L’Amazonie brûle aussi en Bolivie. Elizabeth Peredo est le témoin des feux qui ravagent la forêt du Chiquitano. Elle accuse le gouvernement « progressiste » bolivien d’organiser le saccage de la Terre entretenue par les « invisibles », les peuples indigènes, les femmes. Ce texte sensible est un appel écoféministe à la révolte depuis la Terre où nous sommes ancrés corporellement.

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Texte paru en août 2019 dans El Observatorio Boliviano de Cambio Climático y “Desarrollo” traduit de l’espagnol par Elisende Coladan.

Aujourd’hui, la rage, la douleur et la désolation m’inondent. L’Amazonie brûle, la forêt du Chiquitano est blessée à mort et une partie de nos espoirs pour la Bolivie et le monde se consument ainsi sous le feu.

Je ne sais pas s’il est possible de transformer ces sentiments en quelque chose de meilleur. Pour le moment, cela fait mal et produit une amertume liquide qui jaillit des yeux même sans le vouloir. Ce sentiment s’ajoute comme une rivière amère au malaise quotidien de respirer l’air empoisonné des villes, de boire une eau douteuse et fragile, du risque d’ingérer des aliments contaminés par des produits chimiques…, cette notion de vulnérabilité qui semble nous accompagner chaque fois plus et qui s’ajoute aux crimes contre les femmes, à la traite des enfants, à la vision d’une violence et une idéologie machiste qui gagnent chaque fois plus de terrain, de voir le théâtre surréaliste et cynique des politiques suspendu comme un épieu absurde au-dessus de nos têtes. Nous sentir chaque fois plus prisonnières de décisions ignares, stupides et arbitraires au-dessus de nos vies et celles de nos êtres chers.

Nous sommes devenues les victimes d’un pouvoir qui s’impose à coups de décrets et de blagues machistes grotesques, qui nous enveloppe de discours revendicatifs d’une nation qui n’existe plus, parce qu’elle s’est fondue dans la culture du grand capital, avec son souhait de pouvoir absolu, avec son idéal de croissance infinie, avec sa soif de modernité égotique et phallocentrique, qui transpire d’une subjectivité inondée d’ignorance, d’ambition et d’imposture. Un pouvoir qui dessine les paysages dépouillés depuis le confort d’un fauteuil douillet et avec de coûteux survols en hélicoptère privé. Une réalité « produite » dans la somnolence d’une vie dissociée de la vie. Parce que l’ignorance et le pouvoir du capital sont obscènes et dans leur désir ordonnent la discipline et le contrôle sur les corps, « sur tous les corps », comme l’explique Eliane Brum1Journaliste, écrivaine et documentariste brésilienne. Autrice de ce plaidoyer https://www.autresbresils.net/L-Amazonie-est-le-centre-du-monde et de cet article https://www.autresbresils.net/Planete-en-feu , ceux des femmes, ceux des hommes, des enfants, des rivières, des eaux, des jungles, de ses animaux, de la terre.

Je voudrais croire que la rage et la douleur sont aujourd’hui un petit espoir parce qu’elles sont nées de l’empathie avec cette territorialité étendue et douloureuse qui nous arrive de la Chiquitanie. Des milliers d’animaux calcinés, des milliers de personnes touchées, des milliers d’arbres consumés. Presque un million d’ hectares parties en cendres. Notre Grande Maison en feu.  

La destruction irrémédiable de la forêt à cause de la déforestation nous condamne à une mort lente, au cas où ceux qui nous ont amené.e.s à cette situation limite ne le sauraient pas. La forêt, le Grand Chaco Chiquitano et l’Amazonie sont une source de vie parce qu’elle assure les cycles de la biodiversité, de l’eau, de la purification de l’air raréfié de notre planète.  L’Amazonie est une source généreuse et magique d’eau et d’humidité pour le continent parce que ses arbres la produisent sous forme de nuages de vapeur qui volent jusqu’à d’autres régions avec le vent en apportant de la pluie, de la tendresse et de la vie sur terre. Antonio Nobre2Chercheur à l’Institut National de Recherche Spatiale du Brésil – INPE et à l’Institut National de Recherche d’Amazonie – INPA, scientifique passionné par l’Amazonie, affirmait, il y a déjà quelque temps, que ces « nuages qui volent » produits par la magie et la générosité des arbres pouvaient être en danger à cause de la déforestation et que ce grand poumon d’air et de vitalité pourrait commencer un processus d’autodestruction si la taille de la déforestation dépassait certaines limites.

