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[An 3038 post-JCcomptage humain]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Journal de bord numéro […]
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.

Des causes de la disparition des humains, seule espèce ayant dépassé le point dinflexion cognitivo-sapiente de la planète Terra, je ne dirai rien au vu du traitement très complet effectué par la dernière mission Thanatos ayant documenté les raisons de son extinction.

J’enregistre aujourd’hui ce rapport pour signaler un phénomène paradoxal que j’observe depuis le début de mon travail d’archivage et de classification des artefacts que nous collectons sur cette planète. Bien que nous ayons des preuves évidentes qu’à partir du XXIe siècle l’espèce humaine a connu une expansion sans précédent dans tous les savoirs, et que ces savoirs ont pu être diffusés dans tous les coins du monde de façon directe et simultanée, nous ne gardons presque aucune trace des faits qui suivirent. Là où pour les millénaires précédents nous gardons nombre d’écrits, de dessins et de photographies soigneusement entretenus et enrichis par les savants humains jusqu’à la fin du XXe siècle ; les preuves documentant cet extraordinaire bond en avant déclinent de façon aussi exponentielle que se multiplient leurs innovations.

J’estime que les technologies filaires et satellitaires qui révolutionnèrent lhumanité ont augmenté la création dimages et d’écrits par plusieurs dizaines de trilliards seulement lors des 30 premières années de leur existence. Nous nen conservons rien dans leurs formats digitaux. La caducité de leurs supports et labsence de mise en place dalternatives physiques semblent avoir laissé l’entropie ronger presque toute trace des progrès qui furent faits.

Comme si cette espèce, dans sa course effrénée vers le futur, navait jamais envisagé que quelquun puisse se retourner pour considérer le passé. Ce qui confirme l’hypothèse de la mission Thanatos dun lent abêtissement généralisé qui provoqua linvolution qui elle-même entraîna les causes dont nous ne connaissons que trop bien les effets


Psycho-xénon est un personnage fictif. L’Institut inter-galactique d’Archéocognition n’existe pas (pour l’instant ?). Pourtant le futur décrit dans ce rapport est tout à fait possible, probable même, si rien n’est fait pour lutter contre l’obsolescence numérique. Jules Verne n’a-t-il pas, en agrandissant et dramatisant les inventions de son siècle, démontré l’importance qu’auraient les sous-marins pour le monde militaire et la biologie marine ? H.G. Wells anticipé l’arme nucléaire ? Alejandro Jodorowski les cultes technologiques et le dataïsme ?

Cette capacité de prescience de la littérature est d’autant plus évidente aujourd’hui à l’heure où nos données les plus intimes sont devenues des propriétés corporatives vendues au plus offrant sur les marchés de la prédiction et du conditionnement. Cette utilisation des données pour asservir les peuples est déjà bien connue et documentée mais un danger d’égale envergure existe, lui aussi bien réel et déjà en place, pourtant bien plus rarement évoqué. Et si l’autre menace, avec la surveillance, était l’oubli ?

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C’est la thèse développée par Terry Kuny, spécialiste en bibliothéconomie, dans son article « A Digital Dark Ages ? Challenges in the Preservation of Electronic Information » paru en 1997 lors d’un séminaire sur la conservation de l’information. Il y forge un terme aussi évocateur qu’alarmant : « Digital Dark Age », « moyen-âge numérique », ou encore « l’âge sombre du digital »1.

Kuny compare les archivistes et bibliothécaires modernes aux moines copistes de l’Europe médiévale recopiant dans la pénombre des scriptoria codices2 et volumina3, préservant ainsi les trésors des littératures arabes, grecques et romaines à travers des siècles d’obscurantisme. Ces moines ont créé une redondance physique à destination de bibliothèques et universités à travers toute l’Europe. C’est grâce à leur multitude et leur éparpillement géographique que ces textes ont traversé les guerres, incendies et pillages. Kuny prévient que nous risquons d’entrer dans un nouvel âge sombre où l’information électronique sera perdue à jamais, du fait de l’extrême fragilité et la rapide obsolescence de nos supports.

