
Je disais plus haut que ma découverte du Plan Phenix est venue bouleverser l’expérience des déchets que j’avais jusque-là. Au Japon, l’importance accordée aux déchets dans la vie courante donne l’impression d’une véritable culture de la gestion des déchets. Mon enquête, suscitée par les îles en déchets de la baie, a d’abord confirmé cette impression. Alors que je découvrais, fascinée, les installations de traitement des déchets de la région, je constatais que toutes sont équipées pour recevoir du public – de fait, près de la moitié des Japonais·es en visitent au moins une au cours de leur vie27. Je participai régulièrement à des sessions de ramassage de déchets, à des ateliers sur les déchets et même à des fêtes des déchets. Je finissais par me dire : voilà un pays qui surproduit et qui le sait, mais qui prend le sujet à bras le corps.
Si le Plan Phenix m’a d’abord semblé si différent de ce petit monde des déchets devenu familier, c’est en raison de son ampleur. Dès lors qu’il s’agit de remplir la mer, de fabriquer du territoire et de refaçonner la baie, on ne peut plus se raconter que la gestion des déchets se résout avec du tri et des installations bien conçues. À mesure que j’explorais le Plan Phenix, cet écart s’atténua toutefois, et finit par disparaître : la raison en est que la communication de l’entreprise Phenix est elle aussi fondée sur cette même culture de la gestion des déchets du quotidien. Les bulletins Ilandfill publiés par l’entreprise ou les événements qu’elle organise promeuvent le ramassage citoyen des déchets ou les notions désormais bien connues de zéro déchet, d’upcycling, ou de « 5R » (acronyme pour « Refuser, Réduire, Réutiliser, Recycler et Rendre à la terre »). L’écart initial avait donc laissé la place à un continuum, celui des petits gestes individuels (bien ranger nos déchets), mais surtout celui de la gestion. C’est en effet le corolaire d’une culture du déchet largement partagée : elle enferme l’attention non seulement sur la gestion des déchets déjà là, mais aussi sur les seuls déchets à portée de gestion des citoyens : les déchets domestiques. Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.
Il n’est jamais question de production. Et surtout, il n’est jamais question de la part colossale des déchets : les déchets industriels.
Que se passe-t-il quand on regarde la littérature sur les déchets et sur les flux métaboliques ? « Apparaissent alors les 98,5 % de déchets restants, cette masse incommensurable et toxique produite par nos industries », comme l’écrit Lucie Taïeb dans Freshkills28. Apparaissent les centaines et milliers de tonnes quotidiennement enfouies à Shintō et à Kōbe de sédiments, de gravats, de scories, de terres et de boues polluées, de plastiques et de caoutchouc, toutes ces catégories que l’on trouve dans les grilles tarifaires du Centre Phenix, mais que l’on ne distingue pas dans la purée noire des déchets déversés en continu par les camion-bennes. « Apparaître » est un bien grand mot : pas plus les photos ou les visites sur place que les données de la littérature ne laissent percevoir cette part de déchets industriels, écrasante partout dans le monde. 90% selon l’Association pour faire disparaître la pollution à Ōsaka, 97% selon l’anthropologue Max Liboiron, 98,5 %, donc, selon les recherches de Lucie Taïeb – un pourcentage estimé qui dépend surtout de la manière de compter. Sans cette part industrielle, la raison d’être du Plan Phenix disparaitrait : quel besoin de produire une infrastructure parmi les plus lourdes et les plus compactes qui soient, si on n’avait à traiter que 3 ou même 10% du total des déchets ? L’énormité métabolique des déchets industriels est soustraite à l’expérience ordinaire, elle circule en circuit plus ou moins fermé dans les carrières, les cargos, les usines, les chantiers, les camions et enfin les barges et les bassins où elle est engloutie. De la même manière, la question des déchets se limite pour le public aux quelques pourcents dont il a l’expérience, dans un circuit tout aussi fermé.
