La forêt est-elle hérétique ou sorcière ? Mérite-t-elle le bûcher ? Les incendies nous avilissent en même temps qu'ils font périr plantes et animaux. Pablo Solon nous invite à devenir, un instant, paresseux, et à placer comme lui tous nos espoirs de survie dans le vent, la pluie, la solidité d'un arbre trois fois centenaire : en un mot d'embrasser la forêt, au lieu de l'embraser.

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Traduction d’un texte publié dans Pàgina Siete en août 2019 sous le titre « El perezoso y la hoguera » et traduit par Xavier Ricard Lanata.

Il n’est pas de mort plus douloureuse que de mourir brûlé. Sentir la peau qui grille, le feu qui t’envahit jusqu’aux entrailles, hurler jusqu’à ce que ta voix se met à fondre, implorer la grâce d’un arrêt cardiaque.

Aux temps de l’Inquisition, on brûlait les sorcières et les hérétiques. Aujourd’hui, les bûchers humains sont interdits. Depuis la seconde guerre mondiale et l’holocauste nazi, la crémation d’êtres vivants est tenue pour un crime contre l’humanité. Aucun gouvernement ne songe à promouvoir des politiques d’incinération d’humains, et pourtant le bûcher destiné à d’autres êtres vivants est en hausse dans plusieurs pays.

Accroché par ses trois griffes à la branche d’un arbre, un singe paresseux1Bradypus tridactylus (NDLR) sourit sans soupçonner ce qui approche. Il vient de manger quelques feuilles et s’apprête à faire sa sieste interminable, qui lui garantit une bonne digestion. Les paresseux sont les mammifères les plus lents de la planète. C’est à leur mode de vie détendu qu’ils doivent d’avoir survécu pendant soixante-quatre millions d’années. Beaucoup plus longtemps que les êtres humains, et que d’autres animaux pourtant plus agiles.

Le feu est invisible, mais il voyage à la vitesse du vent. Le paresseux dort.

« Le feu est accidentel », proclament les gouvernements. Comment un tel feu a-t-il pu prendre, anéantissant 957 000 Ha depuis le début de l’année ? Il s’agit d’une surface soixante fois plus grande que l’agglomération urbaine de La Paz. Elle couvre presque toute la surface du TIPNIS2Réserve naturelle de la forêt amazonienne bolivienne (NDLR) . Un feu de cette taille n’est pas produit d’un accident, ni de cent, mais bien plutôt de milliers d’incendies qui se seraient allumés en même temps.

Le chaqueo3Le brûlis (NDLR) a lieu chaque année, mais il a échappé cette année à tout contrôle, du fait de l’appel lancé par le gouvernement pour repousser la frontière agricole. La production d’éthanol et de biodiesel requièrent des centaines de milliers d’hectares où semer de la canne à sucre et du soja. Il faut ajouter à cela l’exportation de viande à destination de la Chine, qui exige de défricher des millions d’hectares destinés au bétail. Il y a aussi les concessions foncières en plein milieu des aires protégées, et l’occupation illégale de zones forestières. Il y a cinq ans, le vice-président mettait les industriels au défi de repousser la frontière agricole d’un million d’hectares par an. Ce chiffre est désormais atteint, mais il ne s’agit pas de terres agricoles productives mais bien plutôt de terres dévastées par les flammes.

Le feu approche. D’abord une étincelle, et puis une autre. Une cendre tombe sur la fourrure qui camoufle le paresseux. Il se réveille, étourdi et incrédule. Il ne sent que le poinçon brûlant qui lui rentre dans la peau. Il émet un gémissement de douleur et entreprend de bouger, lentement, à la recherche d’un refuge.

