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Le feu est arrivé par le ciel

Le feu est arrivé par le ciel. Canicule, la terre brûlait et avec elle le jardin. Les ronces laissées là pour réparer le sol fatigué voyaient leurs feuilles non pas faner mais brunir et sécher comme passées au four. La vie déjà avait changé. La chaleur organisait nos journées, nos déplacements, nos échanges donc, imposant un étrange couvre-feu diurne. L’été venait de commencer et les humains étaient aux abris. Les merles, eux, ne chantaient plus. Je ne sais pas s’ils avaient cessé de chanter parce qu’ils étaient morts, ou s’ils se taisaient sidérés de tristesse. Dans les nids les nouveaux et nouvelles né·es à plumes mouraient.

Or les oiseaux, de leur chant, dessinent le monde, organisent les vents, appellent les saisons. Leur silence annonce toujours le chaos. Cet hiver déjà, pendant les grandes tempêtes, leurs frères macareux étaient tombés par milliers, échoués morts ou mourants sur les grandes plages landaises. L’océan vomissait des oiseaux. Nous les avions ramassés pendant des jours et des nuits, surveillant les marées qui étaient devenues des marées d’oiseaux morts. Il faut imaginer les plages couvertes de corps plumeux noirs et blancs aux yeux dessinés, grand bec rouge, créatures célestes faites pour plonger, corps parfaits, ailes affûtées, pattes palmées, lien ciel-océan, mais épuisées par le grand désordre climatique elles mouraient. Nous avions passé des semaines de février à marcher dans le sable au milieu des tonnes de déchets amenés eux aussi par la tempête, trouver parfois un oiseau survivant, puis deux, trois, dix, les caler au chaud contre des bouillottes puis les acheminer dans les centres de soin, où une infime minorité survivait. Le sentiment d’avoir fait notre part était enseveli sous la tristesse immense de voir les oiseaux mourir, et sous l’angoisse qui occupait les esprits comme la tempête le ciel. Car ce n’est jamais bon signe, quand les oiseaux commencent à mourir. Toutes les vieilles histoires nous le disent. Quand l’océan et le ciel pleurent des oiseaux, c’est que le désastre s’annonce.

Et le désastre était venu, quelques mois plus tard, avec l’été. En ces jours de canicule les couchers de soleil au-dessus de l’océan étaient peut-être plus éblouissants que d’habitude. Désespérants de beauté. Le soleil ne chauffait plus, il brûlait la terre. Et nous étions là, tous les soirs, en haut de la dune, à regarder le spectacle sublime de son coucher dans l’océan, dans une atmosphère de fin du monde sans cesse renouvelée. Il y avait là quelque chose du Melancholia de Lars Von Trier, à cause de la mélancolie oui, et de l’impuissance. Tous les soirs nous pleurions le monde et sa beauté qui se consumaient sous nos yeux. Alors la rage est venue.

Et le feu est descendu du ciel pour gagner la terre.

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Le 23 juillet, un incendie se déclare à Biscarrosse, le long de la départementale 652. Un véhicule prend feu au bord de la route et embrase la pinède ; très vite, des milliers d’hectares sont parcourus par les flammes et des milliers de personnes doivent être évacuées1. Rien ne va dans cette phrase ni dans cette histoire. Strophe, antistrophe, catastrophe. Une route, un moteur, de la végétation sèche, des campings, des sirènes, des sacs faits trop vite, des routes qui ne servent plus à rejoindre la plage mais à fuir.

Les Landes sont un territoire pris entre deux grands milieux : la forêt et l’océan. Pour les visiteurs venus de toute la France, elles peuvent prendre la forme d’un paradis saisonnier. Pour celles et ceux qui y vivent, elles sont plus simplement un milieu de vie, fait d’habitudes, de gestes appris et de savoirs incorporés. Marcher sous les pins, suivre les pistes, chercher l’ombre, traverser la dune, lire les baïnes, sentir la houle, entrer dans l’eau, ressortir, recommencer : ce ne sont pas seulement des loisirs posés sur un territoire, mais des manières de l’habiter.

Marcher dans la forêt ou entrer dans l’océan sont deux affordances majeures du pays, au sens où le psychologue américain James J. Gibson appelait affordances les possibilités d’action offertes par un environnement à celles et ceux qui le fréquentent2. Habiter un territoire, c’est apprendre ce qu’il rend possible, ce qu’il rend difficile et parfois ce qu’il interdit.

Or cet été-là, ces possibilités se sont déplacées. La forêt dans laquelle on allait chercher la fraîcheur est devenue un endroit dont il fallait sortir. Restait l’océan. L’eau consolatrice. L’eau qui apaise et guérit. Oui, la forêt brûlait, Forêt brûlait faudrait-il écrire, pour prendre mieux la mesure de ce que signifie la destruction d’un être pareil. Forêt brûle, Forêt agonise, Forêt s’asphyxie, Forêt. Mais nous avions l’océan. Dès le mois de mai, les Landes sont un joyeux bazar après le désert de l’hiver. Ça lézarde sur le sable, ça saute dans les vagues, ça surfe, ça nage, ça contemple.

Et c’est alors que le feu a gagné l’océan. Les incendies étaient encore à leur comble quand les physalies sont arrivées.

Comme le soleil couchant des jours de canicule, les physalies sont d’une terrible beauté. Transparentes, bleues, roses, créatures qu’aucun peintre n’oserait imaginer, elles flottent à la surface, poussées par les vents. Ce n’est pas qu’elles s’en prennent à nous. Elles sont là, c’est tout. Leurs longs tentacules rencontrent une peau, s’enroulent autour d’un bras, d’une jambe, d’une cheville. On dirait un tatouage éphémère. Puis vient la douleur. La piqûre se meut vite en brûlure, qui vire sensation de plaie et de coup. « Je ne supporte même pas le vent sur ma peau », disait une amie en sortant du poste de secours, alors qu’il n’y avait pas de vent. Le poids de l’air lui-même était douloureux.