Jean Miélot dans son scriptorium, dans Miracles de Notre Dame, f.19. Jean Le tavernier, après 1456. Wikimédia Commons.

L’ironie est superbe : nous vivons dans l’époque qui produit le plus d’informations et sommes pourtant incapables de la préserver. Les tablettes sumériennes faites d’argile séchée au soleil restent lisibles depuis 5000 ans par quiconque possède les connaissances linguistiques nécessaires alors que la moitié des données4 des missions Pioneer 10 (1972, survol de Jupiter) et 11 (1974, survol de Jupiter puis Saturne) sont perdues à jamais. Les disques durs ne garantissent pas dix années de conservation5. Les formats de fichiers deviennent rapidement obsolètes, nécessitant de constantes migrations pour être préservés. Des entreprises font faillite, entraînant dans leur chute des milliards de documents dans l’oubli. Paradoxalement nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, fait de recherches, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.

Nous n’avons jamais autant frénétiquement entassé nos mémoires, envoyé de messages, pris de photographies, tout cela sur des supports toujours plus éphémères, centralisés et dématérialisés.

Dans son article, Terry Kuny souligne la nécessité pour les archivistes de se coordonner de façon internationale afin de développer des matériaux durables et trier les informations pour sélectionner celles qui doivent être conservées. Alberto Manguel écrit, dans son Histoire de la Lecture (2000, Actes Sud) que « tout agencement suscite à sa traîne, telle une ombre, une bibliothèque d’absents. » Choisir, c’est donc exclure : consacrer certains documents à la postérité revient nécessairement à en vouer d’autres à l’oubli. Ce processus, bien qu’inévitable, confie à une poignée d’êtres humains le pouvoir de décider ce qui mérite d’être souvenu et ce qui disparaîtra de la mémoire collective. Rien ne garantit que les bibliothécaires et archivistes en charge du projet ne seront pas forcés par les autorités qui les financent à faire des choix qui iraient à l’encontre des libertés fondamentales de s’instruire et de s’informer.

Des autodafés nazis de 1933 à la révolution culturelle maoïste, du Chili de Pinochet à la junte militaire argentine, des épurations franquistes aux purges staliniennes, les bibliothèques de papier ont toujours été les ennemies de l’obscurantisme et des autocraties. Celles de silicium le sont tout autant.

Lire aussi | Journal de bord de Gaza・Rami Abou Jamous (2024)

Depuis Alexandrie en Égypte antique à la Maison de la Sagesse de Bagdad en passant par Pompéi et Herculanum, l’Histoire telle que nous la connaissons regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus, entraînant avec elles des pans entiers d’écrits témoins de notre histoire qui resteront (peut-être ?) muets à jamais. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.

L’Histoire regorge déjà de disparitions catastrophiques de bibliothèques de papier ou de papyrus. Plus récentes et moins connues, les disparitions de bibliothèques de silicium sont pourtant déjà une réalité alarmante.

Geocities était un service d’hébergement web gratuit fondé en 19946. Il fut l’un des tout premiers services permettant de créer et publier facilement des pages web, bien avant les réseaux sociaux et autres blogs. Se présentant comme une ville à la géographie numérique, la création y était totalement libre dans un internet balbutiant où tout était nouveau, sans règles, à définir, à explorer. Il s’y est rapidement développé une esthétique surréaliste, baroque et adolescente, aux couleurs et clignotements psychédéliques comme nous le montre cette reconstitution intitulée Cameron’s World7. Cet espace bouillant de créativité fut racheté en 2009 par Yahoo! pour la somme de 3,5 milliards de dollars. Ne parvenant pas à le monétiser, Yahoo! ferme Geocities dix ans plus tard, sacrifiant ainsi les centaines de milliers d’heures de travail de 38 millions d’utilisateurs, 15 années d’histoire des débuts d’Internet, sans proposer aucune solution pour récupérer ne serait-ce qu’une partie des données qui y résidaient. Au-delà de l’évidente valeur historique qu’auraient ces ruines numériques pour les chercheurs du futur8, des milliers d’anonymes ont perdu de précieuses photos de leurs proches, des articles qu’ils avaient écrits, des souvenirs de moments passés à créer, à s’entraider, à innover.

