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Bonnes feuilles de Thom van Dooren, En plein vol : Vivre et mourir au seuil de l’extinction. Wildproject, 2021.

Ce livre est une continuation de la tradition désormais bien établie qui consiste à raconter des « histoires d’extinction » impliquant des humains. Mais c’est aussi un effort pour raconter ces histoires bien trop familières d’une nouvelle façon. Plus précisément, l’approche réflexive sur l’extinction abordée dans ce livre est centrée sur les « enchevêtrements aviaires ». Autrement dit, il s’agit d’un livre sur les oiseaux et leurs relations – un livre sur les réseaux d’interaction dans lesquels les êtres vivants émergent, sont maintenus dans le monde, et finissent par mourir. La vie et la mort n’adviennent pas dans l’isolement : elles sont, pour toutes les créatures charnelles et mortelles, des questions profondément relationnelles. Et il en va de même dans le monde des oiseaux, qui sont en relation avec un large éventail d’autres espèces, y compris les humains. Ces relations sont des relations de coévolution et de dépendance écologique. Mais elles ne se limitent pas à la « biologie » au sens strict du terme. C’est à l’intérieur de ces enchevêtrements multi-espèces que l’apprentissage et le développement ont lieu, que les pratiques sociales et les cultures se forment. En bref, ces relations produisent à la fois la possibilité de la vie, et celle de chaque mode de vie particulier. Donc ces relations importent. C’est vrai quand tout va bien, mais dans des périodes comme celle que nous vivons, où tant d’espèces disparaissent du monde, ces enchevêtrements prennent une signification nouvelle.

En plein vol est composé de cinq histoires d’extinction, chacune d’entre elles étant centrée sur un groupe d’oiseaux menacés. En mettant l’accent sur ces enchevêtrements aviaires, ce livre nous permet de mieux comprendre qui ils sont, qui nous sommes et, en fin de compte, comment nous « devenons ensemble »1Haraway, Donna, When Species Meet, Minneapolis : University of Minnesota Press, 2008., pour le meilleur ou pour le pire, dans un monde partagé. Depuis cette perspective, il est clair que la disparition des oiseaux est un enjeu bien plus important qu’on ne le pense souvent. Et nous sommes en mesure de comprendre autrement les diverses significations de l’extinction : qu’est-ce qui est perdu lorsqu’une espèce, une lignée évolutive, une manière de vivre disparaissent du monde ? Que signifie une telle perte au sein de la communauté multi-espèces dans laquelle elle se produit : une communauté d’humains et de non-humains, de vivants et de morts ? Comment pourrions-nous réfléchir à la place complexe qu’occupe la vie humaine à l’heure actuelle : simultanément, une (voire la) cause centrale de ces extinctions ; un agent de protection ; et des organismes exposés, comme tout autre, à la précarité d’environnements changeants ?

En se concentrant sur les enchevêtrements, ce livre a pour but de présenter d’autres conceptions de l’extinction que celles fondées sur des modèles ancrés dans « l’exceptionnalisme humain ». Cet exceptionnalisme présente les humains comme des êtres fondamentalement séparés de tous les autres animaux et du reste du monde « naturel » (chapitres 2 et 5). Sous ce prisme, l’extinction ne peut qu’être vue comme une chose qui se passe « là-bas » ou dans la « nature ». Par contraste, l’approche adoptée dans ce livre est fondée sur une attention particulière aux diverses façons dont les humains – en tant qu’individus, communautés et espèces – sont impliqués dans la vie de ces autres qui disparaissent. L’attention portée aux enchevêtrements aviaires bouleverse le cadre de « l’exceptionnalisme humain », suscitant de nouvelles questions sur ce que l’extinction nous apprend, comment elle nous recompose et ce qu’elle exige de nous. Cette dernière interrogation revêt une importance particulière car, en définitive, ce livre traite de questions éthiques profondes : quels sont les types de relations humains-oiseaux possibles au seuil de l’extinction ? Que signifie prendre soin d’une espèce en voie de disparition ? Quelles obligations avons-nous de tenir des espaces ouverts dans le monde pour les autres êtres vivants ?

Du plus profond de l’âge des extinctions

Malheureusement, l’extinction n’est pas un sujet qui suscite beaucoup d’intérêt populaire actuellement. Je soupçonne cependant que dans un avenir proche – si l’humanité est encore de ce monde –, l’extinction fera partie de la poignée de thèmes considérés comme centraux, peut-être même constitutifs, de notre époque. Nous faisons partie des générations qui assistent à la perte d’une grande partie de la diversité des formes de vie sur cette planète, les générations qui sont peut-être sur le point de pleinement comprendre et respecter l’importance des formes de vie intimement enchevêtrées et coévolutives avec lesquelles nous partageons cette planète.

