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Il peut être perturbant et difficile de s’appesantir sur les émotions causées par la défaite politique, mais ces expériences font indéniablement partie de la vie contemporaine de la gauche. Depuis la défaite électorale de Bernie Sanders jusqu’à l’écrasement de l’opposition à l’oléoduc [Dakota Access aux États-Unis] en passant par les promesses non tenues de changement à la suite des soulèvements de 2020 en réaction à la mort de George Floyd, l’histoire récente a été parsemée de moments de révolte intense suivis d’un insupportable sentiment de perdre du terrain.

Dans son nouveau livre, Burn out – The Emotional Experience of Political Defeat (« Burn-out : l’expérience émotionnelle de la défaite politique »), l’historienne Hannah Proctor retrace une généalogie historique de la défaite politique en explorant huit émotions essentielles pour comprendre le paysage actuel de la gauche : la mélancolie, la nostalgie, la dépression, le burn-out, l’épuisement, l’amertume, le traumatisme et le deuil. Elle soutient que les sentiments négatifs sont une partie inévitable de toute pratique d’organisation, et nous offre diverses méthodes que des individus et des collectifs issus de la gauche au sens large ont utilisé dans l’histoire pour surmonter ces émotions.

Pour la revue britannique Jacobin, les essayistes Sara Van Horn et Cal Turner ont interviewé Hannah Proctor à propos de l’importance d’aborder les émotions difficiles générées dès lors que l’on œuvre à la transformation de la société, et sur la manière dont l’idée d’autosacrifice se heurte souvent à la réalité vécue, et sur ce que signifie réellement l’espoir.

La traduction de cet entretien a été réalisée par Léna Silberzahn.

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Sara Van Horn – Pourquoi est-il important de prêter attention aux sentiments négatifs tels que la dépression, l’épuisement, l’amertume et le deuil ? Que perd-on lorsqu’on ignore ces sentiments ?

Hannah Proctor – Dans mon expérience personnelle comme dans mes travaux académiques sur les histoires révolutionnaires, le poids psychologique de la lutte politique est souvent apparu comme un enjeu majeur, bien que de manières différentes selon les moments historiques et les expériences organisationnelles. Pourtant, il n’y avait quasiment rien qui thématisait ou théorisait explicitement ces expériences, de même qu’il n’y avait pas beaucoup de ressources disponibles pour aider les personnes de gauche à comprendre ces émotions lorsqu’elles surgissent.

En écrivant ce livre, j’ai beaucoup réfléchi aux répercussions des grands mouvements historiques, mais je m’intéressais aussi à l’épuisement provoqué par l’activisme prolongé et par l’effort de maintenir un élan sur le long terme, surtout face aux tensions interpersonnelles. Comment penser ces dernières de manière proprement politique ?

Manifestation après le meurtre de George Floyd par la police, Miami, Floride, 6 juin 2020. Wikimedia Commons.

Je me demande si le fait de minimiser ces expériences, ou de les renvoyer à la sphère individuelle plutôt que collective, ne contribue pas à les exacerber. Quelles sont les implications collectives du fait de minimiser nos propres expériences émotionnelles ? N’y aurait-il pas une manière de reconnaître ces sentiments, au lieu de faire semblant de pouvoir simplement s’en débarrasser ? C’était le point de départ de mon livre.

Quelles sont les implications collectives du fait de minimiser nos propres expériences émotionnelles ? N’y aurait-il pas une manière de reconnaître ces sentiments, au lieu de faire semblant de pouvoir simplement s’en débarrasser ?

Cal Turner – Quelles expériences personnelles ont façonné votre désir d’écrire Burnout ?

Hannah Proctor – Lorsque j’ai commencé à écrire le livre, j’étais très allergique à l’idée de m’y inclure. Je ne suis qu’une universitaire ennuyante, et j’écrivais sur de véritables révolutionnaires, donc cela me semblait presque ridicule. Mais plus j’écrivais, plus il me semblait qu’écrire un livre sur la manière dont « le personnel est politique » sans parler de moi-même avait quelque chose d’illogique.

