La forêt de Notre Dame a brûlé. Ses pierres sont calcinées. Quels que soient les progrès techniques accomplis depuis le temps des premiers bâtisseurs, sa restauration nous fournit l'occasion de retrouver les métiers oubliés et d'effectuer un salutaire « retour à la Terre » à moins qu'il ne s'agisse d'un envol. L'incendie de Notre-Dame nous invite à faire enfin de la Terre notre Ciel.

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Notre Dame s’en est allée, emportée par les flammes. Du moins sa forêt de chênes multi centenaires, sa flèche de bois et de plomb, ses gargouilles et sa voute de pierre calcaire. Toutes matières de notre Terre, façonnées à la main par des maîtres charpentiers s’y connaissant à soupeser la grume de bois, à en pressentir les creux et les pleins, à lire l’arbre en pleine terre et à en deviner les faiblesses et les forces, à en assembler les futs en une accolade savante et solide, pour porter le poids du ciel, abriter les peines et les joies des hommes assemblés sous ce dôme de poutres et solives. Maîtres maçons et tailleurs sachant caresser la pierre et prévenir son hoquet sous le marteau et le ciseau, en tirer les formes qu’elle tenait cachées, des formes qu’elle recélait comme autant de possibles, de le faire doucement sans l’effaroucher, sans la pousser à la fente, qui est la réponse de la pierre lorsque l’on viole son secret.

Notre Dame s’en est allée et avec elle est morte une matière encore vivante, désormais réduite en cendres, que les artisans avaient magnifiée pour lui faire une place au banquet des hommes. Une nature façonnée, modelée, sculptée comme un joyau… Mais une nature tout de même qui geignait sous l’orage. Le bois « travaille » éternellement, les années n’entament pas sa vigueur, il se cabre et se tend, il plie et se redresse, la forêt murmure aux heures de chaleur, bourdonne de ce feu qui ne demande qu’à s’embraser. Vive est la forêt, vives les pierres chauffées à blanc, dont les liaisons internes, que l’on n’observe qu’à grand peine (au microscope à balayage électronique), se brisent lorsque les flammes les portent à une température trop élevée. Les pierres gèlent et se desquament sous la grêle et les pluies acides.

Croyants, agnostiques ou athées, nous réunissions dans ses entrailles, trouvions à l’ombre de ses voûtes et de ses hauts vitraux un réconfort, ou l’observions de loin comme un massif de fleurs de pierres, de bronze, de zinc et de bois sculptés ; nous tous sommes bâtis du même bois, des mêmes pierres : fibres dans nos muscles ligneux, calcaire dans nos os, dressés sur nos jambes, tendus vers le ciel comme la lance de Violet le Duc, depuis qu’Homo est erectus. L’Evangile nous enseigne que nous sommes une cathédrale, un temple où l’Esprit a élu domicile. Et nous tirons de cette condition terrestre, le ressort véritable de notre spiritualité : c’est l’élan vers le soleil, c’est la marche vers l’horizon. L’Homme, pont tendu entre la Terre d’ici (les Quechua des Andes disent : Kay pacha) et la Terre d’en haut (Hanaq pacha), entre l’expérience douloureuse de la finitude et l’aspiration à l’infini : de cette contradiction nous tirons nos joies les plus fécondes, lorsque nous touchons à l’unité et qu’en un lieu, en une conscience, se trouvent mêlées toutes les dimensions de l’univers. Uni-versus, tendu vers l’Un, Universel. Notre Dame se prêtait à semblables communions, ses arbres et ses colonnes aux proportions gigantesques tout à la fois protégeaient et encourageaient nos élans.

Demeurent tours et rosaces, et le Grand Orgue et le Trésor. Notre Dame à la belle étoile. Pour raccrocher la forêt au ciel, il faudra grand renfort de treuils et de poulies, et de quoi assembler les arbres (en a-t-on encore sous la main, de ce gabarit ? Il paraîtrait que oui ! C’est un miracle assurément, à l’heure où nos chênaies sont écumées par des acheteurs chinois ou coréens, qui s’y connaissent en grumes de toutes qualités, ne confondent pas l’écorce et l’aubier !), tenons et mortaises, étais et poinçons… Et puis, surtout, des maîtres charpentiers qui ne s’égarent pas dans ce fouillis de bras, parcourus de forces qui doivent tomber bien droit, à l’aplomb des murailles, pour éviter qu’elles ne s’écartent.

La restauration de Notre Dame réveillera les savoirs oubliés, les métiers que l’on croyait révolus. C’est que l’art et la matière ne sont plus guère prisés. Non, n’allons pas restaurer Notre Dame à la mode de chez nous, n’en faisons pas une cathédrale du XXIème siècle par piété ! Ce siècle à peine né, déjà crépusculaire et menacé d’effondrement : tel est  notre monde, enivré de bits et de virtualités, qui ne sait plus quoi faire de toute cette matière vivante, de cette nature qui lui résiste, et s’enflamme, et se fait la belle.

Puisse l’incendie sonner le réveil. Notre Dame nous conjure de ne pas oublier que nous sommes tous terrestres. A l’effondrement répondons avec l’énergie lumineuse des bâtisseurs, édifions un Cosmos, rendons à la nature ses droits, apprenons ses règles, sachons vivre selon ses exigences, en bons voisins : n’oublions pas les leçons des compagnons, faisons de la Terre notre Ciel.