➤ Lire aussi | Accumuler de la matière, laisser des traces・Nelo Magalhães (2019)
Que la gestion des déchets encourage systémiquement leur production et empêche leur réduction, et que la question des déchets soit polarisée sur la sphère domestique en laissant dans l’ombre la production détritique industrielle, ce sont là deux constats classiques pour les rudologues, ainsi qu’on appelle les spécialistes des déchets. Des constats si massifs que l’on bute sur eux sans pouvoir les dépasser. Pourtant, étrangement, une fois le vertige initial atténué, j’ai fini par m’y habituer, à ces constats. Peut-être parce que, dans mon exploration du Plan Phenix, j’ai trouvé je crois plus vertigineux encore : les projections d’aménagement des deux îles offshore d’Ōsaka et de Kōbe. Pour celle-ci, un dessin sur le site de la mairie figure l’île étendue et couverte de piles de containers ; pour Shintō à Ōsaka, une carte prospective de la zone du port indique plus de 80 hectares terminaux à containers. Ces territoires en déchets sont donc dévolus au transport de marchandises. Celles-ci étant amenées à devenir des déchets, la boucle est bouclée – et perpétuée.
Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange. Un projet qui entérine la production de masse et la croissance, précisément ce qu’il faudrait cesser pour diminuer les déchets. « L’obstacle suprême au problème des déchets » n’est-il pas là, dans ce monde de la logistique en constante expansion ? Plus encore que les sites du Plan Phenix, les ports à containers permettent et alimentent ce qu’on pourrait appeler une « chaîne détrimentale »29 de matières et de choses, qui se perpétue au détriment de : de l’environnement, des milieux de vie, des humains et du vivant. Pour finir en détritus.
Voilà donc le projet : faire transiter des petites boites à marchandise sur des grosses boites à déchets, du neuf sur du mort, sur l’immense envers mort et immergé de l’industrie et du libre-échange.
Les sternes
Retour sur l’île de Shintō.
Tous les jours à 17 heures, les employé·es du Centre Phenix repartent en bateau vers la ville, ne laissant derrière eux que le ronron des moteurs de l’usine de traitement de l’eau, entièrement automatisée. D’avril à juillet, un bruissement émane pourtant des terrains caillouteux qui bordent les bassins d’enfouissement. C’est celui des milliers de sternes naines (Sternula albifrons), une espèce d’oiseau maritime classée vulnérable au Japon.
Pendant plus de vingt ans, les sternes nichaient non loin de là, sur les terrains alors délaissés de l’île voisine de Yumeshima. Pour ces migratrices qui viennent nicher dans le sable ou les cailloux après avoir fait des milliers de kilomètres d’une traite depuis l’Australie le long de la voie migratoire austral-asiatique, la baie d’Ōsaka fait partie depuis toujours des habitats parfaits : une énorme zone humide faite d’estrans et de deltas. Du moins jusqu’à l’artificialisation du 20e siècle, qui s’est d’autant plus acharnée sur les zones humides du monde entier que beaucoup sont sur des estuaires devenus entre temps des mégapoles. Alors, pour les sternes, qui nichent à même le sol, tout terrain caillouteux est bon à prendre, même celui des terre-pleins en déchets. Délogées de celui de Yumeshima par des chantiers dans les années 2020, c’est sur les terrains tout neufs de Shintō qu’elles sont venues s’établir.
Un lieu de repli propice : aucun humain la nuit, et pas de chat comme à Yumeshima où ils sont venus par la route. Si bien que, d’après l’ornithologue Moriya Toshifumi et son groupe de recherche sur les oiseaux de rivage, les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.
Durant les mois où les sternes sont là, le Centre Phenix fait dévier les trajets des camions afin qu’ils n’approchent pas des zones de nichée. L’entreprise coopère également à l’organisation d’enquêtes avec les membres de la Branche d’Ōsaka de l’Association des oiseaux sauvages et du Groupe d’enquête sur les êtres vivants de Yumeshima (deux collectifs dont je suis membre). Sur la base des données récoltées, on a estimé le nombre de sternes à 2500 en 2023 puis à plus de 5000 en 2025. Mais le Centre Phenix ne souhaite pas rendre l’information publique : même si le site est connu jusqu’au Ministère de l’environnement, consigne est donnée de ne pas avertir les journalistes. Une posture bien comprise par les associations de protection de la nature, s’agissant d’une situation advenue sur le site d’une entreprise dont l’activité n’est pas d’accueillir des oiseaux, ni de les protéger. Abriter officiellement une population d’oiseaux classés sur liste rouge des espèces menacées ne va en effet pas sans contraintes30.