Les mouvements étudiants de 2010 et 2011 au Royaume-Uni ont vraiment influencé mon intérêt pour ce sujet. J’ai fait l’expérience particulière d’entrer dans ce mouvement alors qu’il était sur le déclin. Je n’ai pas vécu l’apogée du mouvement – je n’en ai vécu que les lendemains. Cela a été une expérience très formatrice pour moi. Une autre expérience qui a été importante pour moi est celle du militantisme au long cours — non pas au sein d’un grand mouvement, mais dans le simple fait de se retrouver chaque semaine et de se battre pour des changements locaux. La partie centrale du livre porte sur ces formes de luttes continues qu’on peut appeler spade work [littéralement « déblayage », « défrichage » ou « préparation », en référence à un travail de base quotidien, NdT], un terme emprunté à [la journaliste et militante des droits civiques] Ella Baker.

Je conclus le livre en parlant d’une expérience que j’ai eue ici, à Glasgow. En mai 2021, une rafle contre des immigré·es a eu lieu dans Kenmure Street, suscitant des résistances de la communauté locale. Cela s’est produit alors que les gens commençaient à sortir des confinements liés au COVID. J’ai voulu terminer le livre ainsi, en réfléchissant à ce que l’on éprouve à être dans la rue avec d’autres – avec une intensité d’autant plus forte que l’on vient de vivre plusieurs mois d’isolement complet.

Bien sûr, les luttes politiques ne se réduisent pas aux émotions, mais ces types d’expériences positives sont aussi très importantes sur le plan subjectif : elles transforment les gens. Je ne veux pas laisser entendre que les gens ne se construisent qu’à travers ce qu’il y a de plus terrible et de déprimant : les expériences de solidarité et de victoire comptent tout autant.

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Rassemblement le 26 février 2024 après l’immolation d’Aaron Bushnell devant l’ambassade d’Israël à Washington. Wikimedia Commons

Sara Van Horn – Vous écrivez : « Même les révolutionnaires qui méprisaient les questions et les théories psychologiques décrivaient souvent, dans la pratique, le fait d’être entouré·es de personnes qui craquaient, se disputaient, sombraient dans la dépression ou cherchaient une aide psychothérapeutique en réponse à leurs engagements politiques ». Pourriez-vous parler de l’image du révolutionnaire désintéressé et de ses tensions ?

Hannah Proctor – Je pense que le sacrifice de soi révolutionnaire et ce que l’activiste Huey P. Newton appelle le « suicide révolutionnaire » constituent une tradition extrêmement importante et influente dans la lutte révolutionnaire. Récemment, nous avons eu l’exemple extrême de l’immolation d’Aaron Bushnell [le militaire étasunien qui s’est immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington en soutien à la Palestine] : un acte de sacrifice pour une cause politique que je ne voudrais certainement pas qualifier de pathologique, ni d’autre chose qu’un acte politique puissant.

La plupart des personnes engagées dans la lutte politique ne vont pas littéralement donner leur vie pour une cause de cette manière, et elles devront continuer à vivre tout en luttant. Dans le livre, j’examine des exemples historiques de personnes qui ont essayé de vivre dans un engagement total et ce qui se passait lorsqu’elles n’y parvenaient pas.

Dans mon introduction, j’évoque le Journal du Congo de Che Guevara, où cette contradiction apparaît très clairement. D’un côté, Guevara dit que le militant idéal doit être très fort et discipliné. Mais il parle ensuite de son expérience concrète sur place, qu’il a trouvé très dure. Il s’autocritique pour ses accès de colère ou son envie de s’isoler du groupe pour lire. En pratique, il n’était pas si facile d’être ce militant idéal qui sacrifie ses intérêts individuels pour le collectif.

En pratique, il n’était pas si facile d’être ce militant idéal qui sacrifie ses intérêts individuels pour le collectif.

Je n’ai rien contre les déclarations rhétoriques d’un engagement politique total – la question qui m’intéresse est de voir comment les choses peuvent se déliter dans la pratique. Dans le chapitre sur l’amertume, je parle du Weather Underground aux Etats-Unis [une organisation marxiste active dans les années 1970], où de très petits groupes militants adoptaient des processus d’autocritique entre eux. Ils passaient des heures à se fustiger mutuellement pour la moindre entorse à l’idéal du révolutionnaire parfait.