Capture d’écran. Une lettre d’amour à l’Internet d’autrefois, « Cameron’s World » est un collage web de textes et d’images excavés des quartiers ensevelis des pages archivées de GeoCities (1994–2009).

« Geocities allowed people to create their own area of the Internet long before Facebook was a twinkle in Mark Zuckerberg’s eye. Flashing backgrounds, guest books, rotating images and pictures of people’s pets in various positions were the order of the day and it was extremely popular. »

 — Geocities Archives

Photobucket est un service d’hébergement d’images fondé en 2003, devenu en quelques années la plus grande plateforme du genre au monde. Des millions de blogueurs, de vendeurs eBay, de participants aux forums l’utilisaient comme infrastructure invisible mais essentielle afin d’intégrer des contenus visuels, et nombre de particuliers l’utilisaient simplement comme un service de stockage cloud pour leurs galeries personnelles. En juin 2017, suite à une très discrète et controversée mise à jour des conditions d’utilisation9, l’entreprise bascule vers un modèle payant : 399 dollars par an, sans échelonnement, sans transition. Du jour au lendemain, les 10 milliards d’images hébergées sur leurs serveurs et disséminées sur des centaines de milliers de sites disparaissent, remplacées par une bannière ordonnant aux utilisateurs de payer pour réactiver l’accès. Certains avaient bâti leurs commerces sur cette infrastructure et n’eurent d’autre choix que de payer la rançon. D’autres avaient confié à Photobucket des années de photographies familiales10, parfois de malades ou de défunts, sans en conserver de copies : récupérer ces souvenirs nécessitait de les télécharger un par un ou de s’acquitter des 400 dollars.

Ainsi un corpus entier de 10 milliards d’images témoignant de l’esthétique web du milieu des années 2000, du développement des pratiques visuelles, de l’émergence d’une culture de l’image distribuée, fut pris en otage et menacé d’extinction. Certains, ayant les moyens de payer ou le temps de télécharger leurs images une par une, purent ainsi sauver ce qui pouvait l’être. D’autres se résolurent à abandonner. Contrairement à GeoCities qui bénéficia d’un effort coordonné de sauvetage, Photobucket est un service toujours actif11. Les données existent toujours quelque part sur leurs serveurs mais restent inaccessibles sans payer la rançon, rendant tout projet de sauvegarde collective juridiquement et techniquement complexe.

« If You Host Or Propagate Your Content Through A Third-Party Service… It’s probably not yours anymore. »

 —  Geoffrey Yu

Geocities, Photobucket : deux entreprises privées détenant des pans entiers de notre histoire collective, libres de les détruire ou de les amputer pour améliorer leurs bilans comptables. L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine. Le numérique permet le plus parfait des palimpsestes, la plus indétectable des falsifications puisque le support de l’information est volatile par nature et modifiable à souhait.

L’oubli que redoutait Kuny n’est plus technique : il est aussi devenu un modèle économique. Les entreprises effacent ou séquestrent des bibliothèques par cupidité ; les pouvoirs et États le font par doctrine.

L’homme qui a peut-être le plus réussi à occulter le réel et rendre inaudible la vérité en faisant usage des espaces numériques est sûrement Donald Trump. La vérité n’est pas censurée, elle est submergée dans une mer informationnelle, où le mensonge abondant bien plus rapidement qu’il ne peut être débunké12. La perception du réel est définitivement aliénée au profit du récit. Les memes qu’il diffuse massivement avec sa communauté saturent les réseaux sociaux, créant ainsi un écran de fumée à l’ombre duquel les décisions les plus graves s’appliquent. Depuis janvier 2025, une suppression rapide et généralisée de données scientifiques13, notamment concernant les mesures de l’impact des activités humaines sur l’environnement et le climat, a été mise en place par le gouvernement fédéral. Plus de 2000 jeux de données supprimés des bases publiques14. Des millions de données scientifiques effacées depuis l’inauguration. Les bases de la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) sur les catastrophes climatiques, estimées à 1 milliard de dollars, ont vu leurs recherches arrêtées et leurs archives depuis 1980 confisquées15. Une plainte déposée par l’association Earthjustice qualifie de « purge » l’ordonnance du USDA (le ministère de l’agriculture états-unien) indiquant de « supprimer ou rendre inaccessible toute information concernant le changement climatique »16. Et ce dans un délai de 24 heures.

