A quelques kilomètres de Paris, aux Monts-Gardés, une enclave de 35 hectares bordée par les voies du TGV, Agnès Sourisseau mène un travail expérimental croisant agriculture et restauration écologique. Un bricolage où s'interrogent les relations entre l’observation et l’action, entre le vivant et les formes de l’habiter.

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« Un écrivain se heurte parfois à un mur discret mais beaucoup trop solide pour que vous puissiez suivre l’avis de Dostoïevski, lequel conseille de vous cogner la tête dessus, encore et encore. Certains murs semblent dotés d’une épaisseur infinie. Pourquoi devrais-je consacrer ce qui me reste de courage et d’énergie, sans parler de mon temps, à écrire sur les déprédations écologiques, alors qu’il suffit à toute personne moyennement intelligente de se pencher par la fenêtre pour constater, hormis en de très rares lieux, à quel point nous avons souillé notre nid ? Cette perception est parfois insupportable à certains d’entre nous, comme si nous étions condamnés à porter durant toute notre vie le pesant et répugnant havresac de ce savoir. Cette prise de conscience peut très bien entamer notre bonheur, troubler notre sommeil et nos mariages, gâcher nos promenades quotidiennes et jusqu’à la grâce éphémère d’une réalité implacable. Ce savoir se résume toujours dans la dureté de “ce qui est” comparé à “ce qui aurait pu être”. Il faut scruter longtemps pour trouver de l’amour parmi les ruines. »

Jim Harrison, En Marge

Recomposer un récit

Faire l’histoire du lieu avant qu’il ne devienne un non-lieu, c’est-à-dire un espace amputé de ses dynamiques propres, un habitat pour personne, ou presque. Trouver des cartes, des images, des récits. Observer et enquêter. Cette recomposition, forcément partielle, de ce qu’était le lieu avant d’être emporté par l’aménagement est une archéologie qui relie les ruines visibles et invisibles. Elle consiste à reconstituer les traits et la silhouette du vieux Genius Loci — ce Génie du lieu des Romains et des jardiniers romantiques, décalé ici en une métaphore écosystémique. Cette reconstitution passe par l’exploration des strates du sol, des vestiges des occupations humaines et non-humaines, l’observation des processus écologiques subsistants et de la relation du lieu avec ce et ceux qui l’entourent. Mais composer un récit est aussi une façon de résister à l’idéologie moderne de la rupture, qui fonde la croyance en la possibilité d’une émancipation brutale vis-à-vis des conditions préexistantes. Sur ce rebord de plateau d’où nous écrivons, on sait que les sables et les calcaires du sous-sol remontent au Marinésien et que des humains choisirent de fonder un village à l’époque gallo-romaine. On sait aussi que c’est probablement une occupation militaire du Haut Moyen-Âge qui donna aux Monts-Gardés leur toponyme. On sait encore que des choix politiques et techniques ont conduit au remodelage des sols et aux aménagements alentour — à la plus grosse décharge d’Europe, aux ruines d’une station-service, à des bretelles routières et autoroutières et à des lignes THT. On ne sait que peu de choses sur ceux qui ont survécu à ces transformations, mais on sait que l’on ne repart pas de rien, que tout Génie est un hybride, et que même un non-lieu abrite un déjà-là.

Métaboliser les flux

Prendre acte de la rupture métabolique en comprenant les mécanismes écologiques de la création des déserts et en cherchant, en réaction, à détourner activement les flux perdus plutôt que d’imaginer de nouveaux pillages. Le concept de rupture métabolique, théorisé par Marx dans Le Capital et réactivé plus récemment par les écrits de John Bellamy Foster[1], désigne la tendance illusoire du capitalisme à vouloir s’abstraire de la dépendance des systèmes humains aux flux biogéochimiques, provoquant un « hiatus irrémédiable dans l’équilibre complexe du métabolisme social composé par les lois naturelles de la vie[2]. Dans le cas des Monts Gardés, la lutte contre la rupture métabolique consiste à agir et à penser en tonnes — tonnes de bio-déchets récupérés par Agnès dans des brasseries et des brûleries de café, tonnes de fruits et légumes bios invendus, tonnes de tonte de pelouse, de bois, de feuilles et d’autres déchets verts initialement destinés à la décharge voisine. Ce sont ces tonnes qui vont constituer la première nourriture du Génie. Digérés par les différents animaux et végétaux qui vivent là — la drêche de bière fait par exemple un excellent fourrage, un paillage très riche et de délicieux gâteaux — ces flux, détournés de leur destin de déchets pour mieux réintégrer les réseaux trophiques, constituent la trame d’une reconnexion métabolique entre le macadam et la terre. Car en remettant peu à peu de la chair sur les os d’un Génie rachitique, en participant à une lente pédogenèse qui rend à la terre les conditions de sa fertilité, ces flux métabolisés viennent en retour nourrir la ville, bouclant ainsi en partie le « circulus », la grande loi des cycles chère au philosophe socialiste Pierre Leroux[3].

Vivifier les dynamiques

Prendre soin de la santé du Génie ; faire œuvre de restauration écologique. Ici, restaurer ne veut pas dire reconstituer un écosystème disparu. Il s’agit plutôt de laisser à un espace écologiquement dégradé la possibilité de se refaire une santé, c’est-à-dire, pour reprendre les mots du philosophe Georges Canguilhem[4], de réinventer ses propres normes vitales et ses dynamiques écologiques et évolutives dans un milieu lui-même mouvant. Autrement dit, de l’aider à devenir un nouvel écosystème fonctionnel. Pour cela, en plus du processus de pédogenèse amorcé par la reconnexion métabolique, il faut créer des niches et des habitats. S’efforcer de penser comme un écosystème, s’insinuer dans l’esprit du Génie, qui est sans volonté et sans destin, mais pas sans normes immanentes. Mais pour que ces normes puissent justement s’inventer au gré des hasards, il convient au préalable de structurer activement et passivement l’espace de telle façon que faune et flore y trouvent suffisamment d’aspérités pour s’y accrocher et y déployer les singularités de leurs modes d’existence. C’est donc avant tout un problème d’impulsion ; donner prise aux dynamiques écologiques en plantant par exemple, comme l’a fait Agnès aux Monts-Gardés, des arbres morts. Pas des poteaux, non, pas des scions, mais bien du bois, vertical et brut, piqué dans la peau du lieu comme une acupuncture, offrant de la lignine nourrissante pour les insectes xylophages et les champignons saprophytes, des perchoirs pour les rapaces en chasse et pour les passereaux semeurs. Certaines graines ont en effet besoin de passer par le système digestif d’un animal, selon une stratégie de reproduction appelée endozoochorie, avant de pouvoir germer, une fois excrétées dans une nourrissante enveloppe azotée. Ces structures de semis spontanés forment le maillage initial de la recolonisation du sol par les mycéliums nourris de biomasse ligneuse, les aiguilles de bois mort finissant par donner vie à un sol et à des végétaux — c’est-à-dire à des habitats et à de la nourriture. Émerge alors peu à peu, de la somme des dynamiques écologiques réamorcées, un corps vivifié et résilient offert à l’inventivité existentielle et aux potentialités évolutives des vivants, avec toute la surabondance généreuse de la grande santé.

Accueillir l’oublié

Accepter et composer avec les soubresauts du Génie et avec ceux qui se cachent dans ses interstices. Car malgré l’attention renouvelée, malgré les enquêtes, quelqu’un passe toujours inaperçu. Et c’est souvent cet agent invisible, cette rétroaction mystérieuse qui va venir perturber le projet initial longuement muri. Pensé à partir d’un cadre théorique qui envisage comme nécessaire et légitime le monopole territorial des activités humaines, le perturbateur oublié ne peut-être qu’un nuisible, quelqu’un contre lequel il nous faudrait lutter. Mais si l’on envisage, suivant en cela les hypothèses de Baptiste Morizot, la relation à partir d’un autre constat — celui de l’existence de multiples façons d’habiter un lieu — et d’un autre postulat — celui de la pertinence écopolitique du partage des territoires entre les vivants — le problème se reconfigure autour d’une autre formulation, celle d’une éthique de la cohabitation. Pour reprendre quelques-uns des nombreux concepts inventés par Morizot pour penser ces enjeux, il s’agit de faire l’hypothèse qu’un délicat mélange d’attention, d’imagination et d’intelligence éco-éthologique est susceptible de nous permettre de découvrir ou d’inventer des « mutualismes » avec nos cohabitants à une échelle écosystémique. En ce sens, cette quête des mutualismes est « le nom écologique de l’approche éthique qui consiste à prendre soin d’abord de la relation[5]» — et in fine, de l’équilibre dynamique et fonctionnel qui constitue la santé du Génie. Sur les Monts-Gardés, se joue ainsi la fable mutualiste du lapin et du saule. Les semis directs et spontanés de milliers d’arbres pensés initialement par Agnès Sourisseau ont vu leur croissance contrariée par la présence de centaines de lapins, profitant de l’absence de prédateur et d’un Génie accueillant, dont les épaules de creux, de bosses et de trames grises forment autant de garennes et de corridors involontaires. Or, les arbres supportent plus ou moins bien la taille aux incisives, largement pratiquée par les lapins pour user leurs dents. Les arbres fruitiers en meurent souvent, mais les saules dévorés s’étoffent au contraire, par réitération, c’est-à-dire par multiplication végétative. Le jardinage à la mandibule qui tue les fruitiers permet au contraire aux saules de se cloner sur pied, pour former des haies denses et robustes. En échange, ils offrent aux lapins du fourrage et une pharmacopée — le fameux acide salicylique que contient leur écorce. Et c’est là, dans ce carrefour relationnel dont le saule et le lapin ne sont que deux acteurs, que se dessine peu à peu la silhouette de notre Génie — et avec elle la potentielle inflexion, toujours à réinventer, de notre manière d’habiter et de cohabiter. Si les saules, les frênes, les chênes, les charmes et les noisetiers, revigorés par les recépages, participeront de la santé du lieu et offriront spontanément un fourrage abondant aux herbivores domestiques et sauvages, il faudra redoubler de soin pour protéger les fruitiers, anticiper quelques angoisses maraîchères, et puis, de temps à autre, chasser pour manger, se régaler de terrines de lapin et remercier le Génie pour ce don de soleil métabolisé.

Faire usage de la terre

Se nourrir et croquer, avec les autres vivants, les fruits sensibles et comestibles qui finissent par éclore dans les plis du lieu. Aux Monts-Gardés, l’agriculture est une stratégie d’usage de la terre par défaut, pour reprendre le concept proposé par Simon Fairlie[6] à propos de l’élevage , c’est-à-dire qu’elle ne constitue pas une finalité mais participe de la restauration écologique. Pour le Génie, elle est à la fois une thérapie et le résultat de sa santé nouvelle. L’agroécologie s’intègre ainsi, sous des formes multiples, comme un moyen participant à la démarche globale de soin. Les animaux domestiques par exemple, moutons, cochons, chevaux, viennent seconder la faune sauvage dans le recyclage des matières organiques pour la fertilisation du sol, dans la dispersion des graines et dans le maintien de la diversité des faciès écologiques, tout en étant susceptible de nous offrir aussi des relations, des œufs, de la chair, de la laine et de la fourrure. Cet usage de la terre, contraste avec une agriculture de l’usure, une agriculture qui s’approprie les lieux par exclusion des autres vivants et les transforme à son seul profit, quitte à en épuiser la fertilité, quitte à les changer peu à peu en déserts. Cette manière de restaurer un écosystème grâce à l’agroécologie est aussi une façon de tisser ensemble des enjeux écologiques multiples, depuis la relocalisation des productions alimentaires à proximité des centres urbains jusqu’à la préservation d’une biodiversité dynamique, en passant par une réflexion sur la place de l’élevage dans nos modèles agricoles et alimentaires. Et c’est justement à force de faire usage que l’on finit par entrevoir, sur le visage de ce non-lieu devenu lieu, un sourire nourricier dans une toison d’herbes folles.

Habiter le provisoire

Habiter du vivant, un habitat léger, comme un nid ou un terrier pour animal humain, quelque chose qui se pose sans fondation, démontable et digérable par le Génie — car il suffirait d’un rien pour que l’on soit contraint de l’abandonner là. Nous habitons souvent les lieux comme si nous étions le commencement d’une dynastie éternelle. Il doit y avoir quelque chose de rassurant dans le parpaing et le béton, l’amorce d’un héritage à transmettre, de quelque chose qui nous survivra. Mais habiter le provisoire c’est se rappeler que nous-mêmes, et nos maisons avec nous, sommes pris dans les flux de la décomposition et du recyclage — non comme une vanité pascalienne, un memento mori, mais comme l’acceptation apaisante des cycles biogéochimiques de la matière. Il suffit alors de quelques matériaux récupérés sur des chantiers voisins, du bois, des vitres, des sacs de jute, des récupérateurs d’eau de pluie — peu de choses finalement pour constituer des abris contre les intempéries, le vent, les brûlures du soleil, pour accueillir les visiteurs ou faire sécher les plantes. Et quand la nuit tombe, toujours si peu de choses pour se loger, mais tout un lieu à habiter, le silence de soi, les hululements des autres et tout l’espace du ciel pour imaginer ce que l’on ne verra pas advenir.

Prolonger le récit

Exercer son esprit à ce pourquoi il n’est pas fait — comme un mantra, penser en centaines d’années après soi. Quand les chênes seront adultes. Quand des millions de tonnes de matières organiques auront été recyclées par les vers de terre, les champignons, les bactéries. Quand le Génie aura pris de l’embonpoint. Quand toute trace de notre passage se sera dissoute dans la boucle de l’énergie solaire. Quand d’autres êtres vivants se nourriront de ce chêne. Et quand, si tout va bien, d’autres humains viendront s’asseoir sur une branche charpentière en se souvenant vaguement, dans les méandres de leur mémoire sédimentée, d’avoir un jour été d’agiles primates arboricoles.

Ce texte a été initialement publié dans le numéro 5 de la revue annuelle SOLDES Almanach.

[1] John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011.

[2] Karl Marx, Le Capital, livre 3, vol.3, Éditions sociales, Paris, 1983, p.191-192.

[3] Claude Harmel, « Pierre Leroux et le circulus. L’engrais humain, solution de la question sociale », Cahiers d’histoire sociale, vol. 14, 2000.

[4] Georges Canguilhem, « Le normal et le pathologique », La connaissance de la vie, Vrin, Paris, 2009.

[5] Baptiste Morizot, Les Diplomates, Wildproject, Marseille, 2016, p.278. Au-delà de cette seule référence, ce texte dans son ensemble doit énormément au cadre théorique et aux concepts de Baptiste Morizot.

[6] Simon Fairlie, Meat: A Benign Extravagance, Chelsea Green Publishing, 2010.