L’océan, en ces mois d’été, était magnifique, jouant de tous ses bleus. Les vastes plages étaient peuplées de parasols de toutes les couleurs. Et l’océan était vide. Il semblait n’être plus qu’un espace de réalité virtuelle : on pouvait le contempler, rêver d’y entrer, mais les corps n’y entraient plus. Comme les forêts, l’océan nous était interdit. L’eau comme la terre devenait inhabitable.

Que s’est-il passé ? Pour répondre, il faut prendre au sérieux un chiffre minuscule : +2 °C.

Sarah Adatte sur Unsplash.

Lire aussi | « Ce qu’il y a de bien avec le changement climatique »・Collectif (2026)

Ouvrir deux degrés

Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble pourtant être resté le même. Mais une température n’est jamais seulement un chiffre. Elle condense des transferts d’énergie, des instruments, des stations météorologiques, des modèles, des protocoles, des institutions, des masses d’air et des histoires de combustion.

Il ne s’agit pas de dire que deux degrés expliqueraient mécaniquement les incendies ou l’arrivée des physalies. Ce serait inexact. Un incendie suppose toujours la rencontre d’une météo propice à sa propagation, d’une source d’ignition, d’un combustible suffisamment sec et d’une continuité de végétation. Une physalie, de son côté, n’arrive pas sur une plage parce qu’une eau a franchi un seuil magique : sa présence dépend de configurations de vent, de houle, de courants, de pression atmosphérique, de saison et de trajectoires océaniques. Les deux degrés sont donc moins une cause qu’une porte d’entrée dans l’enquête.

Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble être resté le même.

Cette porte n’a pourtant rien d’abstrait. Météo-France estime que la France hexagonale et la Corse se sont déjà réchauffées d’environ 1,9 °C depuis 1900 ; l’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. En juillet 2026, la chaleur a cessé d’être un arrière-plan : avec une température moyenne nationale de 24,9 °C, Météo-France a décrit ce mois comme le plus chaud jamais enregistré en France, tous mois confondus, depuis le début des mesures en 1900, avec une anomalie de +3,8 °C par rapport à la normale 1991-2020, un fort déficit de pluie, des sols superficiels très secs et des conditions maintenant un risque important de feux de végétation3.

C’est ce changement permanent d’échelle que nous appelons matériologie profonde4 : partir d’un objet, d’un phénomène ou d’une expérience sensible, puis en déplier les conditions matérielles d’existence jusqu’à faire apparaître les systèmes techniques, économiques, politiques, géologiques et biologiques auxquels il est relié5. Il ne s’agit pas de tout expliquer par tout, ce qui reviendrait à ne plus rien expliquer. Il s’agit plutôt de résister au réflexe inverse : isoler un événement, le réduire à une cause immédiate, puis refermer l’enquête. Un moteur brûle, donc la forêt brûle. L’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent. La formule rassure parce qu’elle trace une ligne droite. Or le monde ne tient presque jamais dans des lignes droites.

Derrière la température se trouvent des photons et des molécules. Le Soleil envoie un rayonnement vers la Terre ; une partie est réfléchie, une autre est absorbée. Sols, océans, végétation et bâtiments restituent ensuite une partie de cette énergie sous forme de rayonnement infrarouge. Certaines molécules présentes dans l’atmosphère, notamment la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, absorbent et réémettent une partie de ce rayonnement. Faire varier leur concentration revient à modifier la manière dont l’énergie circule entre la surface terrestre, l’atmosphère et l’espace6.

Derrière deux degrés apparaît aussi l’eau. Quand elle s’évapore depuis un sol, l’océan ou les feuilles d’un arbre, l’eau absorbe de l’énergie. Un sol humide et un sol sec ne répondent donc pas de la même façon au rayonnement solaire. Une forêt qui dispose d’assez d’eau pour transpirer ne produit pas le même microclimat qu’une végétation en stress hydrique. Lorsque l’eau manque, une part plus importante de l’énergie reçue réchauffe directement la surface et l’air ; inversement, une température plus élevée augmente l’évapotranspiration et peut accentuer l’assèchement. L’humidité des sols devient une mémoire : elle garde la trace des pluies tombées plusieurs semaines auparavant, de celles qui ne sont pas tombées, de la profondeur de la nappe, de la capacité des racines à aller chercher l’eau7.

Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.

Le carbone présent aujourd’hui dans l’atmosphère porte lui aussi une histoire, dont une partie est géologique. Le charbon, le pétrole et le gaz proviennent de matières organiques enfouies et transformées pendant des millions d’années. L’industrialisation a construit des dispositifs capables de remettre très rapidement ce carbone en circulation : mines, puits, plateformes, pipelines, raffineries, centrales, hauts-fourneaux, cimenteries, moteurs. Un moteur thermique peut être regardé comme une petite machine à raccourcir le temps : quelques secondes de combustion suffisent à restituer à l’atmosphère du carbone immobilisé pendant des temps profonds, et une partie de ce carbone continuera d’affecter le cycle climatique pendant des millénaires8.

Le +2 °C local ouvre alors sur une géographie mondiale de l’extraction et de la combustion. Mais il rencontre aussi des conditions locales : sable, bitume, zones humides, pinèdes, fossés de drainage, histoire forestière, urbanisation, circulation touristique. Le réchauffement global ne s’applique jamais à un territoire neutre. Il rencontre une géologie, des sols, des végétations, des formes de propriété, des infrastructures, une histoire de l’aménagement. La matériologie profonde consiste à faire le mouvement inverse de l’indicateur : là où le chiffre simplifie jusqu’à devenir presque invisible, elle rouvre ce qu’il contient.