Néanmoins, des projets visant à sauver des documents essentiels à la compréhension de notre époque existent. Parmi eux, deux se distinguent : Le Rosetta Project17, gravant microscopiquement sur des disques de nickel 13 000 pages d’informations dans plus de 1500 langages humains pour une durée de vie estimée de 2 000 à 10 000 ans ; et Memory of Mankind18, créateur de tablettes en céramique d’une capacité de 5 millions de caractères où tout le monde peut soumettre gratuitement du contenu tant historique que personnel, conçues pour durer un million d’années. Il est possible pour des individus de faire enfouir une copie de sa tablette dans la mine de sel de Hallstatt (la plus ancienne du monde), et de conserver l’original chez soi pour la transmettre soi-même aux générations futures. Ces initiatives, bien que louables, présentent toutes deux les mêmes risques systémiques, plus nuancés en ce qui concerne Memory of Mankind qui distribue des copies individuelles. Elles sont centralisées, dépendantes de la bonne volonté des entités qui les financent, et soumises au risque de suppression ou de réécriture au même titre que les journaux orwelliens et les bases de données scientifiques américaines. Elles combattent l’obsolescence du support mais restent vulnérables à la mainmise des entreprises et des États. Bien qu’essentielles, elles nécessitent d’être complétées par une autre initiative plus discrète, volatile, parfois sans nom ni visage, modeste, disséminée et pourtant déterminante, celle de Gardiens de la Mémoire constituant des réseaux d’Archives Citoyennes.

Un scanner à livres au centre d’archives de l’Internet, San Francisco, Californie. Wikimedia Commons.

Lors du génocide arménien (1915–1917), l’Empire ottoman détruit systématiquement églises, monastères et bibliothèques. Des prêtres et civils organisent le sauvetage clandestin de manuscrits médiévaux qu’ils enterrent, démontent ou transportent à dos d’homme, lors des marches de déportation, avant de les dissimuler19. Une partie réapparaît des décennies plus tard et rejoint Etchmiadzine, centre religieux arménien, constituant aujourd’hui le fonds du Matenadaran, la grande bibliothèque de manuscrits anciens. Durant l’occupation de la Pologne par les Allemands (1939–1944) les nazis détruisent systématiquement les preuves de la vie et de la culture juive. Emanuel Ringelblum fonde l’organisation clandestine « Oneg Shabbat » avec quelques dizaines de contributeurs20. Ils collectent et dissimulent tous les documents et témoignages de la vie courante dans le ghetto de Varsovie. Ringelblum est assassiné en mars 1944. Après la guerre, les membres survivants d’Oneg Shabbat conduisent les chercheurs aux sites d’enfouissement et déterrent 35 000 pages de précieux témoignages.

Le 25 août 1992, durant le siège de Sarajevo, les forces nationalistes serbes bombardent la bibliothèque nationale de Bosnie-Herzégovine. Des bibliothécaires, pompiers et citoyens volontaires forment une chaîne humaine sous le feu des snipers et sauvent 17 600 pièces dont un millier de codex écrits en arabe, turc, persan, latin, grec, et certaines langues slaves21.

En 2012, les forces d’Al-Qaeda prennent le contrôle du nord du Mali et essayent de détruire de manière systématique tous les textes ne validant pas leur doctrine, dont des manuscrits du XIe au XVIe siècle, d’une valeur inestimable pour l’histoire musulmane, prônant un islam savant et intellectuel. Abdel Kader Haidara, bibliothécaire, et des membres de son équipe, sauvent une immense partie de ces manuscrits en les transportant jusqu’au Niger, malgré les arrestations et contrôles militaires22.

Bibliothèque de Holland House après le bombardement du 27 septembre 1940, Kensington, Londres. Photo mise en scène le 23 octobre 1940 par M. Harrison (Fox Photo Agency) pour illustrer la résilience britannique durant le Blitz. Wikipedia.