Selon certains biologistes et paléontologues, cette période pourrait bien être le sixième événement d’extinction de masse de la Terre2Kingsford, R. T., Watson, J. E., Lundquist, C., Venter, O., Hughes, L., Johnston, E. L., Atherton, J., Gawel, M., Keith, D. A., Mackey, B. G., Morley, C., Possingham, H. P., Raynor, B., Recher, H. F., et Wilson, K. A., « Major Conservation Policy Issues for Biodiversity in Oceania », Conservation Biology, 2009, vol. 23, no 4, p. 834-840. ; selon d’autres, nous n’en sommes pas encore là, mais nous en prenons assurément le chemin3Barnosky, Anthony D., Matzke, Nicholas, Tomiya, Susumu, Wogan, Guinevere O. U., Swartz, Brian, Quental, Tiago B., Marshall, Charles, McGuire, Jenny L., Lindsey, Emily L., Maguire, Kaitlin C., Mersey, Ben, et Ferrer, Elizabeth A., « Has the Earth’s Sixth Mass Extinction Already Arrived? », Nature, 2011, vol. 471, no 7336, p. 51-57.. Les extinctions de masse passées, comme celle qui a emporté les dinosaures il y a environ 65 millions d’années à la fin du Crétacé et celle, encore plus importante, qui a eu lieu à la fin du Permien il y a environ 250 millions d’années, ont entraîné la disparition de plus de 75 % des espèces terrestres4Jablonski, David, et Chaloner, W. G., « Extinctions in the Fossil Record », Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 1994, vol. 344, no 1307, p. 11-17. & Raup, David M., et Sepkoski, Jr., John, « Mass Extinctions in the Marine Fossil Record », Science, 1982, vol. 215 no 4539, p. 1501- 1503.. En lieu et place des impacts de météores, des éruptions volcaniques et des diverses autres formes de bouleversements massifs proposés comme causes possibles des « cinq grandes » extinctions précédentes, il apparaît de façon claire et tragique que la nôtre est un événement d’extinction d’origine anthropique. La mort actuelle des espèces est causée, directement et indirectement, par une série d’activités humaines entremêlées – y compris la destruction d’habitats, la propagation d’espèces introduites, la chasse et l’exploitation directe, l’introduction sans discernement d’une série de nouveaux produits chimiques et de toxines, et maintenant de façon croissante les divers impacts du changement climatique.

L’ampleur de cette perte est inconnue – et elle ne peut être connue avec une réelle certitude. Le biologiste Richard Primack5Primack, Richard, Essentials of Conservation Biology, Sunderland (Massachusetts) : Sinauer, 1993. estime que le taux actuel d’extinction est probablement 100 à 1 000 fois plus élevé que celui auquel on pourrait s’attendre en raison d’une « extinction de fond » normale. Selon certains scientifiques, nous sommes maintenant sur une trajectoire qui nous fera perdre entre un tiers et deux tiers de toutes les espèces actuellement vivantes6Myers, Norman, et Knoll, Andrew H., « The Biotic Crisis and the Future of Evolution », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2001, vol. 98, no 10, p. 5389-5392.. Au sein de ces immenses espaces de perte, certaines familles taxonomiques seront plus touchées que d’autres. Les grenouilles, les salamandres et d’autres amphibiens, par exemple, sont considérés comme particulièrement menacés, environ un tiers de toutes ces espèces étant aujourd’hui considérées comme en danger ou ayant récemment disparu7Stuart, Simon N., Hoffmann, Michael, Chanson, Janice S., Cox, Neil A., Berridge, Richard J., Ramani, Pavithra, et Young, Bruce E., Threatened Amphibians of the World, Barcelone : Lynx Edicions, 2008..