Dans les Landes, cet été, une partie de ce qu’il contient est devenue brutalement visible : la forêt a brûlé.

Ce qui brûle lorsqu’une forêt brûle

Qu’est-ce qui brûle exactement lorsqu’une forêt brûle ? Pas le bois d’un seul coup. Une branche exposée à la chaleur doit d’abord chauffer et perdre une partie de son eau. À mesure que la température augmente, ses principaux constituants, cellulose, hémicellulose et lignine, commencent à se décomposer : c’est la pyrolyse. Cette transformation produit des composés volatils qui, lorsqu’ils rencontrent l’oxygène et atteignent des conditions suffisantes de température, peuvent s’enflammer. Une part importante de ce que nous voyons brûler dans une flamme n’est donc pas directement le bois solide, mais les gaz issus de sa décomposition thermique9.

Bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.

Une aiguille chauffe, perd son eau, pyrolyse ; les gaz qu’elle libère brûlent et produisent à leur tour de la chaleur ; cette énergie est transférée vers les aiguilles, les feuilles ou les branches voisines, qui entrent à leur tour dans le processus. Le feu fabrique devant lui les conditions permettant à un autre feu de commencer. Mais cela signifie aussi que, bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.

La teneur en eau des combustibles végétaux, notamment des éléments fins et morts, joue un rôle déterminant dans leur capacité à s’enflammer et dans le comportement du feu10. Tant qu’une aiguille ou une branche contient suffisamment d’eau, une partie de l’énergie reçue sert à chauffer puis à évaporer cette eau. Lorsqu’elle s’assèche, davantage d’énergie participe directement à son échauffement et à sa pyrolyse. Le changement climatique intervient ici non comme une allumette, mais comme une modification des conditions de possibilité du feu : températures plus élevées, évaporation accrue, végétation plus sèche, danger météorologique plus fréquent ou plus intense.

Puis vient le pin. Le pin maritime (Pinus pinaster) constitue l’essence dominante du massif landais. Ses aiguilles, une fois tombées et sèches, forment une litière composée de matières lignocellulosiques, auxquelles s’ajoutent cires, lipides et composés terpéniques11. Des travaux expérimentaux conduits sur plusieurs espèces méditerranéennes, dont le pin maritime, ont montré que la concentration en terpènes de la litière pouvait être associée à certaines dimensions de l’inflammabilité, notamment la hauteur des flammes et le délai d’ignition12. Mais il serait contraire à l’enquête de conclure : le pin brûle, donc le pin explique le feu.

L’inflammabilité d’une végétation dépend de son humidité, de la quantité de combustible disponible, de sa taille, de sa disposition, du sous-bois, du vent, de la météo et de la structure du peuplement. Pour devenir incendie, le feu a besoin de relations spatiales. Une aiguille isolée peut brûler et s’éteindre. Une litière continue permet à la combustion de passer d’un élément au suivant. Des herbes, des fougères ou des arbustes peuvent relier cette litière aux branches basses ; celles-ci peuvent conduire les flammes vers les houppiers. Verticalement et horizontalement, la végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter13. Le paysage devient une architecture du combustible.

La végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter. Le paysage devient une architecture du combustible.

Mais cette architecture a une histoire. La forêt des Landes de Gascogne n’est pas un espace « naturel » sur lequel l’incendie viendrait se déposer. Le pin maritime était présent bien avant le XIXe siècle, mais l’étendue et la structure du massif contemporain résultent en grande partie d’une transformation profonde du territoire. La loi du 19 juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne accélère le drainage des landes humides et l’extension des boisements de pin maritime. Les quelque 200 000 hectares de forêt naturelle mentionnés au milieu du XIXe siècle s’intègrent progressivement à un massif qui approche aujourd’hui le million d’hectares, principalement orienté vers la production de bois14.

Forêt des Landes à Mézos. Wikimedia.

Il faut s’arrêter sur le mot « assainir ». Il signifie drainer, évacuer l’eau, rendre cultivable. Mais il déborde l’hydrologie. À travers la « mise en valeur » des Landes se dessine aussi un projet de transformation sociale : rendre productif un territoire considéré comme sauvage, archaïque ou improductif, et transformer avec lui les manières de vivre de celles et ceux qui l’habitent. La forêt actuelle est donc à la fois un écosystème, un paysage et une infrastructure de production biologique. Dire cela ne revient pas à affirmer que la sylviculture cause l’incendie. Cela signifie que lorsque la flamme traverse le massif, elle traverse aussi des choix d’aménagement, des formes de propriété, une économie, une histoire de ce que devait être un territoire utile.

La forêt de pins n’est pas une forêt mais une immense monoculture qui a des airs en été de boîte d’allumettes géante : cette phrase est injuste si on la lit comme une description botanique complète ; elle est juste si on l’entend comme un cri devant une certaine simplification du vivant. La pinède landaise n’est pas seulement du bois qui pousse. Elle est une manière d’organiser l’eau, le sable, le travail, l’industrie, la circulation, la chasse, le tourisme, le risque et le feu.

Sous cette histoire apparaît encore une autre matière : le sable. Les sols du plateau landais sont largement sableux et leurs fonctionnements hydriques sont fortement liés à la présence et à la profondeur de la nappe. Une flamme située plusieurs mètres au-dessus du sol entretient ainsi une relation avec l’eau disponible sous les racines, avec la porosité du sable, avec la profondeur de la nappe et avec l’histoire géologique des Landes. Nous étions partis d’une flamme ; nous voilà dans un grain de quartz.