Lutter contre la fabrique de l’oubli est un combat qui nous concerne tous, à l’échelle individuelle comme à l’échelle de nos sociétés. Chez les individus l’identité se construit dès l’enfance dans un cadre biographique (proches, histoire familiale…), permettant ainsi de s’ancrer dans une chaîne générationnelle. La mémoire inaccessible, censurée ou oubliée de l’un des maillons corrompt inévitablement les suivants23. La construction identitaire individuelle s’inscrit dans un cadre commun. Il en est donc de même pour la mémoire collective, essentielle à la saine évolution de nos sociétés. Ne pas s’en soucier c’est refuser au futur le droit d’accéder au passé, d’apprendre de ses erreurs ou de célébrer ses victoires, c’est créer un monde vulnérable et orphelin.

« La lutte de l’Homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l’oubli »

 — Milan Kundera, Le Livre du rire et de l’oubli

Comment s’inscrire dans cette lutte contre la fabrique de l’oubli ? Devenons Archivistes Citoyens ! Grâce à la conservation de papiers de famille, je connais le visage de mon arrière-arrière-grand-père, j’ai lu sa déclaration d’amour écrite à mon arrière-arrière-grand-mère. Ces artefacts matériels sont les preuves concrètes que nous ne surgissons pas du néant. L’impression d’albums photos constitue bien plus qu’une pratique nostalgique : c’est un choix de pérennité face à la précarité du numérique. Imprimer les visages de sa famille, de ses amis, les paysages traversés et moments partagés, c’est consacrer par l’impression dans la réalité ce qui mérite d’être transmis et ceux qui ont été aimés.

Lire aussi | « L’obsolescence est un phénomène structurant pour le capitalisme »・Jeanne Guien, Anthony Galluzzo (2026)

Continuer à faire vivre le livre papier, les journaux, les magazines, les bandes dessinées, accumuler et partager tous les vaisseaux de l’éducation, de l’information et de la culture dans des formats dont nous sommes propriétaires du support, pas seulement usagers. Pour les livres qui ne sont plus réédités ou indisponibles, le Projet Gutenberg24 et Internet Archive25 sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne accessibles gratuitement sur lesquels il est possible de télécharger des ouvrages dans toutes les langues, nécessitant parfois l’usage d’un VPN pour contourner certaines restrictions géographiques. Ces documents sont facilement imprimables en format poche ou broché dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous. Pareil pour les recherches scientifiques académiques via des agrégateurs comme CORE26 ou encore arXiv27. Des groupes autonomes d’Archivistes Citoyens pourraient tout à fait sélectionner sur ces sites les ouvrages qu’ils jugent menacés d’extinction et mutualiser leurs moyens pour garantir leur subsistance.

Le Projet Gutenberg et Internet Archive sont les deux plus grandes bibliothèques en ligne. Ces documents sont facilement imprimables dans n’importe quelle imprimerie près de chez vous.