Voilà la Bolivie. Le pays où la Terre Mère est reconnue sujet de droits. Le pays où une loi dit que les forêts, les rivières et les paresseux ont le droit de vivre, de « conserver l’intégrité des systèmes de vie et des processus naturels qui les constituent ». Un pays où la schizophrénie est installée au pouvoir. Où le président de la République prononce des discours dans les enceintes internationales au nom de la défense de la Pachamama, tandis qu’il viole les droits de la Terre Mère en Bolivie même. Un pays où le parlement n’a pas mis plus de vingt-quatre heures à voter la Loi sur l’Ethanol et le Biodiesel. Aucun parlementaire n’a pris la parole au nom des forêts qui crépitent à plus de 300 degrés centigrades. Tous ont fêté l’entrée de Bolivie dans l’Ere des Agrocarburants. Pour ce qui concerne l’exportation de viande vers la Chine, ce fut la même chose. Aucun parlementaire n’a exigé que l’on effectue, au préalable, des études d’impact environnemental.

Les incendies de cette année sont le fruit de la stratégie électorale devant permettre la réélection. Alors qu’il s’opposait jadis aux agrocarburants, le gouvernement promeut désormais, sans honte, l’éthanol et le biodiesel, en les qualifiant d’énergies « vertes ». Il cherche à plaire aux agroindustriels de l’Est du pays, afin d’obtenir leur soutien à l’heure des élections. Il fait de même avec les éleveurs et les industriels propriétaires des entrepôts frigorifiques. Il a donné le feu vert à leurs exportations de viande vers la Chine, prenant exemple sur le Paraguay qui a détruit ses forêts à seule fin de nourrir son bétail.

Les feuilles sèches sont peu à peu gagnées par le feu. Le paresseux se suspend de branche en branche, au ralenti, jusqu’à parvenir à un autre arbre. Son visage reflète l’angoisse. Il respire avec peine, à cause de la fumée qui envahit ses poumons. Sans se hâter, mais sans non plus s’interrompre, il ne cesse de se hisser vers la cime. Par moments il perd l’équilibre mais ses griffes et son instinct de survie le soutiennent.

Les candidats, qui n’ont pas ou peu parlé, dans leurs programmes politiques, de la déforestation, des agrocarburants ou de l’exportation de viande, se précipitent tour à tour vers la zone dévastée. Ils recherchent des coupables, mais aucun ne souhaite pointer du doigt l’agrobusiness et le modèle de développement de la ville Santa Cruz, à qui l’on doit la plus grande part de la déforestation du pays. En 2015, sur 240 000 Ha défrichés dans tout le pays, on en a compté 204 000 dans la seule province de Santa Cruz. En 2012, à l’époque où la déforestation dans cette province ne dépassait pas les 100 000 Ha, celle-ci était illégale à 91%. En 2017, le gouvernement a légalisé, a posteriori, un tiers des surfaces défrichées.

Il ne devrait pas y avoir de brasiers dans la nature, qu’ils soient légaux ou illégaux. Mettre le feu à une forêt, ou à tout être vivant, peu importe qu’il soit humain ou non, est un crime qui porte atteinte à notre condition humaine.

Le paresseux atteint la pointe de l’arbre le plus élevé. Il s’agit d’un Mapajo imposant de soixante-dix mètres de haut. L’horizon est en flammes. On dit que le paresseux vit doucement, afin de ne pas mourir trop vite. A présent, tout dépend de la force de cet arbre, âgé de plus de trois cents ans. Pourvu que le vent souffle dans le bon sens. La pluie, ce n’est pas la peine d’y penser. Au loin, l’hélicoptère présidentiel survole cet enfer tandis qu’il est question d’évacuer les habitants. Pas un mot au sujet du paresseux ni des autres êtres de la Terre Mère.

Dans quelques jours, tous les candidats retourneront à leur campagne électorale, qui pour se plaindre du totalitarisme, qui pour le dissimuler au contraire, mais aucun pour dénoncer le totalitarisme anthropocentrique dont nous sommes tous porteurs.

Notes   [ + ]

1. Bradypus tridactylus (NDLR)
2. Réserve naturelle de la forêt amazonienne bolivienne (NDLR)
3. Le brûlis (NDLR)