Les îles du Plan Phenix sont désormais le premier site du pays pour les sternes : on estime que plus du tiers des sternes venues au Japon en 2025 a niché sur Shintō et sur l’île de Kōbe.
Lorsque Shintō sera plein et transformé en terrain, l’entreprise Phenix cèdera l’île au Bureau du port d’Ōsaka. Plutôt qu’un énième méga-port à container, ne peut-on pas y aménager un sanctuaire pour les oiseaux ? Un parc comme les îles en déchet de Tōkyō31 ou de Singapour32 ? C’est en tout cas ce que l’Association des oiseaux sauvages et du Groupe d’enquête sur les êtres vivants de Yumeshima se préparent aujourd’hui à demander, avec le soutien de l’ONG Bird life International. Car à Yumeshima, les années d’enquête et de plaidoyer ont échoué : outre un complexe avec casino prévu pour 2030, il est question de faire un circuit automobile sur le site de l’Expo 2025. C’est justement l’argument que les associations entendent utiliser : on n’a pas eu Yumeshima, donnez-nous Shintō pour les oiseaux. L’île leur reviendra-elle un jour ? Les mégaprojets seront-ils abandonnés ? Réponse dans 10 ans.
Restera-t-il seulement des sternes ?
Cet article est le troisième volet d’une série sur la baie d’Ōsaka. Déja parus dans Terrestres : Voitures volantes et vieux rêves capitalistes (juillet 2024) et Perdre les oiseaux (octobre 2024).
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Notes
- Ōsaka wan kōiki rinkai kankyōseibi sentā. Son statut est peu courant car il s’agit de l’unique « Organisme agréé en vertu de la loi sur le Centre d’aménagement de l’environnement côtier à grande échelle » au Japon. Dans les faits, son fonctionnement est celui d’une entreprise publique, financée par les communes de la région du Kinki et par les gestionnaires des zones portuaires.[↩]
- Le Plan Phenix gère les déchets ménagers et industriels de 169 communes réparties sur 6 préfectures : Kyōto, Ōsaka, Hyōgo, Nara, Shiga et Wakayama.[↩]
- Fenikkusu Keikaku et Fenikkusu Sentā.[↩]
- Mythe raconté dans le Kojiki, le « Recueil des faits anciens » (8e siècle), considéré comme le plus vieux recueil écrit du Japon.[↩]
- L’amas de déchets a été recouvert de terre d’excavation afin d’accueillir une Exposition horticole en 1990, puis un parc commémoratif.[↩]
- Dix ans après la guerre des déchets, en 1975, alors que la décharge est fermée depuis plusieurs années et en cours de réhabilitation, dix ouvriers perdirent la vie au cours de travaux dans une explosion de méthane. À noter que c’est très probablement cette île de Yume no shima qui a inspiré le réalisateur Wes Anderson pour son film « L’île aux chiens » (2018).[↩]
- La loi n°137, « Loi relative au traitement et à la collecte des déchets » (1970) et la n°110 dite « Loi relative aux mesures spéciales pour la préservation de l’environnement de la mer de Seto » (1973).[↩]
- L’intitulé de ce texte est : « Convention sur la prévention de la pollution des mers résultant de l’immersion de déchets et autres matières ». Plusieurs catégories de déchets sont toutefois exclues du texte, voir Baptiste Monsaingeon, Homo detritus. Critique de la société du déchet, éditions du Seuil, collection « Anthropocène », 2017, p.62.[↩]
- Il s’agit des montagnes de Hannan non loin, de Wakayama plus au sud et d’Awaji, l’île en face. Quant à l’affaissement du sol de l’aéroport, il est corrigé par un vaste système de vérins hydrauliques situés sous les pistes (des images sur le site de l’aéroport ici).[↩]
- Technique dite du sand compaction (sando compakushion), dont les étapes sont réalisées depuis un navire spécial pouvant forer le fond marin.[↩]
- À noter que pour les blocs de béton, ils sont généralement moulés ailleurs puis immergés. Seule une petite partie de la construction nécessite de couler du béton directement dans l’eau, une technique maîtrisée de longue date dans la construction marine.[↩]
