De dystopies en utopies, la puissance émotionnelle de la science-fiction ne concerne pas que les galaxies lointaines mais aussi notre présent, comme passé d'un monde à venir. C'est cette pluralité que Yannick Rumpala nous invite à découvrir dans « Hors des décombres du monde - Écologie, science-fiction et éthique du futur ».

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À propos de Yannick Rumpala, Hors des décombres du monde. Écologie, science-fiction et éthique du futur, Champ vallon, 2018.

Imaginez un peu ! « Il s’appelait Gaal Dornick et c’était un bon provincial qui n’avait encore jamais vu Trantor » (incipit du roman Fondation d’Isaac Asimov). Ou encore : « J’ai vu des choses que vous, les hommes, ne croiriez pas. Des vaisseaux en flammes sur le baudrier d’Orion. J’ai vu des rayons cosmiques scintiller près de la porte de Tannhaüser. Tous ces instants seront perdus… dans le temps… comme les larmes…dans la pluie. Il est temps de mourir. » (Dernières paroles de Roy Batty, réplicant Nexus 6 dans Blade runner de Ridley Scott, tiré du roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick).

Certaines œuvres de science-fiction bouleversent notre imaginaire au point que longtemps après les avoir découvertes, elles continuent de nous hanter. Cette puissance émotionnelle a longtemps été considérée comme l’apanage des chefs d’œuvre de la littérature classique et bien sûr, plus généralement, des beaux-arts, la science-fiction n’étant perçue, au mieux, que comme un aimable divertissement ne prêtant guère à conséquence. Et il est vrai que beaucoup de ses lecteurs n’y ont d’abord vu qu’une promesse d’évasion vers des galaxies lointaines et des civilisations exotiques. La menace d’un hiver nucléaire, puis celle d’un effondrement écosystémique, ont ensuite radicalement changé la donne. La science-fiction est devenue un outil d’exploration du large spectre des sociétés futures envisageables, des plus riantes utopies aux plus sinistres dystopies. Ce sont ces nouveaux mondes que Yannick Rumpala nous invite à découvrir dans Hors des décombres du monde – Écologie, science-fiction et éthique du futur, afin de nous aider à prendre conscience de la pluralité de nos avenirs possibles et à réfléchir aux outils qui nous permettront, ou non, d’en assurer l’habitabilité. La science-fiction, nous dit-il, « offre un réservoir cognitif et un support réflexif » afin de « (re)trouver des prises sur ce qui est en devenir et pourrait composer le futur ».

Notre présent, passé d’un monde à venir

Dans leur livre Une autre fin du monde est possible, Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle indiquent qu’« écrire des romans d’anticipation sur l’effondrement qui ouvrent des possibles (…) serait passionnant et tout à fait bienvenu par ailleurs, car ils sont rares ». L’impression qui domine à la lecture du livre de Yannick Rumpala est pourtant qu’il y a peu d’hypothèses d’effondrement qui n’aient été envisagées par les auteurs spécialistes du genre. En témoigne la section de son livre intitulée « Variétés d’effondrement et formes de mise à l’épreuve », qui s’intéresse à la place qu’occupe dans la science-fiction le thème des limites de la planète et des évolutions amenant l’humanité aux bords de l’effondrement (voire le plus souvent au-delà) lorsque des seuils critiques sont franchis. Autrement dit, aux événements susceptibles de faire de notre présent le passé fondateur, la cause déterminante, d’un ordre du monde à venir propre à susciter les pires angoisses. On y retrouve d’abord l’anticipation des ravages provoqués par une catastrophe nucléaire, qu’elle soit délibérée ou accidentelle, liée à des applications militaires ou à des usages civils ; puis la peur de la pandémie capable de décimer l’humanité, d’origine naturelle ou provoquée par des recherches et expérimentations qui auraient mal tourné. Les craintes liées à la surpopulation (« L’anxiété malthusienne ») et autres « démodystopies » (eugénisme, arrêt des naissances, migrations massives…) y occupent également une place importante. Enfin, et plus particulièrement depuis les années 1960, sont venues s’y ajouter les préoccupations liées aux dérives technologiques et aux menaces de désagrégations sociales correspondantes (le mouvement cyberpunk et ses variantes) et, bien sûr, aux multiples formes de désastres  écologiques (liés notamment aux effets du réchauffement climatique et à la multiplication des pollutions de toutes natures, OGM compris). Pour être complet, notons également que dans L’humanité disparaîtra, bon débarras !, Yves Paccalet recensait, en 2007, quelques motifs supplémentaires d’inquiétudes existentielles ne résultant pas de l’activité humaine : la « météorite tueuse », le nuage de poussière interstellaire responsable d’une glaciation sans précédent ou encore une brutale poussée d’activité volcanique.