Puis survient l’ignition. À l’heure où nous écrivons, il importe de ne pas transformer cette enquête matérielle en enquête judiciaire : l’origine exacte d’un feu particulier doit être établie par celles et ceux qui en ont la charge. Mais la distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle, une flamme ou une surface chaude peuvent expliquer le premier foyer. Elles n’expliquent pas seules plusieurs milliers d’hectares brûlés. Pour que ce foyer devienne incendie, il doit rencontrer tout ce que nous venons de suivre : des matières capables de brûler, un état hydrique, une continuité de combustibles, du vent, une atmosphère, une organisation du paysage.

La distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle peut expliquer le premier foyer mais n’explique pas plusieurs milliers d’hectares brûlés.

Lorsque le feu devient suffisamment important, il commence lui-même à modifier les conditions dans lesquelles il se propage. La combustion chauffe fortement l’air, qui s’élève et génère des mouvements convectifs ; l’atmosphère modifiée agit en retour sur le front de feu. La conséquence devient une nouvelle condition. L’incendie devient, dans une certaine mesure, actant de son propre incendie15.

Puis le feu atteint campings, maisons et routes. La maison de milliers d’animaux brûle. Les animaux brûlent. Les petits, les terriers, les nids. Les maisons des humains brûlent. Une route qui servait quelques heures plus tôt à rejoindre la plage devient axe d’évacuation. Un gymnase devient hébergement d’urgence. Une voiture devient moyen de fuite. Un téléphone devient dispositif d’alerte. Ce que l’on appelait quelques heures plus tôt un paysage devient une infrastructure capable de redistribuer les humains qui l’habitent.

Reste l’océan.

Lire aussi | Les résidents de la mer : rencontre dans les estrans・Gaëlle Ronsin (2025)

Ce qui brûle lorsqu’un océan brûle

La physalie est souvent appelée « méduse », mais elle n’en est pas une. Physalia physalis appartient aux siphonophores, un groupe de cnidaires coloniaux. Ce qui se présente à nos yeux comme un seul animal est en réalité composé d’unités spécialisées et interdépendantes, les zooïdes : certaines participent à la capture et à la digestion des proies, d’autres à la reproduction, d’autres encore portent les tentacules et les cellules urticantes16. Nous cherchions un animal ; nous trouvons déjà un assemblage.

La partie bleue ou violacée visible à la surface, le pneumatophore, est un flotteur rempli de gaz qui maintient la colonie exactement à l’interface entre deux fluides : l’air et l’eau. Sa crête se comporte comme une voile. Au-dessus, elle prend le vent ; sous la surface pendent les zooïdes et les tentacules, soumis aux mouvements de l’eau. La physalie existe donc matériellement dans la relation entre atmosphère et océan.

Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte.

Cette morphologie change la manière de raconter son arrivée. Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte. Des travaux sur l’arrivée massive de physalies observée sur la côte basque en août 2010 montrent le rôle majeur du vent dans leur transport vers le sud-est du golfe de Gascogne ; d’autres expériences, conduites avec des répliques tridimensionnelles, montrent que la forme et l’orientation de la voile influencent leur dérive et que, dans les conditions étudiées, leur vitesse moyenne représente environ 1,7 % de celle du vent17. Quelques centimètres de membrane deviennent ainsi un dispositif spatial.

Physalia physalis. Wikimedia.

Ici encore, l’enquête sur les deux degrés doit rester prudente. La formule « l’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent » est séduisante parce qu’elle donne une causalité simple à un phénomène spectaculaire. Les connaissances disponibles décrivent un système plus complexe. Des travaux sur les arrivées inhabituelles de physalies sur les côtes ibériques durant l’été 2019 soulignent le rôle de configurations atmosphériques et océanographiques particulières : basses pressions, vents d’ouest, courants anormalement orientés vers l’est, vagues plus importantes. Certaines conditions de vent et de houle favorisant ces arrivées pourraient devenir plus fréquentes dans un climat futur, sans faire de la seule température de l’eau la cause des échouages18.

La présence de physalies sur les côtes aquitaines n’est d’ailleurs pas nouvelle : le Centre antipoison de Bordeaux documentait déjà 154 cas d’envenimation en 2010 et 885 en 201119. Ce qui interroge aujourd’hui n’est donc pas l’apparition d’un organisme inconnu, mais la récurrence et l’ampleur possible des échouages, et la manière dont ils rencontrent des étés plus chauds, des littoraux surfréquentés, des corps venus chercher la fraîcheur et des dispositifs de surveillance capables de transformer un organisme flottant en interdiction de baignade.

Sous le flotteur pendent de longs tentacules. Ils portent des cnidocytes, cellules spécialisées contenant de minuscules capsules : les nématocystes. Lorsqu’un stimulus les déclenche, un filament jusque-là replié à l’intérieur de la capsule se déploie à très grande vitesse. La première machine responsable de la brûlure possède de l’eau, des ions, une capsule, une membrane et un filament replié sous tension20.

Le contact suffit à libérer cette énergie accumulée. Le filament se déploie, puis le venin agit sur les tissus. Il n’existe pas un « poison » unique, mais un mélange complexe de molécules biologiquement actives : protéines, peptides, enzymes. Lorsque ces dispositifs microscopiques rencontrent notre peau, leurs molécules peuvent perturber des membranes, provoquer une réponse inflammatoire et activer les voies nerveuses de la douleur. Ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé. Une différence de pression devient mouvement ; le mouvement permet l’action de molécules ; ces molécules modifient des cellules ; des neurones transmettent des signaux électriques. Quelque part dans cette chaîne, de l’eau, des ions, des protéines et de l’électricité deviennent une expérience : j’ai mal.

Avec les physalies, ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé : des molécules modifient des cellules.

Puis interviennent les humains. Une physalie ne ferme pas une plage. Elle flotte. Un sauveteur la repère. Une personne piquée arrive au poste de secours. L’information circule. Le risque est évalué. Une décision est prise. Le drapeau change. Les baigneurs sortent de l’eau. Après toute une série de traductions, une capsule de quelques micromètres participe à une décision municipale et recompose les vacances de milliers de personnes. Le vent devient drapeau. Le nématocyste devient plage interdite. L’océan est toujours devant nous, mais nous ne pouvons plus y entrer.