Ce don de la terre – invisible comme les peuples indigènes qui soignent et protègent la forêt, invisible comme le travail des femmes qui prennent soin de la vie, invisible comme la force et la valeur des personnes pour collaborer et éteindre le feu – a été détruit. Les décisions de Morales et de Garcia Linera3Vice-président de la Bolivie, dans le cas bolivien, ont conduit à une déprédation inédite du territoire et du tissu social. Son pari pour l’éthanol, sa permissivité avec les transgéniques et leur expansion conséquente dans les cultures, son encouragement de l’élevage à grande échelle pour l’exportation de viande en Chine, ses lois et ses décrets pour amplifier la frontière agricole pour les petits producteurs et colons, ses politiques pour agrandir la frontière du gaz et du pétrole jusqu’à dans la jungle et considérer même le fracking comme une alternative et, comme corollaire, l’approbation de la Loi 741 et du Décret 3973 qui autorisent les « brûlis contrôlés », ont été des actions critiques qui par leur dynamique ont mené au désastre. Et ces gestionnaires n’en ont pas conscience. C’est là où réside le plus grand danger : en l’ignorance des dommages et de la destruction produits par leur propre action, par le manque de limites qui se loge dans une culture de l’impunité soutenue par la bureaucratie de l’Etat Plurinational, ce qu’Hanna Arendt appellerait la « banalité du mal ».

Nous sommes en train de vivre en état de somnolence ; « quelque chose se passe » disent les gens « parce que nous ne réagissons pas » ; « avant un seul cri arrêtait les imposteurs, initiait la révolte ». Aujourd’hui nous sommes dépassés par les mécanismes d’un pouvoir qui pense agir en toute impunité avec les portevoix de tout l’attirail populiste. Après que presque tout est détruit, et que le feu continue à menacer les territoires, les principaux responsables de cette tragédie élaborent une post-vérité hollywoodienne pour replacer les pièces sur leur échiquier. Bien avant le feu, le spectacle du Supertanker qui est arrivé pour sauver un petit hameau devient le principal protagoniste. Le « changement climatique » commence à danser sur les lèvres de tous les négociateurs et cela n’aura aucune conséquence .

Mais l’histoire peut être implacable et on se souviendra de Morales, à partir d’aujourd’hui et pour toujours, comme du plus grand prédateur indigène de l’Amazonie et du Chaco. Cette tragédie provoquée par l’ambition politique et économique autoréférentielle et autoritaire doit être enregistrée, expliquée pour les générations futures. Parce que c’est une politique sur les corps qui reproduit le pouvoir patriarcal et écocide ailleurs et la Bolivie n’en est pas exempte. La destruction de l’Amazonie est le résultat de l’alliance du patriarcat autoritaire et violent avec le grand capital qui demande de la vie pour ériger ses châteaux en plastique. Elle doit être nommée pour apprendre qu’il est indispensable de prendre soin, de restaurer, de protéger le peu qu’il reste. Pour savoir que ce qui compte ce n’est pas l’intellect imposteur qui maquille l’injustice et la destruction avec des paroles comme celles de Garcia Linera, mais que c’est la conscience des limites, savoir que le feu brûle, que le manque d’eau tue, que le machisme dénigre, que la violence détruit, que l’ambition et le calcul politique corrompent, que rester trop longtemps au pouvoir est malsain et que cela peut être criminel.

Nous avons besoin de limites nous dit la théologienne écoféministe brésilienne Ivone Guebara, et je crois que la conscience de ces limites doit être construite avec amour, mais aussi par la révolte et la désobéissance, avec la force de l’indignation qui naît d’un « ethos » du soin de la vie, aujourd’hui absent chez les gouvernements de notre Amérique. Je ne sais pas s’il est encore temps.

Peut-être que l’unique espoir est dans nos corps qui ont la capacité de mémoire, de mouvement, d’interconnexion autoréflexive et relationnelle. Aujourd’hui, l’unique révolte possible est celle du corps connecté à la Nature, en alliance avec les autres espèces et les êtres qui sont nés avec les humains et se sont transformés en captifs de la rationalité capitaliste patriarcale et écocide. Nos corps ont des sentiments et nous pouvons les transformer à partir de la sensation d’oppression et d’immobilité provoquée par la peur, en sensation de révolte et recherche de nouveaux horizons, à partir de la terre. De cette terre douce qui, même si elle est brûlée et blessée à mort, accueille les corps des arbres et des animaux sacrifiés, et contient des cendres qui -dans la profonde douleur de notre être- sont en train de bouger en connexion vitale dans nos eaux internes : celle du mental, des sentiments et du cœur.

Ce que, évidemment, ne comprendront jamais les hiérarques du pillage.  

Notes   [ + ]

1. Journaliste, écrivaine et documentariste brésilienne. Autrice de ce plaidoyer https://www.autresbresils.net/L-Amazonie-est-le-centre-du-monde et de cet article https://www.autresbresils.net/Planete-en-feu
2. Chercheur à l’Institut National de Recherche Spatiale du Brésil – INPE et à l’Institut National de Recherche d’Amazonie – INPA
3. Vice-président de la Bolivie