Les oiseaux ont également été durement touchés par l’extinction. Au cours des cinq cents dernières années, 153 extinctions d’oiseaux ont été documentées8Birdlife International, State of the World’s Birds, Cambridge : Birdlife International, 2008.. Il est toutefois probable que le nombre réel soit beaucoup plus élevé, car certaines espèces répertoriées comme « en danger critique d’extinction » sont en réalité déjà éteintes, et d’autres disparaîtront sans avoir été documentées. Aujourd’hui, une espèce d’oiseau connue sur huit est considérée comme menacée d’extinction à l’échelle mondiale, alors que dans certaines familles taxonomiques, le chiffre est beaucoup plus élevé9Birdlife International, State of the World’s Birds, Cambridge : Birdlife International, 2008. – par exemple, 82 % de toutes les espèces d’albatros sont menacées (chapitre 1).Les oiseaux qui ont élu domicile sur les îles ont également eu tendance à être particulièrement malheureux. Alors que « seulement » 20 % des espèces d’oiseaux du monde sont confinées dans des îles, environ 90 % des extinctions d’oiseaux qui ont eu lieu dans l’histoire ont été celles d’espèces indigènes des îles10Quammen, 1996 : 264. Par exemple, dans l’océan Pacifique et autour, où se situe une grande partie de ce livre, les vagues successives d’établissement humain (et de colonisation et d’occupation) ont fait des ravages11Steadman, David W., Extinction and Biogeography of Tropical Pacific Birds, Chicago : University of Chicago Press, 2006.. Comme l’a dit simplement le biologiste John Marzluff12Marzluff, John M., In the Company of Crows and Ravens, illustré par Tony Angell, New Haven (Connecticut) : Yale University Press, 2005: « En un peu plus de mille ans, nous avons participé à l’extinction de plus de la moitié des espèces d’oiseaux qui occupaient les îles luxuriantes du Pacifique tropical ». Toutefois, à mesure que nous nous enfonçons dans cette période de disparition, les oiseaux du continent, y compris certains de ceux que l’on croyait autrefois extrêmement communs, sont de plus en plus menacés d’extinction (par exemple, les vautours indiens dont il est question au chapitre 2).

Mais, malgré toutes ces pertes connues – du dodo au pigeon voyageur (Ectopistes migratorius), en passant par l’émeu noir (Dromaius ater) –, notre connaissance de la situation reste très partielle. Le nombre total d’espèces en train de disparaître du monde en cette « époque d’extinctions »13Rose, Deborah Bird, et van Dooren, Thom (éds.), « Unloved Others: Death of the Disregarded in the Time of Extinctions », numéro spécial, Australian Humanities Review, 2011, no 50 dépasse tout simplement notre capacité de compréhension. Nous ne savons pas combien d’espèces sont en train d’être perdues : comment pourrions-nous le savoir, alors que nous ne savons même pas avec un degré raisonnable de certitude combien d’espèces il y a sur cette planète ? Si nous entendons parfois parler d’une poignée d’espèces charismatiques en danger, d’innombrables autres passent complètement inaperçues (du moins pour la science moderne, et peut-être pour les humains en général). Comme le fait remarquer le biologiste Bruce Wilcox, « pour chaque espèce répertoriée comme en danger ou éteinte, au moins une centaine d’autres vont probablement disparaître sans être répertoriées »14Wilcox, Bruce A., « Tropical Deforestation and Extinction », in IUCN Red List of Threatened Animals, édité par International Union for Conservation of Nature and Natural Resources, Gland (Suisse) : International Union for Conservation of Nature, 1988..

Thom Van Dooren

Raconter les histoires vivantes de l’extinction

En plein vol se situe dans l’ombre de cette perte incroyable. En cela, le livre s’interroge sur la nature de l’extinction, et sur pourquoi et comment elle importe. Dans l’ensemble, cet ouvrage est fondé sur la conviction qu’il n’y a pas un phénomène unique « d’extinction ». Au contraire, dans chaque cas, il y a un effritement distinct des modes de vie, une perte singulière, et un ensemble de changements et de défis singuliers, qui exigent une attention adaptée à chaque situation et à chaque cas. En se penchant sur les vies et les morts d’espèces d’oiseaux particulières, ce livre tente de mettre en évidence leurs « importances enchevêtrées ». Par-delà les domaines à la fois « biologique » et « culturel », le livre explore certaines des façons dont divers êtres vivants – humains ou non – sont entraînés dans l’extinction d’autres. Il y a bien plus que la « biodiversité » – du moins au sens étroit du terme – qui est en jeu dans l’extinction : les modes de vie humains et plus qu’humains, les langues, les modes de deuil et les manières d’être avec les autres, même les moyens de subsistance et les divers mondes culturels et religieux sont souvent entraînés dans la mêlée alors que les espèces se rapprochent du seuil de l’extinction, puis le dépassent.