- À Shintō, c’est l’entreprise Rinkai Nissan kensetsu qui construit le terre-plein ; à Kōbe, c’est l’une des nombreuses filiales de l’entreprise Kobelco (ou Kōbe Steel).[↩]
- Les bases de chargement (hannyū kichi) sont réparties à Ōsaka, Sakai, Himeji, Izumiōtsu, Wakayama, Harima, Kōbe, Amagasaki et Tsuna.[↩]
- À titre d’exemple, 10 000 yens (env. 54 euros) par tonne pour les « déchets courants (ippan haikibutsu) », 14 000 y/t (76 euros) pour les plastiques industriels, 18 000 à 23 000 y/t pour les poussières industrielles.[↩]
- Pour donner une idée des proportions, les chiffres de 2003 indiquent 38% de déblais, 31% de déchets courants (une catégorie qui inclue les déchets domestiques mais va très au-delà), 15% de déchets industriels privés (minkan sampai), 12% de sédiments de dragage et 4% de boues d’épuration.[↩]
- À titre d’exemple, sont refusées les déchets contenant plus de 0,005 mg/L de mercure, 0,003 de PCB (hors déchets PCB désignés), ou encore 0,3 mg/L d’arsenic et dérivés. La dioxine fait partie des polluants que Phenix n’accepte pas, et je n’ai trouvé qu’une alerte de dépassement des seuils de dioxine en 2014, qui a donné lieu à des mesures de contrôle renforcé sur plusieurs années.[↩]
- Gérée par l’entreprise d’épuration Kobelco Eco-Solutions (Shinkō kankyō solutions), filiale de l’entreprise Kobelco (Kōbe Steel).[↩]
- Lucie Taïeb, Freshkills, recycler la terre, éditions Pocket, avril 2022 [2020].[↩]
- L’objectif était alors de remédier aux pollutions massives des eaux des fleuves et de la mer dans les années 1960, qui se poursuit aujourd’hui – le dernier scandale en date étant les fuites importantes de PFAS dans la rivière Yodo depuis l’usine Daikin située en amont d’Ōsaka.[↩]
- Même si les séismes provoquent systématiquement un affaissement des terre-plein artificiels, un phénomène appelé « liquéfaction du sol ».[↩]
- Comme c’est le cas pour le gyre de Nishinomiya, au nord de la baie.[↩]
- Sans remplacer pour autant les innombrables dépôts d’ordures incontrôlés et autres déversements illégaux qui perdurent dans les pays riches, ou les gigantesques décharges à l’air libre qui grossissent dans les pays pauvres.[↩]
- Voir les schémas (en anglais) issus des chiffres de l’OCDE sur ce blog (en japonais) appelé « Réfléchir au problème des déchets dans les 23 arrondissements de Tōkyō ».[↩]
- Remarque qui vaut autant pour le Japon que pour la France, voir le chapitre 5 du livre de Nelo Magalhães, Accumuler du béton, tracer des routes : une histoire environnementale des grandes infrastructures, La Fabrique, 2024.[↩]
- Voir Peter Kirby, Troubled Natures : Waste, Environment, Japan, University of Hawai’i Press, 2011.[↩]
- « Le défi zéro terre-plein dans la baie d’Ōsaka (Ōsakawan · Umetate zero e no chōsen) », Seseragi shuppan, Ōsaka, 1998. L’Association pour éliminer la pollution à Ōsaka (Ōsaka kara kōgai o nakusu kai) existe encore, et je dois de nombreuses informations sur les déchets à son ancien secrétaire, le professeur Aoyama, décédé en septembre 2025.[↩]
- Dans les années 1980, la visite d’installations de traitement des déchets a même été mise au programme scolaire par le Ministère de l’éducation au Japon.[↩]
- Lucie Taïeb, Freshkills, recycler la terre, éditions Pocket, avril 2022 [2020], p.79.[↩]
- « Détrimental » (en anglais : detrimental, « néfaste ») vient de la même racine latine que détritus.[↩]
- Au Japon, la sterne naine Sternula albifrons est inscrite sur la « Liste rouge des espèces menacées – stade vulnérable (zetsumetsukigu 2 shu) » du Ministère de l’environnement depuis 2012.[↩]
- https://uminomoripark.com/[↩]
- https://en.wikipedia.org/wiki/Pulau_Semakau [↩]