D’après tous les témoignages, c’était une expérience affreuse. Ça ne transformait pas les gens en de meilleurs révolutionnaires ; cela les plongeait juste dans un terrible mal-être. Il y avait un sens de la pureté politique absolue, où même passer du temps à lire un poème poussait les autres à demander : « Pourquoi t’adonner à cette activité bourgeoise alors que tu devrais être dehors en train de distribuer des tracts aux travailleurs ? » Je m’intéresse à ces moments où la rhétorique de l’engagement absolu et du sacrifice de soi entre en conflit avec la réalité d’être simplement un être humain.

Cal Turner – Pourquoi est-il important d’historiciser et de dénaturaliser les expériences d’épuisement politique ? Quels exemples historiques de burnout abordez-vous dans le livre ?

Hannah Proctor – L’épuisement politique est quelque chose que les gens ont vécu dans des contextes très divers sans pour autant l’appeler « burnout » – parce que ce terme n’existait pas avant un certain moment de l’histoire, et que les gens avaient d’autres façons d’appréhender leurs expériences. Je retrace l’histoire du terme car je sais qu’il est utilisé aujourd’hui d’une certaine manière dans de nombreux livres de développement personnel, et je ne voulais pas l’employer sans réfléchir aux glissements de sens.

Aujourd’hui, la nostalgie n’est pas quelque chose que l’on pourrait diagnostiquer à quelqu’un, mais au XIXᵉ siècle, c’était une condition pathologique dotée d’une définition médicale. Après la défaite de la Commune de Paris, par exemple, les communard·es survivant·es envoyé·es en exil en Kanaky ont fini par se diagnostiquer eux-mêmes de cette maladie appelée « nostalgie ».

Ce qui m’a frappée, c’est le fait que ces radicaux politiques s’étaient auto-diagnostiqués quelque chose qui semble si peu radical, car la nostalgie à l’origine n’est fondamentalement qu’un mal du pays pathologique. Est-il problématique pour les historiens de la gauche d’être nostalgiques des luttes passées ? La nostalgie, en tant que regard tourné vers le passé, sera-t-elle toujours assez conservatrice ?

Après la défaite de la Commune de Paris, les communard·es en exil en Kanaky ont fini par se diagnostiquer de cette maladie appelée « nostalgie ».

Sara Van Horn – Pourriez-vous parler de Red Therapy et de ce que vous avez appris en étudiant ce groupe ?

Hannah Proctor – Red Therapy était un groupe de personnes qui s’étaient rencontrées à travers leur militantisme. C’était des communistes et des libertaires de gauche dans le Londres des années 1970. Beaucoup avaient participé aux mouvements étudiants de la fin des années 1960. Ils et elles vivaient dans des squats à l’est et au sud de Londres et étaient impliqué·es dans les luttes pour le logement, les luttes ouvrières et le mouvement de libération des femmes. Beaucoup vivaient en collectif et élevaient leurs enfants collectivement.

Ce qui m’a frappée à la lecture du pamphlet de Red Therapy, c’est qu’ils n’avaient pas créé le groupe à cause de la difficulté d’exister au sein du capitalisme : ils l’avaient fait parce qu’ils et elles trouvaient qu’il était terriblement difficile de vivre autrement. Ils et elles avaient connu beaucoup de tensions internes et répondaient aux difficultés d’organiser la vie de manière non normative. Ils et elles s’appuyaient sur un mélange éclectique : l’antipsychiatrie, le freudo-marxisme, la thérapie primale. Et ils et elles pratiquaient la thérapie au sein du groupe.

Ce type de thérapie n’est pas une solution face à des crises de santé mentale graves, et je ne pense pas que Red Therapy ait eu cette intention. Mais ce qui m’a intéressée, après avoir rencontré ou lu sur plusieurs anciens membres du groupe, c’est que beaucoup ont fini par se former comme psychiatres ou psychothérapeutes. À certains égards, c’est évidemment une histoire de professionnalisation et d’intégration à un système que l’on critiquait par le passé. Mais un membre disait avoir mis en place des séances de thérapie gratuites pendant le mouvement Occupy à Londres et avait donc conservé un intérêt pour la relation entre psychologie et politique. Ce qui m’intéressait, c’était la façon dont ils avaient continué à s’engager politiquement à travers leurs pratiques thérapeutiques, plutôt que la thérapie soit perçue comme une retraite hors du politique – ce que certains de leurs camarades affirmaient à l’époque.