La narration me permet d’entrer dans cette complexité ; les histoires nous permettent de tenir ouverts un éventail de points de vue, d’interprétations, de temporalités et de possibilités15Griffiths, Tom, « The Humanities and an Environmentally Sustainable Australia », Australian Humanities Review, 2007, no 43.. Mais ce livre adopte une approche particulièrement « vivante » pour raconter des histoires sur la vie et la mort dans l’ombre de l’extinction. C’est un effort pour tisser des récits qui ajoutent de la chair aux os des morts et des mourants, qui leur donnent une certaine vitalité, une présence, voire une « épaisseur » sur la page et dans l’esprit et la vie des lecteurs. C’est une tâche intrinsèquement multidisciplinaire, et c’est pourquoi les histoires que je raconte dans ce livre mobilisent les littératures de la biologie, de l’écologie et de l’éthologie (l’étude du comportement et de la cognition des animaux), ainsi que des entretiens et des conversations avec des scientifiques de toutes sortes. En m’appuyant sur les sciences naturelles, j’espère inviter les lecteurs à s’intéresser aux particularités intimes de ces autres disparus : comment ils chassent ou se reproduisent, comment ils prennent soin de leurs petits ou déplorent la perte de leurs morts, comment ils se sentent chez eux dans le vaste océan Pacifique ou le long d’un littoral urbain. Porter attention aux détails de la façon dont ces vies sont ou ont été vécues nous invite à l’émerveillement.

Ainsi décrites, ces créatures deviennent plus qu’un nom – non plus un binôme latin abstrait sur une longue liste d’espèces menacées, mais une manière de vivre complexe et précieuse. Cette approche de la narration est donc au cœur de mes efforts pour mieux saisir ce qu’est l’extinction, et pour insister sur le fait que les autres non humains ne sont pas simplement des « formes de vie » (life forms), mais aussi des « formes de la vie » (forms of life)16Helmreich, Stefan, Alien Ocean: Anthropological Voyages in Microbial Seas, Berkeley : University of California Press, 2009.. Je fais cette distinction avec l’anthropologue Stefan Helmreich, qui l’utilise de manière productive pour explorer l’enchevêtrement de diverses « formes de vie » – comprises comme des organismes en relation écologique – avec diverses « formes de la vie », qui, selon Ludwig Wittgenstein, sont « les modes de pensée et d’action culturels, sociaux, symboliques et pragmatiques qui organisent les communautés humaines ». Il n’y a cependant aucune raison que cela s’arrête à l’humain, et les histoires de ce livre s’intéressent donc particulièrement aux « formes de la vie » qui ont émergé, et sont possibles, pour certaines des nombreuses « formes de vie » autres qu’humaines qui disparaissent et qui peuplent cette planète. Comme nous le verrons en détail dans le chapitre 1, cette compréhension des oiseaux (et d’autres organismes) en tant que formes de vie ayant un mode de vie est au cœur de ma définition des espèces en tant que « trajectoires de vol » (flight ways).

En m’appuyant sur les perspectives des sciences naturelles pour aborder ce sujet, mon intention n’est pas de laisser entendre qu’elles nous offrent le seul – ou même nécessairement le meilleur – moyen de comprendre la vie et la mort des oiseaux. Pourtant, certains des travaux réalisés dans ces disciplines ont fourni des manières de connaître qui influencent profondément ma propre appréciation du monde et mon sentiment de l’importance de l’extinction. À ce titre, je m’inspire de travaux en sciences naturelles qui, je pense, contribuent à donner un sens plus complet et plus riche de la vie de certains êtres. Cette approche prend au sérieux l’injonction de Donna Haraway de pratiquer une véritable curiosité dans nos engagements philosophiques avec un monde plus qu’humain ; il s’agit d’une pratique fondée sur le fait d’en « savoir plus en fin de compte qu’au début »17Haraway, Donna, When Species Meet, Minneapolis : University of Minnesota Press, 2008..

Au fur et à mesure de mes recherches pour chaque chapitre – lecture, réflexion, entretiens et travail de terrain –, j’ai appris à connaître ces espèces d’une manière nouvelle. Dans chaque cas, j’ai été surpris par la façon dont « en savoir plus » nous entraîne dans de nouveaux types de relations et, par conséquent, de nouvelles responsabilités envers les autres. En comprenant un peu mieux la dynamique particulière de la relation entre les manchots pygmées et les côtes sur lesquelles ils nichent, j’ai commencé à apprécier d’une nouvelle manière le poids éthique de nos actions destructrices dans ces lieux (chapitre 3). En réfléchissant aux relations écologiques et sociales complexes dans lesquelles vivent les corneilles hawaïennes, j’ai également pris conscience de tout ce qu’implique leur disparition des forêts de l’île (chapitre 5). C’est ainsi que j’en suis venu à apprécier le travail éthique que ces histoires peuvent accomplir par le simple fait de redonner de l’épaisseur sur la page à toutes ces altérités qui sont en train de disparaître, en exposant les lecteurs et les lectrices à leur vie et à leur mort d’une manière qui pourrait susciter une attention et une préoccupation véritables.