Ce que nous percevons ressemble encore au monde familier, une forêt ressemble à une forêt, un océan ressemble à un océan, alors que les relations matérielles qui les composent ont déjà changé : l’estrangisation devient vertigineuse. Ce n’est pas la réalité qui devient virtuelle, c’est notre perception qui accuse un retard sur sa transformation. Nous habitons momentanément une sorte d’interface analogique, où l’apparence du monde persiste alors que ses conditions d’usage se sont déplacées.

Dans la forêt comme dans l’océan, deux chaînes matérielles très différentes produisent alors un effet comparable. Dans un cas : chaleur, déficit hydrique, végétation, vent, ignition, combustion, fumée, pompiers, routes fermées, évacuations. Dans l’autre : atmosphère, vents, courants, physalie, tentacules, nématocystes, venin, sauveteurs, drapeau rouge, baignade interdite. Dans les deux cas, le paysage cesse d’être seulement quelque chose que l’on regarde ou que l’on pratique. Il devient capable de déplacer, arrêter ou réorienter les corps humains. Et les deux chaînes finissent par converger vers le même endroit : la peau.

Panneau de mise en garde sur les physalies. Wikimedia.

La peau comme thermomètre sensible

Nous avions pris pour point de départ un écran faisant office de thermomètre. Il transforme une propriété physique en nombre et mesure avec une certaine indifférence : 27, 29, 31, 33. Il ne dit rien de celle ou celui qui regarde le chiffre, qui travaille sous le soleil, dort sous une tente, vit dans une maison isolée ou climatisée, peut partir ou doit rester. La peau fonctionne autrement. Elle chauffe, transpire, rougit. Elle reçoit des rayonnements, des particules et des molécules. Elle réagit à l’humidité de l’air, à la chaleur, à la fumée, au venin. Elle ne transforme pas seulement un environnement en information, mais en expérience située. Elle ne mesure pas le climat en degrés. Elle mesure ce qu’un territoire nous permet encore de faire : puis-je entrer dans la forêt ? Puis-je ouvrir ma fenêtre sans respirer de fumée ? Puis-je rester chez moi ? Puis-je entrer dans l’océan ? Puis-je laisser mon enfant se baigner ?

L’habitabilité d’un territoire ne désigne donc pas seulement la possibilité biologique d’y survivre. Elle tient à une multitude de pratiques ordinaires : marcher, respirer, dormir, travailler, se déplacer, se baigner, rester chez soi, prendre soin de proches. Le GIEC montre combien le changement climatique agit déjà sur les conditions d’habitabilité en augmentant les risques auxquels sont exposés humains et écosystèmes et en rapprochant certains systèmes de leurs limites d’adaptation21. Lorsque ces possibilités se réduisent ou disparaissent, même temporairement, le changement climatique cesse d’être seulement une moyenne, une courbe ou une projection. Il devient une restriction d’usage du monde.

Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure. Il faut manier ce rapprochement avec précaution. Une flamme et un venin ne produisent pas la même lésion. Dans le premier cas, la chaleur endommage directement les tissus ; dans le second, des molécules injectées par les nématocystes provoquent des réactions toxiques, inflammatoires et nerveuses. Mais ces deux chaînes matérielles finissent par entrer dans le même vocabulaire sensible : ça brûle.

Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure.

La douleur est ce point étrange où un événement matériel devient une expérience qui ne peut jamais être entièrement objectivée. L’International Association for the Study of Pain la définit comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, associée ou ressemblant à celle liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle22. La douleur ne se réduit donc ni à la lésion ni au signal nerveux. Elle est toujours éprouvée par quelqu’un, dans une histoire corporelle et sociale.

C’est pourquoi les récits comptent. Dire « ça brûle » ne suffit pas toujours. Des victimes comparent parfois la piqûre de physalie à une douleur d’accouchement, sur laquelle nous reviendrons23. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence médicale. Il n’existe pas d’unité universelle permettant de convertir une douleur dans une autre. Mais ces comparaisons rendent communicable une expérience qui, sans elles, resterait presque muette. La physalie devient alors, involontairement, un médiateur entre des corps, des seuils, des histoires de douleur et des normes sociales sur ce qu’il faudrait supporter ou ne pas dire.

Car l’histoire des sociétés industrielles peut aussi être racontée comme celle d’une tentative croissante de rendre le monde disponible : mesurer, cartographier, cadastrer, drainer, extraire, transformer, canaliser, accélérer, transporter. Hartmut Rosa a décrit cette dynamique moderne de mise à disposition du monde et le paradoxe par lequel l’augmentation permanente de notre capacité de contrôle finit par produire de nouvelles formes d’indisponibilité24. La forêt landaise porte concrètement une partie de cette histoire : drainage, plantation, quadrillage, production forestière. L’océan également : routes maritimes, ports, pêcheries, câbles sous-marins, infrastructures énergétiques, extraction, tourisme. Incendies et physalies produisent le mouvement inverse. Le milieu redevient capable de nous opposer ses conditions. Le feu dit : partez. Le drapeau dit : n’entrez pas. Le corps dit : j’ai mal.

Physalie échouée. Wikimedia.

À ce point du récit, on peut risquer une lecture mythologique, à condition de la tenir pour ce qu’elle est : non une preuve, mais une parabole. Prométhée vole le feu et le rend aux humains après qu’il leur eut été confisqué ; son corps, plus tard, en paie le prix. Icare, lui, ne vole pas le feu, mais il oublie le seuil. Il s’approche trop du soleil, la chaleur défait la cire, et vient la chute. Entre les deux se dessine une mythologie minimale de la modernité industrielle : prendre le feu, puis oublier les limites25.