Néanmoins le temps presse. Certaines recherches se basant sur les habitudes de langage des LLM estiment qu’entre 30 et 40 % du texte actuellement accessible en ligne pourrait avoir été produit par des systèmes d’IA28. Everypixel, une entreprise travaillant sur des volumes massifs d’images stock, estimait déjà en août 2024 que plus de 15 milliards d’images avaient été créées via des interfaces de texte vers image, soit une moyenne de 34 millions par jour lorsqu’ils publient cet article29. Si ce phénomène continue sa progression de façon exponentielle il y a un risque réel d’effondrement systémique. Plus la part de contenu généré par IA augmente, plus les futurs modèles risquent d’être entraînés sur des données synthétiques plutôt que sur des textes ou images issus de l’humain. Cela crée une boucle rétroactive dans laquelle les modèles produisent du contenu qui alimente de nouveaux modèles, ce qui entraîne progressivement une perte de diversité, un appauvrissement de l’information et une déconnexion avec la réalité. Ce mécanisme, connu sous le nom de model collapse, pourrait se généraliser à l’ensemble du web, transformant les corpus numériques en un écosystème mort, où les faits et la connaissance se diluent dans un flux incessant de contenus générés par IA. Les archives du présent deviennent indistinctes, les informations se répètent et se déforment progressivement, et la mémoire collective se fragmente jusqu’à l’oubli. Le langage se délite, remplacé par des protocoles ésotériques et des représentations vectorielles que les machines elles-mêmes, dans leur course folle, ne parviennent plus à comprendre. La bibliothèque de silicium est condamnée à une croissance autophage infinie. nécrose expansive eutrophisation cr()issance aut°phage rétro~active ampli#fication entr*pique négat!ve mouv∞ment perpé†uel bootstrap ma‡ériel tum€ur autar¢ique hy₽ertrophie end°gène pr‿lifération métatatique ∩écrose sém∆ntique gl◊ssolalie v∃ctorielle ∀utogenèse exp∧nsive cr[]issance {}utophage rét®oactive ampl!#fic@tion 3ntr*pique n3g@tiv€ m0uv∞m3nt p3rpé†u3l b00tstr@p m@†éri3l 3x~nih!l0 †um€ur @u†@r¢iqu3 hy₽3r†r0phi3 3nd°gèn3 pr‿lif3r@†i0n mé†@ †@†iqu3 ∩écr0s3 sém∆n†iqu3 gl◊ss0l@li3 v∃c†0ri3ll3 ∀u†0g3nès3 3xp∧nsiv3 ¢r[]0iss@n¢3 {}u†0ph@g3 r醮0@¢†iv3 @mpl!#fi¢@†i0n 3n†r*piqu3 n3g@†iv€€ m00uv∞∞m3n†† p3rpé†u3lll b000†††s†r@@ppp m@@†éri3llll 3xx~~~nih!l000 †††um€€€ur @@u†@@r¢¢¢iqu33 hy₽₽3r†r00phi333 3n§d°g±èμn¶33† pr‡‿©lif®33™r€@£†¥i¢0ƒnn¤n ¦m鬆¨@¯@´$¸†¹@²@³†¼iqu½33¾3« ∩»∩‹∩›écr’0’0″s”33–3 — sé…m•∆·∆‰∆′n″†¡iqu¿33∀33∃3∅gl∈◊∉◊∋ss∏0∑0−l∕@∗@∙li√33∝3∞v∟∃∠∃∧c∨†∩0∪0∫ri∴3∼ll≃33≈33≠3≡∀≤∀≥u⊂†⊃0⊄0⊆g⊇3⊕nè⊗s⊥33⋅3◊3○xp●∧◘∧◙ns△iv▲33▼3► ¢◄¢☼r♀[][♂][]♠00♣iss♥@@♦n♪¢♫33☺3☻{✗{✚u✦†✧0★0☆ph⌂@@⌘g⌥33⏎3⎋ré⏏†⌫®®⇧®⌃0⇪@@⌤¢⌫†←iv→33↑3↓@@↔@@↕@⇐mp⇒l⇑!⇓##⇔fi∆¢

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Digital Dark Age.


[] Il est tout de même important de préciser que, en plus de quelques institutions ayant tenté de faire subsister les supports en lecture directe, nous avons découvert nombre de témoignages disséminés sur toutes les surfaces habitées, non pas par un consortium organisé mais grâce à l’effort dindividus qui semblent avoir agi seuls ou en petits groupes autonomes pour lutter contre le voile de loubli quils voyaient sabattre sur eux et leur descendance.

Nous retrouvons par fragments nombre de textes et dimages éparpillés sur tous les espaces habités de cette étrange planète. Je vais tenter durant le reste de ma mission de collecter ces documents avec minutie car je suis persuadé quils renferment, une fois agrégés en un ensemble cohérent, lhistoire dautant dindividus ainsi que les secrets nous permettant de reconstituer cet âge inconnu et les causes qui menèrent cette espèce à la funeste fin qui fut la leur.

Fin du Journal de bord numéro […]
Mission numéro […] sous la tutelle de l’Institut inter-galactique
d’Archéocognition.
Psycho-xénon, historiographe, archiviste.


Cet article est une une version remaniée d’un texte paru sur le blog Medium de l’auteur sous le titre « Archéologues du Futur en Quête du Dark Age Digital ».