Mon guide pour réfléchir à l’éthique du récit de cette façon aura été le travail de James Hatley sur la narration et le témoignage face à la Shoah. Hatley nous rappelle avec force les exigences éthiques de l’acte d’écrire : rendre compte ou raconter des histoires. Au lieu d’une approche qui réduirait les autres à de simples noms ou numéros, au lieu d’une approche qui vise une récitation impartiale ou « objective » des « faits », Hatley plaide pour une forme de témoignage qui est dès le départ déjà saisie, déjà revendiquée, par une obligation envers celles et ceux dont on tente de raconter l’histoire. C’est particulièrement le cas lorsque nos histoires jouent le rôle de témoin ou de témoignage de la souffrance et de la mort d’autrui18Hatley, James, Suffering Witness: The Quandary of Responsibility After the Irreparable, Albany : State University of New York Press, 2000.. Dans le contexte de l’extinction, ce genre d’histoires ne vise pas à occulter la vérité de la situation, mais à insister sur une vérité qui ne soit pas réductible aux populations et aux données : une vérité plus vivante, plus charnelle, qui, en la racontant, pourrait nous amener toutes et tous à un plus grand sens des responsabilités19van Dooren, Thom, « Pain of Extinction: The Death of a Vulture », Cultural Studies Review, 2010, vol. 16, no 2, p. 271-289. ; mais voir Smith, Mick, « Environmental Anamnesis: Walter Benjamin and the Ethics of Extinction », Environmental Ethics, 2001, vol. 23, no 4, p. 359-376.. Comme le dit simplement William Cronon : « Les bonnes histoires nous rendent attentifs »20Cronon, William, « A Place for Stories: Nature, History, and Narrative », The Journal of American History, mars 1992, p. 1347- 1376..

Par conséquent, en même temps qu’elles peuvent rendre compte des relations existantes, les histoires peuvent aussi nous relier aux autres d’une manière nouvelle. Les histoires sont toujours plus que simplement descriptives : nous vivons par les histoires, et elles contribuent donc inévitablement à façonner notre monde commun. C’est une conception qui va à l’encontre de toute division nette ou directe entre le monde « réel » et le monde « narré »21Kearney, Richard, On Stories, Londres : Routledge, 2002. Kingsford, R. T., Watson, J. E., Lundquist, C., Venter, O., Hughes, L., Johnston, E. L., Atherton, J., Gawel, M., Keith, D. A., Mackey, B. G., Morley, C., Possingham, H. P., Raynor, B., Recher, H. F., et Wilson, K. A., « Major Conservation Policy Issues for Biodiversity in Oceania », Conservation Biology, 2009, vol. 23, no 4, p. 834-840.. Je vois plutôt le récit comme un acte dynamique de « narration » du monde, totalement inséparable de l’expérience vécue : un contributeur essentiel à l’émergence de « ce qui est ». Les histoires naissent du monde, et elles sont chez elles dans le monde. Comme le fait remarquer Haraway, « “Monde” est un verbe » et les histoires sont donc « du monde, pas dans le monde. Les mondes ne sont pas des contenants, ce sont des motifs, des coréalisations risquées, des fabulations spéculatives »22Haraway, Donna, « Jeux de ficelle », in Les Animaux : deux ou trois choses que nous savons d’eux, édité par Vinciane Despret et Raphaël Larrère, Paris : Hermann, 2014.. Même une histoire qui se veut purement mimétique ne peut jamais être un simple miroir passif tourné vers la « réalité ». Les histoires font partie du monde et participent donc à son devenir. Il en résulte que raconter des histoires a des conséquences : l’une d’entre elles est que nous serons inévitablement entraînés dans de nouvelles connexions, et avec elles de nouvelles responsabilités et obligations.

Ainsi, les histoires d’oiseaux que ce livre raconte/fabrique sont « vivantes » à la fois dans leur message et dans leur forme, c’est-à-dire dans leur engagement envers la continuité des divers modes de vie, et dans leur tentative de mettre en scène des histoires comme des interventions au sein des motifs existants de la vie et de la mort, dans un effort pour travailler à des mondes meilleurs.

Image de couverture: Isabella Kirkland – Gone

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