Une abondante littérature post-apocalyptique s’est développée sur ces bases. Elle a reçu un élan supplémentaire lorsque les premières manifestations de certains des périls qu’elle décrit, en particulier dans le domaine de l’environnement, ont commencé à se matérialiser et à affecter les populations les plus exposées. Les écrivains de science-fiction ont alors cherché à explorer les conséquences de ces évolutions. Pour Yannick Rumpala, leur travail a constitué « un support imaginaire qui s’est avéré particulièrement attractif pour aller jusqu’aux aboutissements possibles des crises écologiques ». Il a par exemple nourri la réflexion sur la géo-ingénierie, en s’efforçant d’imaginer des réponses à la question : «  si l’espèce humaine est capable de détruire la planète, est-elle aussi capable de la préserver ? ». En cas de réponse négative, on pourrait en effet se demander si, faute de pouvoir restaurer une planète compatible avec la vie humaine, il ne faudrait pas envisager de rendre la vie humaine compatible avec elle, en stimulant, au moyen de modifications génétiques appropriées, des mécanismes d’adaptation naturels pris de vitesse par le rythme du changement. Et en cas de nouvelle réponse négative, il resterait à rechercher les moyens de quitter la Terre pour de nouvelles planètes plus propices à la vie, sous réserve éventuellement d’y procéder à quelques travaux de « terraformation » (dont les progrès pourraient entretenir l’espoir de revenir un jour sur une planète mère qui se serait entre-temps au moins partiellement régénérée). A l’époque de « l’âge d’or de la science-fiction », on quittait la Terre pour fonder des empires galactiques ; au début du 21e siècle, faute de pouvoir faire de la nature une production humaine, on la fuit. Juste pour survivre !

Plutôt que le détail des péripéties correspondantes, ce qui compte, dans ces récits d’une humanité en perdition, semble bien être leur capacité à illustrer la difficulté à maîtriser un destin collectif. « La fragilité qui est révélée, écrit Yannick Rumpala, c’est aussi celle des prises qu’une collectivité peut espérer trouver sur ces processus de changement ». Les schémas dystopiques et apocalyptiques ajoute-t-il, peuvent relever de quatre fonctions : « une fonction critique, voire pédagogique, de désenchantement, d’alerte et de mise en garde ; une fonction cathartique et de réassurance, voire de consolation ; une fonction d’habituation ; une fonction de capacitation et d’émancipation ». Pour s’en tenir à la première de ces quatre fonctions, on ne peut s’empêcher de penser à l’avertissement de Gunther Anders stigmatisant notre « aveuglement face à l’apocalypse » et opposant notre capacité à faire et notre incapacité à imaginer les conséquences de ce que nous faisons. Ou bien à ce qu’écrit Jean-Pierre Dupuy dans Pour un catastrophisme éclairé. Avant la déclaration de guerre du 4 août 1914, rappelle-t-il, Bergson considérait la guerre « tout à la fois comme probable et comme impossible : idée complexe et contradictoire, qui persista jusqu’à la date fatale ». Et il ajoutait « Au fur et à mesure que la réalité se crée, imprévisible et neuve, son image se réfléchit derrière elle dans le passé indéfini ; elle se trouve avoir été, de tous temps, possible ; mais c’est à ce moment précis qu’elle commence à l’avoir toujours été et voilà pourquoi je disais que sa possibilité, qui ne précède pas sa réalité, l’aura précédée une fois la réalité apparue ». Ce que Jean-Pierre Dupuy reformule ainsi: « La catastrophe n’entrant pas dans le champ du possible avant qu’elle se réalise ne peut-être anticipée… On ne croit à l’éventualité de la catastrophe qu’une fois celle-ci advenue, telle est la donnée de base. On ne réagit qu’à son actualité – donc, trop tard ». Pour trouver une issue, Il faut donc donner une réalité à l’avenir et ce de la manière la plus radicale qui soit : « La métaphysique que je propose, explique-t-il, comme fondement d’une prudence adaptée au temps des catastrophes (…) consiste à se projeter dans l’après-catastrophe et à voir  rétrospectivement en celle-ci un événement tout à la fois nécessaire et improbable ».