Image d’ouverture : Saint Jérôme écrivant, Caravage, vers 1605 – 1606, huile sur toile, 112X157 cm, Galerie Borghèse, Rome. Saint Jérôme traduit la Vulgate (première traduction latine officielle de la Bible) de l’hébreu et du grec ancien vers le latin vulgaire, entre 382 et 405 après J.-C.

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Notes

  1. Terry Kuny, « A Digital Dark Ages ? Challenges in the Preservation of Electronic Information », 1997.[]
  2. Le codex est un manuscrit consistant en un assemblage de feuilles de parchemin, de forme semblable à nos livres actuels, par opposition au rouleau de papyrus (volumen).[]
  3. Volumen, ensemble de feuilles manuscrites collées côte à côte et enroulées autour d’un bâtonnet.[]
  4. Voir l’article « La NASA a détruit des centaines de bandes magnétiques trouvées dans la cave d’un homme mort », Sarah Emerson, 2017.[]
  5. Voir le rapport du groupe PSN (pérennité des supports numériques) intitulé « Longévité de l’information numérique. Les données que nous voulons garder vont-elles s’effacer? » coordonné par Erich Spitz, Jean-Charles Hourcade et Franck Laloë.[]
  6. Voir « Geocities Archive and the death of digital« , 2019, Geocities Archive – Medium.[]
  7. Cameron’s World est une œuvre du designer berlinois Cameron Askin qu’il décrit lui-même comme « une lettre d’amour à l’internet d’avant ». La page web est constituée d’un ensemble de collages de textes et d’images issus des pages de Geocities (1994-2009).[]
  8. Au cœur des ruines numériques, un documentaire d’Alt236 qui retrouve grâce au logiciel libre et gratuit Flash Infinity « tout ce qui s’efface avec le temps, tout ce qui est silencieusement poussé vers la sortie » du monde d’Internet.[]
  9. Katie Notopoulos, « Photobucket just killed a chunk of Internet history », Buzzfeed, 2017.[]
  10. Jacqueline Dooley, « Photobucket Held My Memories Hostage Seven years later, I set them free », Grief Book Club – Medium, 2024.[]
  11. AXEL, « How Photobucket Broke The Internet (And Why You Should Care) », AxelUnlimited – Medium, 2017.[]
  12. « La désinformation est-elle devenue une stratégie de communication comme une autre ? », Le blog du communiquant, 2024.[]
  13. Daniel Dale, « Fact check: Trump makes false claims about crime, January 6 and the economy in GOP speech », CNN Politics, 2026.[]
  14. Steven Cohen, « The Impact of the Trump Administration’s Destruction of Earth Observation Science« , Columbia Univ News, 2025.[]
  15. https://www.weather.gov/[]
  16. La plainte peut être lue dans son intégralité ici.[]
  17. The Rosetta Project, A long now foundation Library of human languages.[]
  18. « Help us to preserve the 1000 most important books of humanity in the MOM Archive » est-il écrit sur leur site internet.[]
  19. « Operation to rescue the Armenian manuscripts during the Genocide », Art-A-Tsolum, 2022.[]
  20. Pour plus de détails, lire ici.[]
  21. András Riedlmayer, « Erasing the Past: The Destruction of Libraries and Archives in Bosnia-Herzegovina », Review of Middle East Studies, 2016.[]
  22. Lire à ce propos The Brave Sage of Timbuktu: Abdel Kader Haidara, Joshua Hammer, 21 avril 2014.[]
  23. « Trauma intergénérationnel : quand un trauma passe d’un parent à un enfant », psychologues.net, 2017.[]
  24. https://www.gutenberg.org/[]
  25. https://archive.org/[]
  26. CORE, « The world’s largest collection of open access research papers ».[]
  27. « arXiv is a free distribution service and an open-access archive ».[]
  28. « Delving into: the quantification of Ai-generated content on the internet (synthetic data)« , Dirk HR Spennemann, 29 mars 2025.[]
  29. « People Are Creating an Average of 34 Million Images Per Day. Statistics for 2024« , Everypixel Journal, 2023.[]