Ce feu, les sociétés industrielles l’ont ensuite démultiplié : machines à vapeur, hauts-fourneaux, chaudières, centrales thermiques, turbines, moteurs. Elles ont extrait du charbon, du pétrole et du gaz accumulés pendant des temps géologiques, puis les ont brûlés à une vitesse sans commune mesure avec celle de leur formation26. Une partie des produits de ces combustions s’est accumulée dans l’atmosphère. Dire que le feu maîtrisé est devenu climat relève du raccourci, mais d’un raccourci matériellement fondé : les combustions industrielles ont modifié la composition de l’atmosphère ; ce climat modifié rend désormais plus probables certaines conditions dans lesquelles d’autres feux peuvent se développer.

Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement.

C’est ici que la physalie ouvre une scène plus spéculative encore. En cet été où la brûlure semble passer de la forêt à l’océan, l’homme prométhéen, ou plutôt le sujet historique masculinisé qui s’est autorisé à brûler le monde pour accroître sa puissance, se trouve à son tour exposé à une brûlure issue du monde qu’il a contribué à transformer. Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement. Il ne s’agit pas d’en faire une équivalence. L’accouchement ne se réduit ni à une intensité nerveuse, ni à une sensation isolée ; il engage une histoire physiologique, hormonale, affective, sociale et politique qui ne se laisse pas transférer par simple analogie.

Mais quelque chose, malgré tout, se déplace. Une douleur tenue hors de l’expérience masculine revient soudain dans certains corps : diffuse et précise, brûlante, battante, presque déchirante. Il faut se tenir, s’appuyer, se cambrer, pendant que tout brûle. Non pas la naissance elle-même, bien sûr, mais un écho de sa violence sensible ; non pas « la douleur des femmes », comme s’il existait une expérience unique, homogène, appropriable, mais le trouble d’une douleur jusqu’ici située, pour beaucoup d’hommes, dans le récit des autres.

La perspective féministe devient alors décisive, non parce que le dérèglement climatique devrait être attribué aux hommes comme catégorie biologique, mais parce que les formes historiques de domination qui ont organisé l’industrialisation, l’extraction, la combustion et la mise à disposition du monde ont été largement patriarcales, masculinisées, productivistes. Les traditions écoféministes ont précisément montré que la volonté moderne de maîtrise de la « nature » ne peut pas être séparée des rapports de domination entre humains : domination des terres, des corps, du travail reproductif, des vivants, des milieux27.

Cette boucle reste une hypothèse d’écriture. Elle ne dit pas que la nature se venge, ni que le climat punit ; elle suggère seulement que le feu industriel, après avoir été extrait, maîtrisé, accumulé et converti en puissance, revient désormais jusque dans l’intimité des corps.

La jolie physalie portée par les vents et les courants marins retourne le monde, ou alors ce sont les vents et les courants, ou le monde lui-même qui se remet à l’endroit. Pas de punition ni de vengeance. Juste ceci. Ressentir dans son corps la douleur de la naissance infligée par un monde qui meurt. 

Dans cette histoire landaise, les humains, ceux-là même qui ont consacré une énergie considérable à rendre les milieux disponibles contribuent à produire des conditions dans lesquelles ceux-ci deviennent momentanément indisponibles. La forêt ferme. L’océan ferme. Les corps doivent partir ou s’arrêter. Et jusque sur la peau se manifeste la limite d’un monde que nous avions cru pouvoir maîtriser.

Lire aussi | Depuis le delta du Pô, regarder en face la crise climatique・Un groupe d’amis du Delta (2025)

Apocalypse signifie révélation

Il y avait donc un jardin, la forêt, l’océan, le sable, pour ceux qui y vivaient et y accouraient depuis l’Europe et le monde, une sorte d’Eden. Puis nous avions ajouté deux signes, un chiffre et une unité : +2 °C. En essayant d’ouvrir ce chiffre, nous y avons trouvé des capteurs et des photons, des molécules atmosphériques et de l’eau ; du carbone enfoui pendant des millions d’années et libéré en quelques secondes ; des racines, des nappes phréatiques et des stomates ; des aiguilles de pin, de la cellulose et des résines ; des sols sableux, des fossés de drainage, une loi de 1857 et une économie forestière. Puis sont venus le vent, les flammes, les pompiers et les avions. Et enfin l’Atlantique : ses dépressions, ses courants, ses vagues ; une petite voile bleue portée à sa surface ; une colonie de zooïdes ; des tentacules, des cellules, des ions, des protéines et des nématocystes. À mesure que nous ouvrions le chiffre, celui-ci devenait moins abstrait. Et toutes ces chaînes ont fini par converger sur quelques centimètres carrés de peau.

Image du satellite Copernicus des incendies à Biscarrosse en août 2026. Copernicus – Sentinel – ESA. Wikimedia.

Il ne s’agit pas de tracer une ligne droite entre changement climatique et incendie, puis une autre entre changement climatique et physalie. Il s’agit de rendre visible tout ce qui empêche ces lignes d’être droites. Entre une température et une forêt en feu se trouvent de l’eau, des sols, des végétaux, une histoire forestière, des infrastructures, une météorologie particulière, du vent et une ignition. Entre une température et une physalie échouée sur une plage landaise se trouve presque tout l’Atlantique. Entre une moyenne climatique et une douleur éprouvée se déploient des relations allant du nanomètre aux milliers de kilomètres, de la milliseconde au temps géologique. La causalité ne disparaît pas. Elle s’épaissit et se distribue.

La matérialité du changement climatique apparaît dans cette contraction des possibles : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, un territoire de moins où rester.