Une typologie des « lignes de fuite »

Pour autant, la science-fiction ne se borne pas à recenser les catastrophes (y compris celle qui voit une planète débarrassée de l’espèce humaine continuer à faire des ronds dans l’espace !) mais s’efforce aussi  d’explorer le champ des possibles en créant des mondes, c’est-à-dire un « potentiel expérimental, utile pour tester des visions et essayer de (re)trouver des prises sur le futur ». Utopies et dystopies cèdent alors la place à des « prototopies » (au sens d’espaces cognitifs). Pour Yannick Rumpala, il s’agit de rechercher des « poches d’espérance » en esquissant des « lignes de fuite », au sens « retravaillé par Gilles Deleuze » : « Une société nous semble se définir moins par ses contradictions que par ses lignes de fuite, écrit-il, elle fuit de partout, et c’est très intéressant d’essayer de suivre à tel ou tel moment les lignes de fuite qui se dessinent ». Pour préciser son propos, Yannick Rumpala indique que ces lignes de fuite peuvent être interprétées « comme des explorations des conditions dans lesquelles l’habitabilité de la planète serait affectée et/ou préservée en fonction de certains choix ». La troisième partie de son ouvrage est alors consacrée à la présentation de « six figures qui, de diverses manières, parviennent à maintenir des formes d’habitabilité planétaire », chacune d’entre elles étant illustrée par une ou plusieurs œuvres de science-fiction emblématiques des choix correspondants.

La première figure est celle de « l’abstention technologique », présentée à partir  du roman La vague montante de Marion Zimmer Bradley. Le récit met en scène l’équipage d’un vaisseau spatial, qui revient à sa base après quelques siècles passés à coloniser une autre planète dans un isolement total. Entre-temps, sur Terre, l’humanité a cessé de « progresser » et se consacre désormais, au sein de petites communautés villageoises, à des activités de type artisanal ne nécessitant que des technologies rudimentaires. La science n’a pas été abandonnée, mais elle a été remise « à la place qu’elle devait occuper ». « Nous nous servons de la science, nous ne sommes pas à son service » déclarent aux membres du vaisseau les habitants qui les ont accueillis.

La « frugalité autogérée » est la deuxième figure choisie par Yannick Rumpala, qui l’illustre par le roman Les dépossédés d’Ursula K. Le Guin. Deux sociétés y sont confrontées: celle d’Urras, une planète fondée sur l’exploitation, les inégalités et l’accumulation et Anarrès, une ex-colonie minière, qui a adopté des principes libertaires et coopératifs. La première offre les apparences de l’opulence, alors que la seconde souffre de conditions de vie plus rudes, en raison de son aridité et de la faiblesse de ses ressources. A l’insouciance qui règne sur Urras, s’oppose donc, sur Anarrès, un impératif de frugalité mettant à l’épreuve ses idéaux anarchistes.

La troisième figure est celle de la « sécession acadienne » que décrit Ecotopie d’Ernest Callenbach. Peut-on construire une société éco-responsable en se coupant du reste du monde ? Ecotopie a été publié en 1978 et, après 40 ans de globalisation et d’extension des désastres écologiques à l’ensemble de la planète, Yannick Rumpala s’interroge sur l’efficacité d’une telle figure : « La sécession permet (à Ecotopia) de privilégier des solutions locales, mais a-t-elle alors les moyens d’avoir des prises sur des effets et problèmes plus globaux ? ».