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Sara Van Horn – Quel est le rôle de l’espoir dans la lutte politique ? Pouvez-vous parler de l’importance de l’espoir dans votre projet ?

Hannah Proctor – En étudiant la défaite de la grève des mineurs au Royaume-Uni dans les années 1980, j’ai lu des récits de femmes impliquées dans des actions de solidarité, comme Women Against Pit Closures. Quand je les ai lus pour la première fois, je me suis concentrée sur les suites dévastatrices de la grève, mais en achevant mon livre, j’ai relu certains de ces mêmes témoignages et j’y ai trouvé de véritables sources d’espoir dans la façon dont les gens décrivaient la manière dont ils avaient été absolument transformés par leurs expériences d’implication et d’engagement politiques. Cela les avait changés pour toujours.

Il est important de s’accrocher aux expériences positives des luttes passées. Elles ne sont pas dénuées de sens, et elles continuent d’exister. Le problème, c’est qu’ils ont quand même perdu. Que faire de cela ? Je ne le sais pas. Il est difficile d’en tirer des leçons d’espoir, car aussi incroyables qu’aient été ces moments de solidarité et aussi signifiants qu’ils aient pu être pour les gens, si vous perdez, vous perdez – on ne peut pas effacer cela. Mike Davis disait : « Combattre avec espoir, combattre sans espoir, mais combattre absolument. » Cela m’a beaucoup frappée, car d’une certaine manière, peut-être que l’espoir n’est pas nécessaire, mais cela ne veut pas dire qu’on abandonne. Cela diffère de l’équation « désespoir = abandon ». Davis dit : « Ne nous leurrons pas, les choses vont très, très mal, mais il faut quand même se battre ».

J’ai trouvé cette idée de continuer à avancer et lutter utile. Il est facile d’écrire dans un style militant exaltant, et parfois cela peut être stratégique, mais cela me semblait un peu inauthentique compte tenu de mes thèmes de recherche.

Il est important de s’accrocher aux expériences positives des luttes passées. Elles ne sont pas dénuées de sens, et elles continuent d’exister. Le problème, c’est qu’ils ont quand même perdu. Que faire de cela ? Je ne le sais pas.

Des manifestant·es marchent vers la place Tahrir, Le Caire, Egypte, 2011. Wikimedia Commons.

J’ai été très frappée par la conclusion du livre du journaliste et essayiste Vincent Bevins If We Burn : The Mass Protest Decade and the Missing Revolution, qui porte sur les énormes mouvements des années 2010 dans le monde. Il cherche à comprendre pourquoi tant de ces mouvements ont échoué. Il a parlé à de nombreuses personnes impliquées dans ces mouvements, et presque tous·tes ont décrit à quel point ces mouvements étaient subjectivement transformateurs. Les gens étaient réellement changé·es par leurs expériences collectives euphoriques.

Les gens étaient réellement changé·es par leurs expériences collectives euphoriques.
Mais en même temps, ils et elles ont perdu.

Mais en même temps, ils et elles ont perdu. Et perdre dans des pays tels que l’Égypte signifiait évidemment quelque chose de beaucoup plus grave que la tristesse des Britanniques après la défaite de Jeremy Corbyn. Bevins explique que, rétrospectivement, certains ont fini par considérer ces sentiments comme politiquement insignifiants, puisqu’ils n’étaient pas ancrés dans un changement matériel durable ; tandis que d’autres ont gardé la mémoire et le sentiment que ce qu’ils avaient ressenti dans la rue au sommet de la lutte leur avait offert un aperçu d’une société différente.

Bevins laisse la question ouverte : en effet, pas plus que lui, les activistes à qui il a parlé ne pouvaient y répondre. Contrairement à mon livre, le sien ne porte pas sur les sentiments. Il se termine malgré tout coincé entre ces deux réalités : la réalité de la défaite et le souvenir de ce sentiment presque magique. C’est précisément le type de tension qui m’intéresse.


La photo de Une a été prise le 15 août 2016, lors d’un rassemblement contre le Dakota Access Pipeline. Après une répression policière et judicière féroce, l’oléoduc sera finalement mis en service en juin 2017.

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