C’est peut-être cela que contiennent matériellement deux degrés : non pas deux unités supplémentaires posées sur un territoire, mais une redistribution progressive des relations qui le rendent habitable. Une aiguille devient combustible. Un vent devient propagateur. Une route devient voie d’évacuation. Un courant devient moyen de transport. Une cellule devient brûlure. Un tentacule devient drapeau rouge. Une forêt devient interdite. Un océan devient impraticable. Un corps doit partir. Une peau a mal. Et le monde rétrécit. Non pas physiquement, mais comme espace praticable : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, une fenêtre de moins à ouvrir, un territoire de moins où rester. La matérialité du changement climatique apparaît précisément dans cette contraction des possibles.

Le changement climatique ne devient évidemment pas saisissable dans sa totalité parce qu’une forêt brûle, qu’une plage ferme ou qu’une peau souffre. Confondre l’effet local avec l’hyperobjet serait une nouvelle réduction28. Mais quelque chose change néanmoins : l’hyperobjet acquiert une prise sensible. Il cesse, par endroits, de se présenter uniquement sous la forme d’une courbe, d’une moyenne ou d’un scénario pour devenir aussi tangible qu’une brûlure sur la peau.

Le jardin brûle. Éden brûle. Et nous brûlons avec lui.


Photo principale : Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.

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Notes

  1. Le phénomène dépasse les limites administratives du département des Landes. Le massif des Landes de Gascogne se prolonge en Gironde, durement touchée à plusieurs reprises. Durant l’été 2022, les incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras ont brûlé plus de 30 000 hectares de forêt. Quatre ans plus tard, l’été 2026 a de nouveau été marqué par un épisode exceptionnel : l’incendie parti de Saumos le 22 juillet s’est étendu à une très grande partie du massif girondin, avec environ 42 000 hectares parcourus par le feu à la fin du mois de juillet. Ces deux étés, à seulement quatre ans d’intervalle, rappellent que l’échelle pertinente n’est pas celle des départements administratifs mais celle, continue, du massif forestier des Landes de Gascogne.[]
  2. GIBSON, James J. (1979). The Ecological Approach to Visual Perception. Boston : Houghton Mifflin.[]
  3. D’après Météo France, le réchauffement climatique serait de +1,4 °C au niveau planétaire, +2,3 °C en Europe et +1,9 °C pour la France hexagonale et la Corse par rapport à la période préindustrielle. Voir également Aurélien Ribes, Julien Boé, Saïd Qasmi, Brigitte Dubuisson, Hervé Douville et Laurent Terray, « An Updated Assessment of Past and Future Warming over France Based on a Regional Observational Constraint ».[]
  4. Ce texte est une enquête à chaud, écrite alors que les événements sont encore proches. Une véritable matériologie profonde de ces événements demanderait de suivre les masses d’air de l’été 2026, mesurer l’état hydrique des parcelles incendiées, reconstruire leur histoire sylvicole, rencontrer forestiers, pompiers, météorologues, hydrologues, sauveteurs et personnes piquées, retracer les trajectoires des physalies et les conditions océaniques qui les ont conduites jusqu’aux plages landaises.[]
  5. DUCOURNEAU, Emmanuel, GRIMAUD, Emmanuel & TASTEVIN, Yann Philippe (2026). « Matériologie profonde : le manifeste. Pour un recalibrage du design et des processus industriels à l’échelle terrestre », Les Temps qui restent, n°8.[]
  6. IPCC (2021). Climate Change 2021: The Physical Science Basis. Contribution of Working Group I to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, V. Masson-Delmotte et al. (dir.). Cambridge : Cambridge University Press.[]
  7. SENEVIRATNE, Sonia I., CORTI, Thierry, DAVIN, Edouard L., HIRSCHI, Mirco, JAEGER, Eric B., LEHNER, Iris, ORLOWSKY, Boris & TEULING, Adriaan J. (2010). « Investigating soil moisture-climate interactions in a changing climate: A review », Earth-Science Reviews, vol. 99, nos 3-4, p. 125-161 ; LORENZ, Ruth, JAEGER, Eric B. & SENEVIRATNE, Sonia I. (2010). « Persistence of heat waves and its link to soil moisture memory », Geophysical Research Letters, vol. 37, L09703.[]
  8. ARCHER, David (2005). « Fate of fossil fuel CO₂ in geologic time », Journal of Geophysical Research: Oceans, vol. 110, no C9, C09S05 ; BENSAUDE, Bernadette & SACHA LOEVE, Vincent (2010). Carbone: Ses vies, ses œuvres. Seuil ; PARIKKA, Jussi (2015). A Geology of Media. Minneapolis : University of Minnesota Press ; IRVINE, Richard D. G. (2020). An Anthropology of Deep Time: Geological Temporality and Social Life. Cambridge : Cambridge University Press.[]
  9. SULLIVAN, Andrew L. & BALL, Rowena (2012). « Thermal decomposition and combustion chemistry of cellulosic biomass », Atmospheric Environment, vol. 47, p. 133-141.[]
  10. MATTHEWS, Stuart (2014). « Dead fuel moisture research : 1991-2012 », International Journal of Wildland Fire, vol. 23, no 1, p. 78-92.[]
  11. Les composés terpéniques sont des molécules organiques produites par les végétaux. Chez les pins, ils sont particulièrement présents dans la résine et les émissions volatiles, avec des molécules comme l’α-pinène, le β-pinène ou le limonène. Ils participent à l’odeur du pin, à sa défense contre certains bioagresseurs, mais aussi, dans certaines conditions de chaleur et de sécheresse, à l’inflammabilité du combustible végétal.[]
  12. ORMEÑO, Elena, CÉSPEDES, Blanca, SÁNCHEZ, Iván A., VELASCO-GARCÍA, Angel, MORENO, José M., FERNANDEZ, Catherine & BALDY, Virginie (2009). « The relationship between terpenes and flammability of leaf litter », Forest Ecology and Management, vol. 257, no 2, p. 471-482.[]
  13. FERNANDES, Paulo A. M., LOUREIRO, Carlos A. & BOTELHO, Hermínio S. (2004). « Fire behaviour and severity in a maritime pine stand under differing fuel conditions », Annals of Forest Science, vol. 61, no 6, p. 537-544 ; FERNANDES, Paulo M. & RIGOLOT, Eric (2007). « The fire ecology and management of maritime pine (Pinus pinaster Ait.) », Forest Ecology and Management, vol. 241, nos 1-3, p. 1-13.[]
  14. JOLIVET, Claudy, AUGUSTO, Laurent, TRICHET, Pierre & ARROUAYS, Dominique (2007). « Les sols du massif forestier des Landes de Gascogne : formation, histoire, propriétés et variabilité spatiale », Revue forestière française, vol. 59, no 1, p. 7-30 ; FORD, Caroline (2023). « The Environmental Transformation of “Empty Space” : From Desert to Forest in the Landes of Southwestern France », Comparative Studies in Society and History, vol. 65, no 2, p. 422-445 ; ALDHUY, Julien (2007). « La transformation des Landes de Gascogne, de la mise en valeur comme colonisation intérieure (XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles) ? », Sud-Ouest européen, no 23, « Géographie historique, pour un autre regard », p. 17-28.[]
  15. COEN, Janice L., CAMERON, Marques, MICHALAKES, John, PATTON, Edward G., RIGGAN, Philip J. & YEDINAK, Kara M. (2013). « WRF-Fire: Coupled Weather–Wildland Fire Modeling with the Weather Research and Forecasting Model », Journal of Applied Meteorology and Climatology, vol. 52, no 1, p. 16-38.[]
  16. MUNRO, Catriona, VUE, Zer, BEHRINGER, Richard R. & DUNN, Casey W. (2019). « Morphology and development of the Portuguese man of war, Physalia physalis », Scientific Reports, vol. 9, 15522.[]
  17. FERRER, Luis & PASTOR-ROLLAN, Ane (2017). « The Portuguese man-of-war : Gone with the wind », Regional Studies in Marine Science, vol. 14, p. 53-62. []
  18. MACIAS, Diego, GARCÍA-SAN MARTÍN, Lorea & PRIETO, Laura (2025). « The influence of atmospheric and oceanographic conditions on the occurrence of Portuguese Man-o-War (Physalia physalis) along the Iberian coasts. The case of summer 2019 and potential future implications », Frontiers in Marine Science, vol. 12, 1597193.[]
  19. LABADIE, Magali, ALDABE, Bénédicte, ONG, Nathalie, JONCQUIERT-LATARJET, Aude, GROULT, Vincent, POULARD, Amélie, COUDREUSE, Mathieu, CORDIER, Laurie, ROLLAND, Patrick, CHANSEAU, Pierre & DE HARO, Luc (2012). « Portuguese man-of-war (Physalia physalis) envenomation on the Aquitaine Coast of France: an emerging health risk », Clinical Toxicology, vol. 50, no 7, p. 567-570.[]
  20. KARABULUT, Ahmet, MCCLAIN, Melainia, RUBINSTEIN, Boris, SABIN, Keith Z., MCKINNEY, Sean A. & GIBSON, Matthew C. (2022). « The architecture and operating mechanism of a cnidarian stinging organelle », Nature Communications, vol. 13, 3494 ; TOMKIELSKA, Zuzanna, FRIAS, Jorge, SIMÕES, Nelson, DE BASTOS, Bernardo P., FIDALGO, Javier, CASAS, Ana, ALMEIDA, Hugo & TOUBARRO, Duarte (2024). « Revealing the Bioactivities of Physalia physalis Venom Using Drosophila as a Model », Toxins, vol. 16, no 11, 491.[]
  21. IPCC (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, H.-O. Pörtner et al. (dir.). Cambridge : Cambridge University Press.[]
  22. RAJA, Srinivasa N., CARR, Daniel B., COHEN, Milton et al. (2020). « The revised International Association for the Study of Pain definition of pain: concepts, challenges, and compromises », Pain, vol. 161, no 9, p. 1976-1982.[]
  23. Voir l’article « “Pire qu’un accouchement sans péridurale” : les physalies, très urticantes, sont de retour sur les plages du Sud-Ouest ». On trouve d’autres témoignages indépendants ailleurs dans le monde. En Floride en 2022, une femme interrogée par NBC Miami après une piqûre de « Portuguese man-of-war » (physalie) disait que la douleur était si forte qu’elle pensait s’évanouir et la situait « close to giving birth ». Un autre témoignage ancien, en Australie, émane d’une femme ayant eu deux enfants qui affirme que la douleur de son envenimation par probablement une « bluebottle » (physalie) dépassait celle de ses accouchements. Voir cet article ou encore celui-ci (les deux en anglais).[]
  24. ROSA, Hartmut (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Trad. Sacha Zilberfarb. Paris : La Découverte.[]
  25. Voir Alain Gras, 2007, Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard, 281 p.[]
  26. BONNEUIL, Christophe & FRESSOZ, Jean-Baptiste (2013). L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous. Paris : Seuil ; MALM, Andreas (2016). Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming. London : Verso.[]
  27. MERCHANT, Carolyn (1980). The Death of Nature: Women, Ecology, and the Scientific Revolution. San Francisco : Harper & Row ; PLUMWOOD, Val (1993). Feminism and the Mastery of Nature. London/New York : Routledge ; GAARD, Greta (2015). « Ecofeminism and climate change », Women’s Studies International Forum, vol. 49, p. 20-33.[]
  28. MORTON, Timothy (2013). Hyperobjects : Philosophy and Ecology after the End of the World. Minneapolis : University of Minnesota Press.[]