Iain M. Banks, en quatrième lieu, est l’auteur d’un ensemble de romans et de nouvelles qui ont pour toile de fond  la « Culture », une grande civilisation intergalactique, expansive, pour laquelle il s’agit d’apporter la lumière à des civilisations moins avancées. Yannick Rumpala s’appuie sur cette œuvre pour illustrer une nouvelle figure, celle de l’ « abondance automatisée ». Grâce aux intelligences artificielles, le gouvernement des hommes a cédé la place à l’administration des choses et, comme les raretés matérielles ont disparu, l’humanité peut « se consacrer sans honte à un hédonisme généralisé ». Iain M. Banks, ajoute-t-il, « pourrait être crédité d’une innovation dans la classique typologie des régimes politiques (…) : l’anarchie assistée par ordinateur ». Mais au prix de l’abandon de toute autonomie individuelle au profit de machines investies d’une confiance illimitée !

Le « conservationnisme autoritaire », la cinquième figure étudiée, est illustré par la série des Guerres Wess’har de Karen Travis. Sur une planète lointaine, les écosystèmes sont préservés de la manière la plus radicale qui soit, c’est-à-dire en éliminant sans appel tous ceux qui les perturbent. De fait, sans aller aussi loin, certains courants actuels de l’éco-autoritarisme ne paraissent pas hostiles à ce que des pouvoirs forts imposent en ce domaine des contraintes drastiques, même si elles doivent conduire à restreindre les libertés des citoyens.

Enfin, la sixième figure est celle de la « spiritualité naturelle », qui a rencontré en 2009 un grand succès commercial avec le film Avatar de James Cameron. Face à la folie extractiviste des colons humains, ce ne sont pas seulement les peuples autochtones de la planète Pandora, mais aussi les autres composants de ce grand organisme naturel et en particulier ses animaux, qui se ligueront pour les chasser. « Nous ne défendons pas la nature. Nous sommes la nature qui se défend ! ».

Dans sa conclusion, Yannick Rumpala réaffirme sa conviction que la science fiction peut contribuer « à ce que Hans Jonas avait appelé une « éthique du futur ». Autrement dit, comme l’a ajouté Jean-Pierre Dupuy : « non pas l’éthique qui prévaudra dans un avenir indéterminé, mais bien toute éthique qui érige en impératif absolu la préservation d’un futur habitable par l’humanité ». Ou, comme le précise Hans Jonas lui-même : « une éthique d’aujourd’hui qui se soucie de l’avenir et entend le protéger pour nos descendants des conséquences de notre action présente ». Mais ce que ne nous dit pas la science fiction, c’est le chemin qui y mène, les transitions qui seront nécessaires pour construire ce futur habitable, les forces sociales qui en seront les moteurs et les conflits de classes qui en résulteront.

Notons enfin que la matière était riche et que Yannick Rumpala a dû faire des choix. Il s’est exposé ainsi à des critiques. A commencer par celle des livres retenus. Pourquoi ne pas avoir mentionné Ravage de Barjavel qui a été le premier contact de bien des lecteurs avec la science fiction et la littérature de l’effondrement (indépendamment de sa tonalité franchement réactionnaire) ? Ou avoir choisi d’illustrer l’apport de Norman Spinrad par le médiocre Bleue comme une orange, alors qu’il est aussi l’auteur de Jack Barron et l’éternité ( inoubliable roman sur le pouvoir des medias) et de la terrifiante uchronie Rêve de fer (mutations génétiques et IIIe Reich) ? Ou encore, avoir négligé la critique radicale du capitalisme et de la publicité menée par Frederik Pohl et Cyril M. Kornbluth dans L’ère des gladiateurs ou dans Planète à gogos. Bien sûr, le but de Yannick Rumpala n’était pas d’écrire une nouvelle anthologie de la science fiction. Il serait toutefois bien étonnant que son livre ne joue pas un rôle prescripteur auprès de certains de